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L’image manquante de Rithy Panh

D 9 octobre 2013     C 1 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Retour sur le génocide cambodgien avec un chef d’oeuvre de Rithy Panh (commentaire de Christophe Bataille).
Prix « Un certain regard » au dernier festival de Cannes.
Sortie en DVD le 19 novembre 2013.

L’image manquante

Extrait


L'Image manquante par Telerama_BA

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Entretiens avec le réalisateur

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La Croix. À quelle nécessité intérieure répond votre film, L’image manquante

Rithy Panh : Je voulais trouver des images et des témoignages qui existent sur le génocide du peuple cambodgien entre 1975 et 1979. Un crime de masse qui n’a pas laissé d’images. J’étais donc à la recherche de « l’image manquante ». Or, elle est surtout dans ma tête. Je n’avais pas envie de retourner sur les lieux. La maison de mon enfance est devenue un bordel. J’ai fait construire des maquettes de mon quartier, de ma maison de Phnom Penh. Mais je ne retrouvais pas l’atmosphère de mon enfance.

J’ai demandé à un sculpteur de me fabriquer un petit bonhomme en terre. Et quand j’ai vu surgir ce personnage de la glaise, j’ai su que « l’image manquante » était là. J’ai continué à lui demander d’autres personnages et l’univers terrible de ces années-là m’est apparu. J’étais troublé de voir la vie remonter ainsi de la terre où reposent les morts.

J’étais parti pour tourner un documentaire sur les images de propagande et le langage tordu, déformé, de l’idéologie de déshumanisation mais j’ai compris que les khmers n’avaient pas réussi à forger l’image dans nos têtes. J’ai opté pour la radicalité. Concentrer le film sur ces personnages en glaise. Je voulais réussir une proposition cinématographique, originale et différente. Je ne voulais pas me répéter.

Pourquoi avez-vous choisi de ne pas les animer  ?

R. P. : Ceux qui comme nous ont traversé ces épreuves sont morts une fois. Nous sommes des survivants. Nous revivons mais avec une part de mort. Comment parler de cette mort en nous  ? C’est pour cette raison que j’ai choisi de ne pas animer ces figurines. Ces personnages figés en terre glaise se révèlent plus forts par moments que les archives ou les images filmées de propagande.

Les morts, en moi, sont à la fois figés et pas figés. J’ai perdu les noms mais pas les visages. J’ai travaillé avec un seul sculpteur, Sarith Mang, qui a mis du temps et dont le style donne une unité à la diversité des personnages et à leurs expressions. Il est jeune et ne connaissait pas l’histoire des khmers rouges. Travailler avec lui m’obligeait à replonger dans ce passé pour le lui raconter. J’ai trouvé en lui la poésie des grands artistes qui frôle l’innocence de l’enfance. Même réussite dans la gravité de la musique de Marc Marder. La voix de Randal Douc tombe juste, tout le temps.

Qu’avez-vous ressenti quand vous avez trouvé la forme de votre film qui passait par ces personnages en terre glaise  ?

R. P. : Un énorme plaisir. Les huit derniers mois, je travaillais sans m’arrêter, jour et nuit. Je ne sentais plus la fatigue. Je n’aurais pas pu faire ce film, il y a vingt ans. J’ai eu raison d’attendre.

Quelle sorte de travail intérieur avez-vous effectué pour parvenir à cette épure saisissante et bouleversante  ?

R. P. : Cette histoire remonte à n’importe quel moment du jour et de la nuit. C’est difficile à vivre, toujours. Je veux bien croire aux vertus de l’oubli. Paul Ricœur a écrit de belles pages sur le devoir de l’oubli. Mais les images du passé s’impriment tellement en soi. Les images qui manquent le plus sont celles que je n’ai pas vécues. Combien de fois ai-je imaginé me promener avec mes parents devenus vieux dans les parcs de Phnom Penh… De leur tenir la main, de marcher avec eux… Ces moments me manquent tellement. Comment oublier  ?

Dans vos films, vous êtes en permanence dans un double mouvement  : l’oubli est impossible pour le survivant et il ne faut pas oublier.

R. P. : Oui, c’est vrai. C’est le même processus avec le pardon. Comment y parvenir  ? Quand j’ai filmé Dutch, le bourreau de S 21, je voyais bien que la solution n’était pas de le laisser enfermer dans une prison pour le reste de ses jours. Je l’aurais renvoyé dans son village affronter le passé, ses anciennes victimes. Que doit-on faire avec les bourreaux 35 ans après  ?

L’image de la vague qui ouvre et clôt votre film est très violente et très éloquente sur votre désarroi…

R.P. : Le passé remonte comme une vague trop forte. Il y a trois jours, j’étais chez une amie qui a vécu la même chose que moi. L’un de ses amis, rescapé lui aussi des camps khmers, venait de se tuer en se défenestrant. Avec l’âge, nous sommes de plus en plus engloutis par cette angoisse et ce chagrin. La douleur devient plus aiguë, plus précise. On aimerait bien dompter ces assauts de souvenirs mais on n’y arrive pas. Quand on a vraiment vécu de tels événements, c’est dur de les oublier. Comment effacer, calmer  ?

Votre travail vous aide-t-il à repousser les souvenirs, à maîtriser les images  ?

R.P. : Certainement. Parmi ces vagues chaotiques qui m’envahissent, je dois sortir la tête de l’eau. L’art, la création, le cinéma redonnent du souffle à l’âme. Je suis mort. Je renais. Mais je renais avec la mort. En même temps, cette mort m’a reconstruit. La reconstruction d’une identité après être revenu d’une telle désintégration de l’être est longue et compliquée. Le temps m’effraie. Je ne pensais pas que ça prendrait toute une vie…

Recueilli par Jean-Claude Raspiengeas, La Croix.

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Christophe Bataille publie chez Grasset, un texte très court, tiré du film de Rithy Panh, un cinéaste cambodgien, qui essaie de comprendre oeuvre après oeuvre l’horreur du régime khmer rouge.

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Critique

L’image manquante, documentaire atypique sur les souvenirs impossibles du génocide cambodgien, fut l’un des temps forts du dernier festival de Cannes, où il reçut le Prix Un certain regard.

Rithy Panh, à qui l’on doit déjà deux des films les plus saisissants sur la période khmer rouge au Cambodge : S21, la machine de mort khmère rouge et Duch, le maître des forges de l’enfer, s’y est cette fois penché sur son propre passé de déporté dans un camp de travail où il perdit une partie de sa famille.

Mais pas question de transformer le génocide cambodgien et toutes les horreurs qui l’ont accompagné en "fonds de commerce" pour documentariste en mal d’idées. "Je trouve qu’il faut qu’on soit aussi cinéaste, et pas seulement cinéaste de génocide", explique Rithy Panh dans une interview à l’AFP. "Il faut une proposition artistique. C’est elle qui doit permettre de transmettre et de s’approcher d’une certaine vérité."

C’est donc en gardant à l’esprit son devoir de cinéaste qu’il a abordé la complexité de ce nouveau projet. Comment raconter une histoire dont il n’existe pas d’images ? Comment transmettre, dans un film qui plus est, un passé qui n’existe plus que dans les mémoires ?

La démarche qui en résulte est d’autant plus passionnante qu’elle mêle souvenirs intimes, événements historiques et réflexion sur le cinéma. Puisqu’il n’a que très peu de matière à sa disposition (les images d’archives sont rares, de même que les documents sur sa famille), Rithy Panh décide de l’inventer et d’utiliser un pur procédé de fiction au service d’une réalité intangible.

L’idée, reconstituer avec des figurines d’argile ce passé à jamais disparu, confine au génie. Parce que ces petites statuettes sont à la fois enfantines, allégoriques et universelles, ce que n’auraient pu réussir des acteurs incarnant les personnages. Mais aussi parce qu’en restant figées, comme en retrait, elles accompagnent la tragédie sans prétendre la mimer artificiellement. Seul compte le récit, terrible et bouleversant, et pourtant d’une sobriété absolue, qui accompagne à la première personne cette reconstitution minutieuse.

On sort ébranlé de L’image manquante qui raconte les pires exactions dont est capable l’être humain. Mais grâce à ce procédé décalé, presque radical, qui permet d’incarner les fantômes du passé en personnages peints, c’est comme si, au final, les victimes finissaient par avoir le dernier mot, à l’image de cette séquence hallucinante où la figurine qu’on enterre resurgit encore et toujours de la terre.

Rithy Panh réussit ainsi l’exploit de livrer un récit intime bouleversant et de porter en même temps un regard critique sur ce qu’il fait. Ne laissant pas l’émotion le submerger tout à fait, il met des mots sur l’horreur, cherchant à l’expliquer pour mieux la comprendre, et réfléchit à son triple rôle d’acteur, de témoin et de narrateur d’un épisode insupportable de l’Histoire. C’est en cela qu’il agit en véritable cinéaste, soucieux d’interroger à la fois les images qu’il montre et la démarche qui l’anime.

Qu’un film aussi singulier, puissant et débordant d’humanité ne bénéficie pas d’une sortie en salles a quelque chose de profondément troublant. Mais peut-être touchera-t-il un plus vaste public lors de sa diffusion télé (mercredi 9 octobre à 20h50 sur Arte), en attendant sa sortie en DVD le 19 novembre prochain. Car quel que soit le support, il ne faut pas passer à côté de cette Image manquante qui invente une nouvelle forme de cinéma, à la frontière du poétique et du réel.

Crédit Ecran noir.

Lire aussi : Rithy Panh, mémoire d’argile.


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