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Chine, l’empire du temps

D 28 juillet 2018     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Pour pouvoir évangéliser la Chine, des missionnaires jésuites ont contribué au XVIIe siècle à enrichir les connaissances astronomiques des savants chinois. En deux parties, un documentaire-fiction de Cédric Condon (2017, 2 x 52’) éclairant sur une formidable épopée scientifique.

Moment unique

S’appuyant sur des reconstitutions historiques soignées, cet éclairant documentaire-fiction bénéficie d’un accès sans précédent à de nombreux laboratoires et installations astronomiques chinois comme le FAST, le plus grand radiotélescope du monde, mis en service en 2016. Les interventions de spécialistes, parmi lesquels l’historienne Catherine Jami (CNRS), éclairent avec pédagogie ce moment unique dans l’histoire de l’Empire du Milieu où, pendant un peu plus d’un demi-siècle, l’échange de connaissances entre savants chinois et missionnaires jésuites venus d’Europe a permis de formidables avancées scientifiques et amorcé la christianisation de cet immense territoire. (arte)

1. Les jésuites à la conquête de la Cité interdite

En janvier 1601, Matteo Ricci, un jeune jésuite originaire d’Italie, est le premier Européen à pénétrer en Chine pour en évangéliser les habitants. Formé à la géométrie et à l’algèbre, le missionnaire de la Compagnie de Jésus découvre l’astronomie chinoise, ses calendriers et ses instruments sophistiqués. Il comprend vite que l’art de mesurer le temps et de prévoir les phénomènes célestes, notamment les éclipses lunaires et solaires, sont capitales pour l’autorité impériale. Partageant les connaissances scientifiques des Européens, il s’impose petit à petit auprès des fonctionnaires du Bureau de l’astronomie. Au sein de la Cité interdite, au plus près du pouvoir, il espère convertir l’empereur à la religion catholique et, à sa suite, le peuple chinois.

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2. Le procès des jésuites

Après la mort en 1610 de Matteo Ricci, un autre membre de la Compagnie de Jésus, l’Allemand Johann Adam Schall von Bell, poursuit la rédaction d’un nouveau calendrier selon le mode occidental. Mais la guerre civile et le suicide de l’empereur Chongzhen, dernier de la dynastie Ming, plongent l’empire chinois dans le chaos. L’arrivée des Mandchous, en 1644, met fin au désordre. Nommé par le régent à la tête du Bureau astronomique impérial, Schall von Bell devient également le précepteur du premier empereur de la nouvelle dynastie Qing, le jeune Shunzhi. Mais sa gestion du Bureau astronomique et son prosélytisme suscitent de plus en plus de critiques au sein de la Cité interdite. Accusé d’avoir voulu imposer ses théories et sa religion, il est emprisonné. En 1665, il est condamné à mort.

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Imagine-t-on une querelle scientifique dont l’enjeu soit la pronostication d’une ombre censée dire la meilleure méthode pour établir un calendrier ? Ce défi, voulu par l’empereur de Chine Kangxi (1661-1722), entendait à la fois établir son autorité contre les régents qui gouvernaient en son nom – il était monté sur le trône à 6 ans – et trancher une querelle qui courait depuis le début du siècle entre le savoir traditionnel chinois et la science occidentale incarnée par la Compagnie de Jésus.

C’est l’usage des logarithmes que maîtrisait le père Ferdinand ­Verbiest (1623-1688) qui permit aux jésuites de l’emporter, mais l’épilogue restait fragile, car le débat contradictoire laissa bien des cicatrices et les tensions entre les Chinois et les étrangers n’en restèrent que plus vives. Il n’empêche ! Verbiest fut conséquemment nommé en 1669 à la tête du bureau de l’astronomie, contrôlant l’établissement du calendrier qui relevait du mandat du ciel dévolu à l’empereur. Un succès soldant un long combat que résument trois tombes jésuites au cimetière Zhalan de Pékin, rappelant que le débat eut ses héros et ses victimes : de l’Italien Matteo Ricci (1552-1610) au Flamand Verbiest, en passant par l’Allemand Johann Adam Schall von Bell (1591-1666), même si la peine de mort prononcée contre lui par le pouvoir mandchou fut commuée en résidence surveillée à vie.

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Astronomes chinois dans la Chine, l’empire du temps .

Depuis la venue en Asie du père Ricci dans les années 1580, les jésuites adoptèrent une ligne de conduite aussi rare que subtile. Estimant, à juste titre, très élevé le degré de civilisation de la Chine comme du Japon, ils entendirent se servir de l’engouement de ces empires pour les sciences – notamment la géométrie et l’astronomie – pour implanter le christianisme grâce aux savoirs européens dans ces disciplines qu’ils y importaient prioritairement.

Habile, la manœuvre fut payante, en Chine, tant que les empereurs, soucieux d’une rigueur indispensable pour mesurer le temps, établir les horoscopes et les prévisions atmosphériques comme astrologiques, protégèrent les détenteurs d’un savoir nouveau et enfin fiable.
Tenus pour des traîtres

Jusque-là, les erreurs, nombreuses, menaçaient la réputation du souverain comptable du lien entre le ciel et la terre, donc les savants responsables sévèrement sanctionnés. Matteo Ricci mesure l’enjeu pour le christianisme, séduit l’empereur Wanli (1572-1620), forme des disciples sur place tel le mathématicien Xu Guangqi (1562-1633) qu’il convertit et demande à Rome des pères jésuites spécialisés en astronomie afin d’asseoir la religion romaine.

Mais qu’un règne s’achève, qu’une révolte renverse une dynastie – le dernier des Ming, l’empereur Chongzhen (1627-1644), se suicide pour éviter d’être pris –, que de nouveaux maîtres se défient de ces Occidentaux protégés par leurs prédécesseurs, et tout est à refaire.

Tenus pour des traîtres, des hérétiques aussi, les jésuites connaissent ainsi des heures sombres et les fonctionnaires indigènes qu’ils ont convaincus ou formés paient parfois de leur vie leurs convictions scientifiques. C’est ce passionnant conflit bien peu connu que le documentaire de Cédric Condon, tourné en Chine, relate avec les qualités et les défauts de ces docu-fictions où les scènes dramatiques convainquent peu. Mais le sujet se prête mal à un lyrisme porteur et la précision du débat justifie pleinement qu’on suive les deux volets de l’évocation.

Philippe-Jean Catinchi, Le Monde du 28.07.2018


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