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Samuel Fuller et Alfred Hitchcock face à l’horreur des camps nazis

D 27 janvier 2014     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

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Falkenau


Après avoir présenté hier la trilogie « Destruction » (voir ici), voici un autre film d’Emil Weiss, Vision de l’impossible — Falkenau, Samuel Fuller témoigne (1988).
Comment lire ces images ? Que nous disent-elles ? Georges Didi-Huberman en a proposé une analyse.
Vous verrez ensuite Memory of the camps, le documentaire inédit d’Alfred Hitchcok que les Anglais viennent de restaurer.


Vision de l’impossible
Falkenau, Samuel Fuller témoigne

Documentaire d’Emil Weiss
France, 2004, 34mn
Production : Michkan World Productions, en association avec ARTE France

Le cinéaste américain Samuel Fuller décrit et commente les images qu’il a filmées dans le camp de Falkenau lors de sa libération en 1945. L’occasion de découvrir un document rare, et les circonstances de son tournage.

9 mai 1945. En tant que fantassin de la célèbre division américaine Big Red One, Samuel Fuller participe à la libération de la ville et du camp de Falkenau, en Tchécoslovaquie. Sur l’ordre du capitaine Richmond, il filme ce qu’il y découvre avec la caméra Bell & Howell 16 mm à manivelle que sa mère lui a offerte. Pour tous les soldats, la vue des cadavres est un immense choc. Le capitaine ordonne alors aux notables de la ville -– qui prétendent n’avoir jamais rien su de la tragédie –- d’aligner les corps, de les envelopper dans des draps blancs, puis de les habiller et de les enterrer dignement, “comme des êtres humains”. Soixante ans après, Samuel Fuller revient à Falkenau et commente ses premières images de réalisateur.

Retour à Falkenau

Du haut d’un talus, Samuel Fuller désigne une route, évoque les baraquements qui la bordaient, mime un lancer de grenade en direction d’officiers nazis imaginaires… Voilà comment les soldats américains, dont il faisait partie, ont libéré la ville de Falkenau. Et découvert le camp. Une situation qui a inspiré son film Big red one (1980), dont quelques images servent d’ouverture au documentaire : des soldats ahuris ouvrent une porte… des regards hagards sortent de l’ombre… Assis dans son fauteuil de cinéaste, face à un écran où sont projetées ses images, Samuel Fuller décrit, commente : les notables transportant les corps sur une charrette à travers la ville, l’odeur de la chair gangrenée qui oblige les soldats à porter des mouchoirs à leur nez, le panoramique qu’il a effectué pour montrer à quel point les maisons des habitants de Falkenau étaient proches du camp…

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Ouvrir les camps, fermer les yeux

Une analyse de Georges Didi-Huberman

paru dans les Annales. Histoire, Sciences Sociales 5/2006 (61e année), p. 1011-1049.

Au moment même où il est devenu possible de commémorer en grande pompe la libération d’Auschwitz, la connaissance historique des camps se heurte encore à un problème de méthode : il demeure très difficile d’articuler la lisibilité de l’histoire à la visibilité des documents, photographiques ou cinématographiques, qui témoignent de cette période, depuis juillet 1944 (l’ouverture de Majdanek par l’armée soviétique, filmée par Roman Karmen) jusqu’en mai 1945 (l’ouverture de Falkenau par l’armée américaine, filmée par Samuel Fuller). Les exigences théoriques formulées par Walter Benjamin à l’endroit de la connaissance historique permettent cependant de mieux articuler le constat au récit, l’état des lieux à l’« état du temps », l’image à sa « légende ». Le film réalisé par Samuel Fuller à Falkenau, puis recontextualisé par Emil Weiss en 1988 nous montre exemplairement comment des images de l’horreur peuvent être rendues à une certaine condition – esthétique, éthique – de lisibilité, afin que soit reconnue avec dignité de quelle indignité les hommes sont capables. Façon de montrer à l’œuvre une très ancienne coalescence de l’imago avec la dignitas civile. « Brève leçon d’humanité en vingt et une minutes » d’images tremblantes, comme disait l’auteur même de ces images.

Image et lisibilité de l’histoire

On a, récemment, commémoré le soixantième anniversaire de la libération d’Auschwitz. Il y a eu des pèlerinages et des minutes de silence. Puis, on a entendu les nombreux discours des personnalités politiques. On a réuni beaucoup de gens. On a republié quelques livres. On a revu certaines images. Les magazines ont porté l’horreur des camps en couverture –- comme si l’horreur pouvait servir de « couverture », et pour couvrir quoi, d’ailleurs ? -– pendant quelques semaines. On a revu quelques films et quelques documents d’archives qu’il est toujours bon, en effet, de revoir. La télévision a mis en scène une multitude de « sujets » et de « tables rondes » avec l’économie de temps, le genre de questionnements et la vulgarité formelle qui est, dirait-on, sa règle de travail ou, plutôt, de non-travail. On a, plus sérieusement, inauguré de nouveaux mémoriaux, de nouveaux musées, avec les bibliothèques qui leur sont attenantes.

Pourquoi, au coeur de tout cela, persiste l’impression dédoublée d’une nécessité politique -– puisque cela secoue un peu la dénégation ancrée chez les gens les mieux intentionnés et fait taire, pour un moment, la négation assumée par des gens beaucoup moins bien intentionnés -– et, en même temps, d’une terrible disjonction quant au but poursuivi par ces rituels de la mémoire (« plus jamais ça ») ? Annette Wieviorka parle, fort justement, d’une « mémoire saturée » et du lot de soupçons qui accompagnent toute tentative, aujourd’hui, de travailler encore sur cette part de notre histoire : « Fascination perverse pour l’horreur, goût mortifère du passé, instrumentalisation politique des victimes »

Les camps avaient été ouverts depuis un an à peine que ce rejet –- cette volonté d’oubli -– était déjà perceptible : « Encore ! vont dire les blasés, ceux pour lesquels les mots “chambre à gaz”, “sélection”, “torture”, n’appartiennent pas à la réalité vivante, mais seulement au vocabulaire des années passées », écrivait dès 1946 Olga Wormser-Migot.

De quoi donc cette mémoire fut-elle si rapidement saturée ? Annette Wieviorka répond qu’« Auschwitz est de plus en plus déconnecté de l’histoire qui l’a produit. [...] Surtout, Auschwitz est quasiment érigé en concept, celui du mal absolu [en sorte que] le “ça” d’Auschwitz-Birkenau, saturé de morale, est lesté de trop peu de savoir historique » –- ce savoir, jamais achevé, qui consiste à « rendre Auschwitz aussi lisible que possible. »

L’article dans son intégralité pdf (l’analyse du film de Fuller, L’épreuve : ouvrir les yeux sur l’état du temps, se trouve p. 12 du pdf ou 1021 dans les Annales).

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Un documentaire « dérangeant » et inédit d’Alfred Hitchcock

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À gauche, un survivant des camps implore de l’aide, à droite, Alfred Hitchcock.
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Un documentaire d’Alfred Hitchcock sur l’holocauste qui n’a jamais été montré pour des raisons politiques va être projeté pour la première fois sous la forme voulue par son réalisateur après avoir été restauré par l’Imperial War Museum de Londres, rapporte le journal The Independent.

En 1945, son ami et mécène Sidney Bernstein lui a demandé de l’aider à faire un documentaire sur les atrocités allemandes pendant la guerre en se basant sur les images des camps filmées par les équipes de tournage des armées britannique et soviétique. Mais le film n’a jamais été montré, comme l’explique le docteur Toby Haggit, conservateur du département de recherche du musée, au quotidien britannique :

« Il n’a pas été montré à cause du changement de situation politique, surtout pour les Britanniques. Quand ils ont découvert les camps, les Américains et les Britanniques voulaient diffuser très vite un film pour montrer les camps et que les Allemands acceptent leur responsabilité pour les atrocités qui y ont été commises. »

Mais le film a pris plus de temps que prévu, et le gouvernement militaire allié a rapidement évolué sur la question, estimant fin 1945 que mettre les Allemands face à ces horreurs n’aiderait pas le processus de reconstruction du pays. Cinq des six bobines du film ont finalement été déposées à l’Imperial War Museum et peu à peu oubliées, jusqu’à ce qu’un chercheur américain les redécouvre dans les années 1980.

Le film a alors été montré dans une version incomplète au festival du film de Berlin en 1984. Une version de mauvaise qualité et sans la bobine manquante a été diffusée sur la chaîne américaine PBS en 1985.

Le film, intitulé Memory of the Camps, va finalement voir le jour sous une forme qu’Hitchcock aurait approuvée après avoir été restauré numériquement. Selon Toby Haggith, le film a beaucoup dérangé les collègues, historiens du cinéma et experts qui l’ont vu lors de projections d’essai :

« La restauration numérique a rendu les images très fraîches. Une remarque qui est souvent revenue était que le film est terrible et brillant à la fois. »

Le documentaire sera diffusé à la télévision britannique en 2015 pour marquer le 70e anniversaire de la libération de l’Europe.

slate.fr.

Memory of the camps (VO)

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Version française (VoiceOver ininterrompue) du film "Memory of The Camps" de Sidney Bernstein dont Alfred Hitchcock supervisa le montage. Il s’agit en fait d’un remontage de 1985 sans l’ouverture ni la voix de Trevor Howard.

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