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À Bord d’une Navette Spatio-temporelle avec Philippe Sollers

D 5 février 2014     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Le Huffington Post, 04/02/2014

Philippe Sollers fulmine : l’importance prise par les ordinateurs et les connexions électroniques dans notre société mondialisée lui apparaît comme une inquiétante régression. Et pourtant, au cours de l’histoire, bien des écrivains ont prouvé qu’il n’était nul besoin de clavier pour communiquer.

Son plus récent ouvrage, le roman Médium, est l’éloge des rares écrivains, emblématiques du génie français, capables de se connecter en prise directe sur le monde sans autres adjuvants que les outils traditionnels de l’écrivain : des cahiers et des plumes. Ces auteurs, dont Sollers dresse une liste très restrictive, se distinguent par des capacités sursensibles, placées au service de l’écriture.

Ils se nomment Saint-Simon, Voltaire, Sade, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Proust, Aragon, Bataille ; ce sont des phares, et avec eux "les enjeux décisifs sont sur la table".

Dévoiler l’envers du réel, révéler les dysfonctionnements du monde et son absurdité, prôner la révolution sont leurs principaux objectifs. Seul le génie autorise à concevoir un programme aussi ambitieux. Rimbaud est le premier des illuminés, Breton est le chef de file des visionnaires et Saint-Simon (1675-1755) est l’archétype des écrivains médiums.

On le sait, dans les Mémoires de Saint-Simon le centre du monde, c’est Versailles. Mais le narrateur de Médium, nouveau Casanova, préfère à ce château enchanteur un quartier populaire de Venise où il se pose parfois le week-end, à bord de sa navette spatio-temporelle. La Sérénissime est, en effet, un lieu privilégié où passé et présent se confondent et où les morts exercent une influence sur les vivants.

Certes, c’est un étonnement pour les fervents du vertueux Saint-Simon de trouver son nom dans une liste qui comprend également Sade ou Bataille. Mais, Sollers ne laisse pas de place au doute : tout comme eux, Saint-Simon était doté de talents médiumniques. La meilleure preuve en est que ses mémoires seraient unManuel de contre-folie.

Un conseil du Professore, narrateur de Médium : pour échapper au fréquent délire de certains experts ou pseudo-intellectuels actuels, pour fuir le flux continu des informations rapportées par les médias, lisez Saint-Simon, modèle de lucidité, homme intransigeant et grand démystificateur.

De tempérament bilieux, le duc a secrètement épié le roi Louis XIV à Versailles, puis son ami le Régent, sans oublier les courtisans. Tant qu’il est demeuré à la cour, il a inlassablement enquêté pour comptabiliser les calomnies, enregistrer les ingratitudes et les scélératesses, déceler les combinaisons de courtisans égocentriques.

Car Saint-Simon s’intéressait sincèrement au destin du peuple ; il avait des conceptions politiques très en avance sur son époque. La mort prématurée du duc de Bourgogne, héritier du trône, sur lequel il fondait tous ses espoirs de progrès politique et social, a été un déchirement pour lui. Saint-Simon, cité par Sollers, décrivait ainsi le petit-fils de Louis XIV :

"Il était né avec un naturel à faire trembler. Il était fougueux jusqu’à vouloir briser ses pendules lorsqu’elles sonnaient l’heure qui l’appelait à ce qu’il ne voulait pas..."

La dauphine, son épouse est morte quelques jours avant lui. Saint-Simon, qui l’admirait fort, décrit ainsi sa disparition :

"Avec elle s’éclipsèrent joie, plaisirs, amusements même, et toutes espèces de grâces. Les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour."

C’est entre 1739 et 1749, dans un cabinet tendu de gris depuis la mort de son épouse, que Saint-Simon a rédigé ses mémoires à partir de la masse des documents qu’il accumulait depuis ses dix-huit ans. Dissimulé derrière les tapisseries de Versailles, il assénait des regards perçants à ses contemporains. Sa passion de l’écriture lui a permis d’assimiler pour l’éternité toute organisation sociale hiérarchisée à la théâtralité de la cour.

On trouve dans Médium un choix de citations de Saint-Simon très stimulant. Opérer sa sélectionner personnelle dans les quelque trois mille pages des mémoires est une manière de tracer son autoportrait. Et dans une perspective à la Borges, on peut même supposer que le Professore, narrateur de Médium, s’imagine un peu être l’auteur de ces fragments. Dans un espace littéraro-temporel faisant fi de la chronologie, la notion d’auteur peut être aussi bien rétrospective que prospective.

Ainsi, Saint-Simon aurait-il anticipé l’œuvre de Proust. Pour le suggérer, Sollers cite l’anecdote de la marquise de Charlus, avare et laide, mais grande joueuse de lansquenet. D’après le duc, rien n’entravait sa passion du jeu :

"Elle aurait percé les nuits les pieds dans l’eau."

La formule est d’autant plus amusante qu’un soir, chez la princesse de Conti, la perruque de la marquise s’est embrasée à la flamme d’une bougie. À la suite de cet incident, elle a été contrainte de se décoiffer et de montrer son crâne sale à toute l’assistance amusée. L’invention du baron de Charlus, l’un des principaux personnages d’À la recherche du temps perdu,est un malicieux coup de chapeau de Proust à son inspirateur du XVIIIe siècle.

La sécheresse et la concision de l’écriture de Saint-Simon sont une garantie de clairvoyance. Il n’a pas son pareil pour juger les hommes, débusquer les menteurs et les faussaires, souligner les ridicules, dévoiler les intrigues et les cabales. Son art de la formule relève de la magie. L’acuité de ses regards et la qualité de son intelligence lui permettaient de percevoir et de résoudre tous les mystères.

Les écrivains du passé soufflent-ils des mots, des phrases entières, des formules à leurs successeurs ? Peut-être. En tout cas, dansMédium, Philippe Sollers affirme sa conviction que ses propres œuvres sont à lire dans une intertextualité défiant le temps.

Philippe Sollers, Médium, Gallimard

Extraits de Médium

La ronde des critiques


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