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Dante en français (Autobiographie d’un lecteur)

par Yannick Haenel, Po&sie N° 177-178

D 4 avril 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Après l’entretien avec Danièle Robert que vous avez pu lire ici, voici le texte que Yannick Haenel a donné à la revue Po&sie. L’écrivain revient sur sa découverte et sa lecture de Dante qui passent, personne ne s’en étonnera, par les traductions de Jacqueline Risset et les écrits de Philippe Sollers. Lecture de Dante inséparable des « expériences qui interrogent les dimensions infernale, purgatoriale et paradisiaque de l’existence » — dont témoignent tous les romans et récits de Haenel.

Dante en français (Autobiographie d’un lecteur)

« Comincia dunque ; e di ove s’appunta / l’anima tua »
(Commence donc, et dis-moi à quoi ton âme aspire.)
Dante, Paradiso, Canto XXVI,
traduction de Jacqueline Risset.

« Nous sommes l’emboîtement de l’Enfer, du Purgatoire, du Paradis ;
nous sommes la comédie écrivante de l’amour, du sens et de la parole. »
Philippe Sollers.

Contrairement aux Italiens, je n’ai jamais entendu le nom de Dante à l’école. Dante n’est pas pour moi le premier poète, il n’est pas un fondateur, il n’est pas un classique qu’on lirait obligatoirement, il relève moins de la norme que de l’excès, moins de la règle que de l’exception : c’est un écrivain vivant qui n’appartient à aucune époque, un étranger dont la langue ne relève pas du monde médiéval mais de l’avant-garde, celle en particulier de la fin du XXe siècle.
Pour être plus précis, je dirai qu’à mes yeux Dante est un poète français, et qu’il a fait partie, dans les années soixante et soixante-dix, du groupe Tel Quel. Jacqueline Risset l’a traduit, et Philippe Sollers n’a cessé de le commenter, c’est-à‑dire, en le réécrivant, de témoigner pour lui à travers la littérature. J’ai même envie de dire qu’à eux deux, ils lui ont donné naissance en français — ils l’ont inventé, au sens latin du terme : inventio voulant dire découvrir.
Bien sûr, des traductions de Dante existaient avant eux, mais elles donnaient de son œuvre une vision partielle, marquée par son appropriation romantique, avant tout fondée sur la lecture de l’Enfer. Celle-ci culmine avec deux poèmes célèbres de Victor Hugo, que j’ai lus, adolescent, dans le grenier familial, en tombant sur un volume de morceaux choisis de Hugo. L’un des deux poèmes, daté de 1836, intitulé Après une lecture de Dante, commence ainsi : « Quand le poète peint l’enfer, il peint sa vie », et décrit le « noir voyage » de Dante à travers les « cercles hideux ». L’autre, daté de 1853, La vision de Dante, commence ainsi : « Dante m’est apparu. Voici ce qu’il m’a dit », et raconte, depuis la tombe de Dante, tout juste réveillé de la mort après «  cinq cents ans », l’exploration détaillée de « L’abîme obscur, hagard, funèbre, illimité ».
Ce Dante grimé en prince des bolges ne me parlait pas tellement : l’enfer ne m’a jamais attiré, sauf à travers Rimbaud, dont j’étais alors obsédé, et dont le geste souverain consiste à en sortir par la densité féérique de l’illumination. Ce que j’aimais dans la littérature, ce que j’y découvrais — ce à quoi je suis resté fidèle —, c’est la puissance, aussi bien spirituelle que charnelle, d’un « dégagement » de « tous les sens », comme dit Rimbaud : l’extase vous prodigue un corps qui jouit des couleurs en les écrivant.
Il existe une autre saison que l’enfer, c’est ce que raconte la littérature, laquelle en accomplit le voyage à travers ses phrases : faire un bond hors de la mort, c’est l’expérience de l’écriture, et c’est l’objet même de l’existence.
Avant de vous raconter comment Jacqueline Risset et Philippe Sollers m’ont donné Dante, je dois, pour être précis dans mon autobiographie de lecteur de Dante, intercaler, entre Victor Hugo et eux, deux autres événements qui peuvent éclairer l’idée que l’on se fait de Dante en France, et donc l’histoire intime de sa réception.
Le premier événement, c’est la lecture d’une nouvelle de Balzac qui, dans les éditions de poche, accompagne Louis Lambert, son grand texte mystique. Cette nouvelle s’intitule Les Proscrits (1831) et met en scène Dante comme personnage. On est à Paris, en 1308, où Dante séjourna peut-être. Balzac l’imagine solitaire dans une chambre derrière la cathédrale Notre-Dame, et assistant au cours de théologie mystique d’un certain docteur Sigier de l’Université de Paris — dans la réalité : Siger de Brabant, que Dante place aux côtés de saint Thomas d’Aquin dans la première couronne du Paradis, au chant X : « essa è la luce etterna di Sigieri  » (que Jacqueline Risset traduit ainsi : « c’est la lumière éternelle de Sigier »).
À deux reprises, Dante est décrit par Balzac debout sur une barque qui traverse la Seine avec lenteur ; et sa haute silhouette immobile au-dessus des flots lui confère une aura prophétique. Voici qu’il raconte son « pèlerinage à travers les sombres régions d’en bas » : « Il m’a été donné de voir les espaces immenses, les abîmes sans fin où vont s’engloutir les créations humaines. » Il a également, dit-il, « traversé l’infini qui le séparait du paradis », là où « les masses de lumière se multiplient » ; mais rien, pas même ce grand voyage vers la divinité ne le console d’avoir été banni de sa ville, Florence, et d’être pour toujours un proscrit.
Conception romantique de Dante, donc, en qui vient s’incarner la solitude du créateur qui accède à l’invisible, et dont le privilège relève en même temps du malheur. Conception très étroite, fantaisiste, mais qui, à mes yeux, faisait tout de même de Dante un aventurier de l’absolu, dont les visions s’ouvraient d’un même élan à la poésie et à la métaphysique.
Le deuxième événement, c’est Beckett. Murphy (1938) faisait partie d’une liste de lectures nécessaires pour valider une équivalence universitaire et entrer en licence de Lettres Modernes. Je lus Murphy avec enthousiasme. Dans ce roman, un type très doué pour l’inertie, infirmier dans un asile psychiatrique, a élaboré, pour approfondir sa vie intérieure, une méthode qu’il appelle la « vision Belacqua ». Avec cette méthode, il parvient à « passer comme bon lui semble d’une béatitude à l’autre ». D’ailleurs, Beckett note à propos de son personnage : « Il était agréable de remâcher sa vie en rêve, couché sur la corniche à côté de Belacqua, devant un jour se levant de travers. »
Comme j’avais choisi, pour l’examen universitaire, de faire un exposé sur ce que Beckett nomme la « vision Belacqua », je me renseignai et compris que ce nom que j’avais pris pour celui d’un penseur mystique, était en réalité celui d’un personnage de Dante, et plus précisément d’un artisan luthier de Florence réputé pour sa paresse.
La « vision Belacqua » relevait ainsi, chez Beckett, à la fois de la farce et d’une éthique de l’attente. Le désœuvrement en tant que disponibilité spirituelle était en effet une attitude défendue par Murphy-Beckett comme justification idéale de l’indolence : déjà Belacqua, sans le savoir, attendait Godot.
Puis lisant dans la foulée Molloy, je croisai de nouveau ce Belacqua : « Il dut voir le rocher à l’ombre duquel j’étais tapi, à la façon de Belacqua, ou de Sordello, je ne me rappelle plus. » Ici, Beckett fait mine de confondre le célèbre paresseux avec Je poète troubadour qui s’agenouille devant Virgile, manière d’en faire coïncider le prestige.
Ainsi, chez Beckett, malgré la dérision, ou grâce à elle, on s’arrachait à l’enfer : on progressait hors de la fascination morbide, on franchissait ce « petit ruisseau » (« un ruscelletto » écrit Dante) qui fait passer de l’enfer au purgatoire en une scène aussi effrayante que comique — une scène pré-beckettienne — par laquelle Virgile et Dante, arrivés au fond du trou infernal, remontent le corps de Lucifer en s’accrochant à ses poils — «  e questi, che ne fé scala col pelo » (« et celui qui nous fit échelle de ses poils ») — et trouvent ainsi, par un trou de rocher où s’écoule le ruisseau, la sortie vers le « monde clair ».
« Sur cette Terre, c’est le Purgatoire », écrit Beckett dans son essai Dante... Bruno. Vico.. Joyce (1929) : « L’Enfer, c’est l’immobilité sans vie d’une méchanceté monotone. Le Paradis, l’immobilité sans vie d’une pureté immaculée tout aussi monotone. Dans le Purgatoire, nous avons toute la mobilité, toute la vitalité d’un déluge résultant de la conjonction de ces deux éléments contraires » (traduction de Jean-Louis Houdebine).
Le purgatoire est ce lieu que presque tous les écrivains considèrent comme notre zone existentielle commune : en nous maintenant dans le cul-de-sac d’un surplace éventuellement purificateur, cet espace-temps voue l’humanité à une errance ouverte. Ainsi, Belacqua-Beckett a-t-il choisi de régler le curseur de son écriture sur ce niveau métaphysique où s’expérimente à chaque instant une endurance de l’être.
Mais, lisant Beckett avec joie, quelque chose me gênait pourtant : je ne me sentais pas requis entièrement par cette expérience du pis-aller bouffon. Si l’on peut admettre qu’il en va ici de notre condition terrestre, la passivité qu’induit notre maintien au purgatoire, en nous exemptant de l’idée même du saut (de la révolte), laisse en effet à désirer ; et ce que je désirais, c’était — c’est, ce sera, pour toujours — le paradis.

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Archives A.G.

C’est en découvrant, en 1993, à la bibliothèque du Centre Pompidou, la revue Tel Quel, et en particulier le numéro 23 daté de l’automne 1965, entièrement consacré à Dante (avec des textes de Schelling, Sollers, Sanguinetti et Vico) — et dont je crois me souvenir qu’il était entouré d’une bande verte qui disait : « Connaissez-vous Dante ? » —, que le chemin s’éclaircit.
J’avais 26 ans, et chaque soir, je m’infusai fiévreusement toute la collection de cette revue, en laquelle s’accomplit la dernière époque de l’avant-garde littéraire en France. S’y croisaient entre autres Barthes, Derrida, Kristeva. La littérature y était conçue comme un acte de pensée. La poésie relevait d’un événement politique ; et Dante formait avec Joyce, Bataille, Artaud et Mallarmé le panthéon de cette « révolution poétique du langage », comme l’appelait Julia Kristeva.
Je lisais passionnément L’écriture et l’expérience des limites (la version abrégée de Logiques, 1968), un livre de Philippe Sollers qui analyse les enjeux de cette bibliothèque subversive, et qui avait pris valeur à mes yeux de manifeste : il était impossible d’écrire et de penser sans en passer par le crible intellectuel de ces grands référents dont Tel Quel remettait en jeu toute la puissance de subversion refoulée.
Dans ce livre, c’est le texte « Dante et la traversée de l’écriture » qui avait ma préférence. La présence de Dante aux côtés de grands référents des avants-gardes françaises comme Artaud ou Bataille pouvait paraître surprenante, mais le prisme adopté par Tel Quel relevait avant tout d’une libre opération de décontextualisation : en réduisant les œuvres à son emprise, l’histoire ne fait en effet qu’en aliéner le sens, et produire une censure qui limite les effets de la lecture. La lecture de Dante proposée par Tel Quel désenchaînait au contraire la signification de La Divine comédie, rendue à une fulgurance du signifiant, ouverte à une liberté d’expérience radicale du langage, offerte à une transmission poétique directe.
Après ces soirs d’étude à Beaubourg, je rentrais chez moi et lisais la traduction de L’Enfer par Jacqueline Risset (1985). Je la lisais à la lumière de Tel Quel, comme le récit du déchiffrement transgressif d’une langue qui raconte elle-même comment elle s’écrit, suivant en cela cette théorie de la métamorphose qu’y décèle Sollers : « ce texte était un seul corps en état de transformation continue, de telle sorte qu’un passage n’était jamais que l’annonce, la réplique, l’annulation ou l’achèvement d’un autre, par une loi de réversibilité sans cesse vérifiée dans laquelle le livre avait été composé et vécu. »
Et je lisais aussi cette traduction comme un roman de chevalerie cérébral qui me dévoilait avec une précision poético-médicale les états d’un corps (celui de Dante) transbahuté à travers une succession d’expériences qui ne cessent de l’affecter, d’envols et de chutes, de replis et d’ouvertures, comme si le texte nous invitait à l’intérieur du périple tout à la fois dépressif et extatique de l’être, non plus seulement du « sujet Dante », mais de tout corps parlant.
J’aimais que les phrases viennent directement vers moi, qu’elles me traversent et me procurent leur vitesse : ainsi la traduction de Jacqueline Risset, qui date maintenant d’il y a presque quarante ans, me semblait-elle animée par ce désir de s’introduire immédiatement en moi et de me transmettre sa poésie, comme si c’était moi-même qui l’écrivait ; et de fait, il est possible de faire un usage écrit de cette traduction, il est possible d’écrire avec elle, à partir d’elle, comme si la Comédie s’écrivait aujourd’hui à travers son lecteur, comme si Dante produisait de la littérature française.
J’ai pu compter sur la traduction de Jacqueline Risset — sur sa grande paraphrase — pour entendre Dante dans mon corps. Pour m’incorporer cette poésie qui, auparavant, me semblait s’auto-sacraliser loin de moi, sans moi, dans le circuit des médiévistes. Avec cette traduction, au contraire, il me semblait que Dante écrivait comme Joyce ; il me semblait qu’avec Dante, nous étions toujours dans le futur de ses vers, jamais dans l’énonciation rétrograde.
Pour donner un exemple, dès le sixième vers du chant I de L’Enfer, à propos de la forêt sauvage où il se découvre perdu, Dante écrit : « che nel pensier rinova la paura ». Voici d’anciennes traductions : « dont le souvenir renouvelle ma frayeur » (Pier-Angelo Fiorentino, 1862) ou « qui en pensant, renouvelle ma peur (André Pézard , 1965). Jacqueline Risset, quant à elle, traduit par : « qui ranime la peur dans la pensée », et en cela, donne à entendre, dans un quasi mot-à-mot, la rapidité littérale du texte.
L’opération à laquelle procèdent Risset sur le plan de la traduction et Sollers sur le plan de l’écriture consiste en effet à nous transmettre, à travers leur vision de Dante, un « je » qui, en se désubjectivant, nous ouvre au feu même de l’écriture. L’holocauste qu’endure le corps de Dante est ici interprété non seulement comme une consumation libératrice de la subjectivité, mais comme le signe même que le texte a basculé dans une dimension qui le délivre de tout sujet, à commencer par Dante et Béatrice, que Sollers et Risset considèrent comme des signifiants enflammés, comme des signes du désir lui-même, dont le texte narre impersonnellement l’aventure : « Le "je" qui vient alors au langage, écrit Sollers, est celui, non pas de l’individu, mais du langage lui-même devenu autre (...) Dante se situe comme écriture de Dante, comme traversée de cette écriture et sans fin ».
Le « désir comme écriture indéfinie » est ce qui motive la vitesse des vers de Dante, c’est pourquoi la traduction de l’intégralité de La Divine Comédie par Jacqueline Risset — elle-même poète, et dont le recueil Les instants les éclairs manifeste bien ce désir de fluidité qui l’anime —, choisit d’en rendre la rythmique, comme si le texte s’écrivait sous nos yeux, comme s’il s’engendrait à l’instant.
Ainsi cette traduction relevait-elle d’un acte littéraire : en sortant Dante des vieux siècles, elle fait comme la littérature qui ne cesse de rajeunir la langue. Dans la forêt de l’enfer, lorsque Dante rencontre Virgile, cela fait treize siècles que celui­ ci n’a pas parlé, sa voix est presque inaudible. « Fioco », écrit Dante : faible, enrouée.
En un sens, Jacqueline Risset a désenroué Dante, dont la langue, éloignée de nous de six siècles, ne parvenait plus jusqu’à nous en traduction. Ou du moins, ces traductions, je ne les entendais pas, elles demeuraient figées dans le passé. Le texte de Dante traduit par Risset (et d’une tout autre manière, plus récemment par Danièle Robert) sonne à mes oreilles comme de la poésie contemporaine.

Je me demande si, tout autant que Georges Bataille déclarant « ma compagnie sur terre est celle de Nietzsche », Philippe Sollers ne pourrait pas affirmer que sa compagnie sur terre est celle de Dante.
L’insistance sollersienne sur ce nom relève en effet de cette fidélité qu’il appelle la « passion fixe » — c’est-à-dire l’amour. Il est rare qu’un écrivain consacre à ce point une partie de son œuvre à rappeler l’importance d’un autre écrivain ; il est encore plus rare qu’un écrivain reprenne pour plusieurs de ses livres les titres de cet autre écrivain. C’est ce qu’a fait Sollers en intitulant un livre d’entretiens avec Benoît Chantre La Divine comédie (2000), et en donnant pour titre à son grand œuvre, longtemps publié in progress dans la revue Tel Quel : Paradis (1981) et Paradis Il (1986).
Cet hommage incessant à Dante a valeur d’affirmation. Dante existe en français — je veux dire pas seulement à l’Université — grâce à Philippe Sollers, qui n’a jamais cessé, de 1965, date d’écriture de l’article « Dante et la traversée de l’écriture », à aujourd’hui, de lui accorder sa passion. Dans Agent secret (2021 ), il écrit : « Dante, je l’ai lu très jeune et avec une passion qui n’en finit pas, elle reste toujours là, intacte. »
À la fin de ce livre qui est un autoportrait récapitulatif, Sollers rappelle « l’antidote » à la violence planétaire : « l’amour et la poésie », lesquels, explique-t-il, engendrent le corps de celui qui en fait l’expérience. Autrement dit, aucun corps ne précède sa rencontre avec l’amour et à la poésie ; c’est eux, l’amour et la poésie, qui, en se mêlant, comme la mer avec le soleil chez Rimbaud, lui donnent vie. Ce corps né de l’amour et de la poésie, Sollers le décrit comme un « corps poétique, qui est un corps vivant, comme une prière, et je vais m’en nourrir, il va me redonner vie. »
L’intuition fondamentale de Sollers, c’est que l’écriture de Dante traverse toute l’espèce humaine et donne ainsi à lire un saut hors de l’humanité. Son « je », qui ressemble à un Dasein, relèverait d’une parole d’endurance qui prend en charge l’ensemble de la comédie métaphysique : l’action traversante du poème, Dante la qualifie à travers le verbe « trasumanar », que Sollers invite à traduire « transhumaner » (choix que Risset valide). Transhumaner, c’est-à-dire passer à travers l’espèce humaine [1].
Ce dont rend compte alors le poème de Dante n’est plus seulement le voyage d’une subjectivité qui, grâce à sa foi divine, contemple l’humanité entière avec ses vices et ses vertus, mais une traversée de la traversée, une sortie hors de la métaphysique. Seul un Dieu peut nous faire dépasser la métaphysique. Dante connaît ce dieu.
Comment traverser son propre feu ? C’est la question qui se pose à tout écrivain. La littérature est cette opération par laquelle on parvient à sortir de ses limites et à rencontrer son feu. Le langage dont on fait l’expérience en écrivant nous transporte à travers son propre excès jusqu’à l’impossible. Le paradis est ainsi l’horizon de l’écriture, mais aussi le lieu même de son accomplissement, sa dimension intérieure, sa jouissance.
Le paradis est cet espace où l’on a vaincu les obstacles, c’est-à-dire la domination de la société sur nos vies ; où, délivré de la société, embrasé par sa propre écriture, on atteint, écrit Sollers, une « plénitude du signifiant ».
Paradis et Paradis Il sont ainsi la mise en application explicite d’une lecture continue de Dante conçue comme écriture prophétique : le livre s’écrit à partir d’une voix qui transperce les écrans de l’espèce. Sollers se demande « quelle langue employer quand tout se dérobe » et le texte répond par la prononciation d’une langue de « voix fleur lumière », sans ponctuation, écho infini d’elle-même, et portée, comme la rivière joycienne, par le courant de toutes les langues qui constituent ce qu’on appelle le monde.
En ironisant tous les discours, cette traversée accède au point le plus vivant, c’est-à-dire au langage infini, dont elle est un témoignage en même temps que la version contemporaine de «  l’olocausto » (l’holocauste) que Dante offre à Dieu par son langage au chant XIV du Paradis. Le feu qui brûle Dante à l’instant baptismal de son entrée dans la langue divine est ici vécu sur le plan d’un rire qui, à travers son ardeur, entraîne la voix dans une comédie infinie : « j’ai l’humanité entière en analyse  », écrit Sollers.
Autant la première époque de sa lecture de Dante porte sur le texte comme pensée écrivante, autant le livre d’entretiens avec Benoît Chantre, La Divine comédie, resserre la focale sur le mystère divin et l’écriture catholique. C’est aussi l’époque où Sollers est allé offrir son livre au pape Jean-Paul Il, c’est-à-dire à un saint : offrir une méditation sur Dante à un pape relève d’une sorte de performatif : Sollers n’a-t-il pas joué lui-même de la coïncidence entre l’écrit et l’Esprit en imaginant l’écriture infinie comme « saint écrit » ? « L’originalité inouïe de La Divine Comédie, écrit-il, est de nous rendre le royaume de Dieu au plus haut point désirable par contraste avec les cercles de l’enfer et les corniches purificatrices du purgatoire. Désirable et connaissable, ce qui ne va pas seulement dans le sens mystique, mais initiatique. »
Sollers ajoute, et j’ai tenté à mon tour, depuis mes premières lectures, de me tenir à cette foi qu’il m’a toujours prodigué dans les pouvoirs spirituels de la poésie : « Il est possible, ici, maintenant, de traverser la première mort et de retrouver la "forêt épaisse et vive" du paradis terrestre. »

J’ai publié des livres, traversé des passions, vécu plusieurs années en Italie, et désormais, à plus de 50 ans, je lis Dante depuis ma solitude. J’essaie, à travers lui, de me tenir de moi-même, c’est-à-dire de répondre avec mon âme et mon corps à la question que m’adresse la vérité : « Où es-tu ? » demande Dieu à Adam. Autrement dit : où en-es tu avec la vérité ? Ne t’en détournes-tu pas ?
La littérature, mieux que la philosophie ou les religions, vous adresse à chaque instant cette question de la vérité. C’est la question la plus personnelle, celle qui engage votre existence tout entière : l’amour, le langage, et le secret qui entrelace les deux. Que vous lisiez ou écriviez — et il existe un point où les deux se confondent — elle vous la fait vivre personnellement, comme Dante montant, descendant, chutant, s’effrayant, riant, s’évanouissant, se réveillant, jouissant tout au long de son voyage.
Je cherche, en écrivant, à ouvrir l’existence, à faire un saut ardent vers l’intérieur, mais aussi vers le temps et l’espace, qui s’élargissent de phrase en phrase. J’écris des poèmes sous forme de romans et d’essais. Ces poèmes sont des initiations : je m’initie au fait même de vivre. « Ici on vit et l’on jouit du trésor », écrit Dante. Figurez-vous qu’à ma manière — celle dont mes phrases témoignent —, je lutte pour la béatitude.
Mes romans Cercle (2007), Jan Karski (2009), Les renards pâles (2013), Je cherche l’Italie (2015) et Tiens ferme ta couronne (2017) sont des expériences qui interrogent les dimensions infernale, purgatoriale et paradisiaque de l’existence. Vivre, c’est passer sans cesse d’une dimension à l’autre ; écrire, c’est trouver la musique de ces passages, et faire chanter le point de nacre où, en se mêlant, elles miroitent.
La littérature permet cela : être un mystique à l’intérieur du langage. Les romans sont des voyages, des exorcismes, des dévoilements : la recherche de la vérité a lieu avec des mots ; et qu’on tende avec eux vers la possibilité d’un dieu ou vers son absence, peu importe : le paradis est le lieu vers lequel vous achemine le langage. La littérature, telle que j’en fais l’expérience, raconte un combat spirituel pour ouvrir les portes du jardin. Ce combat peut prendre la forme d’un laisser­ être : à un moment, le jardin doit s’ouvrir tout seul. Les écrivains ont la « clef de l’amour » (Rimbaud). En tout cas, ils inventent des clefs.
La lecture de Dante, mais aussi celle de Kafka, celle de Proust ou de Georges Bataille m’ont conduit à écrire afin de continuer à entendre ce que je percevais lorsque je les lisais : on ne peut vraiment lire qu’en écrivant en même temps. Pas besoin de mains pour cela : ça s’écrit tout seul, à travers ce silence d’où toutes les choses viennent se rassembler pour s’appartenir au plus intime d’elles-mêmes. Lire Dante me met aujourd’hui dans cet état de lumière qui m’ouvre le cœur, m’élargit l’esprit et rend irrésistible le désir d’écrire.
Je n’ai plus besoin, pour accéder à Dante, de Rimbaud, de Beckett et de Sollers : ils me précèdent toujours, et l’amour que je leur porte continue à m’ouvrir la route ; mais l’enfer, le purgatoire et le paradis, il m’arrive de m’y introduire sans personne, et surtout d’accéder simultanément à ces trois dimensions de l’être depuis ma propre vision : au cœur de chaque instant, l’enfer, le purgatoire et le paradis affluent rêveusement et suscitent dans ma vie des romans.
Rimbaud, Beckett et Sollers ont été mes Virgile. Rimbaud m’a accompagné en enfer, Beckett au purgatoire, Sollers au paradis, et voici qu’ils m’éclairent depuis leur présence-absence, comme des dieux, comme Virgile continue à habiter éternellement l’esprit de Dante jusqu’au dernier vers.
Il m’arrive de penser que lire Dante et écrire de la littérature forment un seul et même geste, que je me représente ainsi, à la manière d’un rêve : alors que l’abîme s’ouvre sous mes pas, un pont s’élance qui forme une arche. Est-ce « l’abîme de
l’Être » ? Dans cet entre-deux lumineux arraché à l’abîme s’ouvre un jardin. C’est le plus vieux des royaumes, c’est aussi le plus neuf. Des trésors y scintillent qui se donnent sans pourquoi, comme des fleurs.
Dante trouve ici le sauf à travers le flamboiement de la trinité. On pourrait, à la manière de Heidegger, y deviner la flamme de l’Être — « l’entre-deux abyssal de l’étant » — qui allume le dieu : « C’est au plus lointain de l’espace-temps à peine dévoilé de la vérité de !’Être que se rencontre le dernier dieu. »
Quant à moi, lisant-écrivant le Paradis, je rencontre mon ordalie. Personne ne pourra dire à ma place ce que j’ai rencontré. L’innocence ne se prouve pas. Elle se vit, et s’affirme à travers une dimension silencieuse qui est l’écriture. Elle est donnée. On y accède, ou pas. On y est.
Appelons cela l’indemne. Étymologiquement le non-damné. La part qui échappe à l’enfer. Celle qui vous donne vie ; et qu’il vous est donné à votre tour de faire vivre. L’indemne est ce qui, en vous, surmonte le nihilisme. Il est ce qu’il y a de plus irréductible en vous ; c’est grâce à lui que vous aimez : sans une part d’indemne en vous, vous seriez incapable d’aimer. Et que raconte le Paradis de Dante sinon l’accès à l’amour absolu ?
Je crois que seule la poésie, parce qu’elle est le langage capable de distinguer le silence, éclaire la présence de l’indemne en vous. Lire Dante devient ainsi une sorte de test projectif : à la manière dont le texte de Dante s’éclaire à vos yeux, vous savez où vous en êtes par rapport à la vérité de l’Être, c’est-à-dire à la manière dont le silence vous procure de l’indemne.
Que l’on comprenne Dante ou que l’on s’imagine le comprendre, peu importe : à chaque lecture, il nous indique où nous en sommes. Il en est de même avec le fait d’écrire, qui est à la fois la question et la réponse.
En avril-mai 2020, durant ce qu’on appelle désormais en France « le premier confinement », il m’est arrivé, en lisant in extenso le Paradis de Dante, de faire l’expérience d’une telle métamorphose questionnante.
La vie nouvelle n’est-elle pas le cadeau que nous fait l’esprit lorsque nous lui consacrons notre langage ?
Ma vita nova, c’est l’aventure de l’indemne.


Cette aventure a eu lieu à la faveur d’une nouvelle traduction, celle de Danièle Robert, qui a tenté de retrouver dans le texte français le rythme ternaire de Dante, et même d’en faire entendre les rimes.
La plongée quotidienne dans ce texte, qui répondait à un moment d’étrangeté du temps lui-même — celui, ouvert et délaissé, du confinement —, a donné lieu de ma part à une transcription d’impacts qui a pris la forme d’un mémoire. Le long texte que j’ai écrit alors pour enregistrer cet événement — « Le rire embrasé de l’étoile », publié sur le site En attendant Nadeau, le 3 juin 2020 (voir plus bas) — porte témoignage de cette initiation à une épreuve spirituelle dont j’essaie de raconter les étapes et de préciser comment elle m’a gratifié.
Les difficultés rencontrées dans la lecture deviennent matière à un roman intérieur : toute lecture est autobiographique, et ce texte en raconte l’alchimie.
Sur le chemin de notre vie, il y a parfois des rencontres qu’on croyait avoir déjà faites, et qui reviennent nous saluer : ainsi du Paradis de Dante, que je pensais ne pas pouvoir lire car il impliquait des franchissements spirituels qui jusqu’ici faisaient obstacle à ma lecture. J’avais lu il y a longtemps déjà la traduction de Jacqueline Risset, vers 35 ans, au moment d’écrire mon roman Cercle, lequel est structuré comme la Comédie et raconte un voyage spiralique à travers l’Europe en même temps que la poursuite d’une femme et la descente en soi-même à la recherche d’une liberté nouvelle. Mais à l’époque, ma lecture de Paradis était restée bloquée : je n’étais pas entré suffisamment dans ma propre vie. Je reprenais vie, comme l’énonce l’incipit du livre : « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie », mais je n’avais pas encore, sur le plan du « point le plus vivant » une présence entière. Je montais vers le paradis. J’y accédais par instant, mais au fond je m’étais fait une féérie de mon purgatoire.
L’expérience de lecture du printemps 2020 m’a, au contraire, transporté au cœur poétique de l’existence elle-même. S’il faut brûler d’amour pour accéder à l’amour lui-même, il faut brûler de littérature pour accéder à la littérature. Il y a des régions intactes, que l’expérience passionnée de la littérature vous révèle, en même temps que vous les révélez en écrivant.
L’amour n’est-il pas ce qui donne son cœur ? L’événement de l’écriture est proportionné à ce don — à ce qui, de l’amour, est senti, pensé, offert. Celui qui n’entend pas dans l’écriture la matière d’un amour qui déborde tout calcul, en réalité n’écrit pas. Celui qui ne discerne pas dans l’amour une écriture qui sort des limites de l’humain en réalité n’aime pas. L’écriture et l’amour transhumanent, ils se métamorphosent l’un l’autre, et ce qui s’ouvre à travers leur étreinte compose un monde qui ne se réduit à aucune subjectivité : l’étoile qui brille depuis leurs noces indique une lumière impersonnelle, je veux dire sans limite — une étincelle divine. Quand on aime, on écrit jusqu’au ciel. Quand on écrit, on aime jusqu’au dieu. Ces phrases sont-elles incompréhensibles ? L’infini les accueille.
Lire Dante (lire tous les livres) ; accéder à l’indemne ; baigner (écrire) dans la « conoscenza viva » (la connaissance vive).

À notre époque de mise à mort du langage, consciencieusement appauvri dans la bouillie des réseaux de communication, la littérature devient, depuis sa solitude, le lieu unique où le langage pense : ainsi nous conduit-il , en endurant sa propre expérience, au dévoilement de notre vérité. La matière du « paradis » est cette ouverture au silence illuminant de l’amour, qui est le vrai nom de la dimension intérieure du langage, c’est-à-dire la littérature elle-même.
Avec Dante, nous retrouvons le temps. La littérature nous mène au plus loin de ce qu’est la vie. Nous vérifions personnellement cette vérité énoncée par un autre écrivain d’avant-garde et prophète, Marcel Proust : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. »

Le rire embrasé de l’étoile

Confiné, Yannick Haenel a lu la dernière traduction en français du Paradis de Dante, par Danièle Robert. Parce que cette période a nécessité d’inventer de nouveaux rapports avec le temps, avec la lecture et l’écriture, mais aussi en raison des particularités de l’œuvre, l’auteur de Tiens ferme ta couronne a été embarqué dans une expérience dont il raconte la difficulté. C’est depuis le lieu de cette difficulté qu’on lit le dernier trajet de La Divine Comédie, et peut-être cette difficulté donne-t-elle à entendre ce qu’on ne peut entendre qu’en écrivant à son tour. Yannick Haenel livre son témoignage dans En attendant Nadeau. LIRE ICI pdf

SUR PILEFACE :
TOUT DANTE
TOUT HAENEL


[1Ici, Haenel se trompe : Jacqueline Risset ne « valide » pas, elle traduit le néologisme « trasumanar » par « outrepasser l’humain par les mots ». Par contre Danièle Robert reprend la traduction proposée par Sollers et s’en explique dans une note de la préface à sa traduction du Paradis — ce que Haenel a d’ailleurs bien perçu par ailleurs (cf, plus bas, Le rire embrasé de l’étoile). A.G.

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