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L’Adieu au maoïsme des telqueliens

D 1er décembre 2012     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

« L’Adieu au maoïsme » des telqueliens est un texte de Philippe Forest qui était annexé à un article pileface de 2006 « Pourquoi j’ai été chinois (I) », annexe perdue au fil des déménagements et réaménagement successifs de pileface. La voici restituée, ici :

L’ADIEU AU MAOÏSME

Oubliant les tonitruantes déclarations de l’automne 1971, c’est avec une grande discrétion que Tel Quel prendra ses distances à l’égard du maoïsme. Le numéro 66 de l’été 1976 voit encore la publication de deux poèmes du Grand Timonier, traduits par Philippe Sollers ainsi que d’un article d’Alain Peyraube consacré à la « Révolution de l’enseignement en Chine ». Le numéro 68 de l’hiver 1976 se conclut par une note lapidaire : « A propos du "maoïsme". » On y lit : « Des informations continuent à paraître, ici et là, sur le "maoïsme" de Tel Quel. Précisons donc que si Tel Quel a en effet, pendant un certain temps, tenté d’informer l’opinion sur la Chine, surtout pour s’opposer aux déformations systématiques du PCF, il ne saurait en être de même aujourd’hui. Cela fait longtemps, d’ailleurs, que notre revue est l’objet d’attaques de la part des "vrais maoïstes". Nous leur laissons volontiers ce qualificatif. Les événements qui se déroulent actuellement à Pékin ne peuvent qu’ouvrir définitivement les yeux des plus hésitants sur ce qu’il ne faut plus s’abstenir de nommer la "structure marxiste", dont les conséquences sordides sur le plan de la manipulation du pouvoir et de l’information sont désormais vérifiables. Il faudra y revenir, et en profondeur. Il faut en finir avec les mythes, tous les mythes. » Et une note précise : « On peut s’en tenir à un seul symptôme : la momification et l’embaumement du père mort pour que sa lettre soit exhibée-conjurée en langue morte (Lénine, Mao). C’est la signature de toute contrerévolution [1]. »

Dans Le Monde du 22 octobre 1976, Sollers avait déjà déclaré : « Ce n’est pas de "doutes" ou d’"inquiétudes" qu’il faut, à mon avis, parler, au sujet de la situation actuelle en Chine, mais de véritable drame. Ce qui apparaît sous une lumière de plus en plus crue, c’est la sinistre réalité stalinienne d’une mécanique de pouvoir et d’information, mécanique à propos de laquelle on pouvait nourrir un certain nombre d’illusions, qui me semblent de plus en plus impossibles. Le "marxisme" en vient-il toujours là ? Certains ont depuis toujours répondu oui à cette question mais l’expérience chinoise portait en elle l’espoir d’un nouvel enjeu. Peu à peu, cependant, de destitutions en arrestations, de répression en pseudo-débats, de stéréotypes en réductions au silence, il devient criant que rien, quant au fonctionnement du pouvoir de l’État, n’a pu réellement aller plus loin que la plus flagrante manipulation [2]. »

L’INDÉFENDABLE ENGAGEMENT DES TELQUELIENS

Aux yeux de la plupart des observateurs, le voyage en Chine apparaît, dans l’histoire de Tel Quel, comme cette « tache damnée » que rien ne parviendra à effacer.

On le pressentait à l’époque, on le sait aujourd’hui : la révolution culturelle fut l’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire du totalitarisme. A l’heure hypothétique du Jugement dernier, les telque1iens devront donc répondre de ce crime. Ils ont été coupables de soutenir un régime brutalement répressif. Si leur « marxime » était devenue « loi universelle », une implacable tyrannie aurait régné sur l’humanité tout entière. Jugé dans une telle perspective et en termes si absolus, le maoïsme telquelien fut sans excuse.

On ne cesse d’ailleurs de l’écrire et de le répéter. Pensant tenir là leur argument majeur, les détracteurs de Tel Quel ne manquent pas de faire peser sur les épaules de Sollers, Kristeva, Pleynet, Barthes le poids de l’infamante révolution culturelle. Le climat idéologique d’aujourd’hui est tel qu’on aura tout intérêt à verser le maoïsme au compte de ces nombreuses « trahisons » qui déshonorèrent nos clercs. Il n’est pas sûr que l’objectivité trouve son compte à un manichéisme semblable.

Certes, avec d’autres au nombre desquels de prestigieux savants comme Joseph Needham, les telqueliens crurent que la Chine serait à notre temps ce que la Grèce fut à la Renaissance : un continent ignoré surgirait qui bouleverserait de fond en comble le savoir et la pensée de l’Occident. Comment pourrait-on reprocher à quiconque d’avoir rêvé ce rêve ?

Certes, comme d’autres, les telqueliens espérèrent que la Chine inventerait une forme de socialisme qui éviterait les monstrueuses ornières du totalitarisme. A cet égard, ils se trompèrent et le pari qu’ils firent fut une erreur. Mais à aucun moment — et contrairement à ce que l’on affirme souvent — les telqueliens ne taisent leurs inquiétudes et leurs incertitudes. Ils ne nient nullement l’existence d’une possible répression. Ils envisagent l’éventualité d’un échec qui serait aux dimensions du pays concerné. Lorsque apparaît la vérité du régime chinois, ils ne s’obstinent pas et tournent la page. Tout lecteur de bonne foi pourra se reporter aux textes pour s’en convaincre.

Si les telqueliens soutinrent un régime répressif, s’ils rêvèrent la révolution culturelle, leur maoïsme ne fut nullement allégeance à un totalitarisme exotique ; non acte de soumission mais acte de subversion. Dans le contexte intellectuel français où elle avait vocation à produire ses effets, la référence chinoise fut pensée comme une arme : par elle se trouvait posée la possibilité d’une langue poétique nouvelle ; par elle se trouvait fondée une façon offensive de manier la dialectique ; par elle se trouvait battue en brèche la morne et conservatrice pesanteur du communisme national. Tout tient en une formule simple : « On a raison de se révolter. »

Philippe Forest
in Histoire de Tel Quel 1960-1082
Fiction & Cie/Seuil, 1995, p.483-485.

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[1« A propos du maoïsme », Tel Quel 68, p. 104.

[2Philippe Sollers, Le Monde, 22 octobre 1976.


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