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« Le peuple de Manet » de Marc Pautrel : Un hommage à Manet

D 1er juin 2021     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le « Peuple de Manet » de Marc Pautrel présenté en avant-première ICI est en librairie le 3 juin, éditions Gallimard, collection L’Infini.

153 pages

Le livre sur amazon.fr

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Quatrième de couverture

« Son heure semble arrivée. Soudain la mort surgit au loin, elle fond sur lui au galop, elle l’atteindra bientôt. C’est une charge de cavalerie qui remonte toute la rue. Manet a voulu voir les émeutes de trop près. Ne t’approche pas des troubles, lui avait pourtant dit son père, mais il a dix-neuf ans, il est un jeune chien fou, il veut toucher les choses du doigt, sentir la colère populaire contre le coup d’État, les manifestations, les cris, les pillages, les barricades en flammes. »

"Révélation : Édouard Manet (1832-1883) ne serait pas seulement le peintre inventeur de la modernité, il aurait aussi créé dans ses tableaux des centaines d’hommes et de femmes parfaitement vivants et dépositaires d’un grand secret sur eux-mêmes. –

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Le livre-hommage à Manet de Marc Pautrel

Le livre de 153 pages se compose de deux parties :

Une première partie intitulée MANET de 54 pages est constituée d’éléments biographiques qui replacent Manet dans l’Histoire politique et l’histoire de l’art de son temps : contexte historique artistique et personnel autour de la création de ses tableaux.

Le livre s’ouvre sur une scène d’émeute et sa répression. « C’est une charge de cavalerie qui remonte toute la rue. Manet a voulu voir les émeutes de trop près. Ne t’approche pas des troubles, lui avait pourtant dit son père, mais il a dix-neuf ans, il est un jeune chien fou, il veut toucher les choses du doigt, sentir la colère populaire contre le coup d’Etat, les manifestations, les cris, les pillages, les barricades en flammes.
Les soldats sont partout dans Paris, ils vont de rue en rue disperser le moindre attroupement, détruire les barricades, non pas interpeller les émeutiers, mais les exécuter, comme la veille devant le café Tortoni, et cela révulse Manet, les soldats on tiré sur de pauvres passants. C’est la tactique de la peur, empêcher les gens de manifester, les forcer à rentrer chez eux et se taire, la population comme une masse uniforme et docile ; Manet, lui, ne croit qu’à l’individu et à la liberté. Il est sorti par curiosité, il voulait voir les manifestations contre Louis-Napoléon [….] »
« Les tueries du 4 décembre » dit-il plus (voir Extrait Partie 1 MANET)

Puis évocation de ses débuts en peinture : « Dans le cours de peinture qu’il fréquente, Manet se fait son propre enseignement, il défie le directeur, il demande aux modèles de ne pas poser nus, mais habillés simplement, il leur fait prendre des attitudes plus naturelles […]
Manet quitte l’atelier commun, il loue son propre atelier »
.Il apprend en copiant les vrais grand maîtres au Louvre

• « ll peint en imitant » et cherche sa voie pendant près de dix ans « Puis d’un coup, ses premiers tableaux apparaissent en quelques mois, les uns après les autres, merveille après merveille, ‘Autoportrait de Tintoret’ à partir de 1854, ‘Le Fumeur’, ‘Le Buveur d’absinthe’ »

M. Pautrel évoque l’horrible drame de son apprenti, le petit Alexandre, une quinzaine d’années, que Manet a embauché pour le sortir de son vagabondage. Il nettoiera son atelier et lavera ses pinceaux. Manet en a fait le portrait plusieurs fois. Mais Alexandre a un goût immodéré pour les alcools forts. Un jour qu’il l’a encore trouvé ivre, Manet se fâche et menace de le renvoyer chez ses parents s’il recommence.

« Le gamin répond qu’il a compris, Manet sort un moment mais quand il revient dans les lieux, le petit s’est pendu à une poutre […] Baudelaire écrira plus tard pour son ami Manet un poème déchirant qui raconte toute l’histoire et qu’il intitulera « La corde »

L’Olympia va faire scandale. « Quand il entre dans un café, on le montre du doigt : le peintre d’ ‘Olympia.’ Il ne répond pas, il continue son chemin. Il fait sienne cette devise, qu’il imprimera plus tard sur le carton d’invitation d’une de ses expositions « Faire vrai, laisser dire » »
Mais cet « accueil explosif a assommé Manet », il a besoin de changer d’air et partira en Espagne. Il ira voir les Vélasquez du musée du Prado et découvre la lumière du pays ;

« La vraie lumière rend leur liberté aux couleurs, elle perpétue la vie, quand on peint il faut éclairer les plus possible les sujets, donner, par la clarté, à leur visage le maximum de force et de vivacité. »

Puis, ce sera la guerre de 1870, Louis-Napoléon capitule à Sedan. L’armée prussienne avance vers Paris. Manet envoie sa femme se réfugier dans les Pyrénées et confie ses tableaux à son ami Théodore Duret installé en Charente.
« Treize toiles sont mises à l’abri du danger, parmi lesquelles Olympia, Le Déjeuner sur l’herbe, Le Guiarreo, Le Balcon, L’Enfant à l’épée et Lola de valence.

On va croiser les femmes de Manet, ses amis Gambetta, Clémenceau, Antonin Proust… qui vont faire appel à des professeurs éminents de la Faculté de médecine pour examiner leur ami. Sa jambe est nécrosée, la syphilis quile paralisait épisodiquement depuis des années gagne le corps tout entier, il ne peut plus bouger. Les médecins , croyant le sauver , décident de l’amputer de sa jambe gauche gangrenée, mais il décédera des uites de l’opération, à 51 ans.
Et Mard Pautrel de conclure la chapitre par ces mots :

« Voilà, Manet est enlevé au ciel par les dieux qu’il a lui-même créés. Il change de dimensions, il règne à présent sur un nouveau monde, entouré par son peuple [celui qu’il a peint dans ses tableaux] et aimé de lui. »

Une deuxième partie intitulée SON PEUPLE, qui justifie le titre du livre et occupe les 99 pages restantes est consacrée à l’analyse critique de 46 de ses tableaux. Une Somme magistrale époustouflante ! Des prodiges d’observation attentive et de précisions. Pas un détail n’échappe à l’œil de Marc Pautrel. Les pages les plus personnelles. Environ 2 pages par tableau. Les plus connus, comme d’autres moins célèbres. Pour chaque tableau, est mentionnée sa localisation, et force est de constater que beaucoup des œuvres sont détenues à l’étranger, Quand la critique en France villipendait Manet, à commencer par son chef d’œuvre L’Olympia, des acheteurs étrangers plus avisés en ont profité pour acquérir ses œuvres.

- aux Etats Unis principalement :
- à New York, L’Enfant à l’épée (1861), Mademoiselle V. en costume d’espada (1862), Jeune homme en costume de majo (1863), La Femme au perroquet (1866), Le Matador saluant (1866), En bateau (1874), Portrait de George Moore (1879,
- à Los Angeles, Portrait de Madame Brunet (1861), _ - à Boston, Victorine Meurent (1862), La chanteuse des rues (1862), Madame Auguste Manet (1863), La Leçon de musique (1870), La Famille Monet dans son jardin (1874),
- à Washington, L’Acteur tragique (1866), La Prune (1877),
- à Farmington, La Joueuse de guitare (1866),
- à Cleveland, Berthe Morisot au manchon (1869),
- à Rhode Island, Le Repos (1871),
- à Chicago, Liseuse à la brasserie (1878),
- à Fort Worth, Portrait de Clémenceau (1879),
- à Philadelphie, Autoportrait à la palette (1879),
- A Toledo, Portrait d’Antonin Proust (1880),
- A Dallas, Le Clairon, (1882),


- mais aussi en République Tchèque, à Prague, Portrait d’un homme (1855),
- en Argentine, à Buenos Aires, La Nymphe surprise (1860),
- en Hongrie, à Budapest, La Maîtresse de Baudelaire (1862)
- en Italie, à Turin, La Négresse (1862)
- en Allemagne, à Karlsruhe, Le Petit Lange (1862), et Munich, Déjeuner dans l’atelier (1868),
- au Portugal, à Lisbonne, Les Bulles de savon, (1867),
- au Royaume Uni, à Oxford, Portrait de Mademoiselle Clauss (1868),
- à Londres, Un bar aux Folies-Bergère (1882),
- en Suède, à Stockholm, Jeune garçon pelant une poire (1868),
- en Belgique, à Tournai, Argenteuil, (1874),
- au Japon, à Tokyo, Monsieur Brun (1879),


- mais en France, restent quand mêmes quelques bijoux de famille :
- à Dijon, Autoportrait de Tintoret (1854),
- à Paris, Lola de Valence (1862), Le déjeuner sur l’herbe (1863), _ Olympia (1863), Le joueur de fifre (1866), Madame Manet au piano (1867), Portrait de Théodore Duret (1868), La Dame aux éventails (1873), Portrait de Stéphane Mallarmé (1876),

Et aussi dans des collections privées :
- Mariano Camprubi (1862),
- Polichinelle (1873).

Exergue

« Être-été, d’une certaine manière,
jaillit de l’avenir. »
HEIDEGGER


Extraits

Les titrages de la partie 1 sont de pileface

Partie 1 - MANET : Les tueries du 4 décembre 1851

Pour apprécier le jour, il faut connaître la nuit. Au lendemain des tueries du 4 décembre 1851 qu’a vues Manet de si près, le directeur de son école de peinture emmène ses jeunes élèves au cimetière de Montmartre, pour assister à la reconnaissance des corps par les proches des victimes. Six cents morts sont alignés sur le sol, dans une succession de rangées cauchemardesques qui semblent ne jamais finir. Six cents morts alignés et recouverts de paille, dont seul le visage émerge. Six cents morts du fait de la force publique, assassinés sur ordre de l’empereur Louis-Napoléon. Des morts de tous âges et de toutes conditions, ceux tués en pleine rue, passants fusillés au hasard, ceux arrêtés parce que figurant sur des listes, qui se sont rebellés ou ont essayé de fuir, ceux qui ont été exécutés froidement par les pelotons, ceux qui ont tenu les barricades avant d’être écrasés, tous les pauvres massacrés. Les familles défilent lentement et c’est dans l’effroi qu’elles examinent chaque visage tuméfié, défiguré, ensanglanté, saisi par la raideur cadavérique. Les morts ont la face tournée vers le ciel, le front et le nez à l’horizon¬tale, avec leurs yeux clos et leurs orbites creusées, comme déjà mangées par la dévoration du néant, et la masse obscure de ces têtes contraste avec la paille éblouissante.

Comment reconnaître parmi ces visages l’être qu’on a adoré, le mari, la sœur, le fils, le frère, le père, la petite fille, le cousin, l’amoureux, l’amoureuse, la cause de toute une vie, et qui à présent fait partie du néant ? Comment ce qui était pourrait n’être plus ? Comment celui ou celle qui, il y a deux jours encore, riait ou pleurait, pourrait s’être changé en cette face obscure remontée des enfers ? Les familles regardent, scrutent, se mettent à hurler atrocement. C’est insoutenable.

Manet n’écoute pas, il regarde, il trace son croquis, les visages sortant de la paille et tournés vers le ciel, tous les corps alignés, leur nombre insupportable, il y en a six cents ici, mais on parle dans Paris de plus de mille tués sur les grands boulevards. Il fait un dessin au crayon noir de cette scène inimaginable, que le gouvernement veut cacher mais que lui veut montrer. Plus tard, il garde la feuille dans un carton, il ne la sort jamais, il y reviendra plus tard, il a tout mémorisé, il a vu, il sait, le moment venu il se souviendra.

Il a vu les morts, il va montrer les vivants, il n’a pas pu sauver ceux-là, il va rendre éternels les autres, tous les corps glorieux qu’il croisera, les humains et leurs visages, parfois même les perroquets ou les chiens, et jusqu’aux fleurs, les pivoines, les roses, l’hibiscus dans les cheveux d’une femme offerte, les violettes, les lilas les tulipes, les œillets et les clématites dans leurs vases de cristal. La vraie vie vécue dans l’étendue du Temps.

Les femmes de Manet

Toutes les femmes que rencontre Manet sont troublées par son charme. Il les aime et elles le savent. Au commencement, il y a Suzanne. C’est la première et la plus jeune, une pianiste hollandaise venue donner des leçons de musique aux trois jeunes frères, Gustave, Eugène et Édouard. Elle a dix-neuf ans, Manet en a dix-sept. Elle apporte l’harmonie dans le monde, elle a la science de la mélodie et sait créer la musique, la divine musique.

Elle sera toujours le soleil de Manet, Suzanne avec son corps étrange, ample et lent, son visage plein, ses yeux doux. Elle n’est pas la plus belle femme de la Création, mais elle est celle qui le comprend et le connaît, elle est la musicienne, la magicienne, sa grande amie et un peu sa mère, sa cousine et un peu sa sœur, la seule femme qui se permette de lui faire des reproches, celle qui le suit partout.

Suzanne Leenhoff est née dans une petite ville au cœur des Pays-Bas. Certains disent qu’elle a été la maî¬tresse du père de Manet, et que le jeune Léon, le fils de Suzanne qui naîtra bientôt, est le demi-frère du peintre. D’autres disent que Léon est le fils de Manet, et d’autres encore qu’il est le fils du premier compagnon de Suzanne. On dit tellement de choses, peu importe.

Manet ne sera pas un mari fidèle mais Suzanne le sait, elle sait qu’il aime les femmes et qu’elles lui rendent la pareille, elle sait qu’il n’est jamais méchant, envieux ou aigri, elle sait qu’il est honnête et juste, elle sait que
’est un passionné.

Manet a besoin du calme nordique de Suzanne, de sa quiétude protestante. Quand il s’emporte et que la colère l’inonde, elle le ramène au sol, elle l’allonge sur la plage et lui redonne son souffle. Il la peint plusieurs fois, de profil en train de jouer au piano, ou de face sur le canapé écou¬lant la lecture que lui fait son fils, ou bien au jardin assise devant des rosiers, le visage de trois quarts, ou même prenant la pose, portrait officiel en un sens, de face, le regard lumineux de se savoir peinte et donc aimée.

Suzanne le soutient jusqu’au bout, elle est capable de tout supporter, capable même de lui survivre si un jour il la précède en terre. Il l’a tout bonnement épousée, e1le est devenue sa femme, celle qui porte son nom et qui parle parfois en son nom.

L’année d’avant ce mariage, il rencontre une autre femme, un modèle qui pose pour les peintres et qui est pour lui une révélation. La sainte entre les saintes, celle qui a lui montrer où se cachait la vérité, celle qui va incarner les plus grands rôles de ce dramaturge très particulier. Victorine Meurent a dix-huit ans, Manet en a déjà trente.

C’est elle, pour toujours, qui sera son héroïne, l’incarnation de ses chefs-d’œuvre, La Chanteuse des rues, avec ses cerises, ou ce portrait éponyme, Victorine Meurent, peint à la Vermeer. Mais aussi Mademoiselle V. en costume d’espada, Le Déjeuner sur l’herbe, Olympia, La Femme au perroquet, La joueuse de guitare, Le Chemin de fer  : ses attitudes et sa chevelure changent mais ses yeux sont toujours là, directs et divins.

Une jeune femme pâle aux cheveux roux, avec un visage long et pourtant plein, un grand sérieux, un mystère, une gravité bouleversante. Elle a sans doute une petite coquetterie dans l’œil, un léger strabisme, elle le sait, elle s’en moque. Lèvres très fines, iris marron et vert, aucune angoisse, aucune honte, elle se prête volon¬tiers à tous les jeux du peintre.

Sur la toile, on la voit réservée, profonde, le visage sévère mais, dans la vie courante, elle est bien sûr la plus vive, et rieuse, et endiablée des femmes, elle cache son jeu derrière un beau sérieux.

Entre cent talents, Victorine connaît la musique, elle vivra même plus tard en donnant des leçons de guitare. Elle aime Manet, mais également beaucoup les femmes. Dans la deuxième moitié de son existence, elle se mettra aussi à peindre, se spécialisant un temps dans les toiles d’animaux de compagnie.

Manet crée huit chefs-d’œuvre autour du visage de la divine Victorine, dans des situations et avec des vêtements toujours différents, c’est la plus grande déclaration d’amour de l’histoire de la peinture moderne, les yeux de la femme qu’il aime chaque fois plonge dans les siens, à une exception près, La joueuse de guitare</i<, mais elle y regarde le perroquet perché sur le manche de sa guitare si intensément que Manet devient cet oiseau.< Les cheveux de feu comme Manet les a lui-même, les yeux verts en regard de ses yeux bleus, le teint pâle, l’allure altière, sans peur et sans reproche, ces deux-là sont pareils, ces deux-là se sont trouvés, ils se sont aimés, l’une a posé, l’autre l’a peinte.

Impossible pour Manet d’être l’homme d’une seule femme, il est marié avec une et tombe amoureux d’une autre, puis d’une troisième, et ensuite de multiples autres, au gré du vent et du flux des marées, des rencontres et de la majesté des corps. Aucune femme n’épuise la richesse des êtres, aucune femme ne comble seule le corps de Manet sans cesse en quête de son propre futur. La femme n’est pas l’avenir de l’homme, mais les femmes, toutes les femmes, le sont.

Pour Manet, qu’est-ce que le futur ? Les femmes à venir, l’espoir de nouveaux yeux, d’un nouveau rire, de nouvelles lèvres, de nouvelles dents, d’un nouveau cou, de nouveaux seins, d’un nouveau sexe, de nouvelles hanches, fesses, épaules, de nouveaux poignets, mains, doigts, un nouveau nez, un nouveau timbre de voix, une nouvelle taille, une nouvelle démarche, chaloupée ou martiale, une nouvelle façon de froncer les sourcils, d’appuyer le regard, un rictus des lèvres, une façon de se recoiffer, de pencher la tête, de courber ou non la nuque, de rire, et rire, et encore et toujours rire.

Apparaît bientôt Berthe Morisot. Elle est peintre copiste au Louvre, Manet la rencontre devant les tableaux. Il l’aime immédiatement et la peint aussitôt, elle et seulement elle, sans artifice, sans mise en scène, sans scénario ni costume. Il la veut, il l’a et cela a lieu sur la toile, au bout de son pinceau.

L’amour est là dans <i<Le Balcon, grands yeux très lumineux, gros sourcils, petite moue de la bouche, menton marqué. L’amour est là dans Le Repos, offerte à demi allongée sur le divan. L’amour est là dans Berthe Morisot à l’éventail ; la main aux doigts fins avec en plein centre du tableau l’alliance passée à l’annulaire, menton en accord avec le nez pointu comme l’angle d’un triangle, et encore d’autres portraits, allongée tout en noir, la tête droite, le regard provocateur de celle qui bientôt va épouser le propre frère du peintre. Elle lui signifie presque ouvertement, les yeux dans les yeux, que jamais lui-même ne couchera avec elle, et que c’est cela même, la frustration d’Édouard, et le fait qu’elle s’offre à Eugène, qui lui donne à elle un si violent plaisir.

L’amour est définitivement là, enfin, dans Berthe Morisot au bouquet de violettes, le premier d’une série de portraits qui prend fin avec le mariage de Berthe et Eugène. Les grands yeux marron-vert, la petite bouche, les fleurs pourpres dressées sur la poitrine, elle est maintenant éternelle.

C’était elle que Manet voulait, c’est elle qu’il n’a pas eue, qu’à cela ne tienne, il l’a aimée. il l’a peinte, et en ce monde restent mille autres femmes qui sans cesse se présentent à lui, partout, dans son atelier, au café, dans les galeries, les musées : Méry Laurent, Ellen Andrée, Isabelle Lemonnier, Éva Gonzalès, Marguerite de Conflans, Jeanne de Marsy, et des dizaines encore. Autant de femmes qui sont autant de paradis renouvelés et toujours prometteurs. Chacune est plus enivrante que la précédente, les femmes sont la seule vie qui compte, et non pas toutes, ni plusieurs à la fois, mais l’une à la suite de l’autre, comme les lettres des mots et les phrases d’un livre, sans fin et toujours nouvelles.

Partie 2 - LE PEUPLE DE MANET

Le Matador saluant (1866),
New York, États-Unis

Edouard Manet, Le Matador saluant ‘(1866-1867)
ZOOM : cliquer l’image
Le tableau au Met

Edouard Manet, Le Matador saluant est une huile sur toile réalisée par Édouard Manet entre 1866 et 1867 (113×171,1cm). Elle fait partie des œuvres de Manet refusées au Salon de Paris de 1866.

Le tableau est exposé au Met [1]. 5e Avenue, New York , sous le simple titre : « A Matador » avec la notice suivante :

Le matador est l’illustre Cayetano Sanz y Pozas (1821-1890), que Manet a vu en action lors d’un voyage en Espagne en 1865 - son unique visite, malgré une fascination de longue date pour l’art espagnol du XVIIe siècle. Cette toile, la première des peintures de figures en pied que Manet a réalisées après avoir étudié les œuvres de Velázquez à Madrid, a été réalisée à son retour en France. Contrairement aux précédentes représentations de toreros de l’artiste, Cayetano Sanz porte une véritable cape rouge. Manet a présenté ce tableau, ainsi qu’une vingtaine d’autres sur des thèmes espagnols, lors de son exposition personnelle dans un pavillon adjacent à l’Exposition universelle de 1867 à Paris.

Edouard Manet est largement présent au Met : Voir ICI.

Il est venu saluer. Un homme sans âge, ni trop âgé ni trop jeune. Il porte son habit de toréador, gris bleuté, large ceinture de soie rose, cravate mauve sur une chemise blanche. Dans sa main droite, une épée enroulée dans une cape rouge immaculée, dont l’extrémité pend comme un drapeau de sang, le drapeau de la vie qui coule, arrive, repart, long cycle d’avant la naissance jusqu’à l’agonie, du ventre de la mère jusqu’à la mort brutale.

C’est un matador, il va défier le taureau, braver la mort au travers du terrible animal, seul face à ce colosse sans langage et sans âme, armé uniquement de la muleta qu’il agitera, et de la fine épée dont il achèvera le tau¬reau lorsqu’il l’aura épuisé.

Il n’a pas peur de la mort, il est serein, reposé, comme soulagé que le moment soit enfin arrivé. Le pauvre tau¬reau ne sait rien sur son être de taureau, alors que le matador, lui, sait très bien qui il est. Il reste en alerte permanente, en jouissance continuelle de lui-même.

Il brandit au-dessus de lui sa toque noir d’astrakan, on en voit le fond doublé de soie jaune, il fait peut-être un brindis, l’offrande de son combat à une personne du public. Il est légèrement penché en avant, salut imperceptible de la tête, le bas du corps droit, chaussures plates noires, bas de coton blancs, sa culotte de lumière lacée au-dessus des genoux.

Son sourire est doux et comme invisible, sa chevelure noire est abondante et il arbore de larges favoris sur les joues. Il a un front court, un menton marqué par une petite fente, un beau nez bien équilibré, de longs sour¬cils élégants et de petits yeux tournés vers le ciel.

Il regarde en direction des gradins de l’arène, puisqu’il est en train de saluer, mais en vérité il observe autre chose. Il se voit lui-même, il se reconnaît, se redé-couvre, s’accepte, il est heureux de lui, et fier, il a la plus grande tendresse pour son être, ce regard d’une grande douceur est celui de la sérénité, de la félicité même. Il se salue et il se congratule.

Ses yeux sont encore perdus en lui, ou plus précisé¬ment non pas perdus mais retrouvés, il s’est rencontré de nouveau, il est qui il devait être depuis toujours. Et il remercie le taureau, tous les animaux et tous ses collè¬gues humains qui lui ont montré la voie et prouvé qu’il était vivant.

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Le Joueur de fifre (1866), ,
Paris, France

Manet, Le Joueur de fifre, 1866
ZOOM : cliquer l’image

Il entraîne les soldats avec lui, il joue la musique militaire qui les poussera, ivres de mélodie, à se jeter sur I’cnnemi. Il est le joueur de fifre, accompagnant le joueur de tambour, le voltigeur de la Garde impériale. Mais ce n’est qu’un enfant de troupe, il est âgé d’une dizaine J’années et déjà militaire. Il est fier, il porte un calot noir à bandes jaunes et dessus rouge, une veste noire à boutons dorés, un baudrier blanc, un pantalon rouge à bandes noires et des guêtres blanches.

Il est immobile, légèrement déhanché, il tient sa flûte traversière horizontalement, à hauteur de son épaule droite, et souffle dedans pendant que ses doigts se déplacent sur les trous. Il n’est pas grand mais il est dressé bien droit, l’uniforme lui donne une vraie force et le met en confiance.

Il est tout seul devant un mur vide, il donne son petit concert personnel, il joue la musique de la guerre, la musique de la mort aveugle en marche. Il ne prête aucune attention aux réactions alentour, il obéit aux ordres, et aussi à son souhait, être au cœur de la vie

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Tête de jeune homme d’après l’Autoportrait de Filippino Lippi 1853,
Paris, France

Le 12 mars, Marc Pautrel, sur sa page FaceBook, saluait la nouvelle acquisition du musée d’Orsay, ’acquisition par préemption d’un tableau d’Édouard Manet "Tête de jeune homme d’après l’Autoportrait de Filippino Lippi" (1853).

Edouard Manet (1832-1883) Tête de jeune homme d’après l’Autoportrait de Filippino Lippi 1853
Huile sur panneau marqueté
H. 41 ; L. 32 cm
Paris, musée d’Orsay
© DR

Les tableaux des tout débuts de l’artiste sont rares, Manet aurait en effet détruit ou donné ses œuvres de jeunesse dont l’exécution ne le satisfaisait guère. On ne connaît qu’une dizaine de copies d’après les maîtres anciens.

Sa facture est fidèle au rendu esquissé de l’original (conservé au musée des Offices de Florence), plus graphique que pictural. Manet délaisse les détails pour se concentrer sur l’expression du modèle, au regard interrogateur et inquiet.

L’écart perceptible entre l’oeuvre de Lippi et la copie (proportions du visage, vêtement à peine ébauchés), témoigne déjà d’une certaine liberté d’interprétation.
Cette œuvre est une acquisition majeure pour Orsay qui ne conserve aucune des copies de jeunesse de l’artiste pourtant capitales pour appréhender la suite de son œuvre.
Crédit : Musée d’Orsay

A propos de l’auteur

Marc Pautrel est né en 1967. Après des études de droit, il a décidé de se consacrer à l’écriture. Il a publié huit romans aux Éditions Gallimard dans la collection "L’Infini" : L’homme pacifique (2009), Un voyage humain (2011), Polaire (2013), Orpheline (2014), Une jeunesse de Blaise Pascal (2016), La sainte réalité (2017), La vie princière (2018) et L’éternel printemps (2019). —

Marc Pautrel sur pileface (sélection)

Au temps des cerisiers en fleurs avec Ozu et Marc Pautrel

L’éternel printemps de Marc Pautrel

Marc Pautrel en résidence d’auteur à Jérusalem

La vie princière de Marc Pautrel

Sollers vu par un de ses auteurs, Marc Pautrel

La sainte réalité. Vie de Jean-Siméon Chardin

Carnet de Marc Pautrel

Yasujirô Ozu/Marc Pautrel - cinéma/roman

Marc Pautrel sur la toile

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[1Metropolitan Museum of Art, New York (USA)

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