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Pamina (Mémoires d’une danseuse)

D 11 mars 2010     A par Viktor Kirtov - Florence D. Lambert - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


A propos de Florence Lambert qui présente Vita Nova, le 7 avril au MK2 à Baubourg, le film sur Marcelin Pleynet qu’elle a coréalisé avec lui, voici un texte qui a été publié dans l’Infini N° 79 (Eté 2002).

La danse vue par le trait du peintre, Picasso, et le dessin du peintre vu par la danseuse.
Exercice devant le miroir de Florence Lambert qui a appris à le scruter, à capter toutes les inflexions des sensations dans le long et exigeant apprentissage de la danse.

Dans « Le Sacre du Printemps », L’Infini N°103 [1], elle nous dit aussi :

« ...Le regard se perd dans le ventre creux du toit. Il pleut
Je chauffe les reins, les pieds, j ?assouplis la colonne, les mains, les doigts. Les membres se répondent, les distances, le tempo, haut, bas, près, loin, vite, lent, le rythme
[...]

Mon fils me demande :
- Est-ce que tu peux dire pourquoi tu aimes la danse ?
- Oui... Je crois... je ne pense pas que le corps soit silencieux... en dansant le corps parle.
L’inverse aussi.
 »

La peinture et l’écriture qui dansent avec Florence Lambert.

« Pamina (Mémoires d’une danseuse)[...]
C’est pour moi un très très grand texte. »
Thelonious
Forum pileface

PAMINA (Mémoires d’une danseuse)

Par Florence Lambert

« Pamina : La vérité, la vérité, Même si nous devons être condamnés.
(Une procession de prêtres s’avance, suivie par Sarastro _ dans un char de triomphe tiré par six lions). »

La flûte enchantée, Acte I, scène 2

Toutes les nuits une danseuse dans mon labyrinthe onirique rencontre des problèmes de grand écart. Pas une nuit où ne surgissent les châteaux, les conservatoires, les studios, les théâtres.
Le plus familial de tous, l’Opéra, long boyau noir, est le lieu préféré de mes fantômes danseurs.

Cela avait commencé, par deux cours par semaine, au château. Le château était un gros cube de 4 étages avec deux tours 1/2 rondes de chaque côté. Il était recouvert de grosses miettes de pierres rouges et jaunes, ni en brique, ni en granit, agglomérées comme une moquette rugueuse. Il se situait sur les plateaux d’Île de France à l’Ouest de Paris. De là il y avait une belle vue sur les courbes de la Seine.

Ma mère garait la voiture devant, je sautais avant qu’elle ne finisse. J’étais toujours trop juste à l’heure. Souvent j’enfilais mon collant dans la voiture et la gymnastique pour ne pas montrer mes fesses aux autres conducteurs m’énervait.
L’escalier était à mes yeux splendide, large, très sombre, sans fenêtres, en chêne ciré au noir, des marches luisantes, une rampe épaisse. Le studio était au dernier étage. Le cours des petites finissait quand les grandes arrivaient. On attendait à la porte d’être 5 ou 6, le professeur arrêtait brièvement la classe, nous priait de traverser le studio rapidement pour rejoindre le vestiaire, sans oublier de le saluer lui et la pianiste par un soubresaut de révérence.
Le studio était une rotonde assez belle. On pouvait tenir à 20 ou 30 élèves. Des fenêtres au niveau du parquet, un plafond à caisson, des barres en polygone le long des murs. Entre l’entrée et une cheminée monumentale, les mères s’entassaient dans un vieux canapé rouge défoncé. La cheminée servait à notre professeur pour mettre dans l’âtre son tabouret, ses partitions, son porte-monnaie. De l’autre coté de la cheminée on avait coincé le piano. La vieille accompagnatrice affectueuse était la seule à se souvenir qu’elle avait été musicienne. Grasse, poudrée, tassée, presque édentée, elle zozotait en postillonnant sur son clavier. Régulièrement elle interrompait le professeur, et sachant qu’il ne le savait pas, elle criait « c’est sur deux temps, ou sur trois temps ? ». Le professeur répondait : « faites-moi une mazurka ou bien une valse. Non, faites-moi un galop. »
Derrière son dos, elle faisait ses observations personnelles. Elle encourageait ou elle consolait les enfants, en clignant des yeux.

Le professeur était le plus caricatural des professeurs de danse. Tout chez elle sentait le foyer de la danse de l’Opéra des années 30-40. Des jambes courtes mais solides, une taille cambrée comme il n’en existe plus, un cul rebondi, large, toujours très pris dans une jupe de tailleur étroite. Des seins robustes et très en avant. Le menton toujours en l’air, dédaigneux, la voix sonore, le compliment appelant l’argent et des critiques de mégère. Elle enseignait aussi à l’Opéra de Paris. C’était son grand prestige. Elle était le pape dans cette ville de banlieue.
On payait tous les mois au piano. Je me rappelle très bien comment ma mère lissait son chéquier sur la queue du piano. À ce moment précis le professeur prenait ses grands airs, se dressait sur ses petites jambes, les pieds ouverts, et parlait d’un ton III’ république, de son cours à Paris, ou du dernier concours d’entrée à l’Opéra.

Elle feignait de ne s’adresser qu’à la pianiste. Mais toutes les mères et leurs filles écoutaient les sourcils froncés. Ma mère était la mère chouchoute, parce qu’elle avait une position sociale en vue. Cela voulait dire qu’on payait en premier. C’est aussi à ce moment-là qu’on recueillait les paroles d’encouragement. Le professeur avait pris un jour ma mère à l’écart. « Elle est bien votre fille, on pourrait la présenter à l’examen de l’école de danse de l’Opéra. Il faudrait qu’elle prenne plus de cours, je lui ferai une variation... qu’elle vienne au cours à Paris, dans le XVIIe. »

Dans le vestiaire pendant ce temps on s’observait. On devinait celle qui même toute nue était la plus riche.

Au cours j’étais mise en valeur, au milieu de la grande barre centrale. Et à chaque fois que je faisais le pied dans la main le professeur venait forcer la jambe pour la faire toucher ma tête. Tout le monde adorait ça. Je percevais les chuchotements des parents serrés, avec les petits frères qui avaient fini le judo, à l’étage en dessous, et les papas un peu absents.

A la fin du cours on faisait toutes ensemble une longue révérence : un pas sur le côté en ouvrant le bras, une fois à droite et une fois à gauche, puis un penché de buste profond en avant, en pliant les genoux sous soi. J’ai retrouvé exactement cette même révérence décrite par Pierre Rameau dans un traité de danse écrit en 1725. La salle à ce moment était pleine, les fenêtres embuées. On applaudissait la fin du cours. Moi je ne pensais plus à rien depuis 1 heure et demie. J’étais très concentrée. J’écoutais la musique. Ma mère était émue. On rentrait le soir en parlant des unes et des autres, de l’examen d’entrée à l’Opéra. Elle me donnait des conseils de port de tête, de port de bras. Je la vois mimer dans la voiture les gestes naïfs en lâchant le volant. Elle m’agaçait, elle n’était jamais satisfaite.

Le premier examen d’entrée à l’Opéra était médical. Il filtrait les enfants « doués » physiquement, pour les fairë suivre un premier stage de trois mois, à la fin duquel aurait lieu le concours final d’admission à l’école de danse. Les convocations se répartissaient par tranches horaires. Le bâtiment était bien trop énorme pour que je puisse le voir. Ma mémoire se cogne à des pavés gris, une porte battante en velours marron et cuir vert cloutés. Dedans l’absence de lumière nous avait déséquilibré. Je sentais ma mère très impressionnée. Nous avions cherché le banc des trois heures.

Nous croisions des dizaines d’enfants, et leurs mères, perdus dans ces immenses couloirs en U. Au moins 700 enfants avaient été convoqués sur 2 jours. Après avoir reçu un ordre rapide nous nous étions assises au milieu d’un couloir plein d’enfants. Les murs étaient jaunes et sales, et le sol carrelé. Tout du long résonnait des portes qui s’ouvraient, et se fermaient constamment. Les ampoules pendaient du plafond. Pas une photo de danseur, pas un visage, pas un corps plus léger que l’autre. La banalité des gens, des voix, nous décontenançait. J’avais été appelée rapidement dans un cabinet médical assez petit, avec beaucoup de monde les yeux rivés sur moi. Ma mère était restée dehors. J’étais en culotte. D’abord la toise et la balance, puis une doctoresse m’avait auscultée le dos. Ils m’avaient demandé si j’avais déjà fait de la danse, le nom de mon professeur. J’avais mis les pieds en dehors, et j’avais plié les genoux. Très bien merci. J’étais admise.

A la suite de cette première audition ma mère refusa de me laisser poursuivre.
Elle avait eu peur et moi aussi. J’étais trop petite. Mon professeur fut scandalisée. J’arrêtais de prendre des cours pendant six mois. A ma demande je repris. Je repassais l’examen, 2 ans plus tard et j’étais de nouveau admise.

Ma vie professionnelle commence. J’ai 1l ans. Pour suivre les cours quotidiens du stage préliminaire au concours d’entrée, j’ai l’autorisation de quitter l’école plus tôt pour être à l’Opéra à 17 heures. Je me souviens de m’être attardée un jour sur la rampe de l’escalier de l’école que je quittais. Je descends lentement les marches en laissant traîner ma joue contre le bois. Je regarde le préau couvert avec les placards de gymnastique alignés, les tapis en caoutchouc qui sentaient la gomme et la poussière. C’était la première fois que je regardais mon école en dehors des heures.

Je ne me rappelle plus qui me faisait faire le trajet jusqu’à l’Opéra.
Je réentends la cour de l’administration... le chahut des enfants... les voix des surveillantes... je revois les filles en chignon... Les 6 étages à monter... Les couloirs jaunes très longs, les vestiaires, et la leçon.
La classe de danse était une salle rectangulaire longue et étroite, couverte de verrières, un parquet incliné en pente vers le miroir, des murs bleu ciel très pâle, des poutres et des traverses métalliques.
Plié, dégagé, rond de jambe à terre puis en l’air, battements sur le cou-de-pied, jambe sur la barre, grands battements, relevé, jambe à la main, grand écart. Je demande à ma voisine qui a l’air satisfaite et installée pour une vie à cette barre.
- Il fallait apporter ses pointes ?
- Évidemment j’en ai trois paires dans mon sac, pas toi ?
Nous étions en juin, le soleil de 5 heures au travers d’un des versants du toit tapait sur un mur. La barre en face était à l’ombre. La salle était nettement divisée en deux par la lumière.

Paris

L’appartement sent le café. Il est plutôt bien isolé de la rue, je n’entends que le bruit du chauffage. Son déclenchement régulier me dit qu’il fait froid dehors.
Personne à la maison. J’installe un fauteuil face à la fenêtre, oriente les deux enceintes de la chaîne. Je monte à bord de ma fusée musicale : fusée Joseph Haydn, quatuor na 6 Opus 76 par le quatuor Mosaïque.
Comme toujours a lieu le renouvellement de l’expérience heureuse.

Bernin (David) - Picasso (Salomé)

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Le Bernin, Le roi David,
Musée Fesch, Ajaccio

Au bout d’un temps sans mesure, je sors une carte postale, souvenir du musée Fesch à Ajaccio. Le musée possède dans sa collection permanente, un tableau de Bernin intitulé David. C’est un portrait, cadré sous les épaules, remplissant toute la toile. Le fond est sombre. David est un très jeune homme, beau, brun, aux traits forts, élégants et sensuels en même temps ; Il a ses habits de berger. Il a un regard éveillé et oblique, comme s’il surveillait ses arrières. Dans une main très forte, il tient une corde et un instrument, qui tient de l’instrument de musique et du glaive. Les oreilles, les yeux, le nez, la bouche et les doigts, les cinq sens, sont rougis.

Je vais chercher dans un catalogue deux gravures de Picasso représentant la danse de Salomé du Nouveau Testament.

Je me sers, en passant, un verre de vin.

Les gravures sont deux pointes sèches sur cuivre datant toutes les deux de 1905.
Elles ont l’air de se passer dans un bordel.


Pablo Picasso, Salomé (1905), pointe sèche sur cuivre.
Cliquez pour ZOOMER

Dans l’une, intitulée Salomé, Salomé fait debout un grand écart nue devant son oncle. Elle est sportive, jeune, moderne, efficace, saine. On croirait une affiche. Hérode a l’air d’un riche client. Il est gras, assis, coiffé d’une sorte de tiare pontificale. Il fixe l’entrejambe de Salomé. Hérodiade se tient derrière Hérode dans une pose de statuaire classique grecque, le visage beau et paisible, l’air d’être ailleurs. Un serviteur très féminin (il a presque des seins) se tient assis sur ses talons avec la tête de Jean-Baptiste dans un plat.


Pablo Picasso, La danse barbare (1905), pointe sèche sur cuivre.
Cliquez pour ZOOMER

Dans l’autre gravure, intitulée La danse barbare (devant Salomé et Hérode) le même Hérode, toujours aussi gras, est dans un canapé. Cette fois c’est Salomé qui est allongée près de lui, très femme « en titre », tenant le menton d’Hérode. Devant eux une vieille femme, nue, décharnée, joyeuse, danse avec obscénité. Elle est entourée par deux créatures au genre incertain, (leurs sexes sont atrophiés). L’une d’elles tire un archet sur les fesses d’un bébé qu’elle utilise comme un violon. A l’avant-scène, la statue classique d’Hérodiade est devenue celle d’un jeune homme androgyne ; Le serviteur toujours aussi féminin tient à disposition de Salomé un plat chargé de fruits.

La figure de Salomé semble exactement le négatif de celle de David.

Je reprends Samuel II dans la Bible.

Alors David partit et fit monter l’arche de Dieu de la maison d’Obed-Édom à la Cité de David en grande liesse. Quand les porteurs de l’arche de Yahvé eurent fait six pas, il sacrifia un b ?uf et un veau gras, David dansait en tournoyant de toutes ses forces devant Yahvé, il avait ceint un pagne de lin, David et toute la maison d’Israël faisaient monter l’arche de Yahvé en poussant des acclamations et en sonnant du cor. Or, comme l’arche de Yahvé entrait dans la Cité de David, la fille de Saül, Mikal, regardait par la fenêtre, et elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant Yahvé, et, dans son c ?ur elle le méprisa.
...

Comme David s’en retournait pour bénir sa maisonnée, Mikal, fille de Saül, sortit à sa rencontre et dit : « comme il s’est fait honneur aujourd’hui, le roi d’Israël, qui s’est découvert aujourd’hui au regard des servantes de ses serviteurs comme se découvrirait un homme de rien ! ».

Mais David répondit à Mikal : « C’est devant Yahvé que je danse !

Par la vie de Yahvé qui m’a préféré à ton père et à toute sa maison pour m’instituer chef d’Israël, le peuple de Yahvé, je danserai devant Yahvé et je m’abaisserai encore davantage. Je serai vil à tes yeux, mais auprès des servantes dont tu parles, auprès d’elles je serai en honneur », Et Mikal fille de Saül n’eut pas d’enfant jusqu’au jour de sa mort.

J’essaie d’imaginer la séquence.
Deux moments de la scène m’apparaissent inattendus et liés.

La mention du pagne, dans le premier temps, laisse supposer que le tournoiement de David soulève ce pagne, faisant voir à tous et à toutes, sa jouissance physique.
Dans le deuxième temps, la joie de David offense Mikal, au point que David fait le serment d’honorer toutes les femmes sauf la sienne. Et ce serment condamne Mikal à la stérilité.

D’une part, le texte lie, dans la danse, l’érotisme à la joie de David rétablissant la Loi de Yahvé.
D’autre part, le texte lie l’élection de David à une exception aux commandements de Moïse.

Je reprends mille fois la séquence.
Rétablissement de la Loi - Érotisme - Élection - Exception à la loi. Drôle d’équation.

Je laisse passer du temps.
Et puis je vois David en joie, dansant et tourbillonnant, avec l’Arche, les acclamations, le cor, la poussière ...

David exauce la Loi du Père. Et il en jouit.
Cet exaucement est physique. David tournoie, bondit, sous le pagne il est nu et sa nudité choque son entourage.
Son corps est une dynamique. Temps et espace, rythme, mouvement, déplacement, lui sont intelligibles physiquement. Cette intelligence physique est une jouissance. Tout vrai danseur sait cela.

Il jouit d’un saisissement de lui-même. n n’est plus un simple mortel. C’est un renversement sublime. Physique et plus mortel.

Sa danse est une jouissance délivrée de l’interdit et de son incompréhensible expiation. Un duo libre avec la Loi, qui annule la faute.

C’est Mikal, dont la mesure est celle de l’interdit et de son respect, qui est sanctionnée. Mikal, fille du mélancolique Saül, blasphème en reprochant à David sa liberté devant Yahvé et devant son peuple.

L’épisode de Salomé est dans un renversement complet de perspective par rapport à celle de David.
Je regarde ce que dit Marc.
Hérode, entendant parler de Jésus, le confond avec Jean le Baptiste qu’il avait fait décapiter, et qui serait ressuscité.

Marc,617-29,

En effet, c’était lui, Hérode, qui avait envoyé arrêter Jean et l’enchaîner en prison, à cause d’Hérodiade, la femme de Philippe son frère qu’il avait épousée. Car Jean disait à Hérode : « Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère. » Quant à Hérodiade, elle était acharnée contre lui et voulait le tuer, mais elle ne le pouvait pas, parce que Hérode craignait Jean, sachant que c’était un homme juste et saint, et il le protégeait ; quand il l’avait entendu, il était fort perplexe, et c’était avec plaisir qu’il l’écoutait.

Or vint un jour propice, quand Hérode, à l’anniversaire de sa naissance, fit un banquet pour les grands de sa cour, les officiers et les principaux personnages de la Galilée : la fille de la dite Hérodiade entra et dansa, et plut à Hérode et aux convives. Alors le roi dit à la jeune fille : « Demande-moi ce que tu voudras, je te le donnerai. » Et il lui fit un serment : « Tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai, jusqu’à la moitié de mon royaume ! », Elle sortit et dit à sa mère : « Que vais-je demander ? » - « La tête de Jean le Baptiste », dit celle-ci. Rentrant aussitôt en hâte auprès du roi, elle lui fit cette demande : « Je veux que tout de suite tu me donnes sur un plat la tête de Jean le Baptiste. »

Le roi fut très contristé, mais à cause de ses serments et des convives, il ne voulut pas lui manquer de parole. Et aussitôt le roi envoya un garde en lui ordonnant d’apporter la tête de Jean. Le garde s’en alla et le décapita dans la prison ; puis il apporta sa tête sur un plat et la donna à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère ; les disciples de Jean, l’ayant appris, vinrent prendre son cadavre et le mirent dans un tombeau.

Pourquoi Jean-Baptiste est-il mis à mort de cette manière ? Quel rôle a la danse ?

Il y a d’un côté un trio de personnages qui n’en font qu’un. Leurs noms prêtent à confusion. Hérodiade a été d’abord la femme d’Hérode dit Philippe. Hérode dit Philippe est frère du roi Hérode. Hérodiade, belle-s ?ur du roi Hérode, est devenue sa nouvelle épouse. Enfin il y a Salomé fille d’Hérodiade, et nièce du roi Hérode.

Face à eux il y a Jean-Baptiste, le passeur de l’Ancienne Alliance à la Nouvelle.

La danse de Salomé est celle de la séduction. Hérodiade met en scène l’hypnose du désir incestueux. Le corps jeune, séduisant, de sa fille, devient l’instrument de la faute, de sa volupté comme d’une chaîne. D’ailleurs toure la gravure de Picasso est contenue dans une parfaite diagonale, comme une guirlande. Hérodiade actionne la transgression de l’interdit comme un levier pour obtenir la tête de Jean-Baptiste. Séduction des corps qui oscille entre deux pôles.
Pour Hérodiade, qui tient ce balancier, la seule loi est celle de la tentation (d’où son air éternel dans la gravure de Picasso). Elle n’en jouit pas. Elle jouit de soumettre à la tentation pour actionner le meurtre. Corps contre tête.

La séduction que Salomé opère est tout sauf de celle de l’excès. Elle passe par le contrôle de sa mère qui, elle, calcule.
Elle soude la famille par sa complicité dans le crime. Sa mesure n’est pas la gloire, elle est celle de la rétribution.

Il fallait sans doute un événement de cet ordre, tentation, perversion, désordre et folie, confusion dans l’informe, meurtre du père, pour entraver le passage de l’Ancienne Alliance à la Nouvelle.

Picasso voit la suite.
Dans La danse barbare, Hérodiade est devenue une vieille danseuse grotesque, ivre et macabre. Salomé est devenue la femme d’Hérode. Dans le plat, à la place de la tête de Baptiste, il y a des fruits. Le fruit des entrailles est pourri. La cithare de David est remplacée par un corps de bébé. On joue dessus la ritournelle de la complétude narcissique tenant lieu de maternité. Les corps sont désexués. Tour le monde est assujetti à l’ordre féminin.

Florence Lambert


[1(Printemps 2008, p.64 et 65.

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