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Autour de Nathan Devers, « Les liens artificiels » roman du métavers

Léa Salamé, Bernard-Henri Lévy, Christine Bini, Frédéric Beigbeder

D 28 septembre 2022     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Nathan Devers, 24 ans, normalien, philosophe, écrivain, publie « Les liens artificiels », sélectionné dans la première liste du Goncourt, du Renaudot et du Goncourt des collégiens.


« Le seul livre non ennuyeux
sur la réalité virtuelle »

Frédéric Beigbeder


« Retenez bien ce nom : Nathan Devers »
Bernard-Henri Lévy
13 juillet 2020

Léa Salamé l’a invité sur France Inter, le 20 septembre 2022 dans sa chronique : l’invité de 7h50. C’est court : 9 minutes à ne pas manquer :

Déjà le 13 juillet 2020, Bernard-Henri Lévy écrivait dans La Règle du Jeu, une chronique intitulée : « Retenez bien ce nom : Nathan Devers » qui, à 22 ans, publiait son premier roman, « Ciel et terre » (Flammarion).

Ce 26 septembre 2022, Bernard-Henri Lévy analyse le nouveau roman de Nathan Devers : « Les liens artificiels » et intitule sa chronique « Métavers, roman » avec pour chapeau :

Si vous n’avez encore rien compris au métavers, ce roman est pour vous : « Les liens artificiels » de Nathan Devers.

Et pour compléter le tableau nous vous proposons la critique de Christine Bini : « Les Liens artificiels » : roman du métavers, et la chronique de Frédéric Beigbeder : « La belle non-vie ».


le livre sur amazon.fr

· Éditeur : Albin Michel ; 1er édition (17 août 2022)
· Broché : 336 pages

Quatrième de couverture

Alors que Julien s’enlise dans son petit quotidien, il découvre en ligne un monde "miroir" d’une précision diabolique où tout est possible : une seconde chance pour devenir ce qu’il aurait rêvé être... Bienvenue dans l’Antimonde.

L’invité de 7h50 avec Léa Salamé


avec le métavers,
"la volonté est là d’assassiner le réel
Nathan Devers,

France Inter / RADIO France
Mardi 20 septembre 2022

Nathan Devers, écrivain, auteur du roman "Les liens artificiels" (Albin Michel), est l’invité du 7h50.

Dans ce roman, qui n’est pas selon lui "un pamphlet", le jeune auteur s’interroge sur "la place qu’occupe la virtualisation perpétuelle de l’existence"."J’appartiens à la première génération qui a grandi en même temps que les réseaux sociaux, les smartphones, la numérisation ; la première pour laquelle le réel et le virtuel sont des expériences indistinctes."

Pour lui, la promesse du "métavers" qui fascine beaucoup de médias aujourd’hui est "authentiquement merveilleuse : elle propose aux gens d’avoir une double vie, de se dédoubler. Ce qui me fascine comme romancier, c’est l’identité manquée, on a tous en nous quelqu’un d’autre qu’on aurait aimé être. Et la révolution numérique donne l’occasion aux gens de déployer cette deuxième possibilité."

Il y voit toutefois aussi "quelque chose d’apocalyptique". "La volonté est là d’assassiner le réel. Je pense que dans un siècle, on pourra peut-être dire que l’invention du métavers aura eu autant d’importance que la découverte des nouveaux continents ou que la conquête spatiale."

France Inter

Métavers, roman

par

Bernard-Henri Lévy

26 septembre 2022
La règle du jeu

Si vous n’avez encore rien compris au métavers, ce roman est pour vous : « Les liens artificiels » de Nathan Devers.

Son auteur, Nathan Devers, est un jeune philosophe, auteur, à 20 ans, d’un essai sur la pensée juive. Il a, l’année suivante, en 2020, donné un premier roman, Ciel et terre, auquel j’avais consacré un Bloc-notes.

Mais ce roman-ci, Les Liens artificiels,publié chez Albin Michelet sur la première liste du Goncourt, n’a pas que des vertus littéraires puisqu’il prend à bras-le-corps ce phénomène énorme, fou et, pour moi en tout cas, énigmatique qu’est donc le métavers.

C’est l’histoire de Julien Libérat, un musicien paumé, en panne d’inspiration.

Il tombe sur un jeu vidéo, conçu par un miniGoogle français, où il est proposé à qui veut d’animer un avatar et de lui faire la silhouette, le visage, la biographie de son choix.

Le jeu consiste à lancer ce double de soi dans un univers parallèle – l’inventeur de la plateforme, Adrien Sterner, dit un « Antimonde » – qui a cette double propriété : reproduire le monde réel, tel un Google Earth incarné, jusque dans ses plus infimes détails et être, à la différence du monde d’origine cadenassé par des règles d’impossibilité et des principes de réalité, un immense jardin des délices où tout, absolument tout, est soudain à portée de clic.

Mieux encore – et c’est un autre coup de génie du diabolique Sterner – cet univers est ainsi fait que l’on y croise des créatures de rêve, des stars, des people et quand on est lui, Julien Libérat, musicien raté et amer, un avatar de Serge Gainsbourg qu’un autre joueur, à l’autre bout du monde ou, qui sait ? à quelques rues de là, a doté, intelligence artificielle aidant, d’un stock de mémoire : non seulement toutes les chansons, mais tous les propos tenus, de son vivant, par le Serge Gainsbourg de chair et d’os.

Les avatars parlent aux avatars.

Les avatars interagissent avec les autres avatars.

Les avatars, pour peu qu’ils convertissent leurs maigres euros gagnés dans la vie réelle dans une cryptomonnaie, le cleargold, qui n’a d’usage que dans cet avatar de monde, peuvent s’offrir un avatar d’appartement à New York ; inviter un avatar d’amoureuse dans l’avatar du plus beau restaurant de la planète : prendre un billet First sur Air Caraïbes ; acheter le droit d’humilier Boulle de haine ou de tuer Golden Heart ; louer, pour se protéger des avatars vengeurs qui viendraient le tuer à son tour, les services d’une armée de bodyguards avatarisés ; assassiner Donald Trump ; échapper aux services secrets lancés alors à ses trousses ; et devenir ainsi, pourvu qu’il ait aussi de l’esprit et compose un mystérieux Manifeste tournant en dérision l’Antimonde et la virtualisation des rapports sociaux, un mélange de James Bondet de Victor Hugo.

Très vite, le vrai Julien Libérat trouve sa vraie vie, comparée à celle de Vangel, son double, tragiquement insipide.

Il ne vit, et ne donne encore de vagues cours de piano, que pour acheter, dans la contre-vie, d’autres merveilleux droits et passe-droits.

Quand l’idée lui vient que cette vie alternative offre des joies abstraites, irréelles et qui ne peuvent qu’attiser en lui le regret des bonnes vieilles jouissances que procurait aux heureux du monde la vie numéro 1, il s’offre la panoplie de l’anti-humain vendue en kit par le mini Google et composée d’un casque branché sur Bluetooth, d’une dizaines de capteurs infrarouges à disposer autour de son ordinateur et d’une combinaison haptique en latex dotée d’un moteur vibrotactile permettant à l’utilisateur de ressentir ce que ressent son fantôme.

·


Nathan Devers. Photo : Albin Michel. ·

Et c’est ainsi que, doté de cette seconde peau transformant le virtuel en réel, il met peu à peu son corps de chair au repos, le réduit à une vie infime tout juste bonne à générer le minimum d’énergie physique que consomme son autre vie et finit, enveloppe devenue superflue, par se défenestrer en direct sur les réseaux sociaux.

Le chroniqueur verra dans cette fable l’accomplissement d’un scénario dont quelques mauvais plans récents (télé-réalité, règne des réseaux sociaux, remplacement des amis par les followers et de l’amour par le like, Covid et confinement) avaient fourni l’esquisse.

Les esprits sensibles au fait religieux y retrouveront la marque d’une tentation gnostique considérant le corps, pour de bon, comme une prison (ou un inutile fardeau) dont un Sterner christique, lecteur de la Bible, des Évangiles et de saint Augustin offre de s’évader enfin.

Et, quant aux philosophes, ils n’auront pas de mal à reconnaître dans ces profils d’adolescents psychopathes, hypnotisés par leurs écrans et réduits, dans la vie réelle, à l’existence infime et, à la fin, consumée des « hikikomori » japonais reclus dans le deepweb, le visage de la post-humanité, contemporaine de « la fin de l’Histoire », dont Alexandre Kojève prédisait qu’elle serait semblable à une immense ferme aux animaux mis en batterie.

C’est pour ces raisons que le métavers peut s’imposer.

C’est parce qu’il porte à leur paroxysme ces tendances lourdes de notre époque, et des époques qui l’ont précédée, qu’il peut triompher de nos incrédulités.

Mais c’est aussi pour cela qu’il est peut-être l’autre nom d’une catastrophe métaphysique dont on commence à peine de mesurer la portée anthropologique et morale.

Suicide de l’humanité, mode d’emploi ? Selon Devers, métavers.

Bernard-Henri Lévy, Métavers, roman - La Règle du Jeu - Littérature, Philosophie, Politique, Arts (laregledujeu.org)

« Les Liens artificiels » : roman du métavers


par

Christine Bini

22 août 2022
La Règle du Jeu

Dans « Les Liens artificiels » (Albin Michel), Nathan Devers interroge le sens de nos existences (réelles et virtuelles) en allant au bout du projet de Mark Zuckerberg.

Mark Zuckerberg a annoncé la mise en ligne prochaine d’un univers virtuel – un métavers – parce qu’à l’évidence Facebook ne suffit plus, et n’est plus fréquenté par les jeunes générations. Le réseau a d’ailleurs changé de nom, et s’appelle à présent Meta. Nathan Devers, dans Les Liens artificiels, concrétise le projet et va confronter deux vies, celle du grand architecte et celle d’un petit utilisateur. Adrien Sterner est le patron avisé de l’entreprise Heaven, créateur du métavers l’Antimonde. Julien Libérat est prof de piano et artiste raté, inconsolable depuis sa rupture avec May, accro au scrolling, évoluant dans le métavers sous le nom de Vangel.

Voilà un roman au décor très contemporain. Le métavers n’est pas une idée neuve, quelques tentatives ont déjà vu le jour, qui toutes ont dû cesser leur activité faute de combattants. L’heure n’était pas venue. Nathan Devers prend ancrage dans la réalité immédiate : son personnage Adrien Sterner pense qu’il est temps à présent, après l’expérience du confinement et les apéros virtuels, de lancer l’Antimonde. Il ne se trompe pas. Dès l’annonce de l’ouverture du site, gratuite, les internautes s’inscrivent, créent leur avatar, et vivent une vie de substitution dans l’anonymat. L’Antimonde de l’entreprise Heaven a pour particularité de reproduire exactement le monde tel qu’il est. Le partenariat avec Google s’avère primordial : chaque rue de chaque ville, chaque chemin de chaque campagne, est reproduit avec fidélité dans ce monde virtuel selon les données de Google Earth.

Le roman est bâti sur trois vies parallèles. Celle d’Adrien Sterner, que l’on voit évoluer dans la réalité des murs de son entreprise-bunker. Il malmène – maltraite – ses employés, se conduit comme un patron-tyran, est habité par une conception mystique de l’Antimonde basée sur l’Apocalypse de Saint Jean et la Jérusalem céleste. Celle de Julien Libérat, confiné volontaire dans un appartement minable de Rungis, passant ses jours et ses nuits à faire évoluer son avatar dans l’Antimonde. Et celle de Vangel, l’avatar créé par Julien Libérat, un type au physique ingrat, poète polémiste qu’Adrien Sterner va transformer en star dans cet univers virtuel.


Nathan Devers

Le roman se lit comme un livre d’aventure, il y a du suspens, de l’humour plus que de l’ironie, des rebondissements, des meurtres, On y croise même Serge Gainsbourg. Mais Nathan Devers est agrégé de philosophie, et il ne l’oublie pas. Sous l’évidence du roman à prégnance contemporaine, à peine futuriste, affleurent les questions essentielles et référentielles. Quel est ce besoin de créer un monde qui n’existe pas mais qui ressemble au monde ? Le seul appât du gain, la seule référence capitaliste, ne sont pas des réponses. Adrien Sterner se prend pour Dieu, et Julien Libérat, dans la peau d’un Vangel virtuel, dans le nom duquel on entend « ange », accepte les missions qui lui sont assignées, assassiner le président des Etats-Unis, par exemple. La réussite sociale et financière dont il jouit dans le métavers ne le console pas du ratage de sa vraie vie. De toute façon, sa notoriété de poète, Vangel la doit au bon vouloir du démiurge Sterner, pas à la qualité de ses vers. Si des millions de gens assistent, dans le roman, à la retransmission par BFMTV des obsèques d’un avatar nommé Vangel, souvenons-nous que dans la vraie vie, en 1885, dans un Paris bien moins peuplé qu’aujourd’hui, deux millions de personnes, de vraies personnes, assistèrent aux funérailles de Victor Hugo. Ça, c’est la réalité.

Le métavers des Liens artificiels n’est pas la réalité virtuelle des jeux vidéo. Les petits Sims qui s’agitent dans l’Antimonde, parce qu’ils sont projetés dans un monde grandeur nature reproduit fidèlement, sont plus que des avatars, ils sont des incarnations outrées, démesurées, de pâles petits humains rivés à leur écran ou sanglés dans leur combinaison sensorielle. C’est là que le roman de Nathan Devers prend tout son sens : en allant au bout de la logique, en dévoilant au lecteur, dès l’introduction, que Julien Libérat se suicide en direct sur les réseaux en se défenestrant, il inverse l’idée de la chute : Julien est vainqueur, parce qu’il décide de son sort, reprend donc le pouvoir sur sa propre vie, et provoque sans doute la fin de Sterner, qui s’effondre au cœur d’une Jérusalem enneigée, réelle mais reflétant la cité céleste.

Le leitmotiv du roman est l’expression « ensemble et séparés », sorte d’oxymore symbolique de la postmodernité. Le vocabulaire utilisé dans le métavers est basé sur la négation du réel, par l’utilisation des préfixes « anti » et « contre » : Antimonde, anti-moi, contre-journalisme… Mais les liens tressés dans ce roman sont-ils réellement artificiels ? Bien entendu, les péripéties qui se déroulent dans le métavers sont virtuelles, mais sont-elles pour autant artificielles ? Et la relation tissée entre Adrien Sterner et Julien Libérat via l’avatar Vangel, est-elle artificielle ou essentielle ? Nathan Devers s’appuie sur les possibilités technologiques d’aujourd’hui et la réalité de demain pour interroger le sens de la vie, si elle a un sens.


Nathan Devers,Les Liens artificiels, éd. Albin Michel, 17 août 2022, 336

Christine Bini, « Les Liens artificiels » : roman du métavers - La Règle du Jeu - Littérature, Philosophie, Politique, Arts (laregledujeu.org)

Retenez bien ce nom : Nathan Devers

par

Bernard-Henri Lévy

13 juillet 2020

La Règle du Jeu

Bernard-Henri Lévy salue la naissance d’un écrivain qui, à 22 ans, publie son premier roman, « Ciel et terre » (Flammarion), « portrait d’un chevalier à la triste figure ».

Nathan Devers

Ceci n’est pas un premier roman.

On connaît le mot de Beckett, dans Molloy : « J’avais commencé au commencement, figurez-vous, comme un vieux con. »

Ou, de Beckett aussi, dans ce fragment des Textes pour riencité dans la conférence de Foucault « Qu’est-ce qu’un auteur ? », l’encore plus fameux : « qu’importe qui parle » – et, si c’est un « jeune con », cela n’importe pas davantage.

Et on connaît, dans toute la modernité, de Beckett donc à Modiano, de Roland Barthes à Maurice Blanchot, la volonté farouche de s’affranchir du mythe romantique, si profondément réducteur, du premier seuil franchi, du manuscrit encore ruisselant des émois de son jeune auteur et, surtout, de l’appel à l’indulgence pour celui qui ne fait que débuter, qui promet plus qu’il ne donne et qui noue avec son lecteur ce pacte flou, le pire de tous, où l’on est sans cesse renvoyé du mentir-vrai à la pseudo-vérité blanchie par la fiction.

Pas de ça, chez Nathan Devers.

Pas d’autobiographie mal déguisée.

Pas de énième confession d’un énième enfant du siècle, juché sur ses aînés, pour exister un peu.

Est-ce parce qu’il est philosophe ? Un vrai ? Un qui a déjà écrit une Généalogie de la religion, publiée au Cerf à 18ans, et qui s’est efforcé d’apporter sa pierre à l’édifice de la pensée juive moderne ?

Est-ce parce qu’il semble avoir une vie, une vraie, qui ne demande visiblement à être ni reprise, ni justifiée, ni remontée comme on le dit d’un film raté ?

Ou est-ce ce changement de nom, ce renom, ce nouveau nom (Nathan Devers) qui est lui-même, comme chez Duras, Gary, Sollers ou Sagan, une fiction à part entière, un énoncé littéraire, un mythe refondateur – le salut par le Nom ?

Toujours est-il que Ciel et terre n’est que Ciel et terre.

C’est un bloc énigmatique chu d’on ne saura quel « désastre obscur ».

C’est un livre (Flammarion) qui se passe aux portes d’un cimetière où ne manque que la tombe d’Edgar Poe pour qu’aux « noirs vols du Blasphème épars dans le futur » réponde le sarcasme de celui qui semble – il n’a que 22ans – avoir, dans une autre vie, approché le mufle du Rien.

Et c’est en vain que, dans la vie quotidienne de ce personnage de graphiste censé accompagner les écrivains dans la dernière étape de la fabrication de leurfactum, dans les ruminations de cet être minuscule à qui personne ne prend trop garde, que la plupart de ses clients voient comme un ordinateur à peine doué de parole mais qu’ils soûlent, en revanche, avec des rêves de gloire dont on devine qu’ils finiront, comme le roman de l’« écrivain municipal » Mathieu, dans la malle aux illusions de Bouvard et Pécuchet, c’est en vain, donc, que les proches de l’auteur, ses camarades normaliens ou les responsables de La Règle du Jeu qui lui ont, avec moi, confié les rênes d’une publication quadrimestrielle, chercheront les correspondances avec ce qu’ils savent de lui.

Ciel et terre est le portrait d’un chevalier à la triste figure.

C’est l’histoire d’un jeune homme qui ne sait pas qu’en gobant, aux premières pages du récit, le boniment de l’agent immobilier qui lui a vendu le calme des stèles, la compagnie des disparus et une vue dégagée à perpétuité, il signe pour une saison dans la maison du diable.

C’est la peinture de ce qui reste d’un homme quand, le corps en panne, gagné par une médiocrité qui n’est même pas capable d’aller au bout d’elle-même et d’échapper à son propre clair-obscur, mangé par le néant qui règne dans le bocal de son appartement, tenté par une expérience d’hypnose dont il ne revient que pour se renfermer, il finit par comprendre qu’il a été appelé à une lutte à mort avec des spectres qui le défient en bas de son balcon.

Et c’est, comme dans la mystique juive qu’il connaît bien, l’expérience d’un temps qui se présente comme un amas de pierres mais où, parfois, volettent un grain de poussière ou une étincelle à partir de quoi l’on peut rêver que l’univers entier va se réinventer et lui, le narrateur, traverser enfin le Temps à l’envers. Comme au début deLa Fille aux yeux d’orde Balzac, c’est aussi une traversée de Paris vécue comme un enfer dont on ne sait s’il brûle ou s’il glace.

Comme dans L’Homme qui dort de Perec, c’est l’expérience d’un confinement dont toute ressemblance avec les événements réels que nous venons de vivre serait, paraît-il, fortuite mais qui ne rend ni moins bête, ni moins fou.

Et c’est une méditation sur les jeux de hasard, les casinos et l’obscurité d’un Imprévisible où, entre innocence et âpreté, rôdent, puisque l’on n’en est pas à un fantôme près, les ombres de l’Alexeï Ivanovitch de Dostoïevski, du Wilhelm Kasda de Schnitzler ou du secret de la « carte gagnante » de la Dame de pique de Pouchkine…

Je n’ai pas encore dit que ce roman est superbement écrit.

L’enterrement du père, à la fin, avec ce passé évaporé comme s’il n’avait pas eu lieu…

Les retrouvailles avec Alma, la jeune fille qui ne sourit jamais et dont les traits graves semblent avoir donné congé à l’émotion et ne respirer qu’au ralenti…

Ou une page où tout est dit de ce XXIe siècle dont on aurait aimé croire jusqu’au bout qu’il a lavé l’humanité des affres de la mort – mais voici, entrevu sur un écran de télévision, cette scène venue d’un champ de bataille qui pourrait être celui de la guerre de Syrie : un pied d’enfant dans un nuage de cendres…

Nathan Devers, philosophe et, désormais, écrivain.

Petit camarade étranger, comme moi, à la loi des générations : salut !

La Regle du Jeu

Frédéric Beigbeder : « La belle non-vie »

Publié le 09/09/2022


Frédéric Beigbeder. Photo J.F. Paga/ Grasset

CHRONIQUE - Le roman de Nathan Devers est aussi la première grande satire du métavers.

Une grande tendance de cette rentrée est le retour de la science-fiction. Laurent Gaudé avec Chien 51 (Actes Sud), Mirwais Ahmadzai avec Les Tout-puissants(Séguier) et Nathan Devers avec Les Liens artificiels (Albin Michel) tentent d’imaginer l’apocalypse qui nous guette. Ce n’est pas une coïncidence. La science-fiction, nous vivons dedans. Le monde se détruit à toute vitesse comme dans les pires dystopies des années 1970. La différence avec les romans de Philip K. Dick ou J. G.Ballard est que les cataclysmes se produisent en direct à la télévision. Pour son premier roman, le surdoué Nathan Devers (24ans) réussit un coup de maître : l’unique livre non ennuyeux sur la réalité virtuelle. Beaucoup se sont cassé les dents sur ce sujet compliqué.

Comment intéresser le lecteur au cybermonde, aux jeux vidéo en 3D, aux cryptomonnaies et à la non-vie digitale ? La plupart des romans sur ce sujet nous tombaient des mains à la page15.Les Liens artificielspossède une grande force : sa simplicité. Il démarre aujourd’hui, comme un roman naturaliste, racontant la vie de Julien Libérat, un prof de piano fauché et largué par sa fiancée- « Michel Berger avec moins de cheveux » -qui habite un studio à Rungis et joue du jazz au Piano Vache, le bar de la rue Laplace. En ancrant son roman dans une réalité très concrète, Devers accroche le lecteur, pour ne plus jamais le perdre. Et pourtant, Julien bascule très vite dans la folie de l’Antimonde, un nouveau système qui permet d’accéder à une vie parallèle (un genre de Second Life, pour ceux qui s’en souviennent). La vie réelle de Julien est tellement déprimante qu’il est le client idéal pour cette arnaque merveilleuse.

Le succès du métavers repose sur cette escroquerie : faire croire aux gens malheureux qu’ils cesseront de l’être quand ils seront des superavatars dans un décor dessiné par un ordinateur. Dans cet univers orwellien dont la devise est « On ne vit ensemble qu’en étant séparés », Julien devient une star contestataire sous le pseudonyme de Vangel, en écrivant des poèmes subversifs : « Nous ne sommes plus des hommes mais des nombrils hurleurs. » Il n’y a qu’une erreur dans ce roman : j’y suis invité à « La Grande Librairie ». Il y a longtemps que ce n’est plus le cas. Ce qui prouve que c’est de la science-fiction ! Le roman de Nathan Devers est captivant, terrifiant et burlesque. Tout y est : notre stupidité, notre avidité, notre solitude, ces trois faiblesses sur lesquelles les Gafam appuient pour gonfler leurs comptes en banque bahamiens. Devers ne décrit pas notre futur mais notre haine de la vie. Si les humains ne souhaitent plus vivre, ils risquent d’être exaucés plus vite qu’ils ne le pensent.

Les Liens artificiels, de Nathan Devers, Albin Michel, 328p., 19,90€.

Frédéric Beigbeder : « La belle non-vie » (lefigaro.fr)

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