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Chine, la dissidence de François Jullien

D 11 février 2011     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Paru le 3 février : « Chine, la dissidence de François Jullien » par Nicolas Martin et Antoine Spire, suivi de « Dialogues avec François Jullien ».

« Dissidence » renvoie à la notion d’écart, centrale dans la stratégie intellectuelle de François Jullien. Le détour par la Chine de ce philosophe formé aux humanités grecques est l’amorce d’une dissidence philosophique qu’il n’a cessé de déployer dans l’ensemble de son travail. Ce livre tente d’en faire le bilan. Dans une seconde partie, François Jullien accepte une confrontation sans complaisance.

Pour la première fois, il ouvre une piste nouvelle : une philosophie du « vivre » qui le situe dans la suite de Montaigne et le distingue des philosophes de l’« existence ». Car qu ?est-ce que « vivre », ou plutôt comment y accéder ? C’est là le coeur des questions qui lui sont soumises.

Le problème de la dissidence face au pouvoir chinois émerge également au cours de ces dialogues, comme aussi un rapport critique à la sinologie.

Quelle conception François Jullien développe-t-il de ces dissidences, et comment fait-il de la dissidence une position philosophique ? S’esquisse ainsi, à travers ce parcours, une certaine figure de l ?intellectuel à l’aube du XXIe siècle.

Éditions du Seuil

Critique

François Jullien, vivre à l’écart des controverses

François Jullien est une figure singulière du paysage intellectuel français. Formé à l’étude de la Chine, il est sévèrement critiqué, voire ignoré, par les sinologues. Auteur de livres de philosophie à succès, traduits dans une vingtaine de langues, il poursuit son chemin en solitaire. Défenseur d’une conception de l’efficacité chinoise qui plaît aux investisseurs, il affirme que la Chine ne peut pas penser les droits de l’homme, ce qui plaît aux moralistes.

Quelle est donc cette "altérité chinoise" dont (d’où) nous parle Jullien ? Quel type de "dissidence" rend-elle possible ? Nicolas Martin et Antoine Spire l’ont interrogé sur les sources de son travail et sur le type d’engagement politique auquel il conduit. Ils font précéder ce dialogue d’un genre désormais classique : la défense et illustration de la méthode de François Jullien.

Rappelons qu’en 2007 un collectif d’intellectuels avait été rassemblé sous le titre Oser construire. Pour François Jullien (Seuil), en réponse au livre publié un an plus tôt par Jean-François Billeter, Contre François Jullien (Allia). Le sinologue genevois reprochait à son collègue parisien de construire une image idéologique de la Chine qui rendait impossible toute révolte individuelle, et qui résonnait avec le tournant néoconfucéen du régime de Pékin. L’attaque avait du style et touchait juste : si l’accusé répliqua avec brio, en revenant notamment aux problèmes techniques de traduction soulevés par son accusateur, reste que ses partisans en avaient été ébranlés.

Nicolas Martin et Antoine Spire se posent donc en "médiateurs culturels" entre un public toujours séduit mais désormais méfiant, et un philosophe apparemment retiré dans sa méditation. Ils en appellent à la responsabilité de l’intellectuel face à un continent chinois dont Jullien est un des meilleurs spécialistes, et qui occupe une place croissante dans la mondialisation. Citant Spinoza, souvent considéré comme le plus oriental des philosophes occidentaux, ils demandent comment articuler une éthique de la réflexion et une politique de l’indignation.

La réponse de Jullien tient en un mot : l’écart. Ce qui l’intéresse n’est pas la Chine en tant que telle, mais l’écart entre la pensée chinoise et la pensée européenne, en ce qu’il offre de nouvelles possibilités intellectuelles. Se tenir non pas à l’écart, mais dans l’écart, suppose de construire les termes entre lesquels il y a du jeu, au lieu de les recevoir déjà formés par des controverses extérieures. Tout le travail de Jullien, souvent réduit à des dualismes statiques (immanence/transcendance, procès/création, sagesse/philosophie...), réside dans cet effort d’écriture et de pensée visant à ouvrir un espace où se pose autrement la question de l’universel.

Quelles sont donc les conséquences éthiques et politiques de cette démarche ? François Jullien cherche l’inquiétude d’un "universel négatif" construit entre les cultures, qui n’est ni l’universel positif des droits de l’homme ni le mal, l’absolu négatif, "abject, qui n’est fécond en rien". Ses interlocuteurs l’apostrophent avec franchise : "Cette lecture des droits de l’homme cantonnés au négatif n’inciterait-elle pas à se taire ? François Jullien ne risque-t-il pas de se réserver pour l’après-coup, ou bien sa condamnation de l’abject lui permet-elle de prévenir l’exécution des Ouïgours et de la condamner avant qu’elle n’ait lieu ?"

"La transparence du matin"

La discussion tente alors de situer le travail du sinologue dans l’horizon du structuralisme. Jullien reconnaît qu’il a gardé de ce courant la radicalité de la méthode comparative sans adopter la politique subversive des "post-structuralistes" comme Foucault et Derrida, ce qui le conduit à se réclamer de Lévi-Strauss et de Heidegger.

L’ouvrage que Jullien publie en même temps, Philosophie du vivre, illustre ce regard méditatif et éloigné. Il traite du problème le plus classique de la philosophie : comment la pensée peut-elle rejoindre ce "vivre" qui la conditionne ? Jullien oppose ici la connaissance à la "connivence", perception primitive du monde à laquelle on n’accède que par écarts, ruses et détours.

Le lecteur suit son parcours dans les grands auteurs de la pensée européenne sans rencontrer la Chine autrement que par un poème tang ou une phrase de Lao Zi. Les belles pages finales sur "la transparence du matin" esquissent une figure de la dissidence comme éveil de la pensée. Mais on est loin en effet de la vie des Ouïgours.

Signalons également la parution d’un numéro de la revue Critique sur le thème "François Jullien, retour de Chine" (Minuit, 256 p.).

Frédéric Keck, Le Monde du 03.03.11.

CHINE, LA DISSIDENCE DE FRANÇOIS JULLIEN suivi de DIALOGUES AVEC FRANÇOIS JULLIEN de Nicolas Martin et Antoine Spire. Seuil, 318 p., 20 ?.

PHILOSOPHIE DU VIVRE de François Jullien. Gallimard, "Bibliothèque des idées", 276 p., 17,90 ?. En librairie le 10 mars.


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