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A propos de Salman Rushdie : La littérature est-elle dangereuse ?

Sollers, Kundera, Rushdie, Riss, Lançon...

D 14 août 2022     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Bandeau de L’Infini 128 (automne 2014)

L’état de santé de Salman Rushdie s’améliore, son agresseur plaide « non coupable ». L’écrivain de 75 ans reste hospitalisé dans « un état grave » mais est capable de parler et n’est plus placé sous respirateur artificiel. (Le HuffPost)
Dans une tribune au JDD, le philosophe français Bernard-Henri Lévy a appelé ce dimanche à décerner le prix Nobel de littérature à l’auteur britannique, poignardé vendredi en marge d’une conférence aux Etats-Unis.
« Je n’imagine pas un autre écrivain avoir l’outrecuidance, aujourd’hui, de le mériter plus que lui. La campagne commence maintenant. »

Maintenant parlons littérature.


La littérature est-elle dangereuse ?

En 1988, Salman Rushdie publie Les Versets sataniques. Le 14 février 1989, l’ayatollah Khomeini publie une « fatwa » de mort contre lui en mettant en cause son œuvre et force l’auteur à entrer dans la clandestinité. Sollers écrit dans Le Monde.
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Salman Rusdie en 1989
au moment de la publication des Versets sataniques.

TOUT allait pour le mieux. Les écrivains écrivaient, les maisons d’édition publiaient, les critiques faisaient semblant de critiquer, les jurys couronnaient, les intrigues fleurissaient, les potins potinaient, les foires foiraient, les télévisions tournaient. Certes, le niveau baissait, et le délit de littérature, le vrai délit d’initié, était de plus en plus rare. On commémorait, on s’arrachait les vieillards survivants, on les photographiait, on les interviewait, on repassait leurs anciennes bobines, on s’attendrissait sur le monde d’avant, ah ! le style, ah ! les caractères, ah ! les conceptions du monde, oh ! les rencontres d’autrefois au sommet, si pétillantes, si raffinées ! Qui reste-t-il ? Qui peut être comparé aux grands esprits de jadis ? Citez-moi un nom. Hélas, hélas !

Un soupçon surgissait même de temps en temps : la lecture a-t-elle encore cours ? Ne nous enfonçons-nous pas dans un monde illettré ? Oui, il y avait un risque. Mais qui allait se plaindre du tassement général s’il signifiait l’abondance pour tous, la fin d’une trop douloureuse histoire ? D’accord, il y avait encore des interdictions, des arrestations, des autodafés. Retards que tout cela, accidents, vétilles, bavures. Les Turcs brûlaient les livres de Henry Miller ; les Tchèques remettaient Havel en prison ; le clergé catholique se ridiculisait, une fois de plus, à propos d’un film sans intérêt [1] ; un fonctionnaire du ministère de l’intérieur proposait régulièrement une campagne contre la pornographie et la drogue, bref les nouvelles courantes, rien de sérieux. Le Progrès s’accompagne toujours de légères convulsions obscures.

Et soudain, l’imam ! Millions de dollars offerts pour tuer un tranquille citoyen britannique, un Indien musulman ayant blasphémé contre Mahomet, donc contre un milliard de fidèles ! C’est une plaisanterie ? Une crise d’épilepsie ? Une grosse colère en cours de signature de contrat ? Vous n’allez quand même pas me dire que les affaires seraient perturbées par une lubie de ce genre ? Attendons et voyons. Ça va lui passer. J’étais à Berlin, en 1936, quand on brûlait quelques livres. Les modérés d’alors, dans l’entourage du chancelier, me téléphonaient souvent pour m’avertir que ce n’était là que divertissement de masse, folklore local, exorcisme joyeux, catharsis. Ne gênons jamais les modérés, ne les poussons pas dans les bras des Russes, telle est notre devise.

Vous avez lu ce roman, vous ? Le "Satanique" ? Franchement, ça vous parait méchant ? Quand on trouve chez nous Sade en livre de poche ? Nous publierons ce "Satanique", soit, puisque notre abstention se verrait trop. Quoi encore ? Vous prétendez que plus personne n’ouvre un livre ? Ne ressent ce qui s’y déploie ? Que l’infâme, pardon , l’imam, est le dernier lecteur planétaire ? Mais il ne lit rien, pas plus que le cardinal Decourtray qui me disait hier : « Je n’ai pas vu ce film, mais il me blesse ; je n’ai pas lu ce livre, mais il choque profondément ma conviction de croyant. » Spectacle, mon cher, Spectacle ! Je vous accorde que nous aurions dû prévoir que ce "Satanique" était une provocation. Eh bien, nous serons plus vigilants à l’avenir. Nous renforcerons une littérature sans danger. C’était notre programme ; il sera désormais appliqué sans faiblesse.

Au fond, l’imam nous aide, le cardinal aussi. Nous retiendrons les manuscrits gênants à la source. Nous marginaliserons les irresponsables, les excités, tel cet écrivain qui s’écriait l’autre soir : « Écrivains de tous les pays, unissez-vous ! Vous n’avez rien à perdre que vos surveillants policiers, vos dictateurs commerciaux, vos assassins virtuels ! » De Gaulle avait tort : nous arrêterons Voltaire. Ou plutôt, nous l’étoufferons dans l’oeuf. L’ordre régnera au Salon du livre comme à Francfort. Les croyances, toutes les croyances, seront respectées. Pas la moindre blessure. Nous connaissons, croyez-moi, les éléments corrupteurs, les meneurs. Les seuls livres permis seront la Bible, les Évangiles, le Coran, avec interdiction de trop se demander ce que ça veut dire. Pour le reste : gadgets évacuables, déluge eau de rose. Tout ira mieux qu’avant. Il y a eu des scandales, mais il n’y en aura plus. Je vous assure que Dieu pourra dormir tranquille, Lui, son Fils, sa Mère, ses Saints, ses Prophètes et leurs femmes, ainsi (bénédiction sur eux !) que tous ses employés consciencieux.

Philippe Sollers, Le Monde du 03 mars 1989.
Première mise en ligne le 20-06-2009.

L’article du Monde était suivi de cette note :

« Le dernier numéro de l’Infini (no 25, printemps 1989), revue dirigée par Philippe Sollers, est consacré à Voltaire. On y trouvera notamment un ensemble de lettres de l’auteur de Candide à sa nièce et légataire, Mme Denis. »

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Voltaire : « Écrasez l’infâme »

Les Nuits de France Culture ont rediffusé le 25 avril 2015 une longue émission (5h) du 28 août 1994 consacrée à « Voltaire combattant : Justice et tolérance : Les années Ferney (1760-1778) ». Sollers y intervenait à deux reprises. Il y était question de « l’affaire Rushdie ». Extraits.


Buste de Voltaire d’aprés un modèle de Houdon.
Plâtre exposé au Petit Palais.
Photo A.G., 08-04-15.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

1. « Écrasez l’infâme »

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2. « L’affaire Rushdie » — Lecture d’un extrait de Voltaire, « Contre l’horrible danger de la lecture »

« Et pour empêcher qu’il n’entre quelque pensée en contrebande dans la sacrée ville impériale, commettons spécialement le premier médecin de Sa Hautesse, né dans un marais de l’Occident septentrional ; lequel médecin, ayant déjà tué quatre personnes augustes de la famille ottomane, est intéressé plus que personne à prévenir toute introduction de connaissances dans le pays ; lui donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu’il nous plaira.
Donné dans notre palais de la stupidité, le 7 de la lune de Muharem, l’an 1143 de l’hégire. »

France Culture

LIRE AUSSI : Subversion de Voltaire

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Les testaments trahis

Milan Kundera

Extraits (Gallimard, 1991, p. 36-42)

DANS L’OMBRE DES GRANDS PRINCIPES

Depuis ses Enfants de minuit qui éveillèrent à son époque (en 1980) une unanime admiration, personne dans le monde littéraire anglo-saxon ne conteste que Rushdie soit l’un des romanciers les plus doués d’aujourd’hui. Les Versets sataniques, parus en anglais en septembre 1988, furent accueillis avec l’attention que l’on doit à un grand auteur. Le livre reçut ces hommages sans que personne ait prévu la tempête qui allait éclater quelques mois plus tard quand le maître de l’Iran, l’Imam Khomeiny, condamna Rushdie à mort pour blasphème et envoya des tueurs à ses trousses pour une curée dont personne ne voit la fin.
Cela se passa avant que le roman ait pu être traduit. Partout, hors du monde anglo-saxon, le scandale a donc devancé le livre. En France la presse a donné immédiatement des extraits du roman encore inédit pour faire connaître les raisons du verdict. Comportement on ne peut plus normal, mais mortel pour un roman. En le présentant exclusivement par les passages incriminés, on a, dès le début, transformé une œuvre d’art en simple corps du délit.
Je ne médirai jamais de la critique littéraire. Car rien n’est pire pour un écrivain que de se heurter à son absence. Je parle de la critique littéraire en tant que méditation, en tant qu’analyse ; de la critique littéraire qui sait lire plusieurs fois le livre dont elle veut parler (comme une grande musique qu’on peut réécouter sans fin, les grands romans eux aussi sont faits pour des lectures répétées) ; de la critique littéraire qui, sourde à l’implacable horloge de l’actualité, est prête à discuter les œuvres nées il y a un an, trente ans, trois cents ans ; de la critique littéraire qui essaie de saisir la nouveauté d’une œuvre pour l’inscrire ainsi dans la mémoire historique. Si une telle méditation n’accompagnait pas l’histoire du roman, nous ne saurions rien aujourd’hui ni de Dostoïevski, ni de Joyce, ni de Proust. Sans elle toute œuvre est livrée aux jugements arbitraires et à l’oubli rapide. Or, le cas de Rushdie a montré (s’il fallait encore une preuve) qu’une telle méditation ne se pratique plus. La critique littéraire, imperceptiblement, innocemment, par la force des choses, par l’évolution de la société, de la presse, s’est transformée en une simple (souvent intelligente, toujours hâtive) information sur l’actualité littéraire.
Dans le cas des Versets sataniques, l’actualité littéraire fut la condamnation à mort d’un auteur. Dans une telle situation de vie et de mort, il paraît presque frivole de parler d’art. Que représente l’art, en effet, en face des grands principes menacés ? Aussi, partout dans le monde, tous les commentaires se sont-ils concentrés sur la problématique des principes : la liberté d’expression ; la nécessité de la défendre (en effet, on l’a défendue, on a protesté, on a signé des pétitions) ; la religion ; l’Islam et la Chrétienté ; mais aussi cette question : un auteur a-t-il le droit moral de blasphémer et de blesser ainsi les croyants ? et même ce doute : et si Rushdie avait attaqué l’Islam uniquement pour se faire de la publicité et pour vendre son illisible livre ?
Avec une mystérieuse unanimité (partout dans le monde j’ai constaté la même réaction), les gens de lettres, les intellectuels, les initiés des salons ont snobé ce roman. Ils se sont décidés à résister pour une fois à toute pression commerciale et ont refusé de lire ce qui leur semblait un simple objet à sensation. Ils ont signé toutes les pétitions pour Rushdie, trouvant élégant de dire en même temps, avec un sourire dandyesque : « Son livre ? Oh non oh non ! Je ne l’ai pas lu. » Les hommes politiques ont profité de ce curieux « état de disgrâce » du romancier qu’ils n’aimaient pas. Je n’oublierai jamais la vertueuse impartialité qu’ils affichaient alors : « Nous condamnons le verdict de Khomeiny. La liberté d’expression est pour nous sacrée. Mais nous n’en condamnons pas moins cette attaque contre la foi. Attaque indigne, misérable et qui offense l’âme des peuples. »
Mais oui, personne ne mettait plus en doute que Rushdie avait attaqué l’Islam, car seule l’accusation était réelle ; le texte du livre n’avait plus aucune importance, il n’existait plus.

LE CHOC DE TROIS ÉPOQUES

Situation unique dans l’Histoire : par son origine, Rushdie appartient à la société musulmane qui, en grande partie, est encore en train de vivre l’époque d’avant les Temps modernes. Il écrit son livre en Europe, à l’époque des Temps modernes ou, plus exactement, à la fin de cette époque.
De même que l’Islam iranien s’éloignait à ce moment de la modération religieuse vers une théocratie combative, de même l’histoire du roman, avec Rushdie, passait du sourire gentil et professoral de Thomas Mann à l’imagination débridée puisée à la source redécouverte de l’humour rabelaisien. Les antithèses se rencontrèrent, poussées à l’extrême.
De ce point de vue, la condamnation de Rushdie apparaît non pas comme un hasard, une folie, mais comme un conflit on ne peut plus profond entre deux époques : la théocratie s’en prend aux Temps modernes et a pour cible leur création la plus représentative : le roman. Car Rushdie n’a pas blasphémé. Il n’a pas attaqué l’Islam. Il a écrit un roman. Mais cela, pour l’esprit théocratique, est pire qu’une attaque ; si on attaque une religion (par une polémique, un blasphème, une hérésie), les gardiens du temple peuvent aisément la défendre sur leur propre terrain, avec leur propre langage ; mais, pour eux, le roman est une autre planète ; un autre univers fondé sur une autre ontologie ; un infernum où la vérité unique est sans pouvoir et où la satanique ambiguïté tourne toutes les certitudes en énigmes.
Soulignons-le : non pas attaque ; ambiguïté ; la deuxième partie des Versets sataniques (c’est-à-dire la partie incriminée qui évoque Mahomet et la genèse de l’Islam) est présentée dans le roman comme un rêve de Gibreel Farishta qui, ensuite, composera d’après ce rêve un film de pacotille où il jouera lui-même le rôle de l’archange. Le récit est ainsi doublement relativisé (d’abord comme un rêve, ensuite comme un mauvais film qui essuiera un échec), présenté donc non pas comme une affirmation, mais comme une invention ludique. Invention désobligeante ? Je le conteste : elle m’a fait comprendre, pour la première fois de ma vie, la poésie de la religion islamique, du monde islamique.
Insistons à ce propos : il n’y a pas de place pour la haine dans l’univers de la relativité romanesque : le romancier qui écrit un roman pour régler ses comptes (que ce soient des comptes personnels ou idéologiques) est voué à un naufrage esthétique total et assuré. Ayesha, la jeune fille qui conduit les villageois hallucinés à la mort, est un monstre, mais elle est aussi séduisante, merveilleuse (auréolée des papillons qui l’accompagnent partout) et, souvent, touchante ; même dans le portrait d’un imam émigré (portrait imaginaire de Khomeiny), on trouve une compréhension presque respectueuse ; la modernité occidentale est observée avec scepticisme, en aucun cas elle n’est présentée comme supérieure à l’archaïsme oriental ; le roman « explore historiquement et psychologiquement » d’anciens textes sacrés, mais il montre, en plus, à quel point ils sont avilis par la télé, la publicité, l’industrie de divertissement ; est-ce qu’au moins les personnages de gauchistes, qui stigmatisent la frivolité de ce monde moderne, bénéficient d’une sympathie sans faille de la part de l’auteur ? Ah non, ils sont lamentablement ridicules et aussi frivoles que la frivolité environnante ; personne n’a raison et personne n’a entièrement tort dans cet immense carnaval de la relativité qu’est cette œuvre.
Dans Les Versets sataniques, c’est donc l’art du roman en tant que tel qui est incriminé. C’est pourquoi, de toute cette triste histoire, le·plus triste est non pas le verdict de Khomeiny (qui résulte d’une logique atroce mais cohérente) mais l’incapacité de l’Europe à défendre et à expliquer (expliquer patiemment à elle-même et aux autres) l’art le plus européen qu’est l’art du roman, autrement dit, à expliquer et à défendre sa propre culture. Les « fils du roman » ont lâché l’art qui les a formés. L’Europe, la « société du roman », s’est abandonnée elle-même.
Je ne m’étonne pas que des théologiens sorbonnards, la police idéologique de ce XVIe siècle qui a allumé tant de bûchers, aient fait la vie dure à Rabelais, l’obligeant à fuir et à se cacher. Ce qui me semble beaucoup plus étonnant et digne d’admiration, c’est la protection que lui ont procurée des hommes puissants de son temps, le cardinal du Bellay par exemple, le cardinal Odet, et surtout François 1er, roi de France. Ont-ils voulu défendre des principes ? la liberté d’expression ? les droits de l’homme ? Le motif de leur attitude était meilleur ; ils aimaient la littérature et les arts.
Je ne vois aucun cardinal du Bellay, aucun François 1er dans l’Europe d’aujourd’hui. Mais l’Europe est-elle encore l’Europe ? C’est-à-dire la « société du roman » ? Autrement dit : se trouve-t-elle encore à l’époque des Temps modernes ? N’est-elle pas déjà en train d’entrer dans une autre époque qui n’a pas encore de nom et pour laquelle ses arts n’ont plus beaucoup d’importance ? Pourquoi, en ce cas, s’étonner qu’elle ne se soit pas émue outre mesure quand, pour la première fois dans son histoire, l’art du roman, son art par excellence, fut condamné à mort ? En cette époque nouvelle, d’après les Temps modernes, le roman ne vit-il pas, depuis un certain temps déjà, une vie de condamné ?

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Salman Rushdie : « Je suis solidaire avec Charlie Hebdo »

« L’écrivain britannique Salman Rushdie a déclaré mercredi [7 janvier 2015] que la satire devait s’appliquer aux religions, en réaction à l’attaque sanglante contre le journal satirique français Charlie Hebdo. L’auteur des Versets sataniques, contraint de vivre près de dix ans dans la clandestinité après une fatwa émise contre lui par l’ayatollah Khomeini en 1989, a exprimé sa « solidarité à Charlie Hebdo », appelant à « défendre l’art de la satire ». Le journal français a été visé par deux hommes lourdement armés qui, aux cris de "Allah Akbar", ont tué au moins douze personnes, dont les dessinateurs Cabu et Wolinski, dans le plus grave attentat commis en France depuis plus d’un demi-siècle. »

« Je suis solidaire avec Charlie Hebdo, comme nous devons l’être tous, pour défendre l’art de la satire, qui a toujours été une arme de la liberté contre la tyrannie, la malhonnêteté et la bêtise. Respect pour la religion est devenu un nom de code pour dire Peur de la religion. La critique, la satire et, oui, notre irrévérence intrépide doivent pouvoir s’appliquer aux religions », souligne l’écrivain, dont la fatwa avait été officiellement levée en 1998 par l’Iran. « Combinée aux armements modernes, la religion, une forme médiévale de la déraison, devient une vraie menace pour notre liberté. Ce totalitarisme religieux a provoqué une mutation mortelle au coeur de l’islam et nous en voyons les conséquences tragiques aujourd’hui à Paris », ajoute-t-il. Sur son compte Twitter, Salman Rushdie évoque l’attaque contre Charlie Hebdo dans plusieurs tweets, écrivant notamment "Vive Charlie Hebdo !" et utilisant le hashtag #JeSuisCharlie. (Source AFP).

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Quand Salman Rushdie lançait un cri d’alarme dans « l’Obs » : « Il faut arrêter cet aveuglement stupide »

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Salman Rushdie, en 2013 (JOE KLAMAR / AFP)
Salman Rushdie qui vit sous la menace d’une fatwa depuis 1989, a été poignardé vendredi lors d’une conférence aux Etats-Unis. En 2017, il lançait dans « l’Obs » un cri d’alarme en direction de l’Occident. « Cessons, disait-il, de refuser de voir la réalité des origines du djihadisme »

Par Sara Daniel
L’OBS. Publié le 13 août 2022 à 10h14

Après la France et la Belgique, la Grande-Bretagne, où vous avez vécu longtemps, est à nouveau prise pour cible par les terroristes. Selon vous, le djihadisme procède-t-il d’une radicalisation de l’islam ou d’une révolte nihiliste qui s’est cristallisée sur l’islam ?

Je suis en désaccord fondamental avec ces gens de gauche qui font tout pour dissocier le fondamentalisme de l’islam. Depuis cinquante ans, l’islam s’est radicalisé. Côté chiite, il y a eu l’imam Khomeini et sa révolution islamique. Dans le monde sunnite, il y a eu l’Arabie saoudite, qui a utilisé ses immenses ressources pour financer la diffusion de ce fanatisme qu’est le wahhabisme. Mais cette évolution historique a eu lieu au sein de l’islam et non à l’extérieur. Quand les gens de Daech se font sauter, ils le font en disant « Allahou Akbar », alors comment peut-on dès lors dire que cela n’a rien à voir avec l’islam ? Il faut arrêter cet aveuglement stupide. Bien entendu, je comprends que la raison de ce déni est d’éviter la stigmatisation de l’islam. Mais, précisément, pour éviter cette stigmatisation, il est bien plus efficace de reconnaître la nature du problème et de le traiter. Ce que je trouve consternant, c’est d’entendre Marine Le Pen analyser l’islamisme avec plus de justesse que la gauche… C’est très inquiétant, vraiment, de voir que l’extrême droite est capable de prendre la mesure de la menace plus clairement que la gauche. C’est pour cela que je vous mets en garde, cela va poser un problème à l’avenir, à moins que nous ne changions notre façon d’appréhender les choses.

C’est très bien de rappeler que la plupart des musulmans ne sont pas des extrémistes. Il était également vrai que la plupart des Russes n’étaient pas des partisans du Goulag ou que la plupart des Allemands n’étaient pas des nazis. Pourtant, l’Union soviétique et l’Allemagne hitlérienne ont bien existé. Ainsi, lorsqu’une déviance grandit à l’intérieur d’un système, elle peut le dévorer, et tel est ce qui se passe avec le fondamentalisme en islam. Je me souviens d’ailleurs que, quand j’ai commencé à être la cible des attaques des islamistes, quelques journalistes américains de gauche avaient apporté leur soutien à l’imam Khomeini parce qu’il luttait contre le pouvoir hégémonique de l’Ouest. Le présupposé constant de la gauche, c’est que le monde occidental est mauvais. Et donc tout est passé au crible de cette analyse : en quoi une telle situation est-elle de notre faute ? Je me souviens aussi de mes querelles avec Derrida sur ce sujet et sur tous les sujets du reste !

A Lyon, aux Assises du Roman, vous êtes aux côtés de Kamel Daoud qui, comme vous, est un écrivain vivant sous la menace d’une fatwa. Les romanciers n’ont-ils d’autres choix aujourd’hui que d’entrer en résistance contre l’obscurantisme ?

Ceci n’est pas nouveau. Mais le degré d’engagement des écrivains dépend de leur caractère. James Joyce disait que la littérature se devait d’être statique et non pas dynamique. Il voulait dire que les romans doivent créer un monde et ne pas donner de conseils, ni définir une morale. La politique m’intéresse, mais je ne crois pas que le roman soit le lieu pour en faire.

Néanmoins, il reste que l’obscurantisme grandit. Dans le sous-continent indien, le soufisme, cet autre islam, celui des Lumières qui était largement répandu, fait aujourd’hui l’objet d’attaques violentes de la part des salafistes. Dans ma famille musulmane, lorsque j’étais enfant, on pouvait être en désaccord avec les dogmes et questionner l’existence de Dieu, et personne ne vous aurait menacé pour cela. Beyrouth, Damas et Téhéran étaient des villes cosmopolites. Sans Averroès, dont je parle dans mon roman « Deux ans huit mois et vingt-huit nuits » publié chez Actes Sud, l’Occident n’aurait pas connu Aristote. Car au XIIIe siècle, en réponse au commentaire d’Aristote par le philosophe musulman, Thomas d’Aquin signe l’un des textes majeurs de la philosophie médiévale. Il y a donc bien sûr une tradition d’un islam éclairé. Mais il n’est pas au pouvoir aujourd’hui. Cette régression est une tragédie.

Quel est le sujet de votre nouveau livre « The Golden House » (« la maison dorée ») qui doit sortir en septembre aux Etats-Unis ?

Disons que c’est un roman new-yorkais. Il parle du destin d’une famille originaire d’Inde. Ils ont changé de nom et essaient de se réinventer de toutes pièces, une trajectoire très américaine. Mais le passé finit par resurgir, et il est plein de terribles secrets. Le roman se déroule pendant les huit ans de la présidence d’Obama. Il s’inscrit dans cette période qui a commencé avec un formidable espoir et a fini dans la déception la plus amère. La Maison dorée est le nom du lieu où cette famille indienne vient s’installer à New York. Dans le quartier de Greenwich Village, il existe, entre les rues Sullivan et McDougal, un petit jardin secret dont beaucoup de New-Yorkais eux-mêmes ignorent l’existence. Comme dans le film de Hitchcock, « Fenêtre sur cour », les gens qui vivent autour du jardin s’épient les uns les autres et ont un aperçu de la vie de ces nouveaux migrants. Le narrateur est un jeune réalisateur qui veut faire de cette famille indienne le sujet de son film. Il les approche et finit par être happé dans leur histoire. Il y a aussi des gangsters et des meurtres. Mais je ne vous en dirai pas plus pour l’instant !

Huit années qui ont commencé dans l’espoir et finissent dans la déception, dites-vous ?

Oui, je me souviens de cet incroyable sentiment d’optimisme né au moment de l’élection d’Obama. Une jeune génération, qui avait jusque-là perdu la foi en sa capacité de changer le monde, découvrait soudain que c’était possible. Mais voilà, huit années sont passées et nous sommes devenus trop confiants. Nous nous sommes dit qu’un monde à l’image de cette Amérique large d’esprit, progressiste était désormais possible. Et est survenu cet incroyable retour de bâton qui a résulté de la dernière élection présidentielle.

Aviez-vous anticipé l’élection de Donald Trump ?

J’avais un très mauvais pressentiment. New York méprise Trump. Pourtant, même là dans cette ville, vous pouviez sentir la vague qui allait nous submerger. Un jour, j’ai pris un taxi indien d’origine sikh qui m’a dit vouloir voter pour lui. Je lui ai dit ne pas comprendre pourquoi il voulait élire un homme qui, manifestement, nous détestait, lui et moi. Il m’a répondu : « Parce qu’il va droit au but. Il dit ce qu’il pense et n’en a rien à foutre des conséquences.  » C’est là que j’ai compris que nous allions perdre. Bien sûr, Clinton a raté sa campagne électorale. Il y a également la Russie ; l’intervention du FBI dans les élections ; le sentiment d’une partie du pays d’être les laissés-pour-compte du rêve américain.

Tous ces facteurs se sont combinés et ont abouti à l’élection de Trump. Mais il y a, aussi et surtout, le racisme de ce pays. Il fut un facteur déterminant dans cette élection. Une partie de l’Amérique blanche a passé huit ans à ressasser sa haine d’avoir un président noir. Ces Blancs-là ont opté pour un candidat suprémaciste blanc et ils l’ont eu. Sauf, bien entendu, qu’ils ne savent pas ce qu’ils ont vraiment obtenu. Puisque personne ne sait qui est Trump, pas même lui. Quelque chose d’étrange est en train de se passer dans le monde. En Grande-Bretagne, il y a eu le Brexit. Alors, évidemment, j’espère que les élections en Autriche, aux Pays-Bas et en France sont le début du reflux de la vague populiste. Mais qui sait ? Nous vivons à l’ère du « tout peut arriver ». Il était inimaginable que Trump soit élu président des Etats-Unis. Si vous examinez le nombre d’erreurs qu’il a commises et qui, pour tout autre que lui, auraient été fatales ! Imaginez par exemple que Hillary Clinton ait été accusée d’avoir molesté sexuellement des hommes… Quel effet cela aurait-il provoqué sur sa campagne ? Mais le cœur de l’électorat de Trump voulait juste un champion anti- système. A un moment, Trump a dit : « Je pourrais me placer sur la Ve Avenue et tuer quelqu’un et cela ne choquerait personne. » C’est triste, mais il avait raison ! Et même aujourd’hui, durant cette présidence calamiteuse où il commet une faute grave par jour, son électorat continue à l’adorer. Plus le président scandalise le monde, plus ceux qui ont voté pour lui l’apprécient. Il a été élu pour cela : pour détruire l’ordre mondial, et c’est ce qu’il fait. L’Otan, les traités internationaux, etc.

Vous passez d’un intégrisme à l’autre… Après la fatwa de Khomeini qui a fait de vous une cible pour les islamistes, vous sentez-vous visé par le racisme de l’Amérique de Trump ?

Vous savez aujourd’hui aux Etats-Unis, tout le monde a peur. Rappelez-vous qu’il y a eu des attaques visant des sikhs, par exemple, que l’on a pris pour des musulmans… Aux Etats-Unis, les barrières morales qui empêchaient les pires des comportements ont sauté. Les tribunaux, les médias sont aussi menacés. Mais je dois dire que je suis vraiment fier de la manière dont la presse a réagi. C’est à nouveau l’âge d’or du journalisme. Le nombre de scandales découverts en si peu de temps par le « Washington Post  » et le « New York Times  » ! Mes amis reporters sont déterminés. Leur sentiment, c’est que, puisque Trump a décidé de faire de la presse son opposition, celle-ci doit jouer le rôle jusqu’au bout. Heureusement, ce qui nous sauve, c’est l’incompétence de Trump.

Avez-vous envisagé de déménager à nouveau ?

Mais pour aller où ! ? La Grande-Bretagne part dans les égouts et ne s’en rend pas compte. Ils sont en plein déni. Comme une famille qui ferait un pique-nique au milieu d’une voie ferrée et qui, en entendant le bruit du train qui arrive, le confondrait avec le ululement d’une chouette. Et puis, je me sens proche du réveil de la gauche américaine. Ils sont entrés en résistance. Enfin ! Car beaucoup de ses membres n’ont pas voté le 8 novembre.

Vous êtes rationnel et agnostique et vous dites que la religion est un sujet qui vous ennuie. Comment supportez-vous la religiosité américaine ?

L’Amérique est étrange, et il est vrai obsédée par la religion. Vous ne pouvez pas être élu aux Etats-Unis, si vous ne fréquentez pas régulièrement une église ou une synagogue. C’est une des grandes différences entre l’Europe et les Etats-Unis. L’idée de la liberté, en Europe, s’est développée contre l’Eglise. Les Lumières, par exemple, ont été un mouvement de rejet du droit de la religion à brider la pensée. Dans le même temps, les Etats-Unis ont fourni un havre aux religieux extrémistes et puritains qui étaient pourchassés en Europe. L’Amérique a défendu la liberté de culte et non l’émancipation vis-à-vis de la religion. C’est surtout cette liberté religieuse que défend le premier amendement. Aux Etats-Unis, comme dans les pays musulmans, si vous dites que vous n’êtes pas croyant, vous choquez les gens. En Europe, si vous dites que vous n’êtes pas croyant, les gens se demandent pourquoi vous prenez la peine de le dire.

Que lisez-vous en ce moment ?

Quand j’écris, je ne peux lire que de la poésie. Joseph Brodsky, Czeslaw Milosz, Zbigniew Herbert… Comme un coup de fouet que je m’inflige à moi-même, je lis un poème tous les matins avant de commencer à écrire, cela me rappelle à l’exigence du style, à l’intensité du langage. Car la prose doit être au niveau de la poésie.

LIRE AUSSI : Salman Rushdie sur l’islamisme : "Il faut arrêter cet aveuglement stupide" pdf (2017)

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Salman Rushdie : "L’écriture c’est ma façon de comprendre le monde"

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Salman Rushdie ©AFP - Joël Saget

France Culture, Arnaud Laporte. 1er octobre 2018.

Dans cette Masterclasse, Salman Rushdie raconte avec brio et humour ce qui l’anime, son travail d’écriture et de narration, sa définition du "réalisme magique" et pourquoi chaque livre est une nécessité...

avec : Salman Rushdie (Ecrivain), Michel Zlotowski.

Mise à jour du 13/08/2022 : L’écrivain britannique Salman Rushdie, cible de menaces de mort de la part de l’Iran depuis la publication des Versets sataniques, a été placé sous respirateur artificiel après avoir été agressé et poignardé au cou et à l’abdomen, vendredi 12 août, alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole lors d’une conférence dans l’Etat de New York, aux Etats-Unis.

L’écrivain britannique d’origine indienne Salman Rushdie est né en 1947 à Bombay, l’année de l’indépendance de l’Inde. Il part à Londres en 1960 pour étudier, puis à Cambridge, avant de travailler dans une agence de publicité, et d’éditer son premier roman. C’est son second roman, qui lui fait rencontrer le succès, Les Enfants de minuit, portant sur l’Inde, et qui lui valut le succès, avec notamment le Booker Prize et The Best of the Booker en 1981. Premier volet d’une trilogie, s’ensuit alors La Honte (1983) qui parle du Pakistan et enfin Les Versets sataniques (1988) qui traite de l’exil et du déracinement. On peut citer également Furie (2001) ou son autobiographie écrite à la troisième personne Joseph Anton, mais encore certains de ses essais comme Le Sourire du jaguar (1987) et Franchissez la ligne (2002). Salman Rushdie est l’auteur d’un style mêlant mythes et faits réels, qualifié de "réalisme magique". Dans cette Masterclasse, Salman Rushdie revient sur l’importance du cinéma dans sa jeunesse en Inde, mais aussi en Angleterre, ainsi que, bien sûr, de la lecture, et sur ses études d’histoire avant d’étudier la littérature. Michel Zlotowski en assure la traduction.

Quand j’étais à l’Université, je n’ai pas étudié la littérature mais l’Histoire. Ça été très important, d’apprendre la méthode historique, comment comprendre le monde. Une grande partie de mon travail a à voir avec l’Histoire, ancienne et contemporaine. J’ai eu un professeur d’Histoire brillant, qui m’avait dit : "N’écris jamais l’histoire si tu ne peux pas entendre les gens parler". C’est une leçon merveilleuse pour l’écriture de la fiction. Lorsque j’essaie de créer un personnage, je commence par me demander comment parle-t-il ? Quelle est l’étendue de son vocabulaire ? Est-ce qu’il est bavard ? Utilise-t-il des gros mots ? Après, je sais qui il est et je peux écrire. On ne peut pas se permettre d’attendre l’inspiration. Sinon, on ne termine jamais son livre. Un roman c’est comme un marathon, la seule façon de courir, c’est d’attendre le kilomètre suivant, on pense aux trois pas suivants… et vous savez que la ligne d’arrivée va arriver au bout... La fiction, c’est un pas après l’autre, un jour après l’autre. Mais je pense que je suis inhabituel. Beaucoup d’écrivains ne travaillent pas comme ça.
Salman Rushdie

L’humour grinçant

Suite à la publication en septembre 1988 des Versets sataniques, une fatwa réclamant son exécution est émise sur Radio Téhéran le 14 février 1989 par l’ayatollah Rouhollah Khomeini, dénonçant le livre comme "blasphématoire" envers l’islam. Sa principale réponse, c’est d’avoir continué son travail d’écriture, avec l’humour comme constante. Il a été anobli en 2007 par la Reine d’Angleterre.

Quand j’ai commencé à écrire, tout le monde me disait que mes livres étaient drôles. Avec ce qui s’est passé lors de la publication des "Versets sataniques", il y a eu un changement bizarre. Ce qui est arrivé n’était pas drôle et les gens ont décidé que c’est moi qui n’était pas drôle. Dans mes deux derniers livres, les gens ont redécouvert que mes livres pouvaient être drôles. C’est comme si j’étais sorti d’un tunnel long et sombre, car tous mes livres sont drôles, même "Les Versets sataniques". En tant que lecteur, je n’aime pas des livres sans sens de l’humour. C’est comme Zola par exemple…
Salman Rushdie

De l’Inde à l’Angleterre, de l’Angleterre vers l’Amérique

C’est très difficile d’établir une version formelle de la réalité. Il y a des narratifs conflictuels qui se battent pour le même espace. Cette idée de narratif en collision m’a été important. Le narratif britannique de l’Empire est très différent de celui des pays colonisés ; je suis né deux mois avant l’indépendance de l’Inde. Quand j’étais enfant, les manuels étaient encore ceux de l’empire colonial britannique, les Britanniques étaient les héros et les Indiens qui résistaient étaient des méchants. Les méchants sont devenus les héros, et les héros les méchants. Ça a été une leçon pour moi... On se rend compte que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Cela donne une perspective. Il faut toujours chercher un autre récit. Peut-être qu’un autre angle contient plus de vérité.
Salman Rushdie

À lire : Salman Rushdie de l’identité sexuelle à l’identité nationale

Pour aller plus loin

Site officiel de l’écrivain**.** Salman Rushdie est l’un des contributeurs de la revue culturelle La Règle du jeu.

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Salman Rushdie : « J’ai vu l’ascension et la chute de plusieurs dictateurs. Amérique, prends garde à toi  ! »

Inédit

Charlie Hebdo. Mis en ligne le 12 juin 2020
Paru dans l’édition 1455 du 10 juin 2020

Dans ma vie, j’ai vu s’imposer plusieurs dictateurs et je les ai vus tomber. Aujourd’hui, je me rappelle ces incarnations passées d’une déplaisante espèce.

Derrière un triangle illuminati, la tête de Trump apparaît avec la banderole : « Que Dieu me bénisse ».

En Inde, en 1975, Indira Gandhi, déclarée coupable de fraude électorale, institua un état d’urgence qui lui donnait les pleins pouvoirs. L’urgence, comme on en vint à l’appeler, ne prit fin que lorsqu’elle organisa de nouvelles élections, convaincue de les gagner, avant d’être annihilée par les urnes. C’est son arrogance qui causa sa chute. Mon roman Les Enfants de minuit s’inspirait en partie de cette édifiante histoire.

Au Pakistan, en 1977, le général Mohammad Zia ul-Haq ­fomenta un coup d’État contre le Premier ministre Zulfikar Ali Bhutto et le fit exécuter en 1979. Cette sombre affaire a inspiré mon roman La Honte. À force, les circonstances de ma vie m’ont donné une certaine compréhension de la mentalité dictatoriale.

Narcissisme extrême, déconnexion de la réalité, faible pour les flagorneurs, défiance vis-à-vis de la vérité, obsession de l’image publique de soi, haine des journalistes et tem­pérament de bulldozer : voici certaines des caractéris­tiques reconnaissables.

Le président Trump est, par tempérament, ce genre de despote de pacotille. Mais il se retrouve aux commandes d’un pays qui s’est historiquement pensé – quoique pas toujours à raison – du côté de la liberté. Jusqu’ici, avec la complicité du Parti républicain, il règne plus ou moins impunément. Mais une élection se profile, il est impopulaire et s’agite en quête d’une stratégie gagnante. Et si cela implique de piétiner les libertés américaines, ainsi soit-il.

L’homme de la Maison-Blanche a peur.

Cela fait vingt ans que je vis aux États-Unis, quatre que j’en suis un citoyen. Au premier rang de mes raisons pour demander ma citoyenneté, mon admiration pour les idées de liberté incarnées par le premier amendement de la Constitution. Trump, dont on connaît l’affection pour le deuxième amendement, devrait se souvenir du premier qui, si je peux lui rafraîchir la mémoire, établit notamment que «  le Congrès ne pourra faire aucune loi ayant pour objet […] de limiter la liberté de parole ou de la presse, ou le droit des citoyens de s’assembler pacifiquement et d’adresser des pétitions au gouvernement pour qu’il mette fin aux abus   ».

Et pourtant, l’homme dont l’incompétence a permis à la pandémie de resserrer ses griffes autour de nos cous, et dont la parole inflammable, pleine d’appels du pied aux racistes, a joué un rôle déterminant dans le déchaînement sur nous de l’intolérance du suprémacisme blanc, se tient aujourd’hui dans le Rose Garden de la Maison-Blanche et annonce, sans une once de gêne, qu’il entend protéger les manifestants ­pacifistes. À ce moment précis, au coin de la rue, ses forces de sécurité, certaines à cheval, attaquent une manifestation pacifique à coups de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. Un ­instant plus tard, il qualifie les manifestants de terroristes et leurs revendications, de crimes contre Dieu.

Et il a les images pour le prouver : des jeunes gens qui fuient, des nuages de gaz lacrymo, des rangées de chevaux avançant au nom de la Loi. S’il y a une chose que Trump sait faire, c’est fabriquer une image qui plaira aux caméras.

Cet homme qui, avant son boulot actuel, n’avait presque jamais été vu dans un lieu de culte, brandit désormais une bible devant une église pour afficher sa piété. L’évêque du diocèse le dénonce aussitôt, l’accusant de détourner l’Église au service d’un « message antithétique aux enseignements de ­Jésus »  ? Et alors  ? Une fois encore, il a les images, et elles parlent plus fort.

Donald Trump va droit vers le despotisme.

Nous nous sommes tellement habitués au comportement de cet homme, à ses mensonges, à son infatigable égoïsme et à sa stupidité, que nous sommes peut-être tentés d’y voir un jour comme un autre au Trumpistan. Mais cette fois, il se passe quelque chose de différent. Le soulèvement déclenché par l’assassinat de George Floyd ne faiblit pas, il enfle. L’homme de la Maison-Blanche a peur – il s’est même, pendant un moment, réfugié au sous-sol et a éteint les lumières. Que peut faire une personne pareille à un moment pareil  ?

S’il lui est permis d’utiliser les agissements d’une infime minorité de criminels et d’extrémistes blancs infiltrés pour invalider la manifestation d’une vaste majorité contre le meurtre de George Floyd, la violence de la police contre la communauté noire et la puissance souterraine du racisme américain, il va droit vers le despotisme. Il a menacé d’utiliser l’armée contre les citoyens américains, une menace qu’on aurait pu attendre de la part d’un chef de l’ancienne Union soviétique, mais pas d’un président des États-Unis.

Dans mon dernier roman, Quichotte, j’appelle notre époque «  l’ère du Tout-peut-arriver  ». Aujourd’hui, je dis : prends garde à toi, Amérique. Ne va pas croire que ça ne peut pas arriver ici.

Salman Rushdie – Copyright ©2020 – Salman Rushdie
Traduit de l’anglais par Myriam Anderson

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Respect pour Salman Rushdie

Riss
Charlie Hebdo. Mis en ligne le 12 août 2022

À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne connaissons pas les motivations de l’auteur de l’attaque au couteau contre Salman Rushdie. Était-il révolté contre le réchauffement climatique, contre la baisse du pouvoir d’achat ou contre l’interdiction d’arroser les pots de fleurs pour cause de canicule  ? Prenons alors le risque de dire qu’il s’agit probablement d’un croyant, qu’il est tout aussi probablement musulman et qu’il a commis son acte encore plus probablement au nom de la fatwa lancée en 1989 par l’ayatollah Khomeini contre Salman Rushdie, et qui le condamnait à mort.

La religion n’oublie jamais car elle se veut éternelle et n’a que faire de nos émotions bassement terrestres. La liberté de penser, de réfléchir et de s’exprimer n’a aucune valeur pour Dieu et ses serviteurs. Et dans l’Islam, dont l’histoire s’est souvent écrite dans la violence et la soumission, ces valeurs n’ont tout simplement pas leur place car elles sont autant de menaces contre son emprise sur les esprits.

On entendait le soir même des commentateurs expliquer que la fatwa contre Salman Rushdie était d’autant plus révoltante que ce qu’il avait écrit dans son livre, Les versets sataniques, n’était absolument pas irrespectueux à l’égard de l’islam. Raisonnement d’une très grande perversité car il induit qu’à l’inverse des propos irrespectueux envers l’islam justifieraient une fatwa et une punition, fut-elle mortelle.

Eh bien non, il va falloir répéter encore et encore que rien, absolument rien ne justifie une fatwa, une condamnation à mort, de qui que ce soit pour quoi que ce soit. De quel droit des individus, dont on se fout totalement de savoir qu’ils sont des religieux, s’arrogent le droit de dire que quelqu’un doit mourir  ? Petits chefs spirituels médiocres, intellectuellement nuls et culturellement souvent ignares, ce sont ces gens-là qui doivent être combattus car ce sont eux qui manquent de respect. Pas à un texte religieux écrit par quelque illuminé, mais à l’intelligence, à la sensibilité et à la créativité humaine. À l’Humanité tout simplement.

Il va falloir cesser de respecter le mot « respect » quand il est dévoyé et utilisé pour intimider et justifier qu’on exécute au nom de Dieu. Le mot « respect » est devenu une arme utilisée pour menacer et même tuer. C’est pour cela que le mot « respect » est systématiquement brandi par les religions. Leurs dogmes affirment des choses absurdes qui ne peuvent s’imposer que par la soumission ou l’intimidation. Quand on inspire le respect, on n’a pas besoin de lancer des fatwas pour être crédible. Le respect n’est pas dû, il se mérite. C’est bien là, la grande faiblesse des religions. Elles inspirent plus souvent le ridicule que le respect.

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Salman Rushdie, un conteur qui unit la merveille et l’ironie

L’écrivain agressé vendredi, qui connaît l’histoire de l’Islam nettement mieux que ceux qui l’ont condamné, a l’immense qualité de prendre ses lecteurs pour des êtres intelligents.
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Salman Rushdie à Paris en 2016.
(Philippe Matsas/Philippe Matsas. opale)

par Philippe Lançon
Libération, publié le 13 août 2022 à 16h19

Un écrivain se définit avant et après tout par ce qu’il écrit. Publié en 1988 par un auteur de 41 ans, les Versets sataniques n’est peut-être pas le meilleur ni le plus accessible des livres de Salman Rushdie, auteur baroque et surréférencé, mais c’est celui qui lui a apporté une gloire dont il se serait volontiers passé. Il a admirablement raconté, dans Joseph Anton, une autobiographie, les multiples saisons en enfer qu’il dut traverser après la fatwa lancée contre lui, l’année suivant la publication des Versets sataniques, par l’ayatollah Khomeiny, lequel ne l’avait pas lu. La fatwa lui est tombée dessus le jour de la Saint-Valentin. Un romancier comme Rushdie aurait d’ailleurs pu tout à fait nous faire rire en imaginant la lecture délirante de son roman par un vieil ayatollah par ailleurs lettré et doué d’un redoutable sens politique. Mais, une fois de plus, la réalité fit une concurrence déloyale à la fiction.

Attaque au couteau de Salman Rushdie : « Les nouvelles ne sont pas bonnes »

Joseph Anton est le récit d’un condamné à mort qui attend son exécution, la craint, tout en se demandant ce qu’il a bien pu écrire pour en arriver là et en cherchant à y échapper. L’auteur raconte à la troisième personne ses années d’existence menacée, surveillée, protégée, isolée, suspendue. Pourquoi un « il » nommé Joseph Anton, et non un « je » nommé Salman Rushdie ? C’est d’abord une manière de rappeler qu’un écrivain écrit sous la protection, sinon l’inspiration, des écrivains qu’il a lus et aimés. Joseph, comme Joseph Conrad, écrivain polonais de langue anglaise, grand voyageur, qui rappelle à quel point Rushdie est un écrivain frontalier, un contrebandier culturel de haute volée produit par la mondialisation contemporaine, et aussi un voyageur, lui qui parcourut l’Australie avec son ami Bruce Chatwin, écrivit un long récit sur le Nicaragua où, en 1986, il était invité ; mais le lecteur peut aussi penser au Joseph K de Kafka, celui du Procès, accusé d’il ne sait quoi et qui finit, tiens donc, poignardé. Anton, c’est Anton Tchekhov, écrivain et médecin dont on ne peut qu’admirer le génie, la liberté et l’humanité. Raconter ça à la troisième personne est aussi une manière d’indiquer que lorsqu’un homme vit un tel cauchemar, né d’une telle absurdité, il se regarde vivre comme s’il était devenu un autre : c’est ainsi qu’il apprivoise sa nouvelle peau, qu’il la supporte et qu’il survit ; s’il survit.

« Nous sommes inquiets pour toi »

Le début du livre, peut-être le meilleur que Rushdie ait écrit, le seul qu’il aurait probablement voulu ne pas avoir à écrire, le seul aussi, à part ses trois essais, qui ne soit pas une fiction, vaut d’être cité  : « Après coup, alors que le monde explosait autour de lui et que les merles de la mort s’assemblaient en masse sur le portique dans la cour de récréation, il regretta d’avoir oublié le nom de la journaliste de la BBC qui lui avait dit que son ancienne vie était désormais terminée et qu’une nouvelle existence, plus sombre, allait commencer. Elle lui avait téléphoné chez lui sans dire comment elle avait pu se procurer son numéro. “Quel effet cela fait-il, lui avait-elle demandé, d’apprendre que l’on vient d’être condamné à mort par l’Ayatollah Khomeiny  ?” C’était par un beau mardi ensoleillé à Londres mais la question engloutit la lumière. Sa réponse, lâchée sans réfléchir, fut  : “Ce n’est pas agréable.” Le fond de sa pensée était  : Je suis un homme mort. » Le lendemain de la fatwa, il assiste, avec sa femme, à une messe en l’honneur de Bruce Chatwin, mort un mois plus tôt  : « Ils étaient assis Marianne et lui à côté de Martin Amis et de sa femme Antonia Phillips. “Nous sommes inquiets pour toi”, dit Martin en le serrant dans ses bras. “Je suis inquiet pour moi”, répondit-il. Bla Chatwin bla Bruce bla. Le romancier Paul Theroux se trouvait dans la rangée juste derrière eux. “Je suppose qu’on reviendra ici la semaine prochaine pour toi, Salman”, dit-il. » Ah, l’humour anglais. A la sortie, des photographes le guettent. Il est devenu célèbre malgré lui.

Le début de Joseph Anton fait rétrospectivement écho à celui des Versets sataniques  : « Pour renaître, chantait Gibreel Farishta en tombant des cieux, il faut d’abord mourir. Ho, hi  ! Avant de se poser sur le sein de la terre, il faut d’abord voler. Tat-taa  ! Takadoum  ! Comment sourire à nouveau, si l’on ne veut pas pleurer d’abord  ? Comment remporter l’amour de celle qu’on aime, monsieur, sans un soupir  ? Si tu veux renaître, baba… » Les romans de Rushdie ont toujours transposé la vie réelle dans un espace imaginaire à la fois kitsch et subtil qui révèle cette vie autrement, un espace dont les formes et les références font aussi bien songer aux Mille et une nuits qu’à l’industrie du cinéma populaire à Bombay. Le tout est mixé et composé par un homme infiniment cultivé et doté de tout l’understatement britannique. Comme chez tous les baroques, la mort est en perspective. Les multiples lignes narratives, entremêlées, spatiales et temporelles, agissent comme une toile d’araignée et comme des lignes de fuite.

Dans nos archives (2012)
Salman Rushdie : « J’en ai marre d’être le penseur de service sur l’islam », 15 nov. 2012

Si on met à part les Versets sataniques, gros livre dont trois paragraphes seulement furent mis en accusation par ceux qui ne l’avaient pas lu, trois romans ont établi la notoriété de Rushdie : les Enfants de minuit (1981), la Honte (1984), le Dernier Soupir du Maure (1995). Le troisième, avec le conte pour enfants Haroun et la mer des histoires, publié en 1991, est en quelque sorte le signe de sa résurrection littéraire. A cette liste, on ajoutera Patries imaginaires, un recueil de critiques qui définit son territoire de lecteur. Il se fit au moins deux ennemis notables à cause de ces articles : John Le Carré, V.S. Naipaul. Le premier refusa de le soutenir après la fatwa. Le second dit que la fatwa était une forme extrême de critique littéraire.

Exagérément virtuose

Le mieux, pour comprendre l’atmosphère de ses livres, est de citer le début de chacun d’eux.

Les Enfants de minuit : « Il était une fois… je naquis à Bombay. Non, ça ne marche pas, il ne faut pas perdre la date de vue : je suis né dans la maternité du docteur Narlikar, le 15 août 1947. Et l’heure ? L’heure a également de l’importance. D’accord : la nuit. Non, il est important d’être plus… A minuit sonnant, exactement. Les bras de la pendule ont joint les mains pour m’accueillir avec respect. Il faut tout dire : A l’instant précis où l’Inde accédait à l’indépendance, j’ai dégringolé dans le monde. »

La Honte  : « Dans la lointaine ville frontière de Q., qui vue d’en haut ressemble à s’y méprendre à des haltères mal proportionnés, vivaient autrefois trois sœurs aimables et aimantes. Leurs noms… mais on n’utilisa jamais leurs vrais noms, comme le plus beau service de table en porcelaine de Chine, sous clef après la nuit de leur commune tragédie dans un placard dont on avait même oublié l’emplacement précis, et le grand service de mille pièces de la Russie des tsars devint un mythe familial à la réalité duquel tous cessèrent de croire… »

Le Dernier Soupir du Maure  : « J’ai perdu le compte des jours depuis que j’ai fui les horreurs de la forteresse folle de Vasco Miranda, à Benengeli, le village des montagnes d’Andalousie  ; j’ai fui la mort sous le couvert de la nuit et j’ai laissé un message cloué sur la porte. Et depuis lors, sur mon chemin de faim, de chaleur et de brume, il y a eu des paquets de feuilles griffonnées, des balancements de marteau et les cris brefs des clous de deux pouces de long. »

Cet univers, il l’a ensuite déplacé à New York, où il s’est installé. Rushdie est un conteur, parfois exagérément virtuose, qui unit la merveille et l’ironie. Il connaît l’histoire de l’Islam nettement mieux que ceux qui l’ont condamné. Il joue avec. Il la réverbère, la manipule, l’enlumine à sa façon  : non pas en prenant les croyants pour des imbéciles, mais en prenant ses lecteurs pour des êtres intelligents. On a beaucoup dit que son sujet était, à travers les pays et les siècles, les intermittences, les fluctuations et les résistances de l’identité. Il traite celle-ci avec toute l’insolence et l’imagination qu’exigent le respect et les doutes qu’on lui doit.

Un écrivain se définit avant et après tout par ce qu’il écrit. Si la société se charge, si souvent, de le dénaturer en le définissant autrement, par ce qu’il n’écrit pas, c’est au lecteur, à chaque lecteur, de le lire ou de le relire contre elle, pour lui-même, silencieusement. En lisant ses livres, en les appréciant ou non, chaque lecteur ne peut guérir Salman Rushdie de son destin ni de ses blessures, mais il a la possibilité de le libérer.

*


Le cas Rushdie divise plus que jamais

A la suite de l’agression de l’écrivain britannique, seulement une dizaine d’auteurs se sont rassemblés le 19 août à New York. Bien peu au regard de la mobilisation qu’avait déclenchée la fatwa énoncée contre lui en 1989.

Par Valentine Faure
Le Monde. Publié le 26 août 2022


Le 19 août, sur les marches de la grande bibliothèque de New York, la manifestation de soutien à Salman Rushdie n’a mobilisé qu’une centaine de personnes.
MICHAEL NIGRO/SIPA USA/SIPA. ZOOM : cliquer sur l’image.

Vendredi 19 août, dans la matinée, une dizaine d’écrivains se sont réunis devant la principale bibliothèque municipale de New York, sur la Ve Avenue. Parmi eux, Paul Auster, Siri Hustvedt, Colum McCann, Reginald Dwayne Betts, les journalistes Tina Brown, Andrew Solomon ou encore Gay Talese. A l’invitation du PEN America, une association d’écrivains attachés à la liberté d’expression, ces auteurs nord-américains célèbres sont venus exprimer leur soutien à Salman Rushdie, encore hospitalisé après avoir été poignardé à plusieurs reprises lors d’une attaque au couteau le 12 août. Une centaine de personnes ont assisté aux lectures et brandi des pancartes. Bien peu en comparaison de la manifestation qui s’était déroulée trente-trois ans plus tôt, le 22 février 1989, à l’initiative de la même association, à la suite de la fatwa énoncée par l’ayatollah Khomeiny, condamnant à mort Salman Rushdie pour son roman Les Versets sataniques.

«  Où est passée la solidarité que j’ai ressentie en 1989 ?, s’interroge aujourd’hui John R. MacArthur, le directeur du Harper’s Magazine, indigné que le New York Times n’ait même pas publié d’éditorial après l’agression. Où est le front populaire pour défendre la liberté d’expression ? » En 1989, près de 500 personnes s’étaient pressées à l’intérieur des Columns, un loft artistique de Soho, en soutien à l’écrivain britannique. Plus de 3 000 autres partisans s’étaient rassemblés devant l’immeuble, bravant la pluie et le froid. Immiscés parmi eux, quelques fanatiques hurlaient : « Mort à Rushdie ! »

S’associer à la publication du livre

A l’origine de l’événement, le journaliste John R. MacArthur, qui avait, en décembre 1988, publié en exclusivité les bonnes feuilles des Versets sataniques. Il considérait alors de son devoir de soutenir Rushdie, qui commençait sa vie clandestine sous la protection des services secrets britanniques. Susan Sontag, qui présidait le PEN Club, entreprit à sa suite de convaincre les auteurs de participer à une lecture publique des Versets sataniques. Elle rallia vingt et une personnalités, dont Joan Didion, Claire Bloom, Edward Said, Don DeLillo ou, déjà, Gay Talese. Il a fallu un peu pousser Norman Mailer, mais il a rejoint la troupe. Sontag en appelait alors au « courage civique », au « refus de se laisser intimider  ».

« La lâcheté est horriblement contagieuse, mais cette effroyable semaine a montré que le courage aussi peut être contagieux », a écrit Christopher Hitchens dans ses Mémoires. Le rassemblement n’était pas un raout « radical chic », selon la formule de Tom Wolfe, qui moquait les postures révolutionnaires des « gauchistes de Park Avenue  ». Il s’agissait de s’associer symboliquement à la publication du livre, et donc de se répartir les risques en se déclarant « coresponsables » de la publication.

Aux Etats-Unis, l’idée de censure était alors associée au bloc de l’Est. Les intellectuels soutenaient les dissidents politiques, « pas seulement parce qu’on était anticommunistes, mais parce qu’on était des Américains : la liberté d’expression, c’était notre droit sacré ! », se souvient encore MacArthur. A partir de 1989, la menace change, vient d’une théocratie sanguinaire. Les alertes à la bombe se succèdent dans les librairies comme dans les bureaux new-yorkais de Viking Penguin, l’éditeur des Versets sataniques.

Aux Etats-Unis, les grandes chaînes de librairies annoncent qu’elles ne le distribueront pas. « La peur qui se répandait dans le milieu de l’édition était réelle car la menace était réelle », écrit Rushdie dans ses Mémoires consacrées à ses années de clandestinité, Joseph Anton (Plon, 2012). « Même Arthur Miller avait cherché une excuse en disant que sa judéité risquait d’être un élément contre-productif  », écrit encore Rushdie.

Une autre voix

«  C’était la panique à New York, résume John R. MacArthur. On avait le sentiment qu’on était tous menacés.  » Il se souvient que Susan Sontag fut gagnée par un doute : ne faudrait-il pas lire un autre texte ? Pourquoi mettre de l’huile sur le feu ? Des questionnements qui contenaient en germe les réponses d’aujourd’hui : le vendredi 19 août, à New York, seul l’écrivain britannique Hari Kunzru a lu Les Versets sataniques. Loin de l’idée de Douglas Murray, essayiste conservateur et à l’origine de l’événement, qui souhaitait que chacun en lise un passage. « Rushdie n’est pas pris pour cible pour Les Enfants de minuit ou ses discours sur la liberté d’expression », soutient l’écrivain, qui n’a finalement pas pris la parole pendant la manifestation.

En 1989, le soutien à Rushdie avait fait la une du New York Times et, le lendemain, les chaînes de librairie B. Dalton et Barnes & Noble annonçaient qu’elles distribueraient le livre. Une poignée d’auteurs (John Le Carré, Roald Dahl…) ont fait entendre une autre voix. « Ce fut le début de ce que Rushdie a vécu comme un abandon par ses collègues écrivains, qui préférèrent une “approche modérée, moins frontale” qui, en pratique, consistait à accuser Rushdie d’avoir délibérément provoqué le désastre », écrit Benjamin Moser dans sa biographie de Susan Sontag. « Ils ont été vivement critiqués à l’époque, rappelle le fils de celle-ci, l’écrivain et journaliste David Rieff. Les choses se sont bien détériorées depuis… »

Sur les marches de la bibliothèque, l’écrivain Jeffrey Eugenides a raconté comment, jeune admirateur de Rushdie, il avait trouvé son adresse dans l’annuaire et s’était rendu chez lui, à Londres. Une époque, les années 1980, où «  la seule folie qui s’abattait sur un écrivain… venait d’un lecteur exubérant qui se présentait sur le pas de sa porte. Ce monde était civilisé. Essayons de nous y accrocher  ».


[1À propos de La dernière tentation du Christ de Scorsese.

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  • Albert Gauvin | 31 août 2022 - 21:40 1

    Le Temps du débat, 30 août 2022.

    Le 12 Août 2022, Salman Rushdie était poignardé aux Etats-Unis par un jeune américain de 24 ans d’origine libanaise. La fatwa visant l’écrivain a été prononcée 33 ans plus tôt par l’ayatollah iranien Khomeini. Comment l’idée de vengeance a-t-elle pu traverser les frontières et les générations ?


    Des enfants tiennent des pancartes "Nous sommes prêts à tuer Rushdie" et une effigie de Hassan Rouhani, le 26 février 1989, dans la banlieue de Beyrouth.
    ©AFP - Nabil Ismail. ZOOM : cliquer sur l’image.

    avec : Myriam Benraad (Politologue, spécialiste du Moyen-Orient, professeure associée en relations internationales), Olivier Abel (philosophe, professeur de philosophie éthique à l’Institut Protestant de Théologie, Faculté de Montpellier, créateur du Fonds Ricoeur), David Bénichou (magistrat).

    En savoir plus

    Hadi Matar, qui a tenté d’assassiner l’auteur des « Versets sataniques » est un américain chiite d’origine libanaise de 24 ans, né neuf ans après la fatwa prononcée par l’ayatollah Khomeiny contre l’écrivain britannique.

    Depuis ce jour du 14 février 1989 qui a vu le chef de la révolution iranienne condamner à mort Salman Rushdie, la fatwa ne s’est jamais éteinte et le guide actuel de la Révolution en Iran a constamment rappelé que la fatwa, « comme une balle, trouverait immanquablement sa cible ».

    Pourtant, depuis 33 ans, le mur de Berlin est tombé, l’Afghanistan, la Syrie, L’Irak, le Mali ont connu la guerre, les forces de l’OTAN ont quitté l’Afghanistan. Cet attentat nous a donc brutalement rappelé que la haine contre Salman Rushdie s’est entretenue dans le temps. Quelles sont les moteurs d’une telle vengeance de longue durée ? Comment vivent les personnes ainsi menacées ?

    Pour ce débat, Emmanuel Laurentin reçoit Myriam Benraad, politologue, docteure de l’Institut d’études politiques de Paris, spécialiste du Moyen-Orient, David Bénichou, ancien juge anti-terroriste, détaché comme expert international au Maroc pour une mission de l’UE sur le terrorisme au Moyen-Orient, Sahel et corne de l’Afrique, et enfin Olivier Abel , philosophe, ancien doyen de la faculté protestante de Paris, spécialiste de la fonction imaginaire de la parole

    La haine vu comme une réponse à un préjudice est solidement ancrée dans nos traditions avec l’idée de revanche, c’est par exemple la fameuse loi du talion ou encore "La vengeance de sang, qui d’ailleurs fait partie de la tradition musulmane et préislamique et qui est réactualisée dans le présent. Elle ne laisse aucune perspective de survie à sa cible." rappelle Myriam Benraad. Cela est d’autant plus vrai que si la volonté de vengeance est maintenue dans le temps. "Une des difficultés c’est la rencontre entre une menace dans un temps long et le principe de réalité, le quotidien. Vivre sous protection c’est tout simplement invivable." souligne David Bénichou. Néanmoins, ce sont des évènements qui s’insèrent dans de grands cycles dépassant les individus qui en sont les protagonistes. C’est ce que nous explique Olivier Abel : "Ce sont de longues histoires d’humiliations collectives, il n’y a pas d’un coté des sociétés archaïques de la vengeance et de l’autre coté des états modernes. Je pense qu’il faut qu’on mesure cette dimension très collective."

    Pour aller plus loin :

    Vous pouvez lire

    Terrorisme : les affres de la vengeance - Le Cavalier Bleu’ et ’Ruminer sa vengeance dans le plus grand des secrets : une réflexion sur la violence jihadiste en France (2015-2020)’ de Myriam Benraad
    De l’humiliation (editionslesliensquiliberent.fr)’ d’Olivier Abel
    Le jihadisme’ de David Bénichou