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Daniel Sibony, La pandémie Corona, petit journal d’idées

D 28 avril 2020     C 1 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

La pandémie Corona, petit journal d’idées

Événement soudain et longuement annoncé ; simple comme une grippe et terrible comme la menace d’un grand coup de faux de la mort, surtout dans le champ des seniors. C’est un événement qui dépend de ce qu’on en dit, et surtout de ce qui se fait à partir de ce qu’on en dit.

Et si ce qu’on dit est décalé ou inspiré par la peur, on fait des choses encore plus décalées. Si on cache des choses, elles finissent par se voir, et on voit aussi qu’il y a eu volonté de les cacher. Pourquoi ? Pour ne pas perdre le contrôle, on perd la confiance. Mais du point de vue du pouvoir et dans la plupart des pays, on se moque bien de la confiance, l’important est que les gens fassent ce qu’on leur dit.

L’événement a des secrets que des responsables ont trouvé plus pratique de passer sous silence ; un silence qui renvoie à bien d’autres, et qui revient retentir dans toutes les villes désertes.

Reprenons du début ; on donne une information aux gens, elle touche leur corps, leurs mains, leur souffle,mais elle n’est pas intégrée corporellement. Les sujets ne pensent pas leur corps comme relais du virus, ils pensent seulement au risque d’être atteint, et encore, pas en termes concrets.

Il est remarquable que seul un pays où l’autorité peut se saisir du corps des gens comme elle veut, à savoir la Chine a pu stopper le virus chez elle ; sans empêcher sa sortie vers le monde entier, en toute innocence. (Si c’est innocemment, c’est très coupable, et si c’est un peu exprès, c’est horrible. Dans tous les cas, quelle confiance faire à un État dont le but est de faire taire ses habitants ?). La Corée du Sud aussi a pu, pourtant c’est une démocratie, plus proche que nous, semble-t-il, de l’aspect collectif du sujet. Ils ont gagné leur liberté au prix d’une guerre terrible (dite de Corée), alors la liberté leur est vitale, donc ils peuvent la risquer pour la garder.

Ce que montre cette épidémie c’est que nos rapports à la vérité ou à la réalité sont très fragiles. Et que la communication, qui est le grand mot voire le gros mot de notre culture, a des silences mortellement trompeurs.
On a prescrit aux gens des gestes stricts depuis le début, sans leur dire qu’on leur donnait un travail à faire, comme un devoir de classe, et que trois semaines plus tard on ramasserait les copies, et si trop de devoirs sont mal faits, c’est tout le pays qui est recalé. C’est cet écart entre sujet et collectif qui est énorme et que la masse des sujets, ici, n’a pas pu combler toute seule ; disons qu’on ne l’y a pas aidée.

Or le virus attaque le collectif à travers les individus, il est d’emblée totalitaire, il veut tout ; la contagion qui est son fort c’est de connecter les gens atteints et les autres. Il ne s’arrête que lorsqu’on a coupé les lignes de connexion (ou lorsque la plupart y sont devenus insensibles). Cela implique l’absence de contacts. Tout cela était connu mi-janvier. Mais on n’a pas dit aux gens que ce qu’ils allaient faire ou ne pas faire serait jugé un peu plus tard, on ne leur a pas dit qu’ils passaient un examen. On leur a dit protégez-vous par des gestes simples ; mais pourquoi les gens feraient-t-il des gestes dont ils ne voient pas l’intérêt immédiat, ou dont l’intérêt qu’ils voient leur paraît mince ? Les gens ne savaient pas qu’on demandait à chacun de vivre en peuple, voire en tant que genre humain habitant la planète. C’est beaucoup, mais s’ils l’avaient su, si cela avait été dit, et c’était dicible car cela relève d’un savoir reconnu, alors la vision individuelle aurait rejoint la vision collective ; rien ne s’y opposait en principe ; mais on ne peut pas gagner une guerre sans savoir qu’elle est déclarée.(Pendant la Seconde Guerre, les juifs n’ont pas su que le nazisme leur avait déclaré, sans le leur dire, une guerre d’extermination, une guerre à chaque individu en tant que peuple, une guerre au peuple juif pris un par un.)

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Cette symbiose des deux visions, individuelle et collective impliquait pour tout le peuple, un par un, à prendre strictement toutes les précautions. Tout un peuple un par un, c’est beaucoup, cela a donc échoué.

Évidemment, c’eût été beau qu’un État démocratique prenne d’emblée des mesures totalitaires, et montre en acte qu’il peut jouer lui aussi la dimension collective du sujet. Mais il ne le fait, en général, que dans l’intérêt de l’État, pas dans l’intérêt des gens. L’intérêt de l’État c’est d’abord de n’être pas critiqué, quitte à garder le silence sur le problème, tout en essayant secrètement d’y faire face, jusqu’à ce que le problème éclate et fasse un tel bruit que l’État est caché voire protégé par l’énormité de la chose, et que les mesures qu’il fallait prendre s’imposent d’elles-mêmes. Ce fut le confinement total, tellement sidérant qu’il a caché jusqu’à l’idée d’un confinement plus raisonnable : le masque pour tous. C’est plus tard qu’on l’a su : cette mesure évidente était impossible parce qu’on n’en avait pas, ce qui n’est pas grave, mais qu’on ne pouvait pas en avoir notamment pas en fabriquer, ce qui pose un vrai problème.

J’avais écrit au début qu’ « en toute justice, la Chine devrait aider en matériel respiratoire les pays occidentaux qui, eux, l’ont beaucoup aidée en lui bradant leurs techniques, à devenir le fabriquant dont ils ne peuvent plus se passer. Ils vont en avoir besoin, quand les sujets les plus atteints seront à bout de souffle. Mais le fera-t-elle ? » Elle ne l’a pas fait.

Cela dit, si toute la terre est unifiée sous le signe d’un virus, si seul un virus peut unifier le monde, cela suggère que le monde n’a pas à être unifié, et que la mondialisation doit être revue ; d’autant plus qu’elle comporte des parts de semblant et de non-dits qu’il faut d’urgence questionner. Nous voyons que quand le monde est unifié, cela ne peut être, semble-t-il, que sous le signe d’un phallus mortifère. Le mythe de la Tour de Babel en fut le premier exemple ; les hommes s’en sont tirés par la pluralité des langues. Une belle issue. Aujourd’hui, cela passe bizarrement par le chacun chez soi, et chaque pays pour son compte. Une leçon de modestie face aux enflures « universelles ».

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Le confinement s’étend sur le globe, la planète est unifiée sous le regard d’un virus qui veut jouer les tyrans absolus et qui n’en a pas la force mais quid de la prochaine fois ? Cette catastrophe avait été prévue par un rapport de la CIA en 2010 (commenté par Alexandre Adler dans un livre éponyme) ; il prévoyait un virus très virulent venu de Chine, là où les conditions de production sont les plus folles (capitalisme communiste, cumulant les deux tares et orchestré par un Parti totalitaire de 90 millions de membres.) Le virus envisagé « devait » faire, dans le monde occidental, entre 10 et 100 millions de morts. Ce ne sera pas le cas, très loin de là, non seulement parce qu’il n’est pas si violent mais parce que la planète réagit plutôt bien. La plupart comprennent l’enjeu, la protection est réciproque : se protéger et protéger les autres de soi.

Il y a bien sûr des angoissés qui vont souffrir du confinement et qu’on aidera. Mais déjà il apparaît, suite par exemple aux séances par téléphone, que si l’angoisse est un vide de repères, ce même vide, dans ces conditions limites, peut devenir un repère apaisant puisque tout le monde est dedans. On a tous perdu la partie, celle de la liberté de mouvement. Certains poussent la hardiesse jusqu’à être face à eux-mêmes et à questionner leur vie. D’autres découvrent, fascinés, l’épreuve d’être enfin seuls devant ce vide qui rôdait. Les hauts responsables, eux, pourraient, face au désastre économique qui accompagne cet événement, poser certaines questions, ils n’osaient pas le faire, cela leur était impossible vu la pression économique. Par exemple celle du géant chinois qui, si on le mécontente, ou si on pointe ses abus, peut aussitôt vous mettre hors-jeu.

La pandémie, symptôme de la mondialisation ? C’est à établir de façon précise. Certes, comme symptôme à l’échelle planétaire, comme événement ou secousse d’être, il questionne nos modes d’être et nos ancrages existentiels. En même temps, il ouvre de nouveaux possibles, comme la remise en cause de compromis sur lesquels on faisait silence.

La pénétration du virus venu de Chine dans les moindres nervures de nos trames sociales rappelle, en langage corporel, la pénétration de la Chine dans tous nos circuits d’échange. Il ne s’agit pas d’incriminer les Chinois qui, après avoir fêté leur nouvel an à Wuhan, ont essaimé pour leurs affaires dans toute l’Europe et notamment en Italie, y apportant le virus qui venait de muter. Il s’agit de questionner, à cette occasion, l’emprise commerciale de la Chine, et d’oser se demander pourquoi nous devons être, pour tous nos produits, de la chaussette au smartphone ou au médicament, tributaires de ce pays à qui on achète moins cher (et pour une moindre qualité) des produits dont le propre est que ceux qui les ont fabriqués sont bien plus exploités qu’ici, serrés qu’ils sont dans un carcan totalitaire pour la gestion productive, culturelle et sociale.

Il est vrai que l’appât du gain de grandes sociétés occidentales leur fit brader à la Chine des technologies précieuses, de quoi nous rendre dépendants d’elle pour ces mêmes technologies. L’obsession du « marché chinois » dont la taille promettait des profits juteux, a fait qu’on a aidé un grand pays peu développé et quadrillé à devenir une superpuissance dont l’emprise implacable lui permet tous les dérapages.

On peut aussi se demander si les milliards d’euros débloqués par la Banque européenne pour limiter les dégâts du confinement, n’auraient pas mieux servi naguère à soutenir la refonte des systèmes productifs, pour une plus grande et salutaire autonomie face au « géant chinois ». Bien sûr, cela n’aurait pas empêché des Chinois de Wuhan, après avoir fêté leur nouvel an, d’apporter le virus en Europe ; il ne s’agit pas de refaire l’histoire mais de profiter de ses couacs pour en repenser les facteurs, notamment pour questionner une attitude de soumission qui risque de perdurer et de créer d’autres ravages ; une soumission « aux impératifs » qui dissimule certains manques de courage ; manques qui s’auto-entretiennent puisqu’une fois qu’on a cédé et que l’autre a pris les bonnes cartes qu’on lui laisse, il devient plus risqué de lui résister, et il vaut mieux garder le silence.

Ce silence des dirigeants européens face à la Chine, lui aussi se répercute dans le silence des villes d’Europe. L’un des possibles qu’apporte l’événement c’est de revoir de fond en comble la mondialisation, de scruter les abus qui s’y cachent, les ravages qui se font en son nom mystérieux derrière lequel s’activent des intérêts qui priment sur celui des populations.

Si l’événement ne rend pas possibles de sérieux remaniements, il n’aura été qu’un désastre, un tsunami de silence emportant des milliers de corps.

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Curieuse coïncidence, nous sommes dans une société du digital et du tactile sinon du tact, et qui est entièrement prise dans l’interdit de (se) toucher. Espérons qu’on pourra toucher aux règles du jeu mondial qui rendent possible cette folie où toute la planète est « fermée ». Y toucher sans la peur de contrarier les plus puissants. Les peuples voudront avoir voix au chapitre, avant la plaie suivante ; et le terme « populisme » qui sert de Vade retro pour les stopper ne fonctionnera pas toujours.

Pour l’instant, on est face à un événement unique qui n’a pas fini de libérer ce qu’il contient ou qu’il retient en mémoire. Il est unique dans l’histoire humaine que tout le monde fasse le même geste, ait le même adversaire microscopique, et que les grandes villes soient des décors de cinéma où il n’y a rien à « tourner » car rien ne tourne. Alors, « où est l’erreur » ? À quel niveau est-ce que cela s’est grippé et a mal tourné ? Les gens ont beau être sereins, peut-on encaisser le coup sans questionner le processus où s’est écrit ce scénario impossible ?

L’interdit de toucher va jusqu’aux morts : on ne peut pas toucher un proche qui meurt ; il y a donc autant de victimes que de deuils infaisables.

La réalité est cruelle, elle traverse distraitement les barrières de silence et de semblant qu’on érige pour la cacher. Pendant que l’Allemagne s’affaire avec les tests pour ajuster les confinements, nous pataugeons ici avec les masques manquants ou inadaptés. Outre-Rhin, on ne manque pas de respirateurs, ici c’est la pénurie ; mais on sait fabriquer des lits d’hôpital. Les Allemands ont l’équipement nécessaire et ils se le gardent, c’est le chacun pour soi mais avec de petites nuances pour qu’on ne crie pas trop fort à l’égoïsme : ils ont pris en charge une trentaine de malades français pour qui on n’avait pas d’appareils.

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Le plus dur c’est moins la pénurie que l’incapacité à y remédier en mobilisant des structures productives, en reconvertissant d’urgence celles qui existent pour qu’elles produisent ce dont on manque. Ce manque de réactivité productive révèle que la France est à un certain niveau de sous-développement. Bien sûr plus développée que des pays du tiers-monde, mais essentiellement moins que sa voisine germanique. On dévie les questions et les stupeurs sur la pénurie, les délais de fabrication (des masques, pas des respirateurs) alors qu’il s’agit d’un délitement de la structure productive et d’une raideur dans les cadrages et dans l’esprit chez beaucoup de responsables. On a vu aux infos l’acte audacieux de créer de toutes pièces un hôpital de trente lits, mais cela prenait huit jours car le matériel provenait de trois villes différentes. C’est un symbole de la raideur et de l’absence désespérante de ligne directe entre dire et faire, entre le besoin et le pouvoir de le satisfaire ou de créer directement ce qu’il faut pour cela.

Il y a là une impuissance technique qui renvoie à une profonde inhibition voire à une impuissance humaine ; couverte par des rodomontades techniques : on nous bassine régulièrement d’annonces presque inquiétantes sur les « avancées » dans ce domaine ; c’est presque : « retenez-nous, on est sur le point de produire l’homme augmenté, mais oui le transhumain ! » Et on ne peut pas augmenter l’homme qui suffoque d’une machine respiratoire ou d’une petite immunité face au nouveau virus. On feint de s’effrayer devant les perspectives « inouïes » de la technoscience, alors qu’on devrait s’inquiéter de l’absence d’action directe pour créer de quoi soigner. Les « directions » des ministères et des trusts semblent avoir absorbé et détruit les voies directes ou leur possibilité ; et cela ouvre un abîme où l’on voit d’où vient ce manque d’énergie productive. Un manque que l’on se cache par des exemples émouvants de dévouement et d’entraide ; mais là n’est pas la question, elle est dans le dénuement du pays face au cataclysme, et c’est une révélation, tout comme celle que le roi est impuissant devant ce dénuement, qu’il a certes déclaré la guerre mais qu’on n’a pas la conversion des énergies pour la mener, on n’a que le dévouement, et que peut-il devant l’étendue du désastre économique ?

Si la texture productive du pays s’est délitée et si ce délitement a été si souvent caché, il y a des raisons à cela, dans le mode d’être et de penser et dans l’émouvante prétention des gens de pouvoir, sûrs et certains de bien gérer la société à tous niveaux puisqu’ils gèrent bien leur maintien en place.

En résumé, la moitié de la planète est en attente. Et en souffrance : c’est le sens propre de l’attente. Les personnes saines souffrent d’attendre, les malades souffrent plus, les très atteints encore plus, et ceux qui n’en peuvent plus d’attendre meurent.

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On se retrouve à attendre des masques, des tests, des remèdes, des vaccins et des mesures politiques qui ne soient pas de quinze jours à deux mois en retard sur celles qu’il faut. Pour pallier le manque de tout cela, on paiera en toujours plus de confinement donc d’attente. On attend aussi que le peu de savoir dont on dispose ne se noie pas dans le bavardage. Ceux qui ont observé toutes les précautions et qui sont confinés depuis deux semaines sont en principe sûrs de n’être pas atteints mais doivent rester confinés en attendant que l’on repère ceux qui le sont.

Tout le monde attend que les autres terminent leur attente. La planète entière s’attend. Satan, l’esprit morbide la parcourt en tous sens, et nous n’avons pour riposter que notre envie de vivre.

Je pense donc à ceux qui travaillent à la limite de leurs forces pour que d’autres puissent vivre et à ceux qu’on ne peut pas soigner faute de place et qui meurent seuls. Et je pense à ceux qui une fois morts restent seuls sans que les leurs puissent les accompagner, je pense à la frontière saccagée entre les vivants et les morts. Et à ceux qui s’angoissent parce que leurs repères minimaux vacillent, à ceux qui sont perdus devant les discours de spécialistes qui se contredisent, à ceux qui souffrent du manque de contact avec des corps et des présences, contact vital pour l’amour qui nous lie.

Je pense aussi au Plaquenil qui peut être utile aux patients si l’on surveille un ou deux effets secondaires comme sur le cœur ou la vision. Tous les médicaments actifs comportent des effets secondaires, très néfastes quand ils surviennent c’est-à-dire très rarement, et dans ces cas on les arrête. Si ce médicament non pas miracle mais utile est introuvable, c’est que le labo qui le produit trouve que ce n’est pas assez rentable. Mauvais calcul car il en vendrait aujourd’hui d’énormes quantités, et il l’aurait, son profit gigantesque. Mais c’est qu’il en prépare un autre qui aura l’avantage d’être beaucoup plus cher, avec aussi, bien sûr, des effets secondaires néfastes, etc.

Est-ce cela qui explique le flot d’arguments irrationnels provenant de médecins qui s’y opposent ? Certains allant jusqu’à dire que ceux à qui on le donne guériront de toute façon ; dans ce cas, pourquoi les empêcher de guérir avec ? Autre illogisme : il fallait le confinement pour que suffisamment de monde soit contaminé, pour créer une bonne résistance collective au virus et il se trouve que le confinement empêche les gens d’être contaminés, donc de développer cette immunité collective.

Tous les manques sont déguisés en stratégie scientifique. Mais c’est la structure du système de santé, volontairement appauvrie, et l’impuissance à produire ce qui nous manque qui commandent la vie de millions de gens parfaitement sains. Toute la vie d’un pays se trouve soumise à sa petite capacité à affronter la maladie, mais on l’oublie, et on croit que c’est à cause de la maladie.

Nous applaudissons chaque soir à 20h tout en sachant que des soignants y vont à reculons parce qu’ils n’ont pas le matériel ; les masques étaient déjà en route il y a deux semaines, et très peu en ont. Nos petites solidarités n’arrivent pas à cacher le règne de l’égoïsme, de la loi du profit et du plus fort, l’effondrement des solidarités officielles, dont celle de l’Europe.

On a préféré tout fermer, aux frais de l’État c’est-à-dire des contribuables, frais qui ne couvriront pas les ravages et les manques à gagner que cela a entraîné, on a préféré cela, dans pratiquement tous les pays industriels, les autres n’ont fait que suivre, plutôt que de s’investir dans une protection rationnelle, avec masques, tests et confinements sélectifs.

Il semble que les blocages, les lourdeurs administratives, les résistances à produire ce qu’il faut quand le profit n’est pas assez grand, tous ces obstacles soient unifiés sous le signe de la peur. Peur de s’engager, peur d’être en faute, peur d’être accusé, peur d’être « responsable ». Ajoutons-y une autre, plus froide : peur que ce ne soit pas rentable. L’écart entre les problèmes vécus et leur expression gestionnaire est béant.

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Or un ami qui voit tout cela d’un petit peu haut me dit : « Ils nous coûtent cher les vieux, à travers la planète, car c’est finalement pour les sauver qu’on a tout arrêté ». Il a même ajouté : « ça existe, des mouvements naturels par lesquels une espèce élimine les éléments les plus fragiles. » Bref, il me faisait un cours de darwinisme assisté. Bien sûr, tout gouvernement veut éviter l’accusation d’être responsable de certaines morts faute d’avoir pris « toutes les mesures ». Cela explique qu’on prenne des mesures extrêmes pour éviter l’accusation, ce qui n’évite pas les morts (la « stratégie » de la France en a produit, semble-t-il, le plus fort pourcentage). C’est comme si on était ponctuellement responsable de chaque vie, et que chaque vie valait celle de l’humanité, donc de tout le collectif. Mais la mort d’une personne n’est pas un crime contre l’humanité quand elle est l’effet d’un fléau qu’on ne contrôle pas.

Cela doit faire réfléchir sur ce qui nous sert d’éthique.On s’y proclame « responsable de l’autre », on veut même « répondre pour l’autre », lui donner la priorité, et cela s’est traduit par le fait de l’immobiliser, de l’assigner à résidence, de le réduire à un objet dont on prend soin. Tout à l’heure, j’entends à la télé qu’on questionne un expert : « Sans le confinement, il y aurait eu combien de morts ? – Cent mille ». Il ne dit pas : si on leur avait imposé le masque ; et on le comprend, puisqu’aujourd’hui encore il n’y a pas assez de masques même pour les soignants. En fait la base de cette éthique c’est la peur d’être responsable, et c’est pourquoi les responsables sont prêts à réduire l’autre à la pire des passivités, et bien sûr, à l’irresponsabilité. C’est donc une éthique perverse. Et si quelqu’un objecte que ce chamboulement inouï, était peut-être évitable, on lui rétorque qu’il est irresponsable et qu’il veut la mort des gens. L’attitude perverse est de prendre des mesures maximales pour n’être accusé de rien, peu importent les souffrances qu’on produit. D’une certaine façon, la planète paie pour cette éthique où les gens sont des objets, tout juste bons à être exploités comme travailleurs et comme consommateurs (avec même pas la possibilité de consommer ce qui leur serait utile si ce n’est pas assez rentable de le produire).

L’éthique perverse est rationnelle : pour interdire aux médecins de donner du plaquénil, alors que tous ceux qui le donnent en voient les effets bénéfiques, on exhibe quelques cas où, pris sans surveillance, il a été fatal. Pour confiner les seniors, on exhibera quelques cas où des vieux sont sortis sans protection et en sont morts.

D’une manière générale chaque fois qu’on veut imposer une mesure douteuse, on la fait réfuter de façon bête, cela prouve qu’elle est intelligente et on exhibe un contre- exemple qui prouve que si on ne l’applique pas, on en meurt.

Cette éthique peut même prétendre appliquer le « tu ne tueras point », mais de façon perverse : elle interdit un médicament bénéfique et des tests parce qu’ils ne sont pas assez rigoureux et pourraient provoquer des accidents ; en attendant, des gens souffrent ou meurent réellement à cause de ces décisions. D’autres sont ruinés à cause du confinement aveugle.

Il y a une autre éthique : un fléau arrive, on est tous responsables, on s’investit tous dès demain pour fabriquer les produits qui manquent, du plus simple au plus complexe. Cette autre éthique, que j’ai appelée éthique de l’être et que j’ai longuement étudiée, mise sur le possible, sur tout le possible qui est infini.

Comment tout cela finira-t-il ? On sera dé-confiné et on aura tous des masques et des gestes barrière. C’est-à-dire ce qu’on aurait eu au début sans confinement, si cela avait été dit et proclamé. Mais la peur l’a empêché. Bien sûr, ce serait mieux avec des tests, encore faut-il que l’État le permette ; il y sera bien obligé car la situation tourne au tragi-comique. Ce n’est donc pas que l’État n’assume pas ; il assume les lourdeurs et les empêchements, dont les symboles sont ces deux mesures : interdiction du plaquénil et des tests ; mesures qui bloquent des possibilités.

On croit que la vie humaine est devenue infiniment précieuse, ce n’est pas sûr, ce qui est plus précieux que tout pour les hauts responsables c’est de n’être pas responsables, de tout contrôler, et d’apparaître comme ceux qui protègent vraiment le peuple, fût-il réduit à néant.

Ce n’est pas l’impréparation qui est en cause, comment être préparé à l’imprévisible ? Ce qui est en cause, c’est l’impuissance à réagir, une fois que c’est arrivé. Un pays « hautement industriel » pouvait se donner comme challenge en un mois de faire produire des masques pour tous, y compris par les gens eux-mêmes ; et de permettre aux labos qui le peuvent de faire des tests. Sur ces deux points infimes, on a failli. Peut-on se rattraper ? Question ouverte.

Daniel Sibony

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Dernier ouvrage paru : Un cœur nouveau.

Livre à paraître le 2 Mai 2020 :

À la recherche de l’autre temps

(tous deux chez Odile Jacob)

A.G., 28 avril 2020.


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