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Edouard Manet, Berthe Morisot, un mystérieux duo

suivi de "Berthe Morisot, une femme chez les impressionnistes"

D 23 juin 2021     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


- I - Autour du documentaire E. Manet, B. Morisot, un mystérieux duo

« Peintre » ne se dit pas au féminin ! Cela importait bien peu à une toute menue et très jeune fille de bonne famille au milieu du XIXe siècle. Cela sonnait même comme un défi ! Elle s’appelait Berthe Morisot et devint la première femme du courant des impressionnistes aux côtés de Degas, Monet, Renoir qui la considéraient comme leur égale...

Parce qu’il ne concevait qu’une manière de peindre, il fut toute sa vie victime des pires critiques, de la fureur du public, d’insultes et de moqueries. Pourtant les impressionnistes en firent leur chef de file, bien malgré lui. Il se nommait Edouard Manet et l’insoumission fut un de ses traits distinctifs

Voici un documentaire diffusé récemment sur CultureBox qui mérite d’être visionné. Centré sur Berthe Morisot et le mystérieux duo qu’elle a formé avec Edouard Manet pendant quinze ans. Ce documentaire nous propose de revisiter sa vie et son œuvre dans un double portrait croisé de Berthe Morisot et Edouard Manet
Son avenir d’épouse et de mère à la maison est tout tracé. Mais sa mère, ouverte aux arts, fait apprendre la musique et la peinture à ses filles. Il ne s’agit pas de faire carrière mais Berthe et Edma, montrent un talent qui les inscrits à un cours particulier chez un certain Geoffroy Alphonse Chocarne adepte du style néo-classique, lequel ne plaisait pas du tout aux jeunes filles. Et comme l’École des beaux-arts n’était pas ouverte aux femmes, Madame Morisot trouva un autre professeur, Joseph Guichard, dont Edma et Berthe apprécièrent beaucoup l’enseignement. Edma et Berthe demandèrent à Guichard des leçons de peinture en plein air. Guichard les confia alors au paysagiste Achille Oudinot, qui les confia à son tour à son ami Jean-Baptiste Camille Corot. Au musée du Louvre, elles copient les classiques, à partir de 1858. C’est là qu’elles font la connaissance d’Henri Fantin-Latour.

Les deux filles Morisot exposent au Salon en 1964 (Berthe va y être presque tous les ans pendant dix ans). C’est Fantin-Latour qui va les présenter à Edouard Manet lequel les trouve « charmantes », mais dans le milieu machiste des peintres du temps, il ajouta « Dommage qu’elles ne soient pas des hommes »

Jusque-là, Victorine Meurent avait été le modèle préféré de Manet avec ses deux tableaux phares ; L’Olympia et Le Déjeuner sur l’herbe, , mais Manet cherchait une nouvelle personnalité pour incarner son art et proposa à Berthe Morisot de poser pour lui.

Le documentaire

Réalisation : Catherine Aventurier
Ecrit par Nathalie Bourdon, Erwan Luce
Raconté par Frédéric Pommier
MFP, France Télévision, 2014

Extrait du commentaire du film :

Tous les deux sont issus de la grande bourgeoisie parisienne et leur rencontre était inévitable.
Leur relation durera quinze ans. Quinze années, aujourd’hui encore, auréolées de mystère
Pourquoi ces deux artistes à l’esprit si farouchement libre se sont-ils rapprochés ?
Quel duo de peintres ont-ils formé ?
Un duo de complices ?
Un duo de rivaux ?

Jamais, en tout cas, Manet n’a peint autant de fois la même femme
Et si Berthe Morisot devint finalement sa belle sœur, ont-ils en secret vécu une passion amoureuse ?

Pour tenter de décrypter ce duo, outre les nombreuses reproductions d’œuvres qui jalonnent leur parcours, nous entendrons les commentaires de :

Stéphane Guégan, historien d’art


Stéphane Guégan inspiré et inspirant

Dominique Bona, académicienne


Dominique Bona au commentaire précis et sourcé, auteure d’une biographie de Berthe Morisot qui fait référence.

Jean-Marie Rouart, académicien


Jean-Marie Rouart : un regard masculin et débonnaire

Sylvie Patry, Conservatrice générale au Musée d‘Orsay


Commentaires pertinents de Sylvie Patry qui sera la commissaire de l’exposition Berthe Morisot du Musée d’Orsay de 2019

Marianne Mathieu Conservateur au musée Marmottan


Marianne Matthieu. Le musée Marmotan abrite des œuvres de Berthe Morisot, et elle publiera un petit livre didactique Berthe Morisot en 15 questions (2019)

L’énigme du bouquet de violettes


Edouard Manet, "Berthe Morisot au bouquet de violettes", 1872,
huile sur toile, 55 x 38 cm (H × L), Musée d’Orsay, Paris
ZOOM : cliquer l’image

Le tableau emblématique de cette histoire d’amour - s’il y en a eu une - c’est Berthe Morisot au bouquet de violettes.
La violette est la fleur de la modestie, la fleur de la discrétion. Elle va parfaitement bien à Berthe, une femme très réservée, très secrète. Et en même temps, la violette, c’est l’amour secret, inavoué.
Ce qui est amusant, c’est qu’après avoir peint le tableau, qu’il a peint dans son atelier de la rue Saint Petersbourg, Manet a peint untableau de très petit format qui représentait simplement le bouquet de violettes qui est un bouquet de violettes évidemment immortel puiqu’il ne va jamais sécher, puisqu’il s’agit d’un bouquet peint. Et il a écrit ; « A Berthe - Manet »
Dominique Bona

Ce tableau d’Edouard Manet - Berthe Morisot au bouquet de violettes (1872) - est un mystère. Mystère d’une femme. Mystère d’une vie. Mystère d’une histoire secrète entre un homme et une femme, sur la nature de laquelle on s’interroge toujours.
Dominique Bona

Sollers adore le noir. Son roman L’Éclaircie célèbre la lumière du noir de Manet. Le portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes irradie le livre. Berthe tout habillée de noir mais solaire. « Noir vivant », le contraire du noir romantique et lugubre. Mais un noir profond, percutant, un noir de victoire. C’est d’autant plus paradoxal que la couleur de deuil du vêtement a peut-être été choisie en mémoire des massacres de la Commune. En parallèle de la belle-sœur de Manet, Sollers évoque Anne, sa sœur qui vient de mourir. Elle ressemble à Berthe Morisot. Un roman donc sur la peinture et l’amour.

Je pense à toi [1] en voyant le portrait de Berthe Morisot au bouquet de violettes, la future belle-soeur de Manet, que ce dernier a peint en 1872. On dirait qu’elle est en grand deuil, mais elle est éblouissante de fraîcheur et de gaieté fine. Ce noir éclatant te convient. Ce que Manet a découvert dans le noir ? Le regard du regard dans le regard, l’interdit qui dit oui, la beauté enrichie de néant.
Philippe Sollers,
L’Eclaicie

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Il n’y a pas de traces de correspondance amoureuse entre Berthe Morisot et Manet.
S’il y a eu des lettres un peu plus chaleureuses, disons ambigües, en tout cas, elles n’existent plus.
Jean-Marie Rouart

« Mieux vaut brûler les lettres d’amour »

Quelque temps avant de mourir, Berthe Morisot a confié à son amie Louise Riesener – la fille s’un grand peintre - : « Mieux vaut brûler les lettres d’amour ». C ’est la seule trace que l’on ait qui puisse laisser supposer qu’il y a eu une sorte d’autodafé personnel de Berthe Morisot concernant Edouard Manet.
Dominique Bona

Les heures douces et terribles restent
immuables et avons-nous besoin d’objets
matériels pour les revoir comme reliques.
Cela est bien grossier. Mieux vaut brûler
les lettres d’amour.

1874 est une année charnière pour Berthe Morisot

A 33 ans, elle se décide enfin à se marier (un mariage de raison avec le frère d’Edouard, Eugène Manet qui l’aime)
Et c’est cette même année qu’Edouard Manet exécute son portrait pour la dernière fois.
Berthe ne posera plus jamais pour Manet par la suite

La composition est très vive. Son éventail est ouvert. L’éventail, c’est l’accessoire de la séduction et elle porte une bague, une bague de fiançailles dit-on. Donc Manet a voulu fixer ce moment, ce moment où leur relation bascule.
Stéphane Guégan

Conférence inaugurale de l’exposition "Berthe Morisot » au musée dOrsay, 2019

Par Sylvie Patry, commissaire de l’exposition, avec une riche iconographie en illustration de l’exposé.

Sélection d’articles sur pileface

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- II - Les podcasts Europe 1 Studio « Au cœur de l’histoire »

Voici les deux parties consacrées à Berthe Morisot.
Ecrit et présenté par Jean des Cars

Berthe Morisot, une femme chez
les impressionnistes (partie 1)

SAISON 2020 – 2021, le 03 mars 2021

Au XIXe siècle, la peinture ne peut être qu’un hobby pour les femmes, mais Berthe Morisot ne l’entend pas de cette oreille. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio, "Au cœur de l’histoire", Jean des Cars revient sur le destin d’une artiste pionnière qui a su se faire une place dans le cercle des impressionnistes.

Être peintre a longtemps été une vocation réservée aux hommes. Au XIXe siècle, Berthe Morisot est la première à se battre pour réussir par elle-même et vivre de sa passion. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’histoire", Jean des Cars retrace le parcours de cette impressionniste talentueuse et déterminée

A la fin de l’année 1869, Berthe Morisot travaille à un tableau qu’elle veut finir à temps pour qu’il soit présenté au Salon. Ce tableau s’appelle “La lecture”. Il représente sa mère, Madame Morisot, en noir, lisant un livre à la soeur de Berthe, Edma, toute en blanc, assise sur un canapé de chintz. Les deux femmes, l’une concentrée, la mère en train de lire, l’autre rêveuse, sa fille l’écoutant. C’est un tableau intime et familial, très doux et apaisant, ce qui est la marque de la peinture de Berthe Morisot.

Berthe s’est inspirée d’un tableau d’Edouard Manet qui, parmi ses contemporains, est le peintre pour lequel elle a le plus d’admiration. Elle l’a rencontré l’année précédente alors qu’elle faisait des copies de tableaux au Louvre. Justement, Edouard Manet vient lui rendre visite dans son atelier de la rue Franklin où elle habite avec ses parents. Il la sent fébrile d’achever son tableau à temps et désireux de l’aider, il commence à retoucher le bas de la robe de Madame Morisot. Berthe raconte la suite à sa sœur Edma :

“Voilà où commencent mes malheurs ! Une fois en train, rien ne peut l’arrêter, il passe du jupon au corsage, du corsage à la tête, de la tête au fond... Il fait mille plaisanteries, rit comme un fou, me donne la palette, la reprend, enfin vers cinq heures du soir, nous avions fait la plus jolie caricature que je puisse voir… Maman trouve l’aventure drôle, je la trouve navrante.”

Loin d’être reconnaissante à Manet de l’avoir aidée, elle en retire un sentiment d’aigreur. Sa mère raconte à Edma que Berthe lui a dit qu’elle préférerait être au fond de la rivière plutôt que de savoir son tableau reçu au Salon ! Car Manet a confié lui-même “La Lecture” au commissaire et l’a fait porter au Salon…

La mère ne comprend pas sa fille. Berthe est blessée, exigeante et courageuse, elle veut apprendre et progresser seule. Elle admire profondément Manet et sa peinture si dérangeante, mais elle refuse de faire du Manet, et a fortiori de le laisser intervenir sur ses toiles ! Bien sûr, tout le monde s’inspire de quelqu’un. On sait Manet grand admirateur de Velasquez mais aussi du Titien, et de Goya. Elle s’inspire aussi de lui mais elle veut exprimer son propre univers avec sa propre touche. Cet incident, dont Manet n’a peut-être pas été vraiment conscient, est totalement révélateur du caractère et de la personnalité de Berthe Morisot. Elle veut réussir par elle-même et être, elle aussi, un (ou plutôt une) vraie peintre. Mais d’où vient cette passion dévorante pour la peinture ?

Une enfance bourgeoise mais tournée vers l’Art

Berthe naît le 14 janvier 1841 à Bourges parce que son père Edmé Tiburce Morisot vient d’être nommé préfet du Cher. La famille, au gré des nominations, s’installera à Limoges puis à Caen et à Rennes. C’est là que les ennuis d’Edmé commencent. Monarchiste de tendance orléaniste, il est révoqué par la Deuxième République en 1848. Rétabli dans ses fonctions grâce à des amis haut placés, il est à nouveau démis, cette-fois par le Second Empire, après le coup d’Etat du 2 décembre 1851. C’en est fini de la Préfectorale. Grâce à sa belle-famille, il sera nommé l’année suivante, à l’âge de 49 ans, conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Cela lui permet d’assurer aux siens une vie confortable et bourgeoise.

Ce n’était pas écrit d’avance car ce fils d’ébéniste était, à l’époque, un des rares préfets à ne pas être issu d’une famille de la grande bourgeoisie. Honnête et irréprochable, il exerce son autorité d’une manière un peu cassante. Sans doute, souffre-t-il d’un complexe social car sa femme, Marie-Cornélie Thomas, vient d’un milieu supérieur au sien. Elle est fille d’un Trésorier Payeur Général, une tradition familiale.

Cependant, le parcours du père de Berthe n’est pas aussi lisse qu’il paraît. Avant d’épouser Marie-Cornélie, il a rêvé d’être architecte. Ingénieur diplômé, il a fondé une revue d’architecture avec quelques amis… qui sont partis avec la caisse, le laissant seul responsable de la faillite et criblé de dettes à 28 ans. Il a alors passé quelques mois en Grèce et n’a postulé à la Fonction Publique que plus tard, pour plaire à sa future belle-famille et épouser la belle et brune Marie-Cornélie. Un vrai coup de foudre ! Mais il a toujours la nostalgie du métier de son père : il aime les beaux meubles, les beaux objets et les dessins. Bref, il a du goût. Et puis, il y a aussi dans ses ancêtres, par une filiation un peu compliquée, le grand peintre Fragonard, le plus délicieux, le plus léger et le plus coquin du XVIIIe siècle.

Lorsqu’elle naît le 14 janvier 1841, Berthe est la troisième fille du couple Morisot. Yves, qui porte un prénom d’homme, est la fille aînée, la deuxième est Edma. Si Yves et Edma sont châtain clair et la peau blonde, Berthe est brune aux yeux de braise, comme sa mère. Et elle a du tempérament ! La moindre contrariété lui coupe l’appétit ! Edma et Berthe deviennent tout de suite inséparables, complices et soudées. Elles s’entendent sur tout et partagent les mêmes goûts. Dans cette tribu féminine, un garçon naîtra en 1848, Tiburce, tellement plus jeune que ses sœurs qu’il n’aura pas beaucoup d’affinités avec elles.

Mariée à 16 ans, Mme Morisot est très jeune à la naissance de ses filles. Elle les élève avec beaucoup de soins, souhaite qu’elles soient heureuses et s’épanouissent. Une chance pour des jeunes filles de cette époque ! Leur mère est petite, énergique, optimiste, jolie, coquette et élégante. Elle aime sortir, elle aime aussi recevoir. Elle a ses mardi où elle ouvre sa maison à ses amies et à leurs enfants. Mais chaque jour, on peut venir prendre le thé chez elle. L’hospitalité est une règle dans la famille.

Une éducation artistique et des dispositions certaines

Les trois sœurs sont éduquées à la maison. L’essentiel de leur éducation consiste dans l’apprentissage des arts d’agrément : musique, chant, broderie, bonnes manières et dessin. Marie-Cornélie, qui rêvait d’être musicienne, ne sait pas déchiffrer une partition mais fait très vite donner des leçons de piano à ses trois filles. Berthe, elle est enthousiaste. Elle a des dispositions certaines et le compositeur Rossini, ami de ses parents, l’écoute volontiers jouer le soir lorsqu’il vient diner et l’encourage. Marie-Cornélie décide alors de donner un professeur prestigieux à ses filles, le célèbre Stamaty. C’est en allant prendre ses leçons que Berthe aura son premier choc artistique devant un dessin d’Ingres représentant la famille Stamaty. C’est si beau qu’elle en oublierait presque la leçon de piano !

Un peu plus tard, Mme Morisot juge que ses filles doivent aussi apprendre le dessin. Il était temps : l’aînée a déjà 19 ans, Edma 18 et Berthe presque 17. Leur professeur habite rue de Lille. Il s’appelle Geoffroy Alphonse Chocarne. Si elles apprennent tardivement le dessin, elles travaillent sérieusement à raison de quatre heures trois fois par semaine ! La leçon de dessin se mérite car la famille habite rue des Moulins, au village de Passy. Dans le Paris de l’époque, qui n’est pas encore celui très organisé de Haussmann, c’est un long trajet à pied et en omnibus. C’est si fatigant et si ennuyeux que les trois sœurs déclarent forfait. L’aînée abandonne définitivement mais pour les deux autres, la maman trouve un nouveau professeur : Joseph-Benoit Guichard, un élève d’Ingres et de Delacroix. C’est un véritable artiste qui décèle immédiatement un vrai talent chez ses élèves. Il prévient leur mère :

“Avec des natures comme celles de vos filles, ce ne sont pas des petits talents d’agrément que mon enseignement leur procurera. Elles deviendront des peintres. Vous rendez-vous bien compte de ce que cela veut dire ? Dans le milieu de grande bourgeoisie qu’est le vôtre, ce sera une révolution, je dirai presque une catastrophe. Êtes-vous sûre de ne jamais maudire un jour l’art, qui, une fois entré dans cette maison si respectablement paisible, deviendra le seul maître de la destinée de vos deux enfants ?”

Edma et Berthe apprennent en même temps le maniement des pinceaux. Elles se passionnent toutes les deux pour la peinture. A la maison, elles passent leur vie à peindre. Elles ne cessent de déplacer leurs petits chevalets, d’ouvrir et de fermer le placard aux couleurs et aux boites d’aquarelles. Guichard les forme aussi au dessin où elles se montrent habiles. Dès lors, il va leur permettre d’aller copier des chefs-d’œuvre au Louvre.

Les soeurs Morisot copistes au Louvre

Au Louvre, on apprend en copiant. Les jours autorisés aux copistes, une foule d’hommes et de femmes prennent d’assaut les salles et s’installent dans un joyeux désordre devant les Véronèse, les Rubens et les Titien... Berthe et Edma prennent place devant Rubens et Raphaël, leurs préférés. Leur mère les accompagne, s’assied sur un pliant et brode tout en les regardant peindre. C’est là qu’elles vont rencontrer un élégant jeune homme à la barbe blonde, étudiant de 23 ans aux Beaux-Arts. Il s’appelle Fantin-Latour. C’est peut-être leur professeur qui l’a présenté à Edma et à Berthe. Il est lié à Degas, Baudelaire, Whistler et Manet. Il sera une clé pour faire entrer les sœurs Morisot dans cet univers de la nouvelle peinture. Fantin-Latour est un admirateur de Courbet dont il défend les œuvres. Il est au cœur d’un cercle des peintres ; il va élargir l’horizon des deux sœurs. Il est amoureux d’Edma, se fait éconduire par Berthe mais il leur sera toujours fidèle même après son mariage.

Après le Louvre, Guichard confie les deux sœurs à l’un de ses amis peintre d’extérieurs, Camille Corot. Elles viendront dans sa maison de Ville d’Avray. Avec lui, elles apprennent la science des couleurs, elles peignent dans le jardin la nature, les jeux de lumière, les reflets d’eau, tout ce qu’adoreront les Impressionnistes. Elles aiment tant leur nouveau professeur qu’elles l’invitent à dîner chez leurs parents, à Passy. Il deviendra un hôte assidu, comme Fantin-Latour.

Par Corot, les sœurs connaîtront aussi Charles Daubigny, un amoureux des étangs et des ruisseaux qui peint dans une barque. Elles vont beaucoup peindre des paysages et commencent à se faire connaître. Au premier salon de 1864, elles exposent chacune deux toiles. Si on ne les remarque pas réellement, c’est déjà bien d’y être. Elles se risquent l’une et l’autre aux portraits. En 1865, leur père fait un cadeau merveilleux à ses deux filles : il leur fait construire un atelier dans le jardin de la maison de la rue Franklin. Une grande pièce claire où elles peuvent entasser leurs toiles et déployer leur matériel. Elles exposent au salon la même année. Berthe présente une étude : une jeune femme en robe blanche, un ruban rouge dans les cheveux contemple d’un air pensif son reflet dans l’eau d’un ruisseau. Mais cette année 1865 c’est surtout le Salon du scandale avec la présentation de l’Olympia de Manet. C’est la vedette de cette édition. Mais quels déclenchements de haines et de sarcasmes ! La réaction est encore plus violente que celle qui, deux ans plus tôt, avait accueilli son “Déjeuner sur l’herbe” au salon des Refusés. Manet choque, Manet provoque et bientôt les sœurs Morisot vont le rencontrer.

Manet rencontre les sœurs Morisot

A l’hiver 1868-1869, Fantin-Latour conduit son ami Manet pour le présenter aux sœurs Morisot. Il est très élégant, un vrai dandy, charmant avec sa barbe blonde tirant sur le roux, son œil de velours et son sourire. Manet est la séduction même. La discussion s’engage autour de la copie que Berthe fait d’un Rubens. Lui préfère copier Vélasquez. Mais après cette rencontre, il dira à Fantin-Latour :

“Je suis de votre avis, les demoiselles sont charmantes. C’est fâcheux qu’elles ne soient pas des hommes. Cependant, elles pourraient, comme femmes, servir la cause de la peinture en épousant chacune un académicien.”

Un commentaire, certes misogyne, mais qui révèle les mœurs de l’époque et prouve avant tout que Manet a conscience du très grand potentiel des sœurs Morisot.
Les familles Morisot et Manet se lient rapidement. Les deux sœurs sont reçues aux jeudi de Mme Manet mère où elles retrouvent Edouard et ses deux frères : Gustave, l’homme politique et Eugène, le dilettante, réservé et ouvert d’esprit, amateur de peinture et de littérature. Elles y font aussi une rencontre déterminante, celle d’Edgar Degas. Baudelaire est aussi un habitué ainsi qu’Emile Zola. Evidemment, le salon de Mme Manet est très différent de celui de Mme Morisot. On y parle autant de politique que d’art et de littérature. Les Manet sont républicains alors que les Morisot, conservateurs, s’accommodent du Second Empire. Tous seront bientôt reçus rue Franklin, aux mardi de Mme Morisot.

De grands changements se produisent dans la famille Morisot. L’aînée des filles s’est mariée. Elle vit désormais en Bretagne où son mari est percepteur à Quimperlé. Mais surtout Edma va aussi se marier. Pour Berthe, c’est un terrible déchirement. C’est Manet qui a présenté à Edma son futur époux, Adolphe Pontillon, officier de Marine. Après le mariage en mars 1869, le couple s’installe à Lorient et Edma abandonne la peinture. Pour Berthe, ce départ est vécu comme la perte d’une âme sœur. L’année du mariage, elle s’éloigne de son art et passe une grande partie de son temps à poser pour “Le balcon” d’Edouard Manet. C’est un important portrait de groupe qui sera présenté au salon de 1869. Berthe s’y trouve “plus étrange que laide”. Elle est en blanc, au premier rang. Elle va souvent poser à nouveau pour le peintre mais cette fois pour des portraits, avec l’accord de ses parents. Il va en réaliser onze. On pourra dire qu’elle est son modèle préféré.

La famille de Berthe s’inquiète, surtout sa mère, de ne pas la voir mariée. Elle a 28 ans. Elle reste insensible à la cour que lui fait Puvis de Chavannes. Elle rejoint sa soeur à Lorient où elle peint le port et fait un portrait d’ Edma intitulé : “Jeune femme à sa fenêtre”. Ses tableaux vont faire sensation. Elle recueille les plus grands éloges de Manet auquel elle offre sa marine “Vue du petit port de Lorient”. Elle se remet au travail, à sa fameuse “Lecture” à laquelle le peintre va prêter sa main, comme je vous l’ai raconté au début de ce récit. Le tableau est finalement présenté au Salon, à côté du portrait de sa sœur fait à Lorient.

La guerre de 1870

La guerre franco-prussienne, le siège de Paris puis la Commune vont bouleverser la vie des Parisiens. Durant cette période très éprouvante, Berthe reste avec ses parents à Passy puis se retire avec eux à Saint-Germain en Laye. Lors des bombardements de Passy, l’atelier de Berthe est dévasté et toutes les œuvres qui s’y trouvaient sont détruites. Mais cela ne la décourage pas, au contraire ! Tandis que ses parents s’interrogent toujours avec angoisse sur son avenir, elle espère désormais vivre de sa peinture. Elle déclare :

“Je ne sais si je me fais des illusions, mais il me semble qu’une peinture comme celle que j’ai donnée à Manet pourrait peut-être se vendre et c’est là toute mon ambition.”
Sa mère pense qu’il vaut mieux se marier en faisant des sacrifices que de rester indépendante dans une position qui n’en est pas une. Pour la première fois, Mme Morisot mère cite le nom d’Eugène Manet, le frère d’Edouard. Berthe fléchira-t-elle ?

Berthe Morisot, une femme chez les impressionnistes (partie 2)

SAISON 2020 – 2021, le 04 mars 2021

Manet, Degas, Renoir... Au XIXe siècle, la profession de peintre est réservée aux hommes. L’ambitieuse Berthe Morisot parvient malgré tout à se faire un nom chez les impressionnistes. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’Histoire", Jean des Cars dresse le portrait d’une pionnière passionnée de peinture.

En 1877, l’association des peintres impressionnistes connait des difficultés financières. Si certains peintres s’en éloignent pour rejoindre le Salon officiel, Berthe Morisot leur reste fidèle. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l’histoire", Jean des Cars retrace le parcours de l’unique femme impressionniste, une peintre pugnace qui a réussi à se faire une place dans ce milieu d’homme.

A partir de 1870, Berthe Morisot se consacre totalement à la peinture. Elle espère en vivre. Pendant l’été 1871, elle séjourne chez sa sœur Edma à Cherbourg, où son mari a été affecté. Elle en profite pour réaliser de nombreuses aquarelles représentant la jeune femme assise dans la campagne normande, avec sa première fille, Jeanne. La mère et l’enfant seront un thème de prédilection de Berthe. De retour à Paris, elle présente son travail au marchand Durand-Ruel que connaît bien Manet. Elle écrit à Edma :

“L’aquarelle fait très bon effet encadrée. Le marchand qui est, à ce qu’il paraît, un des plus célèbres de Paris, m’en fait beaucoup de compliments, me disant qu’elle avait été remarquée par tous les artistes qui étaient entrés chez lui. Je n’ai pas osé lui demander s’il voulait m’en acheter. J’attends pour cela d’en avoir d’autres, que j’irai lui proposer.”

Même sa mère est obligée de reconnaître qu’elle est “passée artiste aux dire de ces grands hommes”. Elle va travailler de plus en plus et exécuter alors certaines de ses œuvres les plus célèbres. Mais aucune de ses toiles telles que “Le berceau”, “Femme et enfant au balcon”, et “Intérieur” n’est retenue par le jury du Salon de 1872 où elle expose un mini-pastel, encore un portrait de sa soeur Edma, enceinte.
C’est Manet qui va l’aider à vendre ses premiers tableaux. Il donne son adresse à un riche amateur et surtout il intervient auprès de Durand-Ruel. Le 10 juin 1872, le marchand lui achète trois aquarelles et aussi la marine de Cherbourg. Désormais, il fera régulièrement l’acquisition de ses œuvres. Berthe reprend espoir : ses œuvres se vendent mais en 1873, le Salon continue à la bouder, ne prenant qu’un pastel de sa nièce Blanche.

Le père de Berthe meurt en janvier 1874. C’est un coup dur pour l’aisance financière de la famille. Berthe, qui a maintenant 33 ans, est toujours à la charge de sa mère. Elle songe alors à se marier. Son frère Tiburce s’indigne de cette décision :
“Pour l’amour de Dieu, si tu songes au mariage, ne finis pas par cette sottise et cette contradiction d’un mariage absolument de convenance. Tu aurais pu faire ça à 18 ans alors que le caractère se brise et les idées se ploient. Mais ne vas pas t’atteler à ton âge avec tes habitudes prises et ta volonté avide et décidée à un caractère antipathique au tien par cette simple raison que cela t’assurera de quoi vivre.”

Le premier Salon des Impressionnistes

C’est alors que Degas informe la mère de Berthe de la création d’une Société Anonyme Coopérative des Artistes Peintres, Sculpteurs et Graveurs, fondée notamment par Monet, Pissarro et Renoir. Ils sont déjà une vingtaine et ils ont trouvé un local. Ils espèrent montrer leurs peintures que l’Académie n’accepte pas. Degas demande à Berthe de se joindre à eux. Ils vont organiser une exposition. Il lui écrit : “Nous trouvons que le nom et le talent de Mlle Berthe Morisot font trop notre affaire pour avoir à nous en passer”.

L’exposition se tient dans les anciens ateliers de Nadar. Celui-ci, proche de Manet, de Baudelaire et d’Offenbach, est un artiste original, peintre, caricaturiste et surtout photographe et fou d’aérostat. Il aime les causes perdues et il veut aider ces peintres à montrer leurs œuvres. L’exposition a lieu le 15 avril 1874, quinze jours avant le Salon officiel. Dès le premier jour, 200 visiteurs s’y bousculent. Au total, 3.500 personnes passeront chez Nadar. C’est cependant insuffisant pour couvrir les frais.

Berthe y a accroché ses œuvres, trois aquarelles et quatre huiles dans la salle du deuxième étage. Un accrochage, différent de celui du Salon, a été voulu par Renoir. Les toiles sont disposées sur deux rangs, seulement en hauteur, se ménageant entre elles un espace. Au lieu de couvrir les murs jusqu’au plafond et de se juxtaposer cadre contre cadre, elles sont isolées et mises en valeur, donc beaucoup plus lisibles.
Louis Leroy, le critique du Charivari, publie un article sévère. Il se moque des peintres et de leur absence de talent. Et il titre sa chronique : “L’Exposition des Impressionnistes”. Le mot est lancé. Désormais, Renoir, Degas, Monet, Cézanne, Pissaro, Sisley, Rouart et Boudin sont consacrés peintres impressionnistes. Une femme, une seule, fait partie de cette troupe de peintres rebels : c’est évidemment Berthe Morisot. Elle sera totalement fidèle à son choix d’être exposée dans ce cénacle. A partir de ce moment-là, elle renonce définitivement à la reconnaissance artistique institutionnelle et n’exposera plus jamais au Salon.

Berthe Morisot épouse Eugène Manet

Pendant l’été 1874, les familles Morisot et Manet prennent des vacances ensemble à Fécamp, sur la Côte Normande. C’est la première fois - et probablement la seule - ou Edouard, Berthe et Eugène Manet ont peint ensemble. Au cours de cet été, le jeune Eugène fait sa cour à Berthe. Et c’est sans doute durant ce séjour qu’elle prend la décision de l’épouser. A son retour, elle l’annonce à son frère qui s’en offusque :
“Si donc tu aimes tant soit peu Eugène Manet, épouse-le bravement et carrément, en comptant pour l’avenir - non pas sur lui, il ne fera jamais rien ! - mais sur la chance, sur toi-même et sur le fait qu’on ne meurt jamais de faim. Je ne connais que peu et mal Eugène Manet. Je le crois intelligent avec une dose incalculable de paresse et un manque absolu d’énergie immédiate. Je ne crois pas dans l’avenir de jeunes gens de 36-37 ans qui n’ont pas encore trouvé leur voie.”

Le frère de Berthe est sévère mais il n’a pas complètement tort. Eugène est très séduisant, grand, mince, il a ce qu’on appelle une “petite santé”. A 42 ans (et non 36-37 !) , son dos est déjà voûté. Il a aussi du charme. Comme tous les Manet, il est un mélange de bonne éducation et de bohême, de principes bourgeois et de tempérament artistique, de conventions et d’audaces. Il a sans doute un complexe à l’égard de ses deux frères, l’un politicien habile, l’autre immense peintre. Il aime se dévouer pour les siens et lorsqu’il demande la main de Berthe en Normandie, il fait le vœu de la rendre heureuse. Le mariage a lieu le 22 décembre 1874 à Notre-Dame de Grâce de Passy, dans la plus stricte intimité. Le mari d’Edma est le témoin de Berthe, Edouard Manet celui d’Eugène. La mariée est en tenue de ville, robe et chapeau, “comme une vieille femme que je suis” dit-elle !

Elle a 33 ans et si elle n’est évidemment pas vieille, à cette époque c’est un mariage extrêmement tardif… Son beau-frère Édouard lui fait cadeau du dernier portrait qu’il a fait d’elle. Il y a rajouté un anneau d’or à son doigt. Le tableau “Berthe Morisot à l’éventail” sera le dernier ayant pour sujet la jeune femme : il renonce à la peindre puisqu’elle est désormais sa belle-sœur.

Lors de la cérémonie civile, l’acte de mariage indique que les deux conjoints sont l’un et l’autre sans profession. C’est vrai pour Eugène qui vit de ses rentes et possède un assez joli patrimoine foncier. C’est faux pour Berthe, bien décidée à continuer sa profession de peintre, avec le plein accord de son mari. Il ne cessera de l’y encourager.

A la mort du père, la famille avait déménagé au 7 rue Guichard, dans le quartier de Passy. Mme Morisot va laisser l’appartement aux jeunes mariés. Elle part vivre ses dernières années en province, chez ses deux autres filles, tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre.

Berthe Morisot continue sa carrière

A la deuxième Exposition Impressionniste, en 1876, Berthe expose ses tableaux avec deux motifs nouveaux : la toilette et le bal. Dans une série de quatre tableaux, des jeunes femmes seules se baignent et se coiffent, puis elles revêtent leurs plus beaux atours pour la soirée. Deux œuvres délicieuses, le charmant “Femme à sa toilette” et “Au bal” où une jolie femme brune en robe de soirée manie son éventail en attendant de danser. Ce sont des thèmes qu’elle va continuer à traiter à travers sa vision de la Parisienne raffinée et élégante. Comme toujours, la lumière est douce et flatteuse. Cet univers poétique et délicat est la marque de Berthe Morisot.

Le Salon de 1876 est organisé en avril chez le marchand Durand-Ruel. Un an plus tard, en avril 1877, la troisième Exposition des Impressionnistes se tient rue Le Peltier, pas très loin de l’opéra inauguré il y a peu. Cette exposition n’a pu avoir lieu que grâce au soutien financier de Caillebotte. L’association des peintres est en faillite et ne peut continuer à organiser des expositions qu’avec l’aide de généreux mécènes. Déjà, certains artistes s’apprêtent à la quitter pour présenter leurs œuvres au salon officiel. C’est le cas de Cézanne. Berthe Morisot, elle, restera fidèle. Elle ne manquera aucune des huit expositions qui auront lieu. La cinquième, rue des Pyramides, verra l’arrivée de Gauguin. La huitième et dernière aura lieu rue Laffitte en mai 1886. Berthe Morisot et son mari contribuent personnellement à l’organiser. Rien ne peut l’empêcher d’être là. Mais avant tout cela, Berthe va faire une nouvelle expérience, celle de la maternité.

Julie, une petite fille tant attendue

La peintre met au monde sa fille unique, Julie, le 14 novembre 1878. Elle a de grosses joues et un teint clair. La nouvelle maman écrit à sa soeur aînée : “Eh bien je suis comme tout le monde ! Je regrette que Bibi ne soit pas un garçon”. La petite Julie avait été immédiatement surnommée Bibi. Sa mère ne se lasse pas de la détailler, de la contempler, de chercher des ressemblances. Elle la trouve “Manet jusqu’au bout des ongles” ! Berthe réorganise sa vie entre la peinture et sa fille. Le bébé grandit près de son chevalet. Bibi dort ou gazouille tandis que sa mère peint.

La naissance de sa fille a métamorphosé Berthe. Elle est apaisée et non plus tendue et angoissée comme elle l’avait toujours été. Elle s’est épanouie et ressent un sentiment de plénitude grâce à cet enfant dont elle ne se séparera jamais. Elles vont vivre côte à côte jusqu’à la mort de Berthe et la maman peindra chacun des instants de son enfant. A tous les âges, dans toutes les situations, dans la maison ou au jardin, dormant, jouant, elle réalisera soixante-dix toiles de Julie sans compter les pastels, les aquarelles et les fusains. Elle la représentera bébé, au sein de sa nourrice, Angèle, qui restera trois ans chez les Morisot avant l’arrivée d’une domestique, Paisie. Celle-ci jouera alors tous les rôles : cuisinière, femme de ménage, bonne d’enfant…

L’hôtel particulier du couple Manet-Morisot

Après la rue Guichard, les Manet s’étaient installés avenue d’Eylau dans un appartement où est née Julie. En 1881, le couple décide d’acheter un terrain, rue de Villejust, future rue Paul Valéry et d’y faire construire un hôtel. Pendant deux ans, ils vont consacrer beaucoup de temps à ce projet. C’est Eugène qui suit les travaux d’architecture et de décoration. Il appelle l’endroit “La maison de Berthe” car c’est elle qui l’a voulue et imaginée. Elle aura quatre étages, ils n’en habiteront que deux, le rez-de-chaussée et l’entresol. Les deux autres seront loués pour s’assurer quelques revenus. Il y aura, évidemment, un jardin dont les Manet, au rez-de-chaussée, profiteront.

En attendant, ils déménagent à Bougival, dans une résidence spacieuse au milieu d’un parc. Ils y vivront deux ans en attendant la fin des travaux de leur hôtel. Bien entendu, Berthe va peindre “Julie dans les roses trémières” et deux tableaux qui représentent “Eugène Manet avec sa fille dans le jardin”. En 1883, ils s’installent dans leur magnifique maison. A l’évidence, le train de vie du couple est plutôt élevé. L’atelier de Berthe sera un immense salon, de près de 7 mètres sur 5, avec près de 5 mètres de hauteur de plafond. Une immense fenêtre, orientée au sud, donne sur la rue. Il y entre la lumière, réglée par des stores de couleur crème, créant un éclairage changeant et des ombres mouvantes, assez semblables aux effets du plein air. Tout en haut du mur en face, se trouve une fenêtre qui donne sur sa chambre à l’entresol. Cela donne à la peintre l’avantage exceptionnel de voir d’en-haut de quoi ses œuvres ont l’air en bas…

Le temps des chagrins

Malade depuis 1876, date à laquelle il a commencé à souffrir du pied gauche, Edouard Manet se persuade qu’il est atteint du même rhumatisme que son père. A l’atelier, où il continue de peindre malgré ses névralgies, obligé d’interrompre son travail pour soulager sa jambe malade, il s’accorde un moment de repos avant de reprendre sa tâche. Deux ans plus tard, il s’effondre un soir à la sortie de l’atelier. Son médecin diagnostique une ataxie, c’est-à-dire l’impossibilité de coordonner ses mouvements. Sa vie devient un martyre car, en vérité, il souffre de la syphilis contractée dans sa jeunesse, lors d’un bref séjour au Brésil. Mais ce mot est tabou. On n’en parle pas... Bains et massages sont tentés pour traiter “ses rhumatismes”. Il est très malheureux que le Salon refuse toujours ses toiles. Ses ventes sont décevantes et même Zola, pourtant son ami, a émis des réserves sur sa peinture. Il continue pourtant à peindre mais à Pâques 1883, il s’alite pour ne plus se relever. La gangrène dévore sa jambe. Berthe et Eugène, qui viennent de s’installer dans leur nouvelle résidence, sont chaque jour à son chevet. Il s’éteint le 30 avril à 51 ans. Berthe écrit à sa sœur Edma :
“Joins à ces émotions presque physiques l’amitié déjà si ancienne qui m’unissait à Edouard, tout un passé de jeunesse et de travail s’effondrant, et tu comprendras que je sois brisée… Je n’oublierai jamais les anciens jours d’amitié et d’intimité avec lui, alors que je posais pour lui et que son esprit charmant me tenait en éveil pendant ces longues heures.”

Quelques années heureuses vont se dérouler dans leur nouvelle maison. La tradition de l’hospitalité tant des Morisot que des Manet va se poursuivre. On y trouve Degas, Puvis de Chavannes, Fantin-Latour, Henri Rouart. Il y a aussi le poète Mallarmé qui admire profondément Berthe Morisot et lui a consacré plusieurs poèmes. En 1890, il amène une nouvelle recrue au petit clan, Henri de Régnier, le gendre de José-Maria de Heredia, qui racontera plus tard l’atmosphère charmante, amicale et intense des jeudis de Berthe Morisot. Mais l’état d’Eugène devient inquiétant. Il a des quintes de toux, des migraines, des étouffements, on parle de componction. Il semblerait qu’il s’agisse de tuberculose mais c’est encore un mot tabou… Il s’éteint le 13 avril 1892. Julie a 14 ans. Elle vient de perdre un père attentif et tendre et Berthe un mari qui l’avait toujours soutenue.

Après la mort d’Eugène, elle se consacre totalement à sa peinture. On lui devra encore plus d’une centaine de toiles dont un quart consacré à son modèle favori : Julie. En 1895, à la mi-février, Berthe s’alite. Elle se sent grippée mais ne se soigne pas. La grippe se révèle être une pneumonie. Elle s’éteint deux semaines plus tard, le 2 mars, veillée par sa fille et sa sœur Edma. Elle avait 54 ans. Elle a demandé qu’on l’enterre dans l’intimité. En dehors de la famille, il n’y a que Mallarmé, Degas et Pissarro. Renoir, qui est en Provence chez son ami Cézanne, n’a pas pu rentrer à temps. Un an plus tard, sa fille organisera une rétrospective de son œuvre à la galerie Durand-Ruel. Pour Mallarmé, elle fut une magicienne. Mais c’est peut-être Paul Valéry qui la résuma le mieux, lorsqu’il écrivit : “Sa simplicité fut de vivre de sa peinture et de peindre sa vie”.

Ressources bibliographiques :

Dominique Bona, de l’Académie française, Berthe Morisot, le secret de la dame en noir (Grasset, 2000).
Catalogue de l’exposition “Berthe Morisot” (coédition Musée d’Orsay & Flammarion, 2019)

Crédit : Europe1.fr/ https://www.europe1.fr/emissions/Au-coeur-de-l-histoire


[1A Anne, la soeur du narrateur et de l’auteur (Annie) qui vient de mourir

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2 Messages

  • Draegel | 10 septembre 2021 - 14:21 1

    Surprenante absence d’allusion à Léon Riesener dans le documentaire, étant données les relations étroites entre Tiburce, Berthe, Léon, Rosalie, les cercles de Beuzeval et Cours-la-Reine, l’existence - même informelle - du groupe des novateurs... (Mallarmé, Rouart, etc.), bref beaucoup, beaucoup de choses. Espérons qu’après le livre, en préparation, d’E. Detoisien, esprit méthodique et sérieux, il ne sera plus possible de faire l’impasse sur ce peintre "maudit" qui fut un très grand précurseur et dont tout le monde fait comme s’il n’avait jamais existé...


  • Albert Gauvin | 24 juin 2021 - 11:30 2

    A l’automne 2019, on pouvait voir une belle exposition consacrée à Berthe Morisot au musée d’Orsay. On pouvait voir, enfin, on pouvait apercevoir si on était patient, ici un bout d’oreille, là un coin de ciel...! C’était avant l’épidémie. Pas de jauge imposée. Tous les avantages de la gestion démocratique de l’accès à l’art. L’essentiel pour les organisateurs étant sans doute de faire le maximum d’entrées dans le minimum d’espace et de temps...


    Musée d’Orsay.
    Photo A.G., 15/09/19. ZOOM : cliquer sur l’image.

    M. [onsieur] M. anet] et sa fille, 1883.
    Photo A.G., 15/09/19. ZOOM : cliquer sur l’image.

    Berthe Morisot, Autoportrait, 1885.
    Photo A.G., 15/09/19. ZOOM : cliquer sur l’image.