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Alain Badiou, Parménide (Le Séminaire 1985-1986)

D 29 octobre 2014     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Alain Badiou vous irrite ? Sa dernière tribune dans Libération du 26 octobre 2014 vous laisse perplexe ? On sait gré à Badiou de rappeler les horreurs du XXème siècle et, en cette période où on n’en finit pas de « commémorer » la guerre de 14-18, de dire qu’elle fut une boucherie pour rien. Là-dessus, Céline avait déjà tout dit dans son Voyage au bout de la nuit [1]. Mais que penser de ces lignes :

[...] en France, cette guerre a fait quelque chose comme un million quatre cent mille morts, une masse colossale de jeunes hommes jetés dans la boue et le feu, endurant un supplice de quatre ans, traités comme de la chair à canon, mourant démembrés, mélangés à la terre, titubant entre des offensives stupides et des reculs en débandade. La seule guerre de 1914 (et il y a eu, en Occident, une Seconde Guerre mondiale, et il y a eu d’innombrables et féroces expéditions coloniales, et cela continue par-ci par-là, on envoie des troupes, des avions, on tire des drones, on assassine sans jugement, on détruit des Etats, sans que justice ou égalité y prennent la moindre part) a fait en France, en quatre ans, le double des morts que la Révolution culturelle — selon le chiffre de Joffrin lui-même — a fait en Chine en dix ans. La Chine, dont la population est vingt fois celle de la France, si bien (comptons ! comptons !) que pour égaler le désastre dans la seule France de la seule guerre de 1914 entre puissances occidentales exemplairement démocratiques, la Révolution culturelle aurait dû faire 28 millions de morts ! Alors, convenons que dans la sombre histoire des hommes, tous les Etats — et qu’ils soient démocratiques ou « totalitaires » n’introduit sur ce point nulle différence — ont du sang jusqu’aux oreilles. Mais reconnaissons que la très démocratique et aucunement totalitaire guerre de 1914 représente une orgie de morts sans commune mesure avec les dégâts humains entraînés par la Révolution culturelle. (cf. L’antique Badiou répond au fringant Joffrin)

Rappel utile. Mais entre « démocratie » (entendez : « capitalo-parlementarisme », concept-clé de Badiou) et « "totalitarisme" » (le mot est entre guillemets : pour Badiou, ce n’est pas un concept pertinent), tous comptes faits, pas de différence fondamentale ? Je m’interroge (sans oublier pourtant le Rimbaud ironique qui a écrit Démocratie). On ne peut pas dire que Badiou est un rénégat ! Il ne renie rien. Oubliant la folie du « Grand bond en avant » (comptons ! comptons ! plus de 30 millions de morts !) [2], quarante ans après la fin de la Révolution culturelle (la GRCPC), il persiste et signe. Son ami Zizek lui dirait sans doute qu’il lui manque un solide concept de « la négation de la négation ». Si, par « hypothèse communiste », Badiou, en bon platonicien, venait à être conseiller de quelque « tyran » révolutionnaire, probable que je serais tenté de faire mes valises et de déserter au plus vite ! Mais je plaisante : nous n’en sommes pas là. Il y a aujourd’hui des tyrannies plus redoutables.

Badiou contre Joffrin ? Le duel est par trop inégal. Le spectacle est dérisoire. On sent très vite qu’il y a erreur de casting. Il se trouve qu’Alain Badiou est aussi — d’abord — un (grand) philosophe. Quand l’interlocuteur est « à la hauteur », le « dialogue » devient passionnant. Pour vous en faire une idée, lisez Controverse. Dialogue sur la politique et la philosophie de notre temps, le livre publié en 2012 avec Jean-Claude Milner [3] ou le tout récent Que faire ? (comme disait Lénine), sous-titré « Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie », dialogue avec Marcel Gauchet cette fois [4].

Badiou philosophe est souvent difficile à lire ? Eh bien, achetez le premier volume de son Séminaire. Il est consacré à Parménide. Parménide vu à partir d’une lecture « critique » de Heidegger (celui de Introduction à la métaphysique), Aristote et Platon (pages lumineuses sur Le Parménide, Le Théétète et Le Sophiste) — et du « noeud borroméen » (thèse du lacanien Badiou : « entre être / non-être / pensée, il y a un nœud borroméen dont chacun des trois brins tient à l’autre par le troisième »). La transcription du discours oral, précis mais fluide et vivant (un cours commence ainsi : « croyez-moi si vous voulez, mais j’ai oublié mes notes ! »), fait que ce volume se lit comme un roman policier. Une fois achevé, on n’a qu’une hâte : tout reprendre depuis le début.

Voici la présentation qu’en fait Alain Badiou :

Le Séminaire - Parménide

« J’ai, dès 1983, commencé humblement le trajet qui devait aboutir, cinq ans plus tard, à la publication de L’être et l’événement par un examen renouvelé de la grande histoire de la philosophie. La médiocrité intellectuelle du démocratisme ambiant était telle que j’étais sûr de trouver, dans cette grande histoire, de quoi démonter cette moderne machination.
La méthode de ce Séminaire consiste à tenter de démontrer qu’il y a de sérieuses raisons de tenir Parménide pour le fondateur d’une discipline nouvelle, non parce qu’il a vaticiné sur l’être et le non-être, comme le firent de nombreuses mythologies, mais parce qu’il a convoqué dans cette vaticination poétique son contraire, à savoir la rigueur universelle absolue des procédures mathématico-logiques qui, au même moment, trouvaient en Grèce leur forme définitive.
Il y a dans ce Séminaire un côté réjouissant de suspense, d’enquête policière, de contestation raisonnée des dires de quelques témoins importants, comme Platon ou Heidegger. Sa densité ne doit pas dissimuler l’espèce de science joyeuse qui l’anime. »
A. B.

Feuilletez le livre

Extrait de la séance du 14 janvier 1986 :

On pourrait appeler cette séquence : la rupture et la fondation parménidienne.

la thèse (la défaillance) de Heidegger — une structure de transmission — la Déesse [5] — le récit/le mathème, deux régimes de la garantie de la vérité...

Que le codage parménidien, en tant que pureté, soit originaire, est la thèse de Heidegger : la prononciation parménidienne est originaire au sens où elle est celle d’une présence perdue qui nous régirait, toujours en deçà d’elle. Ce cheminement n’est absolument pas le mien. Quel sera-t-il alors ? Sur quoi portera l’orientation ? Sur l’interdiction, directement, puisque c’est là qu’est le point d’impureté. Et nous nous demanderons pourquoi, originairement, c’est l’interdit du non-être qui noue la pensée à l’être, pourquoi c’est cet interdit, cette barre placée sur le signifiant non-être, qui est le codage parménidien. Ce ne sera pas du tout le thème de la pureté. Ce que fonde Parménide, et qui est lisible dans ce codage, est en réalité une structure de transmission. Une structure régie par l’idée du mathème, c’est-à-dire régie par l’idée d’une transmission intégrale. Mais prenez garde ! Prenez garde à la subtilité et la complexité de la pensée : je ne dis pas que le codage parménidien était requis pour une transmission intégrale — ce serait le valider comme pur, s’il était le seul codage intégralement transmissible, le seul qui transmet intégralement la proposition. Non ! Je vous demande de vous concentrer sur ce que je vais articuler.
Quand je dis qu’il faut chercher la solution du côté de la structure de transmission, gardez constamment à l’esprit que je ne dis pas : le codage parménidien est celui de la bonne transmission, que suivraient ensuite d’autres codages d’une moins bonne transmission. Ce qui nous entraînerait à nouveau dans le schéma de la perte, de la chute. On l’aurait simplement déplacé de la proposition à la transmission. Ce que je dis, c’est que le codage parménidien transmet la transmission, c’est-à-dire transmet un nouveau régime de la transmission. Qu’il était requis pour transmettre non pas seulement la proposition mais que cette proposition était liée à un nouveau régime de transmission. C’est ça qui était fondateur ! Naturellement, la fondation dans son contenu, c’est la proposition elle-même. Mais ce qui était fondateur au regard de ce contenu, c’était qu’était transmise une nouvelle idée de la transmission, concentrée sur le mathème, c’est-à-dire l’idée de la transmission intégrale.
Ce qui est abandonné — et qui fait rupture —, c’est cette forme de transmission qu’est le récit. C’est la rupture fondamentale de Parménide. Son geste le plus inaugural qui commandera le codage lui-même sera de transmettre l’abandon de la figure du récit comme figure organique de la transmission mythologique, légendaire, religieuse, et d’instituer, par là même, la philosophie. Car la philosophie, c’est une doctrine de l’être, si l’on veut, telle que le récit n’est pas sa figure de transmission. C’est ce qui se joue dans le Poème de Parménide : l’abandon du récit au profit du mathème, au profit de la transmission univoque, contre l’équivoque de toute fable. Par quoi la philosophie succède en effet à la mythologie. Ce qui fait l’originarité absolue de Parménide, c’est la proposition borroméenne, bien sûr, mais la proposition borroméenne, telle que soustraite à la transmission dans la figure ou la forme du récit, du mythe, de la fable religieuse. Et il n’y a rupture, en la matière, avec la forme du récit que dans l’horizon du mathème. C’est la thèse que je soutiendrai, là où, me semble-t-il, défaille Heidegger.
Vous me direz alors : mais il y a dans le Poème de Parménide des éléments de récit, justement ! Certes ! L’élément mythique y est encore présent, mais il est strictement circonscrit à l’initiation. Souvenez-vous au début : les cavales vont t’emporter, j’ai vu la Déesse, la Déesse m’a dit ceci et cela... On a affaire à un initié, et la structure de l’initiation est donnée dans une poétique du récit. Simplement, l’élément du récit est circonscrit au sujet de l’énonciation. L’énoncé proprement dit en est disjoint : le récit est assigné au sujet de l’énonciation philosophique, mais, dès qu’on en vient à l’énoncé, il se soustrait, lui, à la figure du récit, et il lui substitue autre chose. L’autorité de ce qui est dit - et c’est là le point capital - ne sera pas celle du récit. Parce qu’on aura, chemin faisant, un changement de loi. Encore dans la figure du récit, au début, le sujet Parménide ne s’autorise pas de lui-même, mais de la Déesse. Ça, c’est vrai ! Et s’autorisant de la Déesse, il est pris dans une trame de garantie fictionnelle. Mais, et c’est là le signe visible de la rupture dans le texte, en même temps qu’il est profondément enfoui, surgira un changement de régime et de terrain : les énoncés ne s’autoriseront plus de cette autorisation donnée par la Déesse au sujet ; leur autorisation aura une tout autre provenance. Une provenance, si je puis dire, intrinsèque, dans la mesure où elle est démonstrative.
Donc, le cadre d’investigation de la solution que je vous proposerai est le suivant : récit/mathème, deux régimes de la garantie de la vérité. Quelle sera la rupture ? C’est que la vérité ne soit plus prisonnière de la structure du récit, prisonnière au sens de ce qui la garantit. Lorsque vous passez d’une structure de validation en récit à une autre structure de validation, vous déliez nécessairement la vérité de la supposition empirique ou de la croyance. C’est là que se trouve la véritable condition inaugurale. Elle ne situe pas encore — j’y insiste — dans l’autorisation hors récit du sujet, du sujet de la philosophie — ce qu’incarnera Socrate. Parménide ne s’autorisant pas lui-même, le récit mythique n’est pas absenté ou forclos, mais l’énoncé s’en délivre. L’énoncé se délivre du récit de l’énonciation. C’est dans ce passage de l’autorisation du sujet à l’autorité de l’énoncé que va résider la rupture, et par conséquent la fondation. L’autorisation du sujet est encore du côté du récit, et l’autorité de l’énoncé est dans l’horizon du mathème.
Faisons un pas de plus. Si, finalement, Parménide doit transmettre la rupture d’avec le récit, il doit le faire — et il ne peut le faire — que dans une figure reconnaissable de cette rupture. Or, ce qui délivre les énoncés de toute énonciation, et qui est le mathème, c’est le raisonnement comme tel, la démonstration, la preuve. En la circonstance, il va s’agir du raisonnement par l’absurde. Ou le raisonnement indirect, ou le raisonnement apagogique — pour prendre ces trois noms retenus par l’Histoire : raisonnement par l’absurde, raisonnement indirect ou raisonnement apagogique. Le cœur de la fondation parménidienne, c’est de transmettre la transmission par mathème, comme rupture d’avec le récit, dans la forme du raisonnement par l’absurde. (p. 196-200)

Dans sa préface, Badiou dédie « son » Parménide à Aimé Thiault, « un étudiant de l’époque, philosophe de valeur alors même qu’employé jour et nuit au Tri postal qui a suivi, enregistré, noté et commenté avec une magnifique passion ce séminaire. » Avant d’acheter le livre, vous pouvez vous en faire une idée en lisant des extraits dans Le Poème de Parménide par Alain Badiou (1985-1986) (Notes d’Aimé Thiault et transcription de François Duvert).

En 2013, est paru le séminaire sur Malebranche [6]. L’an prochain, paraîtra le séminaire qu’Alain Badiou a consacré à Heidegger en 1987.

A.G., 29 octobre 2014.

P.S. : Pour changer, je reviendrai prochainement sur le dernier livre d’André Glucksmann, Voltaire contre-attaque. En s’appuyant sur le Candide de Voltaire, Glucksmann (l’anti-Badiou !) se livre à une analyse fort stimulante de la réalité contemporaine à l’époque de la mondialisation, et y reprend son combat « contre l’Infâme » (ce qui ne peut qu’intéresser un lecteur de L’Infini puisque, dans le numéro 128 (« L’infâme aujourd’hui »), on peut y lire un très beau texte d’André Magnan, Voltaire et l’Infâme).


[4Cf. Que faire ? et Alain Badiou, Marcel Gauchet : ils rejouent le match à la télé.
PS : Marcel Gauchet a récemment fait l’objet d’attaques violentes de la part de certains intellectuels. Sur cet épisode lamentable, lire Jacques Henric, Censures, imposture et inquisition.

[5Sur la déesse, la « déesse vérité », voir Sur les dieux grecs (Heidegger, Parménide et l’hiver 42/43).


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