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Julia Kristeva : « Beauvoir présente »

D 18 janvier 2016     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Julia Kristeva : Beauvoir présente

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Fayard, Pluriel, 2016
Parution : 13/01/2016, (144pages)
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Écrivaine, philosophe existentialiste, femme libre et révoltée, Simone de Beauvoir a su polariser et synthétiser les mouvements diffus et irrépressibles d’émancipation des femmes qui la précédaient et qui l’entouraient. Sa vie et son œuvre cristallisent une révolution anthropologique majeure qui ne cesse de produire des effets imprévisibles sur nos destins personnels et sur l’avenir politique de la planète.

Recueil de lectures personnelles et de commentaires admiratifs ou critiques, Beauvoir présente vous invite à (re)lire les pages de cette œuvre qui démontre, avec autant de clarté analytique que de passion politique, n’y a pas de pensée au sens fort du terme si elle n’est pas un dialogue entre les deux sexes.

Préface

Une révolution anthropologique

Grâce à l’écriture qui « demeure la grande affaire de [sa] vie », Simone de Beauvoir se découvre femme, « réalité mystérieuse et menacée », historiquement opprimée, susceptible cependant de « fraterniser » avec l’homme ; mais elle ne se contente pas d’explorer, dans Le Deuxième Sexe, avec une clairvoyance rageuse la souffrance et la vitalité, les impasses et les chances au féminin : elle parvient à hisser cette élucidation intime de la condition féminine en une urgence politique. Avant, l‘Histoire se faisait et s’écrivait sans les femmes. Après, il n’existe plus d’Histoire sans les femmes, actrices majeures de la sphère politique, « en parité » si nécessaire, combattantes actives de leur droit à tous les droits, fût-ce au péril de leur vie quand les hors-la-loi et intégristes en tous genres maintiennent leur oppression en leur refusant l’intégrité corporelle, l’égalité, l’éducation, la liberté. Et j’assume pleinement l’hyperbole d’une révolution anthropologique pour qualifier cet événement unique : la présence de Beauvoir ici et maintenant.

Dans l’histoire de l’humanité, la capacité de représenter et se représenter, qui fonde la culture, se signale par des gestes inédits qui sont autant de révolutions anthropologiques : l’art funéraire, les peintures pariétales de Chauvet ou de Lascaux, les mythes de la « pensée sauvage », les grands récits épico-religieux régulant et justifiant l’ordre social des groupes ainsi que l’existence de chacun de ses membres de la naissance à la mort, l’invention de l’écriture et, plus près de nous, les découvertes scientifiques : l’héliocentrisme, la gravitation, la relativité, la théorie quantique, l’expansion cosmique, l’ADN, les neurones-miroirs, entre autres… Pourtant, si l’exploration de l’infiniment grand et de l’infiniment petit se poursuit, si les innovations technologiques ne cessent de transformer le monde, au fil des guerres, et de modifier le destin des humains, sciences et techniques peinent à révolutionner les mentalités et les mœurs. L’art lui-même, arpenteur des territoires intimes de chacun(e), ne parvient pas à s’arracher aux représentations archaïques de la différence sexuelle.

« On ne naît pas femme, on le devient. »

La vie et l’œuvre de Simone de Beauvoir (1908-1986)cristallisent une révolution anthropologique majeure, préparée collectivement de longue date par les deux sexes, et qui ne cesse de produire des effets imprévisibles sur nos destins personnels et sur l’avenir politique de la planète. Aristocrate, philosophe existentialiste, cette femme libre et révoltée qui ne cesse de ne pas « consentir », en prenant des risques en amour et en écriture, a su polariser et synthétiser les mouvements diffus et irrépressibles d’émancipation des femmes qui la précédaient et qui l’entouraient ; elle a pu clarifier, radicaliser, assumer cette révolution anthropologique qu’elle a fini par incarner. En se révoltant contre – tout contre – son milieu et son éducation, en analysant la condition faite aux femmes tout au long de l’histoire, cette intellectuelle française a su accélérer mieux que personne l’émancipation du « deuxième sexe » après des millénaires de domination patriarcale et masculine. Ses écrits ont mobilisé un vaste mouvement international pour le droit des femmes à disposer de leur corps et à développer la créativité de penser, par le contrôle des naissances et le libre accès au monde du travail et à la gouvernance politique. De surcroît, cette percée historique a subverti, en l’espace d’une génération, le lien affectif et existentiel entre l’homme et la femme et métamorphosé le noyau du pacte social qu’est la famille. Les conséquences de cette révolution anthropologique sans précédent, s’ajoutant aux prouesses biotechnologiques contemporaines, reconfigurent le destin de l’espèce humaine.

Adulée par les libertaires, stigmatisée par les conservateurs, sans être à proprement parler une militante féministe, mais en accompagnant et stimulant les luttes de toutes les femmes pour leurs droits, Beauvoir a marqué son époque par son écriture, et, grâce à celle-ci, sa pensée demeure plus que jamais d’actualité aujourd’hui. Car force est de constater que les crises de l’ultralibéralisme et les aléas des conflits du XXIe siècle renforcent la pensée-calcul et le repli sécuritaire/identitaire au détriment des élans libertaires, et les femmes elles-mêmes ont tendance à renoncer à la liberté qui exige de se « transcender », selon Beauvoir. Elles optent pour le conformisme social, soit pour « s’intégrer » dans « le système » capitaliste, « à parité » si possible, soit pour « choisir » – un choix prétendument personnel – l’appartenance « raciale », ethnique, religieuse, homosexuelle/transgenre : un communautarisme qui peut virer à l’exaltation intégriste mortifère, toutes idéologies confondues.

Aveux et mentir-vrai

Les textes recueillis ici ont été présentés lors de diverses manifestations consacrées à l’œuvre de Simone de Beauvoir et à son influence multiple sur les luttes des femmes dans le contexte d’un monde globalisé en crise endémique. Vous trouverez ici des lectures personnelles et des commentaires admiratifs ou critiques que suscite en moi une expérience fondatrice dont les nuances et l’actualité n’ont pas fini de nous interpeller et de nous surprendre.

Beauvoir présente vous invite à (re)lire les pages de cette auteure qui démontre, pour la première fois avec autant de clarté analytique que de passion politique, qu’il n’y a pas de pensée possible si elle n’est pas un dialogue entre les deux sexes :une félicité risquée, douloureuse, désacralisée, mais possible et la seule capable de donner du sens à une vie. Vous y retrouverez sa « vocation » indélébile, sa passion fixe pour son « cher petit philosophe », Jean-Paul Sartre évidemment, et pour Paris, laboratoire exigeant et privilégié de la langue française, la vraie patrie beauvoirienne, « le seul lieu au monde où [ses] livres et [son] travail ont du sens ». Sans oublier la voyageuse curieuse de tout, la marcheuse inassouvie, et cette quête vibrante de jouissance qui s’épanouit à Chicago, dans la « vraie et chaude place » d’un « cœur aimant », celui de Nelson Algren, ce « jeunot du cru » qu’elle abandonnera à regret… En démystifiant, ce faisant, le dernier refuge du religieux, le « couple », mais en ne cessant pas de le refaire : comme l’espace d’un débat entre deux individus autonomes, soucieux de l’intégrité d’autrui, généreuse et sévère politesse (avec Sartre) ; comme une incestuelle complicité charnelle (avec ClaudeLanzmann) ; comme l’indispensable foyer dont s’évadent les « amours contingentes », et où s’abrite l’écriture, la seule capable de panser un temps la « femme flouée ». Entre biographie et autofiction (Mémoires d’une jeune fille rangée, Les Mandarins… Une mort si douce et La Cérémonie des adieux), aveux et mentir-vrai, cette exploratrice d’une honnêteté scrupuleuse ajoute à son argumentation existentialiste libertaire une écriture romanesque où elle se reconstruit davantage qu’elle ne cherche à séduire le temple des belles-lettres françaises et leurs gardiens.

Simone par Beauvoir

Cruelle, Beauvoir ? Certainement, happée par la jalousie, ballottée par la dépression, enragée contre le « destin biologique », se dépensant sans compter dans ses longues marches et en non moins sincère solidarité avec ses amies complices. Lectrice de Hegel, Kant, Husserl, cela va de soi, mais du marquis de Sade aussi. Et de Freud : « un des hommes de ce siècle » qu’elle « admire le plus chaleureusement », tout en le critiquant, après lui avoir emprunté la définition du sexe (pour Le Deuxième Sexe) : « c’est le corps vécu par le sujet ». Elle se décide enfin à nous livrer... ses rêves : vingt pages de récits oniriques, une « diversion », tout en surveillant ses distances et ses « freins », et toujours avec son indéfectible et lucide cruauté.

Cette insatiable pulsion de se livrer en se construisant avec et contre ses peurs et ses rêves, en ne niant ni les agressions ni les frustrations, n’est pas une faiblesse. J’y vois une ruse de cette révolution anthropologique que Beauvoir accomplit plus ou moins inconsciemment. Elle démolit ainsi la posture de la chef (ou de l’icône) féministe dans laquelle d’autres ont essayé de la figer, ou qu’elles prétendent assumer à sa place, et déjoue la superbe d’un mythe Beauvoir. S’écrire et se penser à nu insuffle à l’infini l’universalité du Deuxième Sexe dans l’intimité de chacune, de chacun. Elle invite les amateurs et les professionnels du « politique », aujourd’hui à bout de souffle, à singulariser la politique, à politiser le singulier.

Une expérience fondatrice

Cette alchimie par l’écriture culmine, en définitive, dans la bonté dont lui parle Jean Genet, et qui survient en délaissant la tyrannie des apparences qui nous séparent du monde. C’est précisément ce que Simone de Beauvoir a su accomplir. Désormais, le Deuxième sexe est un classique pour spécialistes, et le féminisme, en passe de devenir un programme archivé,se réinvente aux quatre coins du monde, par chacune de nous, dans cette intimité singulière que la romancière rebâtissait sans relâche. Paradoxalement, en se livrant elle-même par l’écriture, en se laissant aimer/désaimer, résorber/absorber par les féministes, par celles qui ne savent pas qu’elles le sont, et par celles qui ne veulent pas l’être, Beauvoir a davantage initié une révolution anthropologique qu’elle n’a érigé une « œuvre » littéraire, philosophique ou militante.

Cette bonté féconde va jusqu’à se laisser désapproprier de ses textes, à les laisser librement interpréter, adapter et accomplir, certes dans son esprit de liberté, mais selon leurs combats et leurs œuvres à elles, à ces femmes, ces féministes qui lui succèdent partout dans le monde : les Malala et les Taslima Nasreen face aux ganstéro-intégristes du continent indien, les Guo et les Ai en Chine, les juristes démocrates en Tunisie ou ailleurs, les Oulitzkaïa, prêtresse du roman en Russie, pour ne citer que celles auxquelles nous avons décerné le Prix Simone de Beauvoir… Ou encore les ElsaCayat (avec Delphine Horvilleur) à Charlie-Hebdo, et tant d’autres qui l’ont rarement ou peut-être jamais lue, mais qui vivent sur la trace de cette pensée vrillée en écriture, et qui gravent la leur dans l’émancipation singulière et collective des femmes. Car la « bonne nouvelle » beauvoirienne nous est arrivée, dans ce monde en train de devenir biotechnique et transhumaniste, mais qui plus que jamais a besoin de croire et qui désire savoir : « On naît femme, mais je le deviens », répliquent les filles et les petites-filles de l’écrivaine. Et puisque « la femme libre est à encore à venir », ce Beauvoir présente nous invite à la (re)lire pour mieux saisir et innover nos libertés dont elle nous a prévenu(e)s qu’elles restent toujours à reconquérir.

Julia Kristeva

Le 22 octobre 2015

Crédit : www.kristeva.fr


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