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Journal du mois de janvier 2010

D 31 janvier 2010     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



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Lisbonne et Haïti

Contre les religieux et les philosophes ayant tendance à trouver que « tout est bien », ou que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », Voltaire, en 1756, écrit son grand poème Le Désastre de Lisbonne. Devant la catastrophe du tremblement de terre d’Haïti, il est saisissant de le relire aujourd’hui. Lisbonne, ville engloutie en 1755, Port-au-Prince ces temps-ci : même horreur, même souffrance. Certes, les secours et les dons affluent, mais il y a, et il y aura toujours, puisque l’ancien Dieu est devenu entièrement Société, des fonctionnaires de l’optimisme pour tourner la page et revenir vite à la Bourse. Que dit Voltaire ? Ce ne sont que « ruines affreuses, débris et lambeaux de cadavres, membres dispersés, cendres, femmes et enfants entassés l’un sur l’autre, cent mille infortunés que la terre dévore. » Dieu voit-il tout cela d’un ?il indifférent ? C’est probable. Vous dites que Dieu n’existe pas ? Sans doute, mais son remplaçant numérique fonctionne à plein régime, et les banques ne se sont jamais si bien portées. Reste ce cri mémorable, qui conduira Voltaire, plus tard, à l’ironie supérieure de Candide, ce petit roman étincelant toujours actuel.

Voir aussi le même sujet traité en préambule à sa conférence aux Bernardins, le 21/01/10



Ressources humaines

Il fut un temps où la République française avait des présidents monarques. Nous en sommes loin, désormais, et il vaut mieux parler d’une entreprise appelée « France », dont Nicolas Sarkozy est en somme le DRH, directeur des ressources humaines. Le voici dans son nouveau rôle : profil bas, compréhensif et compassionnel, tout ne va pas si mal, tout ira mieux, vous verrez, dans le moins de chômage possible. Le directeur est un peu étriqué, appliqué, mais proche de ses employés angoissés, réunis à la cafétéria du comité d’entreprise. Quand on est cadre supérieur, avec un salaire plus que conséquent, la seule chose à faire est de calmer les esprits, de leur demander d’attendre, ou d’aller se faire vacciner, les stocks regorgent de doses. Le DRH Sarkozy peut même compter sur l’assistante sociale qui monte, la solide et charmante Martine Aubry. Les retraites, voilà l’avenir sur lequel, bon an, mal an, on devra s’entendre. J’avais prédit que notre DRH Sarko serait en danger quand Carla Bruni serait complètement démodée : c’est fait. L’entreprise France a maintenant besoin d’une femme populaire, épanouie, bien en chair, pas people pour un sou, avenante et sécurisante. C’est Martine Aubry, aucun doute, bien meilleure dans le rôle de l’identité nationale sans burqa que Ségolène Royal, trop branchée au centre, et que ses concurrents masculins déjà très vieillis.



Camus

A force de commémorer Camus, de le panthéoniser, de le transformer en fantôme abstrait, on a réussi à le rendre ennuyeux. Comme toutes ces histoires avec Sartre, le communisme et Les Temps modernes sont poussiéreuses ! C’était il y a longtemps, dans l’obscur XXe siècle.

© quillp.com

Le Camus vivant (par pitié, qu’on le laisse dormir tranquille au soleil de Lourmarin !) est, pour moi, celui de Noces et de L’Eté. Camus ne dit pas que « tout est bien », puisqu’il y a la misère et l’absurde. Mais il fait confiance, sur fond de tragique, à ce qu’il sent de plus physique et de plus animal en lui, ce qu’il nomme « l’orgueil de vivre ». « Aujourd’hui l’imbécile est roi, et j’appelle imbécile celui qui a peur de jouir. » Il insiste, Camus, il veut de toutes ses forces « rejoindre les Grecs ». « Le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus, la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. »

Ces lignes sont écrites en 1948. En 2010, la lutte entre la création et l’inquisition reste la même. En 1950, Camus écrit encore : « Je ne hais que les cruels. Au plus noir de notre nihilisme, j’ai cherché seulement des raisons de dépasser ce nihilisme. (...) Eschyle est souvent désespérant : pourtant, il rayonne et réchauffe. Au centre de son univers, ce n’est pas le maigre non-sens que nous trouvons, mais l’énigme, c’est-à-dire un sens qu’on déchiffre mal parce qu’il éblouit. » En 1952, voici une récusation des « tombeaux criards » (et qu’est-ce que le Panthéon, sinon un trafic bruyant de cercueils ?) : « Un jour, quand nous serons prêts à mourir d’épuisement et d’ignorance, je pourrai renoncer à nos tombeaux criards, pour aller m’étendre dans la vallée, sous la même lumière, et apprendre, une dernière fois, ce que je sais. »

Énigmatique et silencieux Camus, qu’on veut à tout prix simplifier et réduire. En 1953, quatre ans avant son Nobel, sept ans avant son accident mortel, il écrit : « Un brusque amour, une grande oeuvre, un acte décisif, une pensée qui transfigure, donnent à certains moments la même intolérable anxiété, doublée d’un attrait irrésistible. (...) J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au c ?ur d’un bonheur royal. » C’est beau.



Jalousie

Dans sa soudaine, injuste, furieuse et jalouse attaque de Jan Karski [1], le magnifique roman d’Yannick Haenel, Claude Lanzmann prétend que je lui ai annoncé la publication de ce livre « un matin, par un coup de téléphone hâtif bâillonnant l’information ». Ce serait, selon lui, dans mes habitudes. Rien de plus faux, puisque j’ai sous les yeux, à l’en-tête des éditions Gallimard, la copie de la lettre que je lui ai envoyée le 24 mars 2009.

Je lui vante les mérites d’Haenel, grand admirateur de Shoah, et lui dis qu’il pourra constater, dès les premières pages un vibrant hommage à son film. Cette lettre et l’envoi du livre en mai sont restés sans réponse, et Lanzmann, dans nos nombreuses conversations, n’y a jamais fait allusion. Mais voilà : le roman d’Haenel, ensuite, a eu beaucoup de succès, et tout à coup Lanzmann se déchaîne. Je n’en dirai pas plus, ayant pour règle de dire le moins de mal possible de mes anciens amis.

Philippe Sollers

Le Journal du Dimanche, 31 janvier 2010.


[1 Jan Karski, Yannick Haenel,Gallimard, L’Infini, 2009.

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3 Messages

  • A.G. | 4 février 2010 - 19:48 1

    Camus, Noces, L’été et les Grecs.

    Ce sont des essais écrits entre 1936 et 1950.
    _ J’ai retrouvé mon vieil exemplaire de 1967 (Livre de poche).

    [...] « rejoindre les Grecs », la formule se trouve dans L’exil d’Hélène (1948), un des chapitres de L’été. Camus écrit :

    « L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûteront leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus, la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. O pensée de midi, la guerre de Troyes se livre loin des champs de bataille ! Cette fois encore, les murs terribles de la cité moderne tomberont pour livrer, « âme sereine comme le calme des mers », la beauté d’Hélène. »

    Noces commence par une épigraphe de Stendhal : « Le bourreau étrangla le cardinal Carrafa avec un cordon de soie qui se rompit : il fallut y revenir deux fois. Le cardinal regarda le bourreau sans daigner prononcer un mot. » (La Duchesse de Palliano) ; et L’été par un vers de Hölderlin : « Mais toi tu es né pour un jour limpide... ». (L’exergue de L’homme révolté est aussi de Hölderlin).

    A l’époque (il y a plus de 40 ans donc), j’avais souligné quelques phrases :

    _ — dans Noces : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Etreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. »

    « Il n’y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd’hui l’imbécile est roi, et j’appelle imbécile celui qui a peur de jouir. »

    « Tout à l’heure, avec la première étoile, la nuit tombera sur la scène du monde. Les dieux éclatants du jour retourneront à leur mort quotidienne. Mais d’autres dieux viendront. Et pour être plus sombres, leurs faces ravagées seront nées cependant dans le coeur de la terre. »

    « De la boîte de Pandore où grouillaient les maux de l’humanité, les Grecs firent sortir l’espoir après tous les autres, comme le plus terrible de tous. Je ne connais pas de symbole plus émouvant. Car l’espoir, au contraire de ce qu’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner. »

    _ — Dans L’été : « La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. »

    « Nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. Première différence, mais qui vient de loin. La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu’elle n’exalte pas. »

    « Voilà pourquoi il est indécent de proclamer aujourd’hui que nous sommes les fils de la Grèce. Ou alors nous en sommes les fils renégats. »

    « La démesure est un incendie, selon Héraclite. L’incendie gagne, Nietzsche est dépassé. [...]
    _ La nature est toujours là, pourtant. Elle oppose ses ciels calmes et ses raisons à la folie des hommes. »

    « Ulysse peut choisir chez Calypso entre l’immortalité et la terre de la patrie. Il choisit la terre, et la mort avec elle. »

    Ces phrases, je les soulignerais encore. Avec celle-ci — c’est la fin de L’été — :

    « J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au coeur d’un bonheur royal. »

    On peut être et avoir été.

    « Ce qui a été ne passe pas. On demeure ce qu’on est si on a connu un grand été. « Je suis été » : le Français permet cette clarté d’orage. »


  • V.K. | 4 février 2010 - 15:15 2

    Réponse à JPCC : Sur Camus. Pas mieux que vous concernant la référence « Rejoindre les Grecs » ( : Heinz Robert Schlette : Rejoindre les Grecs. Griechen und Christen bei Albert Camus in : Jahrbuch für Antike und Christentum 42 (1999) S. 5-19). N’ai pas répondu plus tôt car pensais reprendre mes recherches...

    A défaut, le thème de la Grèce et des Grecs, environnement et culture méditerranéenne, irrigue les écrits de Camus. Quelques notes :

    1. La citation qui précède dans l’article de Sollers : « Aujourd’hui l’imbécile est roi, et j’appelle imbécile celui qui a peur de jouir. » est extraite de Noces. Et Sollers de poursuivre :
    _ Il insiste, Camus, il veut de toutes ses forces « rejoindre les Grecs ». (cette deuxième citation vient peut-être aussi de Noces... A vérifier)

    2. Dans « William Faulkner et Albert Camus »
    _ sous titre : Une rencontre, une communauté spirituelle
    _
    L’Harmattan, 2006 :

    « Quels sont les moyens pour nos contemporains de rejoindre les Grecs et de retrouver le règne de la sagesse Camus les énumère ainsi : ?L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin...’ » (p. 67. cette citation n’est pas référencée dans la page en question, mais les citations qui précèdent et suivent sont extraites de l’Eté. Il y a tout lieu de penser que celle-ci, aussi)

    3. En 2006, le cycle « Les Méditerranées d’Albert Camus », était consacré à « Albert Camus et la Grèce » et a donné lieu à publication d’un ouvrage collectif de même titre Albert Camus et la Grèce, Editions de Minuit, 2007


  • JPCC | 1er février 2010 - 09:21 3

    Bonjour,
    dans votre article ci-dessus sur Camus, paru dans le JDD d’hier, vous citez l’article "Rejoindre les Grecs". J’ai trouvé une référence : Heinz Robert Schlette : Rejoindre les Grecs. Griechen und Christen bei Albert Camus in : Jahrbuch für Antike und Christentum 42 (1999) S. 5-19. Mais ça ne me donne pas de solution facile pour y accéder. Pourriez-vous m’aider ? Merci d’avance

    Voir en ligne : Camus