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Moïse ou la Chine et L’incommensurable

Deux nouveaux livres de François Jullien parus en janvier

D 10 février 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Moïse ou la Chine. Quand ne se déploie pas l’idée de Dieu et L’incommensurable, ces deux nouveaux livres de François Jullien sont parus en janvier aux éditions de l’Observatoire. Recension.

N’est-il pas temps d’enquêter sur « Dieu » au-delà de la croyance ou de l’athéisme - du pour ou contre Dieu - et d’abord sur la grande affaire que Dieu a provoquée culturellement en Occident ? Et même qui, pour une si large part, a fait l’« Occident »...

Je dégage ici des partis pris majeurs de l’idée de Dieu en explorant l’écart ouvert en vis-à-vis par la langue et par la pensée chinoises où la figure de Dieu, entrevue aux premiers temps de la civilisation, ne s’est pas déployée ; comme telle, n’a guère intéressé. Quel enseignement tirer de ce dévisagement pour le temps présent où l’idée de Dieu, en Europe, est en retrait ? Ne peut-il servir à la déconstruire plutôt qu’à la rejeter ?

Ce faisant, j’interroge la philosophie à nouveaux frais en la confrontant à un autre avènement possible de la pensée. Si « Dieu » n’y sert plus de clef de voûte à la vie comme à la vérité, ou s’il n’est plus porteur de Sens ? Car fallait-il penser la Vérité ? Ne suffisait-il pas d’élucider la cohérence du grand Procès du monde (le « Ciel »), d’en éprouver la « viabilité » infinie (le tao) ?

Comme le divers des cultures est le nouvel horizon du monde, il s’agit également, en suivant cette piste, de penser les conditions d’un dialogue interculturel qui soit effectif. Ou comment penser entre des langues et des pensées ?

Les plus grands textes de la Chine ancienne, relus ici, serviront du coup d’introduction à la pensée chinoise. Celle-ci n’y est plus alignée sur la philosophie européenne - puisqu’elle s’explore par écart d’avec elle - mais interrogée dans ses ressources et ses présupposés.

De là se détachent aussi quelques orientations majeures, entre civilisations, dont l’enjeu géopolitique est à méditer pour s’orienter dans l’avenir.

F. J.

« Lequel est le plus croyable des deux,
Moïse ou la Chine ? »
Pascal, Pensées § 593.

FEUILLETER LE LIVRE

I. Papiers sur table

Le divers des cultures est le présent du monde, à la fois son actualité et sa richesse. Moment fragile et fécond que le nôtre : le monde se croise suffisamment, désormais, pour que se rencontre sa diversité ; et celle-ci n’est pas encore enfouie sous le rouleau compresseur de l’uniformisation. — Ou bien ne serait-ce pas déjà trop tard : le Divers ne serait-il pas déjà perdu (le cri désespéré de Segalen) ? Mais ce Divers perdu à jamais pour le Voyageur, ne pourrions-nous le reconstruire encore dans la pensée ? Car il est vrai que ces ressources culturelles sont menacées comme le sont, de nos jours, tant de ressources de la nature. Déjà, la multiplicité des langues se voit réduire sous nos yeux, à vitesse accélérée, à la commodité du globish et de sa Communication généralisée sous la pression du marché mondial. Or, en même temps, de nouveaux nationalismes se font jour qui prétendent confiner les cultures dans des appartenances opiniâtres, revendiquant leur « identité » à coup de complaisants clichés et visant à l’impérialisme. De fait, l’un ne serait-il pas le corrélat de l’autre, comme si l’un pouvait compenser l’autre ? Mourrons nous sous l’ennui de l’un (la perte du Divers) ou la bêtise de l’autre (la revendication identitaire) ? Ou ne sera-ce pas sous le coup des deux, l’un portant l’autre à son revers ?
Une chose, en conséquence, est sûre : une autre voie est requise qui défasse cette impasse dans laquelle l’humain tend à s’étioler, au lieu de se déployer ; qui dénoue ce noeud de contraintes, déjoue sa fatalité, et pose désormais l’inter-culturalité comme la dimension du monde – la dimension qui « fait monde ». Mais que signifiera « inter-culturalité » si l’on n’abandonne pas ce terme à son seul effet d’affiche ? Si l’on veut en faire le terme éthique et politique d’un commun avenir de l’humanité ? Car du culturel n’advient toujours, sait-on bien, que singulièrement : une langue, une époque, un milieu, une aventure de l’esprit, l’audace soudaine d’une pensée… Que doit donc impliquer cet entre d’ « entre » les cultures – comme aussi dans l’intra-culturalité d’une culture, si tant est qu’elle soit « une » – pour que s’y produise un vis-à-vis réflexif, opérant, inter-actif, permettant d’explorer les écarts de ces singularités, de sorte que celles-ci, s’instaurant en regard, puissent commencer effectivement d’ « échanger » ? N’a-t-on pas parlé trop à l’aise du « dialogue » des cultures, contredisant le clash qui aujourd’hui menace, sans en sonder la condition de possibilité ? Car d’abord dans quelle langue se fera ce dialogue ?
De là que cette question de l’inter-culturel intéresse désormais d’emblée la philosophie, positionnée qu’est celle-ci de droit, croit-elle, dans l’universel. Elle l’« intéresse » en son coeur ou en son centre, ou mieux dans son « entre », comme le dit ce terme en latin : inter-esse, « être entre ». Et non pas de façon périphérique, marginale ou qu’on dira « comparative » – une telle comparaison reste extérieure, décorative et ne travaillant pas. La philosophie est appelée désormais à sortir d’Europe, par nécessité interne à sa vocation, à se hisser hors de sa langue et de son histoire, pour aller à la rencontre d’autres langues et d’autres pensées dont elle n’imagine pas les ressources de l’intérieur même de sa langue et de sa pensée. Qui pourrait contester que ce soit là une urgence, avant qu’une telle possibilité ne soit engloutie dans la pensée qu’on dit « mondiale » : non pas universelle, comme on le croirait volontiers, mais uniforme et standardisée ? Ces ressources venant d’ailleurs lui découvrent d’autres chemins possibles de la pensée ou, disons, d’autres configurations du pensable. Par suite, elles l’interrogent sur ce qu’elle ne pense pas à interroger. Non plus seulement sur ce qu’elle pense, mais sur ce qu’elle ne sait pas qu’elle ne pense pas, qu’elle ne pense pas à penser : à côté de quoi la philosophie est-elle donc passée ?
Il y va là, pour la philosophie, de beaucoup plus que d’une critique ou d’un nouveau moment de son histoire. Car il s’agit là précisément, pour elle, de sortir enfin de son histoire, à la fois de sa connivence et de son atavisme. En lui donnant à se réfléchir en retour, de ce dehors, et d’abord sur la singularité de son avènement, ces ressources venues d’ailleurs l’incitent à sonder ses choix implicites, ses partis pris enfouis affleurant naïvement en « évidence » (la « lumière naturelle » de l’Âge classique), autrement dit son impensé : à quoi sa pensée sans le savoir est adossée – par là à remettre sa Raison en chantier. Tout au cours du XXe siècle s’est entrevu comme à l’orée, chez les plus grands, de Husserl à Merleau-Ponty et Derrida, que la 6 philosophie avait connu un destin « occidental » – mais que signifie alors « Occident » ? Et d’abord dans ces deux dimensions conjointes, de l’Être et du Logos, « onto-logie » et « logo-centrisme » ? Une telle inquiétude avait déjà assailli Nietzsche, le premier philologue de la philosophie – Hegel se contentant, comme on sait, dans son Histoire de la philosophie, de laisser naître la philosophie en Orient (là où le soleil « se lève »…), mais pour ne la faire advenir effectivement qu’en Occident : au couchant, à l’heure où c’est la chouette de Minerve qui se lève et sous l’invention grecque du concept devenant le maître-outil de la pensée. Or, un nouveau temps maintenant commence, devant faire inter-venir activement ces langues et ces pensées venues d’ailleurs au sein du philosophable. (p. 15-18).

Un regard qu’on croise fêle d’infini ce visage ; il n’entre en commune mesure avec rien qui soit au monde. Au point d’ailleurs qu’on ne le supporte pas, ou qu’il en paraît indécent et qu’on a tôt fait de détourner les yeux. Or, de quoi cela est-il si discrètement - mais indéniablement - la révélation ?

Comme il y a de l’incommensurable autour de certains nombres qui, jusque dans la plus grande proximité, maintiennent un écart irréductible avec les autres, nos vies sont traversées par de l’incommensurable.

Mais nous sommes portés à le rabattre comme à l’éviter pour ne pas avoir à l’affronter.

Il est vrai que la société commensurabilise : l’argent, la « communication » ont fonction d’enfouir l’incommensurable au lieu d’en laisser entendre l’inouï.

L’incommensurable laisse apparaître que l’infini n’est plus à reporter en bout, voire dans un « au-delà » de l’expérience, comme le voulait la métaphysique ; mais qu’il ne cesse d’infiltrer notre expérience et l’ouvre de l’intérieur au vertige.

Incommensurable de la jouissance en regard du plaisir, ou de l’intime vis-à-vis de la sociabilité ou de l’événement de la mort... N’est-ce pas en repérant ces fêlures d’incommensurable qu’on pourra déployer l’existence ? Sinon, elle est fastidieuse.

Car qu’est-ce qui ne se laisse pas intégrer dans la commune mesure du monde, mais qui n’est pas pour autant d’un autre monde ? Or c’est au nom de quoi l’on pourra s’élever contre l’inhumain du monde.

Un concept - l’incommensurable - ne pourrait-il pas changer la vie ?

F. J.

Extraits

Toi, qu’as-tu fait de l’incommensurable ?
I Rabattement
II. De l’incommensurable
III. Evitement

Entretien avec François Jullien

François Jullien vous présente son ouvrage "L’incommensurable" et "Moïse ou la Chine : quand ne se déploie pas l’idée de Dieu" aux éditions de l’Observatoire. Entretien avec avec Pierre Coutelle.

Ce que la Chine peut nous apprendre de nous-mêmes

Olivia Gesbert invite à sa table François Jullien, philosophe, helléniste et sinologue, et Julien Bisson, rédacteur en chef du "1 hebdo".

Alors qu’a lieu la cérémonie d’ouverture des 24ème Jeux Olympiques d’Hiver qui se déroulent à Pékin jusqu’au 20 février prochain, retour sur son pays hôte, la Chine, qui à bien des égards constitue encore une énigme pour l’Occident et l’Europe.

Le dernier livre de François Jullien, "Moïse ou la Chine", vient clôturer un cycle triangulaire constitué de "Si parler va sans dire" et de "L’Invention de l’idéal et le destin de l’Europe". L’ensemble revient sur les principaux termes de la philosophie européenne que l’auteur a étudiés à travers la pensée chinoise. Ces trois ouvrages symbolisent sa démarche tournée vers la mise en dialogue de deux traditions philosophiques et culturelles, celle chinoise et celle européenne.

Le pouvoir chinois est un pouvoir d”’intégration", qui refuse la dissidence et la “fêlure” comme nous le précise l’auteur. C’est dans cette idée que se poursuit l’entreprise de sinisation, “ancienne en Chine”, des autres religions. Pour exemple, le film "Fight Club" de David Fincher, sorti récemment en Chine et dont la fin a été purement et simplement réécrite.

De son côté, le rédacteur en chef du "1 hebdo", Julien Bisson, à l’occasion de la parution du numéro "Chine, l’envers du décor", dresse le constat d’une fracture générationnelle qui prend notamment la forme d’“un repli individualiste à double tranchant pour le pouvoir”. Ce repli permet d’un côté que la jeunesse ne se révolte pas contre les restrictions de liberté. Néanmoins, il représente aussi un risque pour la cohésion nationale. Les autorités essayent en outre de rebâtir celle-ci en excitant le nationalisme chez la jeunesse.

Peut-on penser l’incommensurable ?

Science en questions par Etienne Klein, 8 janvier 2022.

Invité : François Jullien, philosophe, auteur de L’incommensurable (éditions de l’Observatoire)

Les mathématiciens Grecs de l’Antiquité ont cru et désiré que tous les nombres fussent « rationnels », c’est-à-dire qu’ils devraient pouvoir s’écrire comme le rapport de deux nombres entiers. Ils basèrent sur cette hypothèse provisoire, qu’ils considéraient comme l’expression de l’harmonie la plus pure, la première ébauche de leurs raisonnements géométriques et, par extension, ils fondèrent sur elle l’idée même de rationalité. Mais ils ne tardèrent pas à comprendre qu’ils s’étaient trompés : il existe aussi de l’incommensurable dans le monde des nombres ; par exemple, la racine carrée de 2 est incommensurable avec l’unité, si bien que le côté d’un carré et sa diagonale sont eux aussi incommensurables ; la même chose vaut pour la circonférence et le diamètre d’un cercle. De tels nombres dits « irrationnels » ont la propriété de pouvoir être approchés aussi près que l’on veut par des nombres rationnels, mais sans jamais pouvoir coïncider avec l’un d’entre eux. Cette découverte scandalisa les Grecs, car à leurs yeux, elle mettait en déroute la pensée elle-même.

Dès lors, posons ces deux questions : l’incommensurable est-il pensable ? Et y a-t-il de l’incommensurable ailleurs que dans l’univers mathématique ?

« Souviens-toi de ton futur ! »

Ariel Toledano

Le philosophe et sinologue François Jullien publie en ce début d’année 2022 deux livres passionnants qui proposent un vis-à-vis réflexif sur l’idée de « Dieu ». Tous deux parus aux éditions de l’Observatoire, ils s’intitulent respectivement « L’incommensurable » et « Moïse ou la Chine ».

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François Jullien. Photo : Chun-Yi Chang.

En ce début d’année 2022, le philosophe et sinologue François Jullien publie deux livres qui proposent un vis-à-vis réflexif sur l’idée de « Dieu ». D’un côté, l’image d’une transcendance extérieure de la culture occidentale, et de l’autre, une forme d’immanence qui se confond avec la nature dans la culture asiatique. Les deux ouvrages s’intitulent respectivement « L’incommensurable » et « Moïse ou la Chine » et sous-tendent deux interrogations qui sont inscrites dans leurs bandeaux respectifs : « Un concept peut-il changer la vie ? » et « Fallait-il penser Dieu ? ».

Au commencement selon Jullien, l’émergence de l’homme au sein du monde a produit une fêlure qui l’amène à vivre en pensant l’expérience de cette non-coïncidence élémentaire. Cette brisure de commensurabilité entraîne en effet une inadéquation infinie qui se différencie de l’infiniment grand de Pascal car elle se situe dans l’intériorité même de chaque individu. Le vivant, se fêlant, est devenu l’homme, le dissociant du reste du vivant par son impossibilité d’adaptation grâce à l’expression de la parole et de la pensée. Il rejoint ainsi Rachi, le commentateur de la Bible et du Talmud, qui interprète la notion de nefesh (âme) haya (vivante) qui caractérise l’homme lors de sa création comme étant une âme (nefesh) commune à tous les êtres mais singulière à travers la connaissance et la parole. Mais Jullien interprète le récit de la Genèse du texte biblique comme celui d’une rupture avec la cohérence du monde, ou encore « celui de la nature perdue précipitant l’homme dans l’Exil et la condition de vivant séparé ». Il poursuit son analyse en expliquant que dans la pensée européenne, l’idée de Dieu sert à porter et à assumer la dimension de l’incommensurable. Or, s’interroge Jullien, si cette figure de Dieu se retire, la fêlure est mise à nue laissant naître un abîme existentiel. L’incommensurable devient alors la vraie dimension du monde. Comment parvenir à supporter cette réalité car tout est fait pour nous en délivrer, fait remarquer François Jullien. La réponse se situe dans le rabattement qui exprime l’idée d’un rappel à l’ordre de la normalité. Une manière précautionneuse pour prévenir un débordement et de retrancher à un être son pouvoir être. Il y a dans cette notion selon Jullien, une valeur symbolique qui vise à en faire « un concept existentiel et même à portée métaphysique – mais précisément pour avoir à se dispenser de la métaphysique ». Le rabattement serait une manière de supporter l’incommensurabilité que l’existence aurait fait émerger. De son côté, la Kabbale appréhende le récit de la Genèse comme l’histoire d’une création imparfaite plutôt que celle d’une cohérence du monde. Il y a certes une inadéquation mais elle se situe entre le projet créatif initial et sa réalisation effective. Cette idée est porteuse d’espérance car elle laisse le soin à l’homme de réparer (tikoun) cette imperfection du monde. François Jullien quant à lui, tend à uniformiser les trois monothéismes, à travers l’expression empruntée aux pensées de Pascal, « Moïse ou la Chine ». D’un côté, une histoire humaine qui débute à travers le récit d’Adam et de l’autre côté du globe, un espace de pensée ignorant tout du récit biblique. Il faut mettre papiers sur table comme l’écrit Pascal et étudier dans le détail nos propres pensées. La question de Dieu est au centre de la pensée occidentale qu’elle soit issue de la pensée grecque ou du récit biblique. Jullien présente Moïse comme le fondateur d’une religion d’un seul Dieu, à la fois chef, éducateur et législateur d’un peuple. Il est « celui que Dieu choisit pour conduire son peuple, à qui il confie son dessein sur lui, ce dessein faisant son destin. » Les juifs y verront la vocation du logos dans le personnage de Moïse et les chrétiens y interpréteront une figure anticipatrice de l’Évènement du Christ poursuit Jullien. Le verbe « être » est fondateur, il engage une réflexion existentielle qui amène à une diversité d’interprétations autour d’un questionnement infini. Mais qu’en est-il du côté de la civilisation chinoise ? Il est question d’un dispositif relationnel de l’humanité où l’idée de Dieu est entrevue mais se marginalise au profit du ciel comme une régulation du monde au niveau de la nature. Il n’est pas question d’une transcendance par extériorité mais d’une totalisation de l’immanence qui amène à concevoir en soi la transcendance. L’idée de voir unifier les monothéismes sous le vocable de Moïse occulte les distinctions qui fondent le récit des traditions religieuses de l’Occident. Or, il existe des différences fondamentales qui amènent – dans la tradition juive et particulièrement dans celle de la Kabbale – à entrevoir l’incommensurable à travers l’idée du Ein Sof. Il ne s’agit pas d’y voir un raisonnement théologique classique sur l’idée de Dieu mais une représentation de l’infini à travers une projection d’éléments constitutifs du monde et du lien qu’ils entretiennent avec l’intériorité de chaque individu. Cette présentation succincte de concepts de la Kabbale spéculative montre la difficulté qu’il y aurait à restreindre l’idée de Moïse à la seule option de foi.

Les deux ouvrages de François Jullien sont passionnants, la pensée est féconde, le souci didactique se retrouve dans la progression et le rythme des idées présentées. La publication concomitante de ces deux textes projette en quelque sorte l’expérience de l’incommensurable à travers le face à face de Moïse avec le divin. Le texte biblique emploie l’expression panim el panim en hébreu, que l’on peut traduire par face à face, ou d’intériorité à intériorité. Panim signifiant le visage ou la face mais aussi l’intériorité. Le Nom qui se révèle à Moïse au cours de l’épisode du buisson ardent, est le plus souvent traduit par « je suis ce que je suis ». Il est repris par Jullien mais aussi par Maïmonide et Spinoza, mais il n’est pas fidèle à la grammaire hébraïque, car éhyeh asher éhyeh est un futur qui devrait décliner le verbe être plutôt sous la forme « Je serai ce que je serai ». Un Nom sous forme d’un programme plaçant le futur comme source d’espérance à travers la croyance en un avenir ouvert infini et inconnu. C’est peut-être cette idée que l’on retrouve dans l’exhortation de Rabbi Nahman de Braslav :« Souviens-toi de ton futur ! » Mais l’incommensurable n’est-il pas aussi le lieu de la traduction ?

La règle du jeu, 25 janvier 2022.

Pourquoi Dieu n’existe pas en Chine ? On a lu le dernier livre de François Jullien

Par Philippe Petit

Dans « Moïse ou la Chine » (L’Observatoire), le philosophe François Jullien, spécialiste de la pensée chinoise, s’interroge sur la religion des Occidentaux et se demande pourquoi l’idée de Dieu n’a pas émergé en Chine. Explications.

C’est un sujet énorme, la grande affaire de Dieu en Occident., auquel s’attaque le philosophe François Jullien dans Moïse ou la Chine (L’Observatoire). Avec, comme point d’horizon, une profonde réflexion sur la diversité culturelle, le dialogue interculturel, le refus de s’enfermer dans une « revendication identitaire ».

François Jullien ne croit pas en un universel « déposé dans quelque nature humaine ». Il se méfie également de la thèse du « choc des civilisations ». Il préfère à l’expression d’« identité culturelle » celle de « ressources culturelles ». C’est d’ailleurs le titre de l’un de ses ouvrages : Ressources du christianisme. Mais sans y entrer par le foi (L’Herne, 2008). Savoir si Dieu existe ou pas ne l’intéresse pas. Il cherche à faire apparaître la singularité de chaque tradition culturelle, qu’elle soit hébraïque, grecque, chrétienne, chinoise. Et il décortique ce qu’elles ont apporté ou pas à la pensée.

C’est pourquoi il ne choisit pas entre Moïse ou la Chine. « Il organise un vis-à-vis », entre eux. Il joue « papiers sur table ». Textes à textes. Il ne fait pas un cours d’histoire des religions ni de philosophie. Il fait une étude de terrain (de pensée), à la manière d’un arpenteur. Il s’installe dans le creux des langues et se demande ce qu’elles apprennent l’une de l’autre.

Héritiers d’Athènes et de Jérusalem

Né en 1951, François Jullien est un helléniste averti, un connaisseur émérite de la civilisation chinoise. C’est un grand pédagogue. Sans forcément avoir étudié la langue grecque, décrypté Platon au mot près, lu la Bible par le menu, saint Paul à la loupe, Confucius et les taoïstes avec un dictionnaire, il nous permet de prendre comme on dit, un peu de recul. Parce qu’il a des choses à dire sur la crise actuelle de la conscience européenne, il affirme un certain optimisme, et parie que dans vingt ans, l’Europe retrouvera une forme d’initiative. Elle n’occupera plus une position dominante, mais sera capable à nouveau d’inspirer le monde.

Jullien n’est pas un comparatiste borné. Il ne cherche pas à hypostasier les différences entre les civilisations. Car que l’on soit croyant ou non, Dieu, en Europe, ce n’est pas la même chose que Dieu en Chine. D’ailleurs, peut-on parler de Dieu en Chine ? se demande Jullien. Certes, dans la Chine archaïque « le Seigneur d’en-haut parle au roi Wen, comme Yahvé à Moïse, pour le conseiller », mais son appel n’engendre aucune transcendance de Dieu. Il est intégré dans l’ordre politique et moral. La distance entre le Ciel et les humains se fait moins sentir.

Et à la fin de l’Antiquité, plus rien, en Chine, « ne retient de nettoyer la notion de ciel de tout pouvoir d’influence ». La voie chinoise et le Dieu biblique, ce sont deux histoires qui divergent sans se connaître, sans « communiquer », entre elles. Cela devrait nous interpeller. Héritiers d’Athènes et de Jérusalem, Montaigne et Montesquieu l’ont pointé, Pascal s’en est trouvé bouleversé, Jullien, lui, prend l’altérité du cas chinois à bras-le-corps, il réfléchit à la fois sur elle, et ce qui n’est pas aisé, la « construit », l’élabore, et nous instruit.

Pas de Dieu en chinois

Ce qui n’est pas rien. Car si Jullien nous raconte dans le détail les vies parallèles de deux menhirs civilisationnels, qui se sont longtemps ignorés, et ne se sont véritablement entrevus qu’à partir du XVIe siècle où paraît le premier récit d’un voyageur, il bâtit pas à pas un véritable édifice conceptuel. Il nous montre en lecteur passionné, comment, dans les textes, s’est mise en place l’idée de Dieu, le monothéisme, sa dramaturgie, avec Moïse, mais aussi comment elle s’est imposée chez Aristote, avec la formule Dieu « est ».

Avec ce fameux verbe être qui fait défaut en Chine, où le Ciel semble à l’origine de cette civilisation avoir la fonction d’un Dieu, mais où jamais n’affleure ce qui en a découlé en Occident. Et c’est là que l’édifice se met à se fissurer, car on a beau trouver quelques points communs, des expressions comme « être ou ne pas être », « je suis qui je suis », la réponse de Dieu à Moïse, rapporté à la pensée chinoise, cela n’a aucun sens.

Alors ? Eh bien, il faut admettre qu’un raisonnement en cascades, honnêtement mené, peut avoir des résonances, pour nos controverses présentes, concernant le difficile dialogue entre les civilisations. Admettre que le Sens, ce fut la grande affaire de l’Occident, et que pour un taoïste, ce mot fait défaut. « Le grand procès du monde, en son cours régulé », « le cours de la nature », « la cohérence de l’expérience », une forme de laisser venir, cela lui suffit pour évoluer à l’intérieur du monde.

Pas besoin d’en sortir pour trouver la vérité. Pas besoin d’une conscience inquiète pour la supporter. Ni la prière, ni la croyance, ni l’effusion de Simone Weil, qui découvre, dans la joie, « un contact réel, de personne à personne », ni cette opposition fondatrice de notre Histoire, entre un Dieu rationnel et un Dieu confessionnel, un Dieu démontré par la philosophie et un Dieu révélé, tout cela ne se déploie pas en Chine. Nulle effusion de sens s’y fait jour. Faut-il alors s’étonner qu’encore aujourd’hui, « aucun terme ne s’impose ou même n’est hégémonique », pour traduire « Dieu » en chinois ?

Marianne, 28 janvier 2022.

LIRE AUSSI : Daniel Bougnoux, Dans quelle mesure ?

SUR PILEFACE (sélection) :

Pour François Jullien
En passant par la Chine
Cet étrange idée du Beau
Peut-on devenir chinois ?
En lisant François Jullien, la foi biblique au miroir de la Chine
François Jullien : Il n’y a pas d’identité culturelle
artpress2 n°46 « Philosophie de François Jullien »
Vivre à hauteur d’inouï
De l’intime : loin du bruyant amour
Ressources du christianisme
Vivre en existant, pour une nouvelle éthique
ET ENCORE

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Julia Kristeva : La rencontre de la culture occidentale et de la Chine moderne : un dialogue est-il possible ?.

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