4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE SOLLERS » Philippe Sollers, Le royaume
  • > SUR DES OEUVRES DE SOLLERS
Philippe Sollers, Le royaume

Réponses à des questions de Ligne de risque

D 2 mars 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


LE ROYAUME

1 - Le « Royaume » : cette notion est aujourd’hui complètement étrangère aux locuteurs de la langue française. Tout au plus, un vague souvenir. Et pourtant, bien qu’intempestive, elle paraît vous intéresser. En quoi ce passé lointain vous semble avoir un futur ? Et qui seraient aujourd’hui les témoins de ce futur ? Les écrivains ? Les artistes ? A ce sujet, peut-on dire comme Heidegger : « Provenance est aussi avenir » ? Mais si oui, en quel sens ?

Je m’étonne tout de suite que vous pensiez aux locuteurs de la langue française. Où en sont-ils, ces malheureux ? De toute évidence, ils retardent par rapport à la langue elle-même. On les trouve englués dans toutes sortes de fixations communautaires, empêtrés dans ce qu’ils appellent leur « identité malheureuse ». Le plus probable, ce serait qu’ils n’ont plus la moindre notion du Royaume. C’est beaucoup trop pour eux. Trop grand. Peut-être subsiste-t-il un vague souvenir chez quelques nostalgiques de la monarchie. Même dans ce cas, ce n’est le plus souvent qu’un écran. Non, le Royaume semble avoir disparu pour les Français. Il ne renvoie plus à rien pour eux. A peine se doutent-ils qu’il y a eu un royaume de France.
Vous parlez d’un passé lointain, et vous avez raison : pour les Français, le Royaume relève de quelque chose qui s’éloigne dans le temps. Mais la vérité est que ce qui a eu vraiment lieu une fois ne cesse jamais d’être. Le Royaume est donc toujours là, sous nos yeux, mais recouvert par un refoulement considérable. Que personne ne s’en aperçoive n’a rigoureusement aucune importance. De ce point de vue, je ne suis pas du tout démocrate.
La question du temps est ici fondamentale. Être écrivain, c’est comprendre que le passé vient à l’horizon du futur. Il y a, si vous voulez, la ligne temporelle, dans laquelle se succèdent passé, présent et futur, et la redoublant, vous avez un passé gui vient après le futur, qui l’oriente, le soutient et le profile. D’une certaine manière, le futur le plus avancé n’est rien d’autre que le passé. Que la mentalité moderne soit réfractaire à cette évidence n’y change rien.
« Provenance est aussi avenir » : cette formule de Heidegger me semble d’une justesse irrémédiable. Cette lucidité sur le temps motive d’ailleurs la haine, et l’on peut constater qu’elle se déverse par tombereaux entiers sur Heidegger. Le grand péché de ce philosophe demeure de s’être occupé du temps. C’est de cela que les petits boutiquiers du ressentiment se vengent, avec des livres de plus en plus tonitruants et se vautrant néanmoins dans l’insignifiance. Ainsi, pour mon livre Complots, j’ai choisi, afin d’aggraver mon cas, un exergue emprunté à Heidegger :
« La véritable pensée de l’Histoire ne sera reconnaissable qu’au petit nombre. » Inutile de vous dire que j’adhère entièrement à cet énoncé stendhalien, ce qui ne manquera pas de m’être reproché.

2 - Tous les écrivains français importants, de Saint-Simon à Genet, en passant par Rimbaud, Proust et Céline, sont, dites-vous, des « écrivains du Royaume ». Vous définissez le « Royaume » par opposition à la « Nation » : le « Royaume sans roi », écrivez-vous, « laissé à lui-même ». Vous citez le vers de Nerval : « prince d’Aquitaine à la tour abolie ». Quel est donc ce « Royaume sans roi » ? Et qui sont ses « sujets » ?

Le Royaume me semble beaucoup plus important que la Nation. Quel est donc ce Royaume sans roi ? me demandez-vous. Eh bien, je le vois comme un étrange règne dans lequel tous les sujets sont eux-mêmes des rois. Il leur suffit d’oser l’être.
Vous citez le vers de Nerval, et je ne peux que penser à la reine Aliénor d’Aquitaine, qui régna à la fois sur le royaume de France et sur le royaume d’Angleterre. Ayant épousé en secondes noces Henri II Plantagenêt, elle a apporté au roi d’Angleterre l’Aquitaine, ce qui fait de moi presque un Anglais. C’est depuis cette position excentrique que je pense le Royaume. Autant dire qu’il n’a rien pour moi de national.

Dans votre liste, vous citez Genet, Rimbaud, Proust, Céline, Nerval, mais vous oubliez Alfred Jarry, pourtant un de vos auteurs favoris. C’est dommage, parce qu’avec Ubu Roi, il décrit très bien l’envers comique du Royaume dans lequel nous sommes.
Je pense au Miracle de la Rose de Genet. Il se situe à la prison de Fontevrault, qui fut comme vous le savez la nécropole dynastique des Plantagenêt, chers à mon cœur. Jean Genet joue d’ailleurs sur son propre nom, qu’il entend comme royal. Tous les noms d’écrivains résonnent à mes oreilles comme des noms royaux.
Les écrivains sont des sujets du Royaume, et ils le prouvent en se déclarant rois. C’est du reste par cette proclamation qu’ils s’ouvrent un accès au Royaume. Aujourd’hui, peu nombreux sont les êtres parlants qui s’autorisent cette énormité. Ils sont retenus le plus souvent par leur timidité ou par leur culpabilité, quand ce n’est pas par une radicale absence de talent.
Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, semble s’intéresser de près aux écrivains catholiques du Royaume, et d’abord à Pascal, qu’il s’emploie à renverser. Ainsi peut-il écrire : « L’homme est si grand, que sa grandeur paraît surtout en ce qu’il ne veut pas se connaître misérable. Un arbre ne se connaît pas grand. C’est être grand que de se connaître grand. C’est être grand que de ne pas vouloir se connaître misérable. Sa grandeur réfute ses misères. Grandeur d’un roi. »
Pascal, que Ducasse retourne, affirme que les misères de l’homme prouvent sa grandeur, et que l’homme est un roi détrôné. Voilà une position chrétienne. Le geste de Ducasse consiste à renverser la légende douloureuse. Aucun besoin de remettre l’homme sur son trône, il suffit de ne plus chanter la misère. Car ce n’est pas par elle que l’homme entre dans le Royaume. En effet, la promotion du discours du malheur a toujours pour contrepartie la promotion de la servitude volontaire. Rien n’est plus étranger à la véritable poésie : en elle, la grandeur réfute les traces de la misère.
Dans la Divine Comédie, au chant XXVII du Purgatoire, Virgile dit à Dante que son jugement étant libre, droit et sain, il a dorénavant à suivre son plaisir. Au terme de cette initiation, il couronne le poète roi et pape de lui-même. Par cet acte, il le fait entrer dans le Royaume.

3 - Avec l’avènement de l’instantanéité numérique et le règne planétaire du marché, on assiste à un aplatissement du temps. Ce qui se réclame encore des « Temps modernes » s’effiloche sous nos yeux et menace de ruine. Ainsi, par exemple, de cette entité française : la « République », que chacun invoque mais qui ressemble de plus en plus à un mot creux. Issu d’un sédiment plus ancien, en quoi ce « Royaume » s’approche-t-il dans son éloignement ? Comment peut-on avoir l’expérience de cette étrange proximité ? Et de quelle nature est cette expérience ?

La République est aujourd’hui dans une drôle de situation. Elle a un problème d’identité. J’étais l’autre soir à la terrasse de la Closerie des Lilas, et j’ai vu apparaître trois jolies femmes nanties d’un charmant tchador. Les locuteurs du français ne savent pas quoi faire devant ce retour du religieux, et d’autant moins que ce n’est pas le leur. Ils se sentent particulièrement misérables. En fait, ils sont perdus. Avec la Ve République, De Gaulle a fait ressurgir le régalien, mais celui-ci est devenu spectral. L’armée, la diplomatie, le droit de grâce forment le domaine réservé du Président, qui prend dans ce régime l’allure d’un roi de substitution. Avec De Gaulle, la République a été retapée dans le sens de la monarchie, mais ce replâtrage est en train de s’écrouler sous nos yeux. La République devient de manière obscène une entité creuse. On a sans arrêt à la bouche les Droits de l’Homme. Pourquoi pas, à condition d’ajouter la sororité à la fraternité, sans oublier la laïcité, la procréation médicalement assistée et la mort dans la dignité. C’est à ce compte qu’on peut apparaître encore comme progressiste, c’est-à-dire comme une Grande Tête Molle.
Le problème de la République, et l’histoire du Panthéon le prouve, c’est qu’elle n’a jamais pu dire ou faire quoi que ce soit de conséquent face à la mort. Celle-ci révèle donc la misère de toute symbolique républicaine.

Jean-Claude Milner vient de publier un livre qui tombe à pic : Relire la Révolution. Même si je n’en partage pas les thèses, j’approuve sa manière d’insister sur le langage, c’est-à-dire de prendre la Révolution sous un angle de parole. Qu’il parle de « lecture » me convient tout particulièrement. Je crois en effet que la Révolution est encore à « lire ».
Parmi les choses sur lesquelles il faudrait revenir, évidemment il y a la place concédée aux Girondins. À cet égard, mon grand homme, c’est Vergniaud ; pas Robespierre. Sur ce point, désaccord total avec Milner, qui essaie de dédouaner historiquement le rôle de celui-ci au Comité de Salut Public. Néanmoins, un point m’intéresse dans sa démonstration quand il affirme que si la Révolution française a eu lieu, et elle semble bien avoir eu lieu, les autres, qui la singent, n’ont peut-être pas eu lieu. Elles n’auront été, dans ce cas, que des prises de pouvoir par la violence.

4 - Si on prend au sérieux, comme vous le faites, le caractère événementiel de la « Révolu­tion française », comment l’articuler avec la notion de « Royaume » ? « Royaume » et « Révo­lution » ont-ils part l’un à l’autre ?

Comme Milner, je pense qu’il n’y a qu’une seule Révolution : la française. Ainsi Hegel pouvait-il affirmer l’existence de deux événements historiques de même ampleur : le christianisme et la Révolution française. Dans Mouvement, j’insiste sur le lien nécessaire entre ces deux bouleversements. A mes yeux, la Révolu­tion française, pas plus que le christianisme, n’est finie. Même si les locuteurs de la langue française ne semblent pas au courant, elle continue inlassablement son travail. On peut soutenir que la Révolution continue, mais en fait on devrait dire qu’elle s’approfondit.
Une certaine pensée moyenne croie que la Révolution s’achève en produisant comme résultat la République. Mais la Révolution est plus vaste que cela. Elle déborde son résultat.
Ma thèse serait de prétendre que plus la Révolution s’approfondit, plus le Royaume, ô surprise, s’approfondit par la Révolution elle-même et en son cœur.
En somme, quelque chose a eu lieu dans la Révolution, qui est une révolution dans la Révolution. Les grands noms propres de la littérature, à commencer par le Marquis de Sade et par Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, ont pressenti cela. Mais je ne suis pas sûr, malheureusement, que les philosophes en aient été avertis.
Plus la Révolution s’approfondit, plus elle fait revenir le prétendu passé, qui se présence alors sous sa forme révolutionnaire, que je propose d’appeler avec vous le « Royaume ».
Qu’est-ce que le Royaume ? Rien d’autre que le passé dans sa forme révolutionnaire, et tel que la Révolution l’approfondit. On comprend alors pourquoi ni les progressistes ni les réactionnaires n’y comprennent rien. Et pourquoi les uns comme les autres ne font que cultiver l’aveuglement sur fond de surdité.
Ce n’est pas le royaume des morts, ce n’est pas non plus le royaume des cieux, c’est celui où chacun peut être roi. En somme, le Royaume auquel ouvre la littérature. Pour y entrer, à chacun de creuser son propre symptôme et de le surmonter. Il y faut, comme dirait Danton, de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace.
Permettez-moi de vous lire quelques lignes de mon roman Beauté :

« La France est le pays des accomplissements imprévus. Toutes les contradictions, comme des fleuves, coule vers elle. Elle les intègre et les assimile, non sans mal, dans des synthèses instables qui, sans arrêt, se métamorphosent. C’est le pays des fins qui s’ignorent. Drôle de royaume révolutionnaire, évoqué par Rimbaud dans Illumination. Le texte s’appelle Royauté : "Un beau matin, chez un peuple fort doux, un homme et une femme superbes criaient sur la place publique. "Mes amis, je veux qu’elle soie reine !" "Je veux être reine !" Elle riait et tremblait. Il parlait aux amis de révélation, d’épreuve terminée. Ils se pâmaient l’un contre l’autre.
« En effet ils furent rois toute une matinée où les tentures carminées se relevèrent sur les maisons, et toute l’après-midi, où ils s’avancèrent du côté des jardins de palmes. »

« C’est un rêve et ce n’est pas un rêve. Les Français ont fait la révolution et systématisé la Terreur. Mais un beau matin, ils se sont transformés, pour un jour, en peuple fort doux. Un homme et une femme superbes crient sur une place publique. Mettons la place de la Concorde, à Paris, ex-place Louis XV. Le roi et la reine, guillotinés sur place, se relèvent, métamorphosés sur une arche, en couple de jeunesse ravi. L’égalité entre roi et reine, jusque-là interdite, est proclamée dans une tonalité extatique et initiatique, comme une révélation et une épreuve terminée. On se croirait dans La Flûte enchantée. Ils crient tous les deux. Elle rit. Elle tremble. Il parle. Et ils se pâment l’un contre l’autre. Leur spasme est spirituellement réciproque. Nous sommes à deux pas du Jeu de Paume, où a eu lieu le Serment du 20 juin 1789. Pour cet événement grandiose, qui ne dure que toute une matinée et toute une après-midi, il est juste qu’une couleur carmin soit convoquée sur les belles maisons de la place. Ce rouge intense des tentures est soulevé par le vent nouveau. Quant à l’après-midi, il n’en finira pas d’avancer avec le roi et la reine du côté des jardins de palmes, aux Tuileries, si l’on veut, jardin où il est légitime de se pâmer. Royauté est un psaume chanté à Paris par un jeune homme de vingt ans après une révolution dans la Révolution. Vous auriez pu être à Babylone ou dans la Jérusalem céleste de !’Apocalypse, mais ici le monde n’a pas disparu, et la beauté, par-delà les ténèbres, brille de tous ses feux quand elle veut. Le Royaume est une révolution permanente donc la langue, portée à un certain niveau, reçoit tout et traduit tout en mieux. Ce roman est très mystérieux. »

5 - Peut-on réduire, même historiquement, le « Royaume » à l’« Ancien Régime » qui se met en place à partir du XVIe siècle ? Les « Frondeurs », hostiles à l’absolutisme royal professé par Richelieu et Mazarin n’avaient-ils pas une idée plus juste du « Royaume » que les thuriféraires de la monarchie ?

Bien sûr qu’on ne peut pas réduire le Royaume à l’Ancien Régime. Le Spectacle voudrait qu’on le fasse pour fabriquer des mauvais films. Mais on manque alors le plus important. Le premier texte de Complots s’intitule « Le roi des jardins », et traite de Le Nôtre. Son génie fabuleux se manifeste à celui qui, la nuit, déambule dans le parc de Versailles. Allez la nuit à Vaux-le-Vicomte, chez Fouquet, et Le Nôtre vous parlera du Royaume.
A Versailles, à Vaux-le-Vicomte, le jour on ne trouve que des touristes, c’est-à­-dire personne ; mais la nuit, il y a la nuit. Et c’est déjà le Royaume.
Le Nôtre, c’est un régal ; et aussi Molière. Nous sommes dans l’Ancien Régime si l’on veut, mais on ne peut pas limiter ces noms propres à une telle dimension. Celle-ci est trop mesquine, trop limitativement historique. Ce dont on parle relève plutôt de la féerie et du libre jeu de l’art. D’ailleurs la régale, terme de musique, est un des jeux de l’orgue.
Ce n’est pas un hasard si Louis XIV s’est pris pour Apollon. Comme quoi, ce n’était pas tout à fait n’importe qui.

6 - Quel lien faites-vous entre le « Royaume » et la France ? Celle-ci n’est-elle pas, depuis les Capétiens, ce qui s’écarte de I’« Empire » et refuse, sur le continent, l’unité de l’Europe sous le sceptre impérial ? Le « Royaume », se revendiquant des anciens rois de Juda, ne repousse-t-il pas comme eux toute idée d’« Empire » — ou de « monarchie universelle » ? Y reconnaissez-vous un des traits du « Royaume » ?

La France, dit le président de la République, n’est pas une identité, c’est une idée. Un de ses lointains prédécesseurs, donc je ne ratais jamais une conférence de presse, tant elles me semblaient amusantes, parlait d’« une certaine idée de la France ». Mais à un certain moment du temps, l’expropriation généralisée étant ce qu’elle est, le pays en vient à ressentir cette idée comme privée d’identité. D’où une souffrance.
Alors la France est-elle une idée ? - une identité ? C’est le faux débat dans lequel s’enlise la confusion.
Pour moi, la France, c’est d’abord un Royaume. « Qui mal voudrait au royaume de France ? » demandait déjà François Villon. Il y a plein de noms propres qui illustrent la langue française : Chrétien de Troyes, Rabelais, Racine, Pascal, Molière, La Fontaine, Voltaire, Diderot, Rousseau, Chateaubriand, Baudelaire, Hugo, Lautréamont, Rimbaud, Jarry, Claudel, Breton, Aragon, Genet, Bataille, Céline, Artaud, et tant d’autres. Aucun autre pays ne pourrait revendiquer autant de singularités contradictoires, disant pourtant à chaque fois la grandeur du Royaume. Mon pari, c’est de prendre ces noms propres, et de les traiter ensemble. C’est en étant capable d’envisager les noms contradictoires de la langue française que l’on peut faire surgir le Royaume. Sinon, on reste dans l’idéologie. On se fait des idées : il y en a de droite, de gauche. Mais ce sont toujours des idées abstraites, et qui manquent la nervure de la langue.
Si l’on en reste aux oppositions, sans être capable de les penser depuis l’unité qui les rassemble, on se condamne à végéter dans l’anecdote. C’est le cas aussi bien de la critique universitaire que de la critique journalistique.
Ne pas habiter la nervure de la langue, d’où l’on peut rejoindre le Royaume, c’est faire montre d’une hostilité viscérale à l’endroit de Ligne de risque. Plût au Ciel que ces animosités se déclarent, et que vous soyez attaqués de manière violente et répétée.
Faites-vous haïr, mes amis. Et que les noms de Yannick Haenel et François Meyronnis deviennent progressivement une hantise pour les locuteurs du français, comme vous dites, dont la souffrance est à la mesure de l’expropriation. A travers la haine qu’ils vous adressent, devenez les symptômes de leur mutilation.
Dans le Royaume, ce qui compte c’est le nom que l’on porte. Quand Genet arrive à Fontevrault, dans Miracle de la Rose, le garde du greffe lui demande son nom. Il répond : Genet. Le garde le houspille : Plantagenêt ? dit-il. Ainsi, l’un des meilleurs écrivains français, de père et de mère inconnus, s’octroie-t-il les armes de la maison de Plantagenet — les léopards et la Croix de Malte —, lesquelles sont encore aux vitraux de la chapelle. Lui qui n’est fils de personne, c’est-à-dire le contraire d’un bourgeois, il ne peut écrire qu’en rejoignant un destin royal. Ce genre d’histoire nous parle directement du Royaume.
Ce Royaume n’a rien à voir avec l’Empire. Ni avec le Saint Empire romain germanique, ni avec l’empire de Russie, ni avec les deux Empires un peu bâtards que la France a connus à travers les Bonaparte. D’une certaine façon, j’appliquerais volontiers au Royaume la formule dont Nabokov se sert pour qualifier la fiction : la « démocratie des détails ». Il est fait de singularités, certaines mises en évidence, d’autres insoupçonnables. Dans cous les cas, il repose sur des sujets qui se font rois.
Ainsi Artaud s’est-il fait roi, comme Jarry. Dans les deux cas, ça bouscule un peu, mais il n’y a aucun doute. On peut dire la même chose à propos de tous les noms propres de la langue française. Ils sont royaux, ou ils ne sont rien.

7 - Accumulant les « stocks d’études », vos livres opèrent une mise en recueil dynamique de la mémoire du français, de Lancelot du Lac à Jean Genet. Cette co-présence de tous les moments du français à notre époque, n’est-ce pas œ qui demeure aujourd’hui du « Royaume » ? S’y rendre sensible ne suppose-t-il pas une « science du Royaume », basée sur une compréhension non linéaire du temps ? Et celle-ci ne trouve-t-elle pas son fond sur le dogme catholique de la « Communion des saints » : c’est-à-dire sur une relation réciproque entre les vivants et les morts ?

Vous me mettez devant la Communion des Saints. Comme c’est généreux à vous ! Cela me rappelle un joli mot de Jacques Lacan dans Télévision : « Plus on est de saints, plus on rit. » Des mots, Lacan en a eu plusieurs. On connaît : « La femme n’existe pas », « Il n’y a pas de rapport sexuel », « Dieu est inconscient », « Rien n’est tout » : à chaque fois, il fait mouche. Et pas moins dans cette formule, un peu moins connue : « Les juifs ne sont pas gentils ». C’est un énoncé impeccable sur le plan religieux, et qui demande à être médité. C’est ce que m’ont dit cet été les mouettes, qui me parlaient en grec, dans un français parfait.
Le dieu d’Israël, lui non plus, n’est pas gentil. C’est ce que raconte le Livre de Samuel quand il nous montre les relations tourmentées qui existent entre Saül et David.
Le roi Saül est mortellement jaloux de son futur successeur. Il voudrait le clouer au mur avec sa lance. Mais Yahvé veille. Quand le mauvais esprit visite le roi, il fait en sorte de protéger celui qui va fonder le royaume à Jérusalem.
Saül tente de piéger David. Aussi lui offre-t-il sa première fille, Miqal, et en échange, il lui demande cent prépuces de Philistins. Il espère que ces derniers auront raison de son courage. Quelle n’est pas sa surprise quand il voir surgir son futur gendre avec deux cents prépuces. Yahvé veille.
Je suis très content que vous parliez de la Communion des Saints. Elle est à mes yeux l’exact contraire de ce qui prévaut aujourd’hui sous le nom de communication. Celle-ci n’a pas d’autre sens, au fond, qu’une radicale impossibilité de communier dans la sainteté, c’est-à-dire dans la séparation.
Je parlerais plutôt, avec Hegel, inspiré lui-même par la Révolution française, de la communion des esprits, dans la lumière de l’Esprit absolu.
Vous avez raison, par ailleurs, de pointer le lien des morts et des vivants. Personne ne veut plus envisager cette réciprocité, qui est pourtant inhérente au fait de parler une langue. En tant qu’êtres parlants, nous sommes précédés, et celui qui a vraiment parlé demeure vivant dans sa langue.
Beckett, par exemple, demeure dans le français. C’est un roi, lui aussi. En revanche, je ne suis pas convaincu quand Teresa Cremisi, à l’occasion d’un lancement commercial, affirme que Yasmina Reza est le nouveau Beckett.
Tous les noms ne sont pas les bienvenus dans le Royaume. Lorsque j’ai dansé devant l’Arche d’Alliance, comme David, Miqal n’a pas apprécié ma nudité. Pour moi, Miqal ressemble un peu à Yasmina Reza.
Disons-le franchement : la falsification de la bibliothèque, sa réquisition par le faux obligatoire de la marchandise, font partie du programme. C’est pourquoi les morts sont en grand danger. Et moi, entre les faux vivants, qui en réalité sont morts, et les morts, qui en réalité sont vivants, je ne peux pas m’empêcher de choisir ce qui a part au Royaume. C’est de là que vient ma mauvaise réputation. Les sociomanes sentent que je n’ai aucune bienveillance à leur endroit, même quand je feins d’en avoir une. Sans doute iraient-ils jusqu’à me trouver bizarre. Et peut-être diraient-ils que, moi non plus, je ne suis pas gentil. Heureusement, je suis parfaitement mort, comme dirait Mallarmé. Un coup de dés n’abolirait pas le hasard ? Mais si, il le peut. De même qu’il peut nous faire traverser notre propre mortalité.
Ce que la République échoue à faire, c’est justement cela : à penser la mort. A se
tenir en face d’elle. En face de la mort, la République ne peut qu’être ridicule. Liberté, égalité, fraternité, ou la mort. Voilà la véritable devise de la République. Comme si la dernière partie en absorbait les trois précédentes, raison pour laquelle on l’a fait sauter.
Le Royaume, lui, est une méditation endurante vis-à-vis de la mort.

8 - L’apôtre Matthieu fait dire au Christ : « C’est pourquoi tout scribe instruit de ce qui regarde le Royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes. » Vous sentez-vous proche de ce « maître de maison » ? Que signifie faire trésor à la fois des « choses nouvelles et des choses anciennes » ?

Faire trésor des choses nouvelles et des choses anciennes, c’est exactement mon projet. Ligne directrice qui n’est pas sans risque, et qui permet d’envisager les classiques en tant que modernes, et les modernes en tant que classiques. On trouve cela dans tous mes livres, aussi bien mes romans que mes essais.
Là où je suis moins convaincu, c’est à propos de cette formule : « maître de maison ». Je me suis arrangé pour avoir toujours plusieurs adresses, et donc aussi plusieurs trésors. « Maître de maison » évoque en moi quelque chose d’avaricieux. Je pense à L’Avare de Molière : « Où est passée ma cassette ? »

9 - D’après l’Évangile, le « Royaume » est indissociable d’un renversement de toutes les coordonnées du monde. Ainsi dans la parabole du grain de sénevé, le plus petit s’avère-t-il le plus grand : la « plus petite de toutes les semences » devient un arbre susceptible d’accueillir les « oiseaux du ciel » dans ses branches. De même, il arrive dans le « Royaume » que les « derniers » soient les « premiers » ; et les « premiers », les « derniers ». Comment interprétez-vous cet effet renversant du « Royaume » ? Celui-ci est-il le monde à l’envers ?

Je suis d’accord sur le fait que le temps est nécessaire pour que la semence devienne un arbre. Les grandes choses sont d’abord minuscules, et il faut de la patience pour les conduire à maturation. Sur ce sujet, la Chine a beaucoup à nous apprendre. Elle joue sur l’infime, sur ce qui n’est encore que potentiel. Elle nous fait voir ce qui est imperceptible, de sorte qu’on assiste à l’éclosion.
Quant à ce qui concerne les premiers qui deviennent les derniers, et vice versa, je suis réticent. Je l’avoue, cette formule me choque : j’aime que les premiers demeurent premiers, et il ne me gêne pas que les derniers restent derniers.
Sur ce point, je suis nietzschéen : je défends les premiers — c’est-à-dire les meilleurs. Car ils sont systématiquement voués au reproche par le grand nombre, sous le coup d’une réprobation qui peut aller jusqu’à la censure.
Vive les premiers ! C’est ma façon de rester fidèle à Pindare et à l’esprit aristocratique des Olympiades. Vous savez que Pindare n’était pas du tout un poète maudit. On se l’arrachait d’un bout de la Grèce à l’autre, on le couvrait d’argent, tous les tyrans voulaient se l’attacher. Un tel destin serait aujourd’hui impensable, tant le ressentiment démocratique a pris le dessus. Que le,christianisme y soit pour quelque chose, c’est l’évidence.
Le Royaume, à mes yeux, n’est pas le monde à l’envers. Je dirais plutôt que le monde est à l’envers, et que le Royaume le remet à l’endroit. On constate tous les jours que le beau est laid ; le grand, petit ; et que tout ce qui apparaît relève du faux.
C’est cela que le Royaume rectifie, le plus souvent silencieusement. Il combat les sorcières de Macbeth, qui sont à l’œuvre dans l’époque.
Eh oui, j’aime beaucoup l’endroit. Il m’enchante.


Louis XIV par Juste d’Egmont, vers 1651-1654.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Versailles. Images du film Beauté.
ZOOM : cliquer sur l’image.

10 - Dans Matthieu 13:12, on trouve ce verset étrange, si contraire au sens commun et aux préjugés humanitaires (donc à l’idée courante que l’on se fait du christianisme) : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. » Ne faut-il pas y voir la clef secrète du « Royaume » — sa formule ésotérique ?

Là, Matthieu me comble : oui, il faut tout donner aux premiers, rien aux derniers. Cette position semble tout à fait contraire au sens commun, et au préjugé égalisateur. Je confesse qu’elle a toujours été la mienne. Vous ne lirez ça dans aucune gazette. Ces choses-là, qui peut les comprendre ? Ah mais alors, me direz­ vous, vous condamnez les migrants ? Eh bien, pas du tout. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il faut simplement que l’abondance soit surabondante. Ceux qui ont sont tournés vers la luxuriance du don, le luxe est leur élément. Ils ne méprisent pas ceux qui n’ont pas ; le mépris est toujours une erreur. Comme dit Saint Paul, là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. Hölderlin dit : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. »

11 - Passant à travers toutes les langues, la littérature n’est-elle pas à sa manière la « parole du Royaume » ? Ne s’apparente-t-elle pas à cette parole si difficile à recevoir d’après l’Evangile, et si difficile à comprendre ?

J’ai de plus en plus de difficultés avec le mot littérature, étant donné la manière dont le marché le falsifie en permanence. Il s’agit en fait d’un sport de haut niveau, comparable au javelot ou à l’escrime. Cela suppose une physique. Sans cette base, vous n’avez que du blabla.
Chacun doit être roi dans sa manière d’avoir le corps qu’il a. Il y a un footballeur hollandais, nommé Johann Cruyff, qui a eu cette formule : « Je suis immortel ». Comme il vient de mourir, on peut trouver cela ridicule. Eh bien, je ne suis pas d’accord : je trouve l’énoncé de ce footballeur remarquable. Très intelligent. Peu d’écrivains seraient en mesure de l’égaler.

12 - La « parole du Royaume » peut-elle être acceptée par le monde ? Et a-t-elle pour vocation, comme le dit l’Évangile, de manifester les « choses cachées depuis la création du monde » ?

Le monde a-t-il été créé ? J’ai du mal à m’en convaincre. En tout cas,. j’ai les plus grands doutes concernant le « Créateur » lorsque je lis Les Chants de Maldoror, et que je constate la relation maudite qu’il entretient avec l’« Homme ». J’aime l’entreprise d’Isidore Ducasse qui consiste à rectifier des siècles de métaphysique.
La première chose que je demande à un écrivain, c’est d’être au courant de l’histoire de la métaphysique, et surtout de désarmer sa perversion. Car la métaphy­sique a un tour de perversion, qu’il faut être capable de calculer si on veut le déjouer.
La réprobation dont fait l’objet Heidegger porte moins sur son épisode nazi que sur sa capacité à déjouer le tour pervers de la métaphysique, dans lequel la plupart des gens à prétention intellectuelle restent pris. Ce tour, on peut lui donner son vrai nom : nihilisme.
Le mot littérature est socialement caduc. Quant au mot poésie, il est devenu imprononçable. Et pourtant des noms propres l’incarnent. Celui de Hölderlin, par exemple, qui, lorsqu’il va à Bordeaux, croit découvrir la Grèce. En un sens, il s’agit d’une illusion, mais aucun géographe n’est fondé à l’établir. La Grèce se trouve là où Hölderlin la place : dans Andenken, un vibrant hommage à Bordeaux.

13 - Le « Royaume », dit la parabole, est semblable à un « trésor caché dans un champ ». Quand un homme le trouve, il le cache de nouveau ; et, dans sa joie, il vend tout ce qu’il a pour acheter ce champ. Comment interprétez-vous cette parabole ? Quel est ce trésor dont l’équivalent est tout ce qu’on possède, à condition qu’on le vende pour obtenir le « Royaume » ? Quel rapport établir entre celui-ci, qui en tant que « trésor » est richesse, et la fin de l’argent ?

Permettez-moi de vous dire que la fin de l’argent, est un vœu pieux. Cela me fait penser au Marchand de Venise de Shakespeare. Dans cette pièce, il y a trois coffrets, et dans l’un d’eux on a mis le portrait de la belle Portia. Celui qui choisit le bon coffret obtient du même coup la main de la fille.
Trois candidats se présentent : le roi du Maroc, le roi d’Aragon et Bassanio, l’amoureux transi. Les coffrets sont en or, en argent et en plomb. Au coffret doré correspond la devise : Qui me choisit aura ce que beaucoup désirent, et quand le roi du Maroc, le prince Noir, l’ouvre, que trouve-t-il ? — Une tête de mort.
Le roi d’Aragon, lui, choisit le coffret d’argent, avec la devise :Qui me choisit obtiendra selon son mérite. Quand il l’ouvre, il découvre le portrait d’un idiot, qui lui renvoie son image.
Quant à Bassanio, il opte pour le coffret de plomb, dont la devise arbore : Qui me
prend doit donner, hasarder tout son bien
. C’est lui qui obtient le portrait de Porcia, et avec lui, Porcia elle-même.
Bassanio fait le bon choix, parce qu’il est capable de risquer tout ce qu’il a. Il est abonné à Ligne de risque, en somme. Ce n’est pas le cas du roi du Maroc, qui ne veut pas perdre ses chameaux.
La vraie question est celle-ci : le Royaume est gratuit. Il suppose une richesse qui ne se laisse pas réduire à l’argent. Mais celui-ci, on ne l’évacue pas si facilement : il est solidaire de l’illusion humaine. Allez demander au roi du Maroc, ou à celui d’Aragon, de se détourner des biens tangibles. Ils en sont incapables. C’est pourquoi ils manquent l’amour.

Réponses à des questions de Ligne de Risque, 2016.
L’Infini 139, printemps 2017, p. 20-33.

JPEG - 48.8 ko
Ligne de risque n°2, nouvelle série

Un message, un commentaire ?

( ) Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

TEST FORUM pileface3b

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre

RACCOURCIS SPIP : {{{Titre}}} {{gras}}, {iitalique}, {{ {gras et italique} }}, [LIEN->URL]

Ajouter un document