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Critique des critiques - Une vie divine

D 22 janvier 2006     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Une vie divine ! Ecrite en l’an 118 de de la nouvelle ère...


Oui, Philippe Sollers termine son roman, par cette date : « Paris, le 30 septembre 118 ».
Immersion du narrateur, et de Sollers dans l’ère du Salut, le dernier mot de son livre. Vagabondage dans les textes de Nietzsche, sa vie, l’air du temps, l’air d’aujourd’hui. Rêve, poésie, réalité brute, essai, biographie, critique littéraire, musique, les fantaisies de Ludi et Nelly, respirations sensuelles et érotiques ponctuant le texte qui se veut léger en dépit du Sujet. « On se croirait, au début du XXème siècle dans un roman de Sollers. ». Ainsi parle Sollers... dans ce livre protéiforme.

Couverture médiatique digne d’un prix littéraire, Sollers hors concours, a préféré l’éclaircie de janvier pour faire paraître son livre. Il en apparaît d’autant plus brillant dans un ciel moins encombré. Vie divine oblige, traitement divin de la critique. Comme si Sollers ne dérangeait plus, comme s’il avait trouvé sa place au rang des statufiés. Pluie d’éloges. Même les griffures obligées pour ses tics et ses tocs habituels - reconduits, à l’infini, de livre en livre, éternel retour, sa griffe à lui - ont des allures de caresses bourrues.

Frédéric Beigbeder, concis et incisif dans Le Figaro : « ...Comme d’habitude, c’est un roman qui n’en est pas un. Comme d’habitude, Sollers alterne des pages parfaites, limpides, alertes, et d’autres banales, répétitives, meublées de citations... [...]
A 69 ans, Philippe Sollers n’a plus rien à perdre ni à prouver. C’est très agréable pour le lecteur, un auteur qui se fait plaisir, virevolte, fait des pieds de nez. Il est libre, il respire, [...] capacité à s’émerveiller, à transmettre le virus de la littérature, une gourmandise intacte pour chaque détail du corps des femmes, un désir de poésie, un amour de la nature, une humanité jamais résignée : voici l’écrivain le plus vivant du monde. Lisez-le ou vous êtes morts. »

Jean-Paul Enthoven (Le Point) en plus volubile, et extra-lucide quand il voit la faille derrière le masque de cet évangéliste du bonheur : « ... On l’aura peut-être compris : ce roman est globalement dingo, quoique localement épatant. Je laisserai volontiers au nouvel évangéliste ses pitreries de conférencier, sa poétique de la palinodie, ses excès paranoïdes, ses coups de bonneteau, ses enthousiasmes convenus - et on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il faut être un peu désespéré pour faire ainsi, comme Sollers, l’éloge de la joie. Mais penchez-vous sur le coeur de ce livre. Sur ses pages magnifiques où il décrit quelques instants intenses (le réveil, la faim, une peau, des lèvres...). Et vous vous aviserez sans peine qu’un souffle superbement dionysiaque gonfle cette prose sèche et vibrante. Avec cette « Vie divine », Sollers est au sommet de son talent et de sa charmante loufoquerie. Un pas de plus, et il tombera de haut. Mais qui jurerait, au final, que cet homme ne sait pas voler ? »

Madame Figaro s’y colle aussi : « Sollers écrit ce qui lui passe par la tête. Il n’est pas du genre à couper. On ouvre son pavé, on le pose, on le reprend. On sourit, on soupire. On ne sait pas toujours si c’est d’aise ou d’agacement. À son âge, vous n’allez pas demander à Sollers de changer, hein ? « On se croirait, au début du XXle siècle, dans un roman de Sollers. " Si, si, c’est dans le livre, juré, presque à la fin »

Pour Jean-Baptiste Harang de Libération, c’est « Du vrai, du bon Sollers... »

... Mais qu’est-ce qui leur prend à tous, ou presque — d’encenser Sollers ? Ne serait-il plus agaçant ? Mais si !
Vie divine en forme de joyau, bien sûr.
Une pierre dont les éclairs de brillance font oublier les impuretés, les brumes ou les reprises...

...Et oui ! J’ouvre Une vie divine. Je commence à lire : « Le vent, toujours le vent, depuis une semaine, l’assommant et violent vent du nord venant de là-haut. [...] Et Ludi...

Mais oui, j’ai déjà lu ça ! Je mets quelque temps avant d’en retrouver la source. L’Infini N° 88, Automne 2004
Un article de Sollers intitulé Le Sujet. Voir extrait C’est le texte des 20 premières pages d’ Une vie divine. Si ! Curieux quand même que ceci n’ait été relevé par aucun des critiques que j’ai lus !!
Le texte n’en est pas diminué pour autant, bien sûr. C’est même une pratique ancienne de Sollers. Paradis publié en feuilleton dans Tel Quel avant la parution du livre. Et de nombreux articles ont ensuite été repris dans ses livres. Ainsi parlait Sollers... Voir l’article de Jean-Paul Enthoven

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Ruhe Statte. Lieu de naissance et dernière Demeure du Philosophe Friedrich Nietzsche
Source L’Infini n° 88.

Sollers, une vengeance par le bonheur

par Marc Fumaroli

Le soleil d’Austerlitz ne s’est pas levé l’année dernière : pour de graves raisons morales, le bicentenaire de la victoire de l’empereur a été censuré. Les représentations de la plus célèbre pièce de Voltaire, son Tartuffe tragique, Mahomet, ont été elles aussi empêchées, quelque part en France, par un parti dévot autrement efficace que sous Louis XIV et Louis XV. En juillet, livrée officiellement à un spécialiste des évacuations, la cour d’honneur du Palais des papes a été traitée en urinoir par ce plasticien et ses assistantes. La saison d’automne des Musées nationaux a été égayée par le succès de l’exposition "Mélancolie", mais la rentrée littéraire a été troublée par le bruit fait ici, et confirmé à Francfort par vingt-cinq contrats de traduction, autour du dernier roman du plus déprimé de nos jeunes écrivains : La Possibilité d’une île. Toute une conjoncture fin de siècle et fin de règne, sur fond de violences bizarres dans les banlieues.

L’heure avait sonné pour Philippe Sollers de contre-attaquer en force, roman contre roman, sous peine de s’avouer vaincu dans la bataille qu’il a déclenchée depuis longtemps, mais qu’il s’était contenté, après les coups de boutoir de Femmes, de conduire en tacticien prudent, sous forme d’une multitude d’escarmouches. Les plus brillamment aventurées ont été, au goût de beaucoup, ses "Jeudis" publiés, ici même, dans "Le Monde des livres". Il les a réunis en feu d’artifice, sous le titre La Guerre du goût, puis Eloge de l’infini (Gallimard). Sainte-Beuve bref et vif, il a fait de ces portraits de poètes, d’écrivains, de peintres et de musiciens classiques (Sévigné et Bossuet, Retz et Saint-Simon, Poussin et Fragonard, Haydn et Mozart), mais aussi de ses essais sur "Nietzsche et l’esprit français" ou sur "Le mystérieux Voltaire", une constellation rétrospective de "phares" prêtant leur éclat à une glorieuse modernité dans les lettres et les arts (de Picasso à De Kooning, de Joyce à Nabokov) dont il avait paru lui-même le légataire universel, mais dont l’énergie fulminante était déjà remplacée par de vulgaires chaleurs.

Etait-il le seul survivant d’une tradition moderne interrompue et dévoyée par le populisme de la société du spectacle et par le rouleau compresseur de l’économie marchande ? L’un de ses portraits citait le défi de Balzac : "Le moment exige que je fasse deux ou trois oeuvres capitales qui renversent les faux dieux de cette littérature bâtarde, et qui prouvera que je suis plus jeune, plus frais, plus grand que jamais."

NOUVELLE LUTTE DES CLASSES

Aujourd’hui, avec Une vie divine, Sollers sort de son fortin, faisant donner la garde, toutes oriflammes déployées. D’emblée et de front, son titre paradisiaque défie la "vie éternelle" qui, chez Houellebecq, paradigme français du "dernier homme", cherche à prolonger ad infinitum, par clonage, le souterrain infernal décrit par sainte Thérèse : "un endroit qui pue et où l’on n’aime pas". Le Hergé de la misère culturelle et sexuelle contemporaine fait lâcher son dernier Tintin par deux "pétasses" successives, lui laissant pour tout potage un chien, un gourou et une ribambelle de clones.

Une vie divine commence en fanfare par le portrait de deux adorables Parisiennes, Vénus et Diane d’un François Boucher très "tendance", toutes deux méritées et honorées parallèlement par le narrateur sollersien : elles conjurent de leur voluptueux allegro vivace, tout au long du roman, le post-coïtum triste du "Schopenhauer des classes moyennes". Première "vengeance par le bonheur".

La "guerre du goût" se veut désormais guerre totale, prenant les proportions d’une nouvelle lutte des classes, individus aristocratiques contre "plèbe" massifiée, tandis qu’au ciel des idées s’affrontent deux éons métaphysiques, le Mauvais Ange qui dit non à la vie et la Vérité qui lui dit oui. Entre les combattants terrestres, les lits et les adresses n’ont pas le même nombre d’étoiles, les intercesseurs philosophiques non plus. Le petit Tintin surmené de Houellebecq ne peut évoquer que furtivement son Méphisto, un Schopenhauer défaitiste et niveleur. Alors que, dans les intervalles de délicieuses "séances" en galante compagnie, à Londres, Paris ou Venise, le gentilhomme philosophe d’Une vie divine a tout loisir, dans son propre "Journal", pour noter et commenter les abondants extraits de ses vastes lectures.

Cette Vie divine, c’est la vraie biologie génétique, celle qui fait par élection de son héros bien né, sang d’encre plutôt que sang bleu, un Nietzsche redivivus, le Nietzsche d’un "Eternel retour" qui ne serait pas la triste duplication dégénérative et égalitariste, de clone en clone, selon Houellebecq, mais une spirale inspirée qui, revenant sur elle-même, ne va pas, d’une réincarnation à l’autre, sans accroissement de lumières. Notamment dans l’ordre de Vénus, où le Nietzsche initial, né puritain, était resté un apprenti. Seconde vengeance par surabondance d’intelligence et d’illuminations.

CAMPAGNE ROMANESQUE

Dans cette ardente campagne romanesque, menée au nom d’une noblesse de l’esprit et du goût persécutée contre les légions hypocritement morales de l’immonde, difficile de ne pas partager en principe le zèle sollersien pour la beauté, la grâce, la joie, l’intrépidité, le style, dons oubliés du génie dionysiaque de tous les temps. Mozart, Tiepolo, Chanel no 5, oui.

Mais pourquoi l’auteur de Paradis gâte-t-il sa cause en n’hésitant pas à l’associer, par fidélité à d’anciens combats, à la mémoire puante du "vieux et génial" Mao, atroce tyran nihiliste, c’est entendu, mais voluptueux (d’où indulgences) et assez ironiste pour avoir fait de sa révolution culturelle le lit commode d’une formidable Chine ultra-capitaliste (d’où vengeance d’un autre type) ? La grâce et la joie grincent quand elles sont réduites à s’acharner sur un autre pauvre diable, Harry Potter, ou à s’agenouiller (une fois de plus) au pied des icônes sacrées du "divin marquis", culte du moi graphomane, mythomane et érotomane cher aux Messieurs Dimanche du Quartier latin ! Dommage enfin que, dans ce roman philosophique, où le catholicisme est sans cesse exalté à contre-emploi comme "religion de couverture", le déiste Voltaire et son admirateur Nietzsche, littéralement hanté, lui, par le Christ autant que par Dionysos, soient érigés en chefs de file, avec Sade, d’une gnose athée du mépris, réservée à une poignée clandestine de privilégiés. Encore un effort, cher Sollers, pour attirer à la cause de la liberté de l’esprit et à la danse du goût plus de douze de vos apôtres.

Marc Fumaroli, Le Mondes Livres du 06.01.06

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1 Messages

  • Sirocco | 19 octobre 2013 - 14:52 1

    Il faut ne pas avoir lu une seule ligne de Sollers ou de Nietzsche pour titrer en commettant deux erreur intriquées ainsi.

    La première : le calendrier instauré par Nietzsche ne commence certainement pas en juillet 1888 mais le 30 septembre 1888 (voir à ce propos la conclusion de l’Antéchrist titrée "Loi contre le christianisme" qui commence ainsi : "Promulguée le jour du Salut, le premier jour de l’an Un (- le 30 septembre 1888 de la fausse chronologie) Guerre à mort contre le vice : le vice est le christianisme"). Le 30 septembre, date du premier jour de l’an Un, correspond à l’achèvement de ce que Nietzsche considérait, à la fin de sa vie, comme son oeuvre majeure, l’Antéchrist, et non à la révélation de l’Eternel Retour - comme je le montre ci-après.

    La seconde : Ce n’est pas en 1888 que Nietzsche eut la "révélation" de l’Eternel Retour du Même mais en août 1881 ce dont il témoigne dans une lettre à son ami musicien, Peter Gast, en ses termes : "Cette Engadine [lieu où il séjournait habituellement en été] est le lieu natal de mon Zarathoustra. J’ai trouvé à l’instant la première ébauche des pensées qui combinent en lui ; parmi elles ’début de l’automne 1881 à Sils-Maria, à 6000 pieds au-dessus de la mer et bien plus haut au-dessus de toutes choses humaines’ ". Dans Ecce homo, son "autobiographie philosophique", il ajoute : "La conception fondamentale de l’oeuvre [son Zarathoustra], l’idée de l’éternel retour, cette formule suprême de l’affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir, date du mois d’août de 1881. [...] Je parcourais ce jour-Là la forêt, le long du lac de Silvaplana ; près d’un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C’est la que l’idée m’est venue". Je pourrais multiplier les références mais je m’en tiendrais à un autre élément : la plaque laissée sur le rocher dont parle Nietzsche et que l’on peut encore apercevoir si l’on se rend, en Engadine, sur le même chemin que Nietzsche a arpenté.

    On peut trouver les mêmes précisions dans la bouche de Philippe Sollers au lien suivant : http://www.philippesollers.net/nietzsche.html