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La Connaissance comme Salut

Entretien avec Philippe Sollers, Ligne de risque, 2009

D 28 août 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



SOMMAIRE
LA CONNAISSANCE COMME SALUT
QUESTIONS
REPONSES
GRAAL
JOUR

GNOSE (suite)

Il est temps maintenant de lire « La Connaissance comme Salut ». C’est un entretien avec les rédacteurs de la revue Ligne de risque, François Meyronnis et Yannick Haenel, de février 2009. Il est contemporain de la publication du roman de Philippe Sollers Les Voyageurs du Temps que j’ai relu cet été, parallèlement à certains écrits de René Guénon. J’en avais disséminé certains extraits comme des « pierres d’angle » ou pierres d’attente dans différents articles depuis sa première publication. Je rends à cet entretien sa singulière cohérence d’ensemble. Cela me semble aujourd’hui nécessaire. Sollers y réaffirme sa position gnostique et en même temps sa défense non du « christianisme » (mot qu’il récuse) mais du catholicisme, « la seule autorité dans cette révolution du temps ». « Sans aucune contradiction, je suis à la fois catholique et gnostique. L’un parce que l’autre. Mon rapport avec la gnose remonte à plus de quarante ans. Je le date de l’un de mes livres, Drame, publié en 1965. Dans ce livre, on voit que je commence à m’intéresser sérieusement à ce géant de la gnose qu’est Dante. Lui aussi, catholique et gnostique. Et l’un parce que l’autre. On ne peut pas, de mon point de vue, séparer gnose et catholicité. Cette séparation est d’ailleurs la signature même du Diabolus  », rappelle-t-il. Aucune contradiction, donc, entre l’exotérisme et l’ésotérisme. Nous sommes là à la fois très proches et très éloignés des positions de Guénon. Cet entretien fut republié dans le numéro 107 de L’Infini à l’été 2009 [1], avant d’être logiquement repris, en 2010, dans Discours Parfait (Logos Teleios), suite logique de La Guerre du goût et d’Éloge de l’infini.

Dans L’Infini, l’entretien est précédé de cet « étude de drapé pour La Dispute du Saint-sacrement » de Raphaël, réalisée vers 1509 pour préparer les plis des vêtements de sa fresque du Vatican. 1509-2009 : cinq siècles... et in saecula saeculorum.

La Connaissance comme Salut

Entretien avec Philippe Sollers

FRANÇOIS MEYRONNIS - YANNICK HAENEL

1. En décembre 1945, on découvre à Nag Hammdi en Égypte des textes enfouis sans doute à la fin du IVe siècle et que l’on croyait disparus depuis. C’est le retour des gnostiques, jusqu’à cette époque dépréciés et négligés (on les connaissait surtout par leurs adversaires, comme l’hérésiologue Épiphane de Salamine et sa Boîte aux remèdes — Panarion, — vers 370). Quel sens donnez-vous à cette exhumation, à ce point précis du temps, juste après la Deuxième Guerre mondiale ?

2. L’hérésie est, en général, le point de butée à partir duquel se constitue le dogme catholique, et sans lequel il ne pourrait s’élaborer : le plus souvent entre deux doctrines contradictoires. À cet égard, la position gnostique opère différemment, plutôt comme un envers ou un point de fuite. Qu’en pensez-vous ?

3. Non sans ironie, il vous arrive souvent d’affirmer une stricte position catholique romaine. Et pourtant, ici ou là,, à bon entendeur, on sent poindre chez vous une tonalité gnostique. Comment cela s’ajuste-t-il ? En quel sens pourrait-on décrire Paradis comme un livre gnostique ?

4. La « gnose » se présente comme un savoir qui sauve — davantage qu’une croyance, ou qu’une religion. Elle apprend à se ressaisir dans la « vérité » à rallier un monde défini comme « autre », « nouveau », « étrange », et qui déborde celui que les hommes admettent couramment — « Le maître de ce monde aime le sang » — proclame un gnostique de la secte des Pérates ( « Ceux qui traversent » ). « J’écris pour faire un bond hors du rang des meurtriers » — dit Kafka. La littérature ne suppose-t-elle pas, elle aussi, un savoir de l’indemne au cœur du crime ? Du reste, à partir du moment où elle devient « absolue », ne tend-elle pas à devenir « gnostique » ?

5. Les gnostiques affirment que nous sommes « jetés » dans un monde voué au mal et à. la lourdeur, où nous serions étrangers. Ils soupçonnent l’engendrement charnel d’être ordonné à la mort ; et postulent la nécessité d’une autre naissance, liée au souffle et à la parole, pour qu’un être se mette effectivement en vie. Par ailleurs, on trouve ceci, dans les Extraits de Théodote (80, 1), cité par Henri-Charles Puech : — « Celui que la mère engendre est, mené à la mort et dans le monde. » En débutant votre roman, Fem­mes, par ce préambule provocateur : « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus, tout le monde ment », aviez-vous conscience de produire un énoncé gnostique ?

6. Du Christ, en tant qu’incarnation de la parole immortelle, on peut dire qu’il a été, qu’il est et qu’il sera. Mais les gnostiques appliquent cette formule à tout être spirituel ayant recroisé en lui le commencement et la fin — c’est-à-dire à tout véritable gnostique. Reprendriez-vous à votre compte cette position hétérodoxe ? Est-il conséquent de faire de chaque « disciple » un double du Christ, ou son jumeau (en araméen : toma, d’où le privilège de l’apôtre Thomas sur les autres) ?

7. Les gnostiques enseignent à.passer de la « mort » à la « vie » - à coïncider avec le point vif de la résurrection, en déchirant la taie épaisse de l’ignorance. Ce qui est tout près de soi, il y a encore à le rejoindre dans un kaïros — un moment opportun. Le « Royaume » disent-ils, est là, à chaque instant ; mais encore faut-il s’offrir à lui. Il ne cesse de coexister avec chaque solitude, mais faute de le saisir dans un éclair, cette soli­tude ne sort jamais de la torpeur. Quand prévaut sur toute la planète le nihilisme, ne sommes-nous pas environnés par des gens qui s’hystérisent dans le sommeil ; et qui s’agi­tent en ronflant ? Cette trépidation stérile n’est-elle pas le contraire de l’éveil ?

8. Le « lieu » impossible où se tient Jésus est celui où il convoque le disciple : — là d’où il est venu et où il retourne. N’importe quel lieu et n’importe quel point de la durée peu­ vent rejoindre le « Lieu de la vie ». Comment transpercer l’écran qui nous en a séparés, et sauter en lui ? Le logion 5 de l’Évangile de Thomas dit : « Connais ce qui est devant ta face, et ce qui est caché te sera dévoilé ; car il n’y a rien de caché qui ne sera manifesté. » N’est-ce pas en connaissant ce qui, à chaque moment, est devant nous — le plus proche, le plus immédiat — que l’on peut atteindre le « Royaume » ?

9. Pour les gnostiques, on ressuscite dès cette vie : si la résurrection ne nous modifie pas tout de suite, si elle n’est pas ce qui fait recouvrer la vie dans le divin, comment pré­vaudrait-elle contre la mort ? Dans le Traité sur la résurrection, l’un des écrits de Nag Hammadi, on lit ceci : « Qu’est-ce que la résurrection ? C’est la révélation, à tout ins­tant, de ceux qui sont ressuscités. » Ou encore : « Le monde est une illusion plutôt que la résurrection. » Ou encore : « Dégage-toi des divisions et des liens, et déjà tu possèdes la résurrection ! » — laquelle ne serait pas autre chose qu’une « transformation en nouveauté ». Comment envisagez-vous cette spécificité gnostique d’une victoire sur la mort à l’intérieur même du temps ?

10. Les gnostiques louent et magnifient la Parole — qui est aussi la Sagesse — au point d’en faire une prosopopée dans Le Tonnerre, intellect parfait, un autre des écrits de Nag Harnmadi. « C’est moi — dit-elle — la fiancée et le.fiancé,/ et c’est moi mon mari qui m’a engendrée./ C’est moi la mère de mon père et la sœur de mon mari, / et c’est. lui mon rejeton ». Ou encore : « C’est moi la voix dont les sons sont nombreux / et la parole dont les aspects sont multiples. / C’est moi l’énoncé de mon nom. » Ou encore : « C’est moi le silence qu’on ne peut saisir. » Ou encore : « C’est moi l’audition qui est recevable pour quiconque, / ainsi que la parole qui ne peut être saisie. » La parole qui s’énonce ainsi ne ressemble-t-elle pas à ce que Heidegger nommera plus tard la « parole parlante » ?

11. Comment entendez-vous cette étrange adresse de la parole dans Le Tonnerre, intellect parfait : « Pourquoi, vous qui me haïssez,/ m’aimez-vous / et haïssez-vous ceux qui m’aiment ? » Et lorsque la parole dit : « Moi, je suis une sans-dieu/ et c’est moi celle dont les dieux sont nombreux » ne fait-elle pas signe vers une dimension du divin encore en retrait et qui, peut-être, reste à découvrir ?

12. Dans l’un des textes valentiniens, l’Évangile de vérité, la Bonne Nouvelle est dite « joyeuse », et réservée aux seul élus. Connaître le « Père » ne serait possible qu’à travers la « puissance de la Parole », engageant elle-même une opération spirituelle. Ainsi le Sauveur ferait-il un avec le verbe — Word, save us, dirait James Joyce. Qui, aujourd’hui, prendrait cela au sérieux ? Qui.ferait assez confiance au langage pour ne pas hausser les épaules ?

13. L’Évangile de vérité identifie la « méconnaissance du Père » à un « errement débouchant sur « perturbation et angoisse » - « Puis — dit le texte — la perturbation se figea à la manière d’un brouillard au point que nul ne put voir. De ce fait, l’Erreur tira sa puissance. Elle se mit à œuvrer sur sa propre matière dans le vide, ignorante de la vérité. » Et si un tel mirage, se soutenant d’un figement dans la confusion, ne demandait qu’à être traversé par une parole capable de voir et d’entendre ? Et si cette « perturbation » qu’est le monde s’écroulait à son tour dans la nullité ? Ne suffirait-il pas, pour cela, que pointe ce que le texte nomme l’« lnappréhendable inconcevable » ? Dès lors ne serait-il pas possible, selon la formule gnostique, de « naître à la joie dans la découverte » ?

14. Les gnostiques dénoncent le règne de l’« oubli » et de la « fabrication mensongère », Même si ce règne domine le monde sans partage, ils pensent qu’on peut le vaincre à tout moment. Est-ce aussi votre avis ? Et si oui, à quelles conditions ? En admettant, comme les gnostiques, que le monde soit truqué de part en part et plus que jamais à l’ère du « spectaculaire intégré », selon l’expression de Guy Debord —, peut-on encore accéder à autre chose qu’au truquage ?

15. Dans l’Évangile selon Philippe, on lit : « Les héritiers des morts sont eux-mêmes morts et c’est des morts qu’ils héritent. Les héritiers du vivant sont eux-mêmes vivants et ils héritent du vivant et des morts. Les morts n’héritent de personne ». Que vous inspi­rent ces curieuses formulations ?

16. Les gnostiques mettent en question la « fabrication » même du monde, en interprétant la création comme bousillage. Ne rejettent-ils pas par avance toute théodicée ? Ne sont-ils pas inacceptables pour le « philosophisme » dans ses différents avatars ? Ne font-ils pas exploser le cadre de ce que Heidegger nomme l’« onto-théologie » ? Et ne récusent­-ils pas à la fois le judaïsme rabbinique et l’Église catholique ?

PHILIPPE SOLLERS

Les gnostiques sont ce que j’appelle des « Voyageurs du Temps ». Un livre nouveau de moi porte ce titre, dont l’exergue provient de l’Évangile selon Philippe : « Bienheureux celui qui est avant d’avoir été, car celui qui est a été et sera. » Dans ce roman, et surtout dans la seconde partie, il est ouvertement question de la gnose. En 1945, quand des paysans égyptiens tombent par hasard sur les manuscrits gnostiques de Nag Hammadi, j’ai neuf ans. II faudra de nombreuses années avant que cette découverte, bientôt suivie de celle des manuscrits de Qûmran, me rejoigne.
La Deuxième Guerre mondiale marque le début d’une nouvelle période, qui n’a pas encore été envisagée comme telle : l’ère planétaire. Comme vous l’avez noté vous-mêmes dans Prélude à la délivrance, cette ère nouvelle déborde largement celle des Temps modernes. On parle à son propos de mondialisation, qu’il faudrait plus justement appeler immondialisation. Ce qui frappe, c’est l’extraordinaire concentration maléfique que recouvre la coexistence de ces noms : Staline, Hitler, Hiroshima, qu’il convient de citer dans cet ordre. Simultanément, vous avez un certain nombre d’éclaircies dans la texture même du Temps : Nag Hammadi, Qûmran, mais aussi la grotte de Lascaux, que j’ai vue très jeune, et qui a été pour moi une véritable révélation. Arriveront petit à petit des continents entiers : l’Inde, la Chine, avec des pensées qui excèdent la métaphysique occidentale.
Au sujet des gnostiques, il faut rendre hommage à leur découvreur : Henri­ Charles Puech. Son nom est curieusement absent du dictionnaire. Il laisse pourtant de grands livres : La Gnose et le temps, puis le commentaire sur l’Évangile selon Thomas, et enfin son étude Sur le manichéisme. Il est scandaleux que Puech soit aujourd’hui oblitéré, pour ne pas dire fossoyé dans l’oubli. Alors que les évangiles gnostiques se lisent maintenant dans La Pléiade, leur découvreur s’efface des mémoires. Si nous avons à disposition les gnostiques, nous le devons à celui que l’on censure aujourd’hui. On a beau exhumer des manuscrits, le geste est sans cesse à refaire. Soyons certains qu’ils seront enterrés de nouveau.
Les débuts de ce que l’on appelle le « christianisme » (terme que je récuse) sont environnés d’une très grande opacité. Nous avons là trois siècles extraordinairement ténébreux, d’où se détache un embrouillamini de thèses étranges, de sectes bizarres, de groupes improbables. Avant d’en arriver au concile de Nicée en 325, il y a beaucoup de remuements. Au travers de cette agitation, on peut être certain qu’il s’est passé quelque chose. Comme vous diriez, il est arrivé quelque chose au temps. Allons plus loin — le temps a été affecté dans sa fibre. Entre nous, la gnose ne procède pas des manuscrits de Nag-Hammadi, elle vient de beaucoup plus loin. Elle souffle où elle veut, quand elle veut. Le mot « gnose » signifie en grec : connaissance. Il s’agit donc d’un savoir portant sur le salut. Ce savoir est lié à l’événement qui peut avoir pour nom Jésus. Dieu s’est incarné, il est mort, il est ressuscité. Il faut tenir ces trois nœuds. Arrangez-vous.

L’incarnation concerne la Parole. Au commencement est le Verbe. Ne mettez jamais cette phrase de Jean à l’imparfait, toujours au présent. Lorsqu’un évangile apocryphe noce : « Jésus a dit », il faut aussi l’entendre au présent. Cela a lieu dans l’instant. Si ce n’est pas le cas, cet énoncé n’a aucune signification. « Jésus a dit », non ; « Jésus dit ». Si l’on introduit le passé dans cette affaire, on est projeté aussitôt dans un film. En effet, le cinéma précède de très loin l’histoire du cinéma. Mais dès qu’il y a film, nous sortons de l’évangélique. La bonne nouvelle consiste à reconnaître que le Verbe traverse la mort, et la vainc. L’évangélique n’a pas d’autre fond que cette annonce.
Les quatre évangiles canoniques sont escortés d’une myriade d’évangiles apocryphes, comme on dit. Ces derniers, on les connaît peu. Mais il faut se faire à l’idée qu’on connaît désormais aussi mal les canoniques. Vous pouvez le vérifier tous les jours. L’ignorance sur ces questions s’appesantit. Une histoire est racontée, elle prend des tours, des détours, sur lesquels on finit par ne plus rien savoir. Faites-en l’expérience avec n’importe qui. L’évangélique s’efface de nos références. L’humanoïde nihiliste en a semble-t-il perdu la clef, y compris dans les récitations pieuses qui le pétrifient.
Y a-t-il opposition entre les canoniques et les apocryphes, que l’on attribue aux gnostiques ? Je ne trouve pas. Les canoniques regorgent de gnose à chaque ligne. Quant aux apocryphes, ils concentrent l’évangélique au maximum, et le déploient à partir de sa quintessence.
Irénée de Lyon prend la gnose pour une hérésie. Il se trompe. Pour être hérétique, il faut s’appuyer sur un contre-dogme. Elle devient hérétique, la gnose, lorsqu’elle assemble des communautés, et encore plus lorsqu’elle fonde une Église. C’est le travers dans lequel tombe Mani. La gnose est le point de fuite de l’évangélique, son envers, si vous voulez, mais surtout son point d’accès. L’Église catholique combat la gnose comme rassemblement possible, mais n’en couche pas l’essence.
L’évangélique a produit un considérable ébranlement du temps, dont il n’est pas certain que deux mille ans suffisent pour l’éclaircir. Nous ne sommes peut-être qu’au début d’une telle compréhension. Le dieu dont il est question décline son identité en condensant le ’ehyeh ’asher ’ehyeh d’Exode, 3. Il se fait appeler : « Je suis ». Le gnostique ne dit pas autre chose. Il dit : « Je suis ». L’erreur serait de le crier sur les toits. La gnose est le point d’accès de l’évangélique, elle ouvre à son registre le plus secret. Enlevez le secret, il n’y a plus de gnose. Et pas non plus de salut.
Chaque évangéliste incarne une question. Philippe, par exemple, demande où est le Père. Et Jésus lui répond : tu me vois, donc tu vois aussi le Père. La question est magnifique ; la réponse, splendide. Il y a un don des langues propre à chaque disciple. Les gnostiques reprennent tous les points clés du récit évangélique, et les font travailler pour rejoindre l’éveil. Aucune contradiction entre ce qu’énoncent les canoniques et la connaissance que vous chuchote la gnose. Si vous posez qu’il y a une contradiction, vous risquez de tomber dans toutes sortes d’élucubrations prétendument « gnostiques ». Il y a beaucoup de bavardages sur les éons, de récits confus cosmologiques. Mais la vraie gnose consiste à répondre à un appel, au point d’être radicalement transformé. Cela se joue en un éclair. Vous êtes transi par votre propre résurrection.

Le catholicisme demeure la seule autorité dans cette révolution du temps. De Arius à Luther, des hérésiarques s’emploient à la contester. Sur presque deux mille ans, l’archive du dogme est d’une invention considérable. Elle reflète une véritable guerre, dont la question de l’autorité est la clef de voûte. De vous à moi, dans cette affaire, il n’y a que l’Église catholique, apostolique et romaine qui tienne le coup. Son histoire devrait être appelée, comme le propose Pascal, une « histoire de la vérité ». Voilà bien une proposition insupportable pour les philosophes et les professeurs. S’il y a un auteur indispensable sur ce sujet, c’est Joseph de Maistre. Son livre Du Pape est la plus fabuleuse machine de guerre contre ce qu’il nomme le « philosophisme ». Nous sommes là à un point précis de !’Histoire, celui du triomphe des Temps modernes avec la Révolution française. Ce triomphe, le gnostique Maistre le prend à revers en jouant la carte de Rome.

VOIR SUR PILEFACE

Permettez-moi de rendre hommage à une figure spirituelle décisive, aussi bien dans la gnose que pour l’Église : je veux parler de Sa Majesté le Diable. Il occupe une place éminente au cœur de l’évangélique. Dans la version officielle, on voit comment il tente Jésus au désert. On constate qu’il lui offre la domination du monde en échange de sa reconnaissance. Les textes, par ailleurs, le définissent à la fois comme « Prince de ce monde », et « Père du mensonge ». Un gnostique conséquent en déduira que le monde lui-même appartient à Satan, lui a toujours appartenu, et lui appartiendra toujours. Le « Royaume » qu’annonce le Messie n’est pas de ce monde, comme les évangiles ne cessent de l’affirmer. Les gnostiques pensent que le cosmos, dans son ensemble, donc aussi la société, s’ordonne au Mauvais. Ils discernent partout une malignité foncière, impossible à éradiquer. Tiens, et si le monde était plutôt la création du Diable que de Dieu ? L’affaire gnostique tourne autour de cela. D’où une autre version, plus noire, de la Genèse, dans laquelle Satan ne joue plus la partie du comparse. On n’insistera jamais assez sur le fait que la gnose est acosmique. Le salut vient du dedans, certainement pas du cosmos.

Le Diable est un contre-Père, comme sa paternité à l’égard du mensonge le révèle. Il est par ailleurs « homicide depuis le début ». Dans la lecture gnostique, la création comporte donc un aspect meurtrier. Le Prince des démons règne sur les ténèbres, dont les actions humaines participent dès la conception. C’est tout de même étrange qu’on oublie à ce point le Diable. Deux points sont aujourd’hui oblitérés : le Diable et la résurrection. D’eux, l’homme moderne, c’est-à-dire l’esclave, ne veut plus entendre parler. C’est logique, puisqu’il n’y a pas l’un sans l’autre. Retirez le Diable, et vous n’avez plus de résurrection. Remarquez au passage que cette absence est dans l’intérêt du Diable.
Ai-je une position catholique ? Mais oui. Peut-on discerner dans ce que j’écris une « tonalité gnostique », comme vous dites ? Pas une tonalité, chers amis — un ton fondamental. Sans aucune contradiction, je suis à la fois catholique et gnostique. L’un parce que l’autre. Mon rapport avec la gnose remonte à plus de quarante ans. Je le date de l’un de mes livres, Drame, publié en 1965. Dans ce livre, on voit que je commence à m’intéresser sérieusement à ce géant de la gnose qu’est Dante. Lui aussi, catholique et gnostique. Et l’un parce que l’autre. On ne peut pas, de mon point de vue, séparer gnose et catholicité. Cette séparation est d’ailleurs la signature même du Diabolus. Rome, unique objet du ressentiment de tous. « Tous les ennemis de Rome sont amis », dit Joseph de Maistre. Sous ce rassemblement d’hostilité, il faut savoir débusquer un fond sexuel innommable. L’animosité des possédés, prenons-la comme une information de première main sur ce qui la déclenche. Le nouage entre la Parole, le Temps et la Résurrection, voilà ce qui fait butée. Que ce nouage ait un rapport avec le nom de Marie ne vous étonnera pas. Sandrick Le Maguer, dans son très beau Portrait d’Israël en jeune fille, a raison de réintégrer la Vierge dans la tradition biblique. Mais ce n’est qu’un aspect des choses, le nom de Marie est aussi la révolution elle-même, le nouage le plus intime de l’évangélique. La Révolution française avec sa « déesse Raison » sur l’autel de Notre-Dame de Paris a été, dans son essence, une inversion satanique. Maistre, à cet égard, est un précurseur. Le premier, il a vu.

Paradis est une œuvre gnostique. Le second tome, encore plus ouvertement que le premier. J’y déploie tout ce que la langue française permet de kabbale juive et catholique. Ma façon de penser est simple : je pars de la singularité, je vais vers l’unité, et tout cela n’est pensable que dans l’universalité. Je prends ici le contre-pied radical de toute « diversité culturelle ». Le divers ne m’intéresse pas, seule compte l’unicité. Un individu, peu importe s’il est d’origine juive ou grecque, s’il est chinois ou pygmée, et même riche ou pauvre, il suffit qu’il soit catholique pour devenir par là même universel — tendu vers l’unité, et non vers le multiple.
Le gnostique, lui, répond à un appel qui transit sa singularité. Cela ne contredit pas la nécessité d’une autorité ensembliste unique. Je pense à l’exergue de Du Pape, tiré de l’Iliade, qu’on peut rendre par : « Il faut qu’il n’y en ait qu’un ». En un mot, il faut du Pape. Hou ! Hou ! Eh bien oui ! C’est comme ça ! Qu’un seul homme ait l’autorité. La succession apostolique, depuis deux mille ans, voilà bien un roman inouï. Le plus inouï de tous les romans. La tentative d’assassinat de Jean-Paul II, je l’ai ressentie comme un acte d’un mauvais goût atroce. Comme vous le savez, Stendhal dit : « Le mauvais goût conduit au crime. »
Entre nous, Rome est pour moi le lieu de protection maximale. En tant que gnostique, je me mets sous la protection du Pape. Je n’ai confiance en personne. Même si tout le monde me réprouve, saint Pierre, toujours, me donnera asile. Où serais-je mieux en sécurité que chez mon ennemi ? Je ne crois qu’en l’Église catholique, apostolique et romaine. C’est mon seul refuge, et c’est pourquoi j’ai offert mon livre sur la Divine Comédie à Jean-Paul II.
Qui est Pierre ? Eh bien, c’est le gardien du troupeau. Les papes sont les gardiens du troupeau. Doit-on s’en prendre au troupeau ? Doit-on le récuser ? Mais non. Il faut du troupeau ! Au XXe siècle, on a voulu changer le troupeau. Au nom d’une classe, ou d’une race, on a cherché à remodeler les moutons. Quelle erreur ! Moi je suis pour le troupeau tout simple, tout bête — celui qui se laisse conduire par le successeur de Pierre. Au fond, y en a-t-il un autre ? Le délire de Staline ou celui de Hitler, cela n’aboutit qu’à en remettre sur le crime. Le Pape représente ici-bas le Ressuscité. Qui d’autre, mieux que lui, s’occuperait du troupeau ? Je ne vois pas de meilleur candidat. Au balcon de saint Pierre, à Rome, le Pape annonce dans toutes les langues que le Christ, qui est aussi la Parole, est ressuscité. Il le proclame urbi et orbi, à l’occasion des fêtes de Pâques. Le message est rediffusé par toutes les télévisions, c’est un spectacle au.quel plus personne ne croit, et cela n’a aucune importance. Le mot « résurrection » n’en tourne pas moins sur lui-même dans les langues de la planète. L’universalité catholique n’a pas d’autre sens que ce tournoiement résurrectionnel.
Le troupeau est là depuis deux mille ans, à suivre le Pape. Qui cela gêne-t-il ? Moi, je n’ai rien à y redire. En cela, je suis profondément étranger à ce qu’on appelle les Temps modernes.

Dans le manichéisme, qu’on peut considérer comme une branche très profonde de la gnose, il y a le récit des aventures de la Lumière et des Ténèbres. Les manichéens distinguent trois temps : dans Le premier, la Lumière est à l’écart des Ténèbres. Mais celles-ci, par convoitise, finissent par envahir son royaume. Il en résulte l’âge catastrophique du mélange, dont nous peinons à nous extirper. La promesse est celle d’une nouvelle séparation, qui libérera la Lumière de la gangue matérielle où les Ténèbres l’ont enfermée. Entre la Lumière et les Ténèbres, il y a un conflit inexpiable : la Grande Guerre, ce que Rimbaud appelle le « combat spirituel ».
Sortir du mélange, tel est le but. Par rapport à cela, les gnostiques distinguent habituellement trois types de corps. Les plus nombreux sont les « hyliques » (de hylè, la matière), entièrement régis par leur corps matériel, enfermés en lui, limités par ses contraintes. Ensuite, il y a les « psychiques », dont nous sommes infestés. Ceux-là s’imaginent en prise avec la pensée, mais leur psychisme y fait constamment obstacle. Ils se croient au-dessus des « hyliques », leur prétention est aussi considérable que vaine. En général, le « psychique » souffre beaucoup. Enfin, il y a les « pneumatiques » (de pneuma, le souffle, l’esprit), qui sont violemment haïs et persécutés par les deux autres groupes. C’est eux, et eux seuls, qui sortent du mélange. Ils ont entendu un appel qui s’adresse à chacun séparément.
Les gnostiques conçoivent l’univers comme une vaste pharmacie. Il s’agit d’assembler les parcelles de lumière et de les soustraire à l’engluement du mélange. Mais la salvation ne suppose aucune communauté. Il n’y a, dans la gnose, que des aventures singulières. Elles ont, en tant que telles, un impact sur l’histoire cachée du monde. Si vous voulez : la Nature est très belle, mais « l’homme » est rarement en accord avec elle (le grand art est gnostique par définition).
Tout gnostique reconnaît à travers le temps ses prédécesseurs. En un sens, chaque singularité a déjà eu lieu un grand nombre de fois, sous d’autres noms, dans d’autres circonstances, avec d’autres corps, et dans d’autres langues. D’ailleurs Proust pensait qu’il n’y a qu’un seul véritable écrivain à travers le temps, dont la biographie varie en fonction des noms propres.
On n’est pas obligé de s’accrocher au mot « littérature ». Même le mot « art » devient sujet à caution. Aujourd’hui, ces mots recouvrent une telle misère et une celle confusion qu’il est difficile de les maintenir. La seule chose qui importe, c’est de rejoindre l’indemne, c’est-à-dire de s’extraire de la damnation. Dans cette matière, les expériences ne peuvent être que personnelles. Il n’y a pas de règle. On peut très bien être gnostique, et ne rien écrire de sa vie. L’Église catholique, disait Maisrre, n’a pas besoin que ça s’écrive, même si elle a beaucoup fait écrire. Quand on est possesseur de la vérité dans une âme et un corps, pourquoi rajouter des pages aux pages ? Cela dit, on peut le faire.
Les grands noms de la littérature ne recherchaient que le salut. Vous auriez dit à Pascal et à Saint-Simon qu’ils faisaient de la littérature, ils se seraient récriés. Ils ne cherchaient qu’à faire un bond hors du mensonge, en un mot à sortir du bourbier. Saint-Simon, par exemple, écrit l’histoire à la lumière du Saint-Esprit pour la faire apparaître comme un cortège d’immondices criminelles. Il y parvient, c’est énorme.

Il me plaît de faire l’éloge, devant vous, du troupeau. C’est pour équilibrer les énoncés que j’ai pu commettre à l’encontre de la procréation. Celle-ci est une erreur fondamentale, bien sûr, mais il faut savoir le dire sans se crisper. C’est une escroquerie, il n’y a aucun doute. Mais il faut la démasquer sans haine. Il vaudrait mieux s’abstenir, sans tomber pour autant dans l’ascétisme. La position de l’ascète produit des hallucinations négatives. Ce que je prône ressemble davantage à un athéisme sexuel. Il y a, et il y aura toujours de la concupiscence, et au fond cela n’est pas si grave. De la sexualité découle le troupeau. Nous sommes embarqués, mais grâce à l’Église catholique, il y a une seconde naissance avec le baptême. Le troupeau n’y comprend rien, mais, comme l’a dit Maistre, il vaut mieux ne rien comprendre que comprendre mal. Toutes les hérésies tirent leur fond d’une compréhension déviée ou incomplète.
Dans la Bible juive, il y a beaucoup de gnose. On peut même soutenir qu’elle en regorge. Mais il y a aussi la Loi. Or le gai savoir des gnostiques en fait très bien l’économie. Celui qui sait est un « Prince hors-la-loi », pour reprendre la belle expression de Nietzsche.

Je n’exclus pas que la gnose soit profondément élitiste. Ainsi, le logion 23 de l’Évangile selon Thomas affirme : « Je vous choisirai un sur mille, et deux sur dix mille, et ils se tiendront étant un seul. » Insistance, donc, sur l’unité. Comme le montre Puech, « un seul » rend le mot monakhoi, terme signifiant tout aussi bien « seul », « solitaire », « isolé », « célibataire », « continent », « unique », « ramené à soi-même et à l’unité ». Tout individu, vous pouvez le vérifier, qui manifeste une irritation plus ou moins automatique à l’endroit des propos du Pape, prouve par là combien il est peu unifié. Il est donc divisé, agité secrètement par la volonté de périr. La nervosité, qui va parfois jusqu’au jet de crapauds, traduit la présence du Grand Diviseur. L’absence d’unité peut avoir des effets dramatiques, qui vont parfois jusqu’au suicide. Ah, les suicidés ! Ils se font refaire par la société, qui les assigne à leur division. Il y a autre chose qui déclenche les possédés : c’est la messe catholique. Et d’abord la transsubstantiation, c’est-à-dire la transformation, suite à des paroles sacramentelles, du pain et du vin en le corps et le sang du Christ. Il n’y a rien de tel pour rendre un être divisé fou de rage. Avez-vous lu ce qu’a écrit Vassili Grossmann sur la Madone Sixtine, qu’il a admirée à Dresde ? A l’époque, Grossmann est encore bien vu par l’appareil stalinien. On le surveille, on le censure, mais on ne le réprime pas. Néanmoins, ce qu’il dit du tableau de Raphaël énerve l’idéologue Souslov, celui-là même qui supervisera, des années plus tard, l’attentat contre Jean-Paul II. Souslov convoque Grossmann au Kremlin et lui fait une scène. Il lui reproche son indulgence pour le catholicisme. Nous sommes au début des années 1950, après des millions de morts. Et ne pas oublier que c’est Krouchtchev qui est à l’origine de la campagne contre Pie XIL

Le gnostique, dites-vous, cherche une victoire sur la mort à l’intérieur même du temps. C’est exactement ce que je fais, comme Roland Barthes a bien voulu s’en rendre compte dans Sollers écrivain, lorsqu’il évoque ce qui est en jeu dans Drame comme un « éveil » qui serait un « temps complexe, à la fois très long et très court ».
« C’est un éveil naissant — dit-il —, un éveil dont la naissance dure. » Le savoir de la résurrection comme seconde naissance se donne et se redonne sans arrêt. Il n’est jamais acquis. On peut le définir très exactement comme une « naissance qui dure ». Le temps qu’on nous inflige n’est pas celui que je dis. Ne voyez pas là une formule, mais la ligne de risque de mon existence. Je n’en ai jamais eu d’autre. Et c’est ce qui, dans mon cas, restera inexpiable pour le Gros Animal qu’est la société.
Amener la parole à la parole en tant que parole, cette proposition de Heidegger a une résonance évidente avec la gnose. L’intrication extatique entre temps et parole, voilà l’expérience dont il est ici question. Le temps résurrectionnel suppose que vous soyez rejoint par le langage. Ce qui ne mobilise aucune volonté. Il s’agit plutôt de répondre à l’appel de la parole. On retrouve ici le Sauveur Sauvé dont parlent les manichéens. « Je suis la voix du réveil dans la nuit éternelle », disent les textes. Alors, vous répondez ou non. Il y a des moments où ce n’est pas le cas. Je me le reproche souvent. L’essentiel consiste à être à l’écoute de ce qui appelle dans une parole. Et puis, d’un coup, de répondre, en son propre nom. Il est impossible d’être toujours à une hauteur aussi exigeante, mais on peut rester sur le chemin d’une telle hauteur.
Heidegger, gnostique ? — Évidemment. C’est même le point qui achoppe pour
le clergé philosophique. Ce qu’on fait payer à Heidegger : avoir été gnostique et
catholique. Mais chut ! même les heideggeriens n’ont pas envie d’en savoir si long.

J’ai connu un autre gnostique, pour lequel j’avais une vive affection. C’est de mon ami Lacan que je parle. Il se colletait tous les jours à ce que peuvent avoir d’emmerdant les « psychiques ». Et Dieu sait qu’ils sont emmerdants ! Comme le gnostique Valentin, il parlait beaucoup du Nom du Père. Il lui arrivait de parler, pour rire, d’hainamoration. Ce qui répond à l’interrogation que rapporte le texte de Nag­ Hammadi Tonnerre, intellect parfait  : « Pourquoi, vous qui me haïssez, / m’aimez­ vous / et haïssez-vous ceux qui m’aiment ? » Pourquoi ? C’est tout simple. Parce que la parole est tellement aimée qu’on ne peut pas faire autrement, pour supporter cet amour, que de la haïr. Le Christ dit de lui-même : « Ils m’ont haï sans cause. » Il n’y a pas de pourquoi à cette haine, parce qu’elle est le renversement de l’amour.
Eh oui, Jésus inspirait la haine ! Lorsqu’il disait : « Avant qu’Abraham fût, je suis », cela mettait hors d’eux les docteurs biologiques de la Loi. Aujourd’hui, on a tendance à gommer ce qui fait scandale dans la parole christique. On a tort. L’évangélique est, et ne peut être, qu’une provocation et un blasphème pour le judaïsme rabbinique. Cela va loin. On cherche Jésus pour le lapider, le tuer, on réclame sa mise à mort aux Romains, on finit par obtenir sa crucifixion. Il n’y a pas lieu de répéter les âneries sur le « peuple déicide ». Mais il y a une vraie rupture entre la position des pharisiens et : celle du Christ. On ne doit pas la cacher, ni en avoir honte. Le mieux qu’on puisse faire, ce serait de la restituer dans sa grandeur.
On a accusé la gnose d’anti-judaïsme. C’est exagéré, sauf chez Marcion. Mais enfin, le Père de la Lumière acosmique n’a rien à voir avec le Créateur de la Genèse. Quelqu’un comme Lautréamont, autre grand gnostique, comprend très bien que le dieu lumineux qui inspire la Parole n’est pas celui qui a commis ce bousillage dément et criminel : la Création du monde. Ni Lautréamont ni Rimbaud ne sont
anti-christiques. Difficile, au fond, d’être plus christiques qu’eux. Je me fous que
cela dérange les préjugés dix-neuviémistes du surréalisme. Je me fous aussi que cela fasse pilier chez Claudel. J’estime profondément Breton et Claudel, mais je déborde leurs points de vue trop étroitement religieux.
Dans Les Voyageurs du Temps, je les réconcilie par l’entremise de Watteau. Ils aiment cous les deux ce magnifique tableau : L’Indifférent. Pour l’un, c’est un « messager de nacre », pour l’autre une « perle ». Réconciliation inconsciente à travers cette métaphore spermatique.
Moins on est religieux, mieux on admet un principe d’autorité dont la succession apostolique est la dépositaire. Puisqu’il y a du troupeau, plutôt que de le massacrer, mieux vaut qu’il y ait du Pape. Dès qu’il y a nihilisme, il y a un embarras par rapport
au Père que l’on. n’est pas, parce qu’on n’est pas le Fils qui doit être comme lui. Que cet embarras débouche sur le crime de masse, l’histoire du XXe siècle le prouve. « La paternité, en tant qu’engendrement conscient, n’existe pas pour l’homme. C’est un état mystique, une transmission apostolique, du seul générateur au seul engendré », écrit Joyce. Existe-t-il une formule plus gnostique ? « Word save us ! », comme il dit.

La gnose comme « gai savoir » permet au « Moi-joie » de se déployer. Bonheur de s’extraire du bourbier. Et tant pis pour ceux qui se font dévorer par le Diabolus.
« L’erreur est la légende douloureuse », dit Lautréamont. L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres, ajoute-t-il. Il ne peut que le décrire, afin d’en donner une description morale. Mettez une plume dans les mains d’un moraliste, il sera supérieur à tous les poètes. Cela ne signifie pas qu’on fasse de la morale, mais qu’on parvienne à des maximes indiscutables. « Inappréhendable-Inconcevable », non. J’appréhende et je conçois parfaitement ce qui arrive dans le salut gnostique. Cette connaissance, c’est ce qui fait naître la joie. Le savoir jouit de lui même.
Les gnostiques ne cherchent même pas à vaincre le monde. Ils ne poursuivent que le salut. Le monde demeure le partage du Mauvais. Peu importe que le monde soit truqué, ce qui compte c’est la guerre entre la damnation et le salut. Debord, on lui rendra les hommages convenus, mais il reste pris dans le social. Trop de social entrave la dimension libre du temps. Il parle, depuis sa singularité, dans une soli­tude tout à fait gnostique, tout en prétendant s’exprimer au nom d’une communauté imaginaire. C’est le problème des communautés : elles sont toujours imaginaires. Mieux vaut y renoncer une fois pour toutes, et pour toujours. Pas de groupe. Pas d’ensemble. Aucun parti. Dissolution du « nous ». Mise en pièces du « on ». Dieu devenu société — être par rapport à cette nouvelle idole d’un athéisme catégorique. Chercher l’éclaircie, le salut, reconnaître la joie intense, le bonheur qui ravit. Debord, à ce sujet, reste en deçà, et d’ailleurs ses propos imbéciles et navrants sur moi le prouvent.

Pour la gnose, le mot « nihilisme » ne suffit pas à décrire ce qui se passe aujourd’hui. Que ce mot renvoie à la perversion de la métaphysique occidentale au moment où elle règne sur la planète en tant que domination technique, il n’y a aucun doute. Mais la mauvaiseté qui se déploie sous nos yeux va beaucoup plus loin qu’une exploitation sociale. Schelling, sur ce point, s’avère plus précieux que Marx. Et n’oublions pas, contre toutes les hypocrisies dévotes, l’ironie de Voltaire.
Le gnostique est un vainqueur. Non seulement il ne perd pas la guerre, mais il ne s’incline pas devant ceux qui ont été défaits. Pas de commémoration en l’honneur des vaincus. Les poètes ne sont pas maudits, sauf dans les élucubrations de Verlaine. Les échecs ne sont qu’un moyen d’apprendre à vaincre. Il est interdit d’échouer quand on est confronté à la « Grande Guerre », celle que décrivent les manichéens. On peut saluer les combattants héroïques, même quand ils ont connu la défaite. Mais sans se laisser empêtrer par la fascination de la déroute. Debord a perdu, salut !

Le social est une illusion, jamais un enjeu. On peut s’en mêler dans telle ou telle application, mais ce n’est que tactique. Il n’y a rien dans le social de respectable, ni même de sérieux. Sa vérité gît dans le crime, et s’épanouit dans le grotesque.
Les morts, laissons-les s’enterrer eux-mêmes. Quant à celui qui est dans l’unité du vivant, il est naturel qu’il « hérite » des vivants et des morts. Il sait tout sur le processus criminel qui produit les morts à jet continu. Non seulement les morts physiques, mais les morts spirituelles. L’histoire des civilisations, sur tous les continents et dans toutes les langues, ne demande qu’à vous renseigner. Si vous avez la connaissance, vous possédez le ressort de cette histoire. Il vous saute aux yeux. Que cela ne vous effraye pas, le savoir porte sur les moyens du salut. Parmi ces moyens, il y a la science précise des enfers. Celui qui se sauve en connaît un bout sur la logique du mal. Pour lui, la mort et la folie sont deux aimables filles.
Ceux qui ne veulent pas la connaissance, tous les englués du social, de droite ou de gauche, je les appelle des obscurantistes. Car ils sont, à leur insu, au service des Ténèbres. le comique, c’est qu’ils n’en sauront jamais très long sur ce qu’ils servent.

Quant à la Création, il s’agit en effet d’une erreur. C’est l’ « école des cadavres ». Comme dit l’Évangile selon Thomas : « Celui qui a connu le monde a trouvé un cadavre. » Un enfant de sept jours en sait plus long qu’un vieillard. Un nouveau-né en sait plus long sur la vie et la lumière qu’un intellectuel. La misère philosophique est telle qu’on se prend parfois à se pincer. Lisez ce que Michel Onfray, cet « hédoniste solaire » (tu parles !), est capable d’articuler sur le gnostique Sade, et vous aurez une idée de l’ampleur de cette indigence philosophique. Obscurantisme du philosophe social. Truquage inepte sur fond de vulgarité bafouilleuse. Celui que la parole n’a jamais élu se venge pitoyablement d’un des plus grands génies de sa langue. Le spectacle d’une telle vengeance nous sera infligé de manière toujours plus impudente. Cette vulgarité philosophique me fait rire. Je suis sensible à son carac­tère bouffon, plus ridicule encore que pathétique.
La gnose sera toujours inacceptable pour le « philosophisme ». Cela dit, mettre sur le même plan le judaïsme rabbinique et l’Eglise catholique, c’est tentant. Et pourtant, il convient ici de résister à la tentation. L’effet de symétrie convaincrait facilement, mais, que voulez-vous, ces affreux gnostiques choisissent finalement l’Église romaine. ,
Ils votent catholique ! C’est abominable, il faut s’y résigner. L’Eglise catholique,
c’est-à-dire universelle, vous met tout ça dans sa poche, sans aucun problème. La Bible, le Coran, les Grecs, le chinois, le sanskrit, la gnose, elle met sur cet océan sa bénédiction. Cela n’a rien à voir avec la diversité culturelle, n’en déplaise à la propagande humaniste en vigueur. C’est l’unité, que personnifie la baleine blanche du Pape.

Philippe Sollers, Ligne de risque 124, février 2009
L’Infini 107, Eté 2009. Repris dans Discours Parfait, 2011, folio 5344, p. 125.

Nous sommes très éloignés des positions de René Guénon, disais-je en commençant, Guénon qui, lui, avait fait le choix de « l’installation » dans l’islam et dont les derniers mots prononcés à sa mort auraient été : « Allah, Allah, Allah ». Il est vrai que soixante-dix ans ont passé. A l’ère planétaire de l’immondialisation, l’islamisme radical a révélé son caractère meurtrier (il n’est pas le seul). Ouvrons Graal, le dernier roman publié par Sollers de son vivant (Gallimard, 2022, p. 19-21). Nous y retrouvons l’Évangile de Thomas :

JOUR

Au lieu de « péché originel », expression religieuse qui évoque aussitôt un dérapage sexuel, on devrait s’habituer à dire « virus odginel » l’être humain en étant infecté d’emblée et n’arrêtant pas de se réinfecter lui­ même. Vous ajoutez désormais l’islamisme radical, et vous obtenez un virus nouveau, le Coranovirus. Vous ouvrez le Coran, et vous savez ce qui vous attend comme mécréant. Il n’y va pas par quatre chemins, le Prophète, à la moindre caricature, il tire dans le tas, ou se met à égorger au couteau des passantes, des professeurs irrespectueux, ou un curé dans son église. Il est logique que, dans la décomposition du Dieu ancien, son représentant le plus tardif se rebifle contre son agonie future. Mahomet a encore beaucoup de sang à boire, avant d’étancher sa soif de revanche sur les moutons chrétiens ahuris.

Il faut comprendre le Prophète, et, comme d’habitude, il ne manque pas de journalistes ou d’intellectuels qui, après chaque attentat, vous expliquent posément qu’il ne faut pas confondre « islam » avec « islamisme », comme si le second n’avait rien à voir avec le premier, bien que les Croisades et la Colonisation, « crime contre l’humanité », puissent expliquer ce glissement meurtrier. À chacun et chacune selon ses ancêtres, dans les siècles des siècles, et la nuit des temps.

Plutôt que de la nuit des temps, il vaudrait mieux parler maintenant de son Jour, avec un J majuscule. Le Jour des temps est une lumière violente et rasante, qui révèle le passé à lui-même comme éternellement présent. Dans le genre Atlantide disparue, vous pouvez vous référer à la déjà très lointaine Recherche du temps perdu, la duchesse de Guermantes et le baron de Charlus s’étant finalement mariés.

Ce qui s’impose en revanche, comme en plein jour, et me parle directement, c’est celui qui est appelé « le Vivant », dans l’Évangile de Thomas, un classique de la Gnose, c’est-à-dire de la Connaissance elle-même :

« Lorsque tu feras de deux un
et que tu feras l’intérieur comme l’extérieur,
l’extérieur comme l’intérieur,
le haut comme le bas,
lorsque tu feras du masculin et du féminin un unique,
lorsque tu auras des yeux dans tes yeux,
une main dans ta main, un pied dans ton pied,
une image dans ton image,
alors tu entreras dans le Royaume. »

Ou encore :

« Je suis la Lumière,
qui illumine tout être humain,
je suis le Tout,
le Tout est sorti de moi,
et le Tout est parvenu à moi,
fendez du bois, je suis là,
soulevez une pierre,
vous me trouverez là. »

II n’y a pas d’autre là que ce là, ainsi parle Le Vivant lui-même, fils du Vivant. Je le retrouve dans la Bhagavad-Gîtâ, sous la forme suivante :
« Comme l’océan où affluent les eaux, tout en se remplissant, garde un équilibre immuable, de même celui en qui affluent tous les désirs peut conserver le repos. »
Ou bien :
« Le mortel qui ne cherche sa joie qu’en l’âme, et qui, en l’âme et en l’âme seule, se rassasie pleinement, celui-là n’a rien à accomplir. »
Ou encore :
« Comme un grand vent, toujours en mouvement dans l’espace, s’insinue partout, ainsi toutes les créatures sont en moi. »


LIRE SUR PILEFACE (sélection) :

Sollers et les Gnostiques (article de décembre 2007)

Dionysos et le Ressuscité (article de mars 2008)

La « lettre volée » de l’Évangile (article de février 2009)

Sois vainqueur ! Ressuscite ! (article d’avril 2009. Version complété au fil des ans)

Mahomet, Bouddhas, papes (article de janvier 2015)

Une journée en Enfer : Le Chant XXVIII de L’Enfer de Dante (article de janvier 2015)


[1] Numéro dont le bandeau disait : DÉCIDÉMENT LA CHINE. J’en ai parlé dans cet article.

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