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Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven

D 1er janvier 2010     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


MP3 restaurés le 29-04-13.

Jean-Jacques Schuhl est un écrivain rare. Il a publié trois livres :
Rose Poussière en 1972
Télex N° 1 en 1976 [1]
Ingrid Caven en 2000.
Ce dernier livre, paru dans la collection L’infini, aura le prix Goncourt.

En attendant la publication, le 5 janvier, de l’Entrée des fantômes (toujours à L’infini [2]), petit flash-back sur Ingrid Caven, roman dont Pileface n’avait pas encore parlé.

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L’artiste et son modèle

Fiction du modèle

Quelle meilleure ouverture que de donner à entendre la voix de Jean-Jacques Schuhl lisant lui-même des extraits de son livre et les commentant, tandis que Ingrid Caven chante et témoigne et que Philippe Sollers met le roman dans sa perspective historique (l’Allemagne et la France, les langues et les corps, leurs représentations, les images et les sons, la fin des "Temps modernes" : pourquoi si peu de choses sur « ces années-là » depuis 30 ans) ?
Cela se passait le 20 septembre 2000, sur France Culture, lors de l’émission Surpris par la nuit de Patrick Amine.
Avec la participation de Josyane Savigneau. Et les voix de Garance Clavel, Jérôme Robard, Geneviève Crouzet.

1ère partie (47’39)


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2ème partie (40’09)


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Archives A.G.

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La robe d’Ingrid Caven

par Jean-Jacques Schuhl

Extrait du roman Ingrid Caven, p. 102 à 106 de l’édition originale [3]

Cette robe, il l’avait coupée directement sur elle dans un salon de sa maison de couture, 5, avenue Marceau : elle attendait... [...]

Yves Saint Laurent entre de son pas un peu cassé à la hanche, traînant une jambe qu’il ramène avec force, la même démarche que Marlène Dietrich à cinquante ans, il a une élégance prussienne, todchic [4], il est en blouse blanche, suivi de trois assistantes : trois dames en costumes élégants, dont deux tiennent une lourde balle de satin noir. Comme un chirurgien dans un bloc opératoire, le regard concentré, il lui désigne les deux faces du tissu : « Tu veux le porter de quel côté ? » Sa voix était fine, avec un petit défaut charmant, une sorte de cheveu sur la langue. Elle choisit une face à cause de sa brillance : c’était l’envers, le côté intérieur. Elle ne l’avait pas fait exprès, mais, justement, elle avait toujours aimé le revers des choses, leur part négligée, elle essayait de montrer la face cachée, les coulisses et les coutures du monde, elle laissait l’arrière-scène ouverte sur des tubulures ou sur une échelle d’incendie.
Elle est torse nu, en collant. Avec un centimètre il marque des points sur tout son corps, des tas de points, bien plus que dans les mesures habituelles, presque autant que sur un mannequin acupuncturesque : elle sent soudain précieuse presque chaque partie de son corps. Lui, énumère des chiffres : l’écart des omoplates, des genoux et d’autres écarts mystérieux. Une des trois dames en tailleur note en silence sur un carnet. Elle, un instant, songe au tableau qu’Andy Warhol a fait du bulldog d’Yves. Il en a fait quatre versions : nez, gueule, yeux, oreilles rehaussés et soulignés de quatre couleurs différentes : vert, bleu, rouge, jaune. Etait-ce dans Vogue ou Stern qu’elle a vu l’animal quadrichrome ? Ou peut-être dans Ici Paris : elle aime lire aussi ce genre de presse.
Deux des dames s’approchent, tenant le lourd coupon, la balle : Yves déroule quelques mètres de satin et les jette sur l’épaule d’Ingrid. Les trois dames d’atour avancent, reculent, parfois en diagonale, comme sur un échiquier, d’une, deux ou trois cases. Il a pris une double épaisseur. Et ça y est : il commence à couper. Les trois dames, à distance, ont les yeux rivés sur les ciseaux argentés. Il taillade vite dans le satin, ça a quelque chose d’iconoclaste, de brutal, de voluptueux aussi. Le bruit métallique se double d’un crissement soyeux. Elle, elle regarde droit devant elle, nue devant, recouverte derrière du tissu noir qu’il retient plaqué de la main gauche.

« Pas le même du tout, pense-t-elle, que le juvénile garçon détendu en polo rayé, de couleurs estivales, qui m’avait reçue dans sa villa de Deauville deux ans plus tôt. Je le voyais alors pour la première fois. Les portes-fenêtres du salon, ornées de rideaux clairs en cretonne, donnaient sur un immense jardin fleuri à l’anglaise, dans la douce lumière d’automne des côtes normandes. On apercevait les coteaux vallonnés descendant en pente douce vers l’hippodrome de Clairefontaine avec ses jockeys blasonnés à toques et casaques multicolores en soie à rayures, à pois, à damiers, drapeaux levés, drapeaux baissés, et au-delà, vers la mer. Quelqu’un avait mis une musique d’Erik Satie : Gymnopédies et Morceau en forme de poire : pas sérieuse, comme une invite à s’exercer sans but, à s’amuser ou à travailler à un jeu. Un valet en gilet rayé apporta des cocktails bleus et roses. Sous le regard amusé des autres invités, nous étions assis par terre tous les deux, Yves et moi : il dessinait des dizaines de croquis de costumes de scène pour la reine de L’Aigle à deux têtes dont il voulait que je joue le rôle. Je portais, par distraction, un tee-shirt siglé Christian Dior. Nous étions nés à un jour d’écart : « Nous sommes Lion, dit-il, et les lions dans le désert sont parfois déprimés. On les croit foutus et soudain ils se réveillent et alors... » Et là, il imita un rugissement façon MGM.
J’étais contente : mon père, à Sarrebruck, m’amenait, toute petite, au sommet d’une colline ; en direction de la France nous lancions un cerf-volant qui s’en allait vers Forbach, après avoir survolé les deux cimetières hérissés de croix blanches de la première guerre, l’un allemand, l’autre français. Il me chantait déjà les airs de La Veuve joyeuse : "Manon", "Mimi", "Fifi Frou Frou", "Joujou", "Maxiim’s". Je rêvais de Paris, et maintenant j’allais y jouer une pièce de Cocteau : Jean Cocteau ! Yves Saint Laurent ! les symboles, pour moi, de l’intelligence et du raffinement français. » Des dessins du costume de la Reine étaient partout répandus sur le sol comme des promesses de plaisir. Le petit bulldog, avec, négligemment noué au cou, un ruban vert Véronèse dont un bout s’était entortillé autour de l’oreille, s’approcha et se mit à mordre dans une des feuilles qu’il emporta en courant, amenant un petit air de peinture de cour à ce tableau bucolique.

Il cisèle dans le silence, à 2 centimètres du torse de son modèle impavide, tel un microchirurgien pratiquant de savantes incisions cutanées. Est-ce que quelque chose ne va pas ? Il a soudain la mine chiffonnée, la bouche un peu dégoûtée, ou craintive, vraiment comme un chirurgien hyperconcentré, commissures plissées : on dirait le bulldog... C’est passé... : des airs étrangers glissent parfois rapidement sur nos visages et alors, un chien, un meuble, un ennemi, ou la mort nous habitent. Au fur et à mesure qu’il coupe, les deux dames avancent avec leur fardeau pour qu’il puisse tirer sur l’étoffe, il a le nez dedans, la triture du bout des doigts recroquevillés... C’est bientôt fini et elles sont tout près de lui. Ils forment un groupe serré tous les cinq, un drôle de groupe, un pack ésotérique de performers d’avant-garde : une chanteuse un tiers nue, les trois dames d’atour en costumes et un prince couturier chirurgien, au centre de l’immense pièce vide. Et brusquement, Yves magicien ouvre et déploie l’étoffe sur le corps, comme un jeu de pliage-découpage pour enfants ou un origami japonais : fleur en papier qui s’ouvre et se déroule dans l’eau. Les dames, les bras vides, s’éloignent à reculons et s’arrêtent pour juger de l’effet : vue de face c’est une souple armure ondoyante aux longs poignets serrés puis évasés en corolle autour de la main, le buste d’un pourpoint, elle est placardée sur elle, elle donne l’air invulnérable. Vue de dos, elle semble tenir à peine — « Une robe réussie, avait-il dit au journal Elle, doit donner l’impression qu’elle va tomber. » Le décolleté fendu jusqu’au bassin de 2 centimètres de trop — il sait jusqu’où il peut aller trop bas ! Un fin cordon tendu en haut des omoplates ferme la robe par une minuscule agrafe. Des deux côtés de l’épine dorsale et cascadant jusqu’au sol, des festons ondoyants — comme les crêtes en ailerons des grands lézards jurassiques, les plaques dorsales de stégosaures — : une suave préciosité contredite par un cisèlement acéré et précis. Le résultat d’un combat. Tout ça se voyait d’un seul coup, comme ça avait été fait : d’un seul coup. Son esprit semblait être resté dans la robe. Ça s’appelle le style [...]

Jean-Jacques Schuhl, Le Monde du 23.01.02.

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Elsa Zylberstein lit « Ingrid Caven »


Le 19 juillet 2001 Ingrid Caven donne un concert à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon (voir plus bas). A l’issue du concert, la comédienne Elsa Zylberstein lit des extraits du roman de Jean-Jacques Schuhl (23’).


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Archives A.G.

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« Ecrire comme McEnroe jouait au tennis »

Entretien de Jean-Jacques Schuhl avec Stéphane Bureau

Grand salon de la maison Gallimard. Jean-Jacques Schuhl parle le premier. Il dit : « Je dis des mots, vous ferez les phrases. » Mais ce n’est pas vraiment la peine, les mots tiennent bien tout seuls.

Jean-Jacques Shuhl : Je me vis comme un journaliste rentré. La grande époque de France-Soir. Il y avait quatre éditions chaque jour avec des microvariations de l’une à l’autre. Le monde qui vient se prendre là, les journalistes anonymes, les articles non signés, le flot de l’information. Tout ce qui arrivait se transformait en mots sans l’intervention de quelqu’un. C’est la phrase de Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous, non par un seul. » Par tous ou par personne, cela revient au même. Une poésie involontaire, comme tout le reste. J’aime bien quand c’est involontaire. Ça arrive, c’est là.

Stéphane Bureau : Ne pas publier pendant longtemps fut-ce aussi involontaire ?

(Très long silence.) Si on pousse jusqu’au bout cette idée de collectif, d’anonymat, du refus de l’auteur et de la création, on débouche logiquement sur le silence. Il s’est ajouté à cela que j’ai écrit mes deux premiers livres sous l’influence des choses vues. Ils étaient aux confins de la poésie et du journalisme. Etait-ce perte de sensibilité de ma part ? Etait-ce que les choses ou l’histoire étaient devenues plus ternes ? J’ai eu à un moment le sentiment que peu de choses survenaient, qu’elles étaient moins denses, moins sérieuses.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire « Ingrid Caven » ?

Ingrid Caven. Un modèle. Le peintre et son modèle. Le baroque. Pour moi, non seulement pas d’auteur mais un roman baroque. Associer dans l’espace de la page, dans celui du livre, des éléments qui n’ont pas forcément de rapport immédiat entre eux. Ça veut dire des romans où il n’y a pas d’unité de style, d’homogénéité, où il y a des associations, des parodies, des emprunts. Il se trouve que je suis tombé sur un modèle qui était chanteuse et qui avait un récital avec des facettes extrêmement variées. Elle ne considérait pas qu’il y avait une partie noble et une autre vulgaire, le sacré et le profane. Elle mélangeait l’Ave Maria et des chants du bitume, du ruisseau. Elle faisait un travail qui recoupait le mien : garder une ligne, éviter autant que possible le pot-pourri, mais dans cette ligne, sampler. Tous ces mélanges haut/bas qu’aujourd’hui, j’ai l’impression, on rejette. Quand je rentre dans une soirée où il n’y a que des gens du même âge, de peau blanche, parlant le même langage, je me sens un peu étouffer. Le style, c’est pareil. Esthétique et morale, même chose.

Derrière votre style baroque, on entend un peu la prose de Jean Genet.

Merci. Le Journal du voleur, souveraineté de l’écriture. Aucune coquetterie. La première phrase de Rose poussière, son balancement, sa musique, vient directement de la première phrase du Journal du voleur. « Le vêtement des forçats est rayé rose et blanc. » Dans sa sécheresse lyrique, cette phrase est parfaite. Genet et Hemingway, l’accumulation de « et » chez Hemingway, sont deux présences fortes de ce livre.
On retrouve dans la phrase de Genet un de vos thèmes de prédilection : le vêtement, la mode.
Baudelaire, Proust, les écrivains y sont tous passés. Même Kafka a une phrase très bien dans le Procès : « Son vêtement étranger à sa pauvre personne. » C’est une phrase de mode après tout. Je vois deux choses dans la mode, ce côté un peu romantique du temps qui vient s’inscrire, passager et fuyant. Mais je décèle aussi que ce qui s’inscrit à la surface du corps est sans substance et superficiel, comme les journaux. La robe, chaque année, deux fois par an, vient sur un corps. Elle est rouge, elle est bleue. C’est avec ourlet, sans ourlet. Et qui a fait ça ? C’est Saint Laurent, Balmain, Yamamoto, mais c’est l’air du temps. Je rapprocherais les hôtels, qui sont compulsivement présents dans mon travail, de cela. Neutralité de l’hôtel, comme une enveloppe qui se renouvelle chaque jour.

Tous les personnages qui traversent le livre ont gardé leur nom, sauf Jean-Pierre Rassam. Pourquoi ?

Tous les noms mythiques, je les ai laissés. Les autres, je les ai changés. Rassam n’est pas assez connu. Ça aurait donné tout à coup un côté réaliste à l’histoire.
Mazar/Rassam et Fassbinder sont deux figures importantes du livre.
Deux animaux tous les deux. Pas du tout la beauté grecque classique mais la beauté. Tous les deux dans le cinéma, morts à 36 ans. Je les ai choisis parce qu’ils sont morts au tournant du XXe siècle qui, à mon avis, s’est terminé à l’orée des années 80. Les nouvelles technologies s’accélèrent, l’épidémie débarque. Nouvelle ère glaciaire, monde amorphe, ennuyeux, propre. Ils sont deux animaux d’une espèce qui disparaît, faite d’une sorte de goût de la dépense, de noirceur gaie, de pessimisme fort, de haine de l’ennui. Ils ont le côté nietzschéen de ceux qui perçoivent leurs propres limites, le vivent très mal, dans les drogues, l’alcool. Ils ont au fond fini par se suicider, même si l’époque les a un peu aidés parce que ça ne marchait plus, leur présence. Ils sont les derniers soubresauts magnifiques du XXe siècle. Je ne m’enferme pas pour autant dans la nostalgie. Le présent a toujours raison, le bel aujourd’hui. Je préfère détecter des traces, des indices, de ce qui pourrait être. J’ai du mal, je dois dire.

Avez-vous travaillé avec Ingrid Caven pour l’écriture du livre ?

J’ai été un peu l’interprète et le médium. J’ai beaucoup écouté Ingrid Caven, les morts aussi, la musique des morts. Ingrid Caven dit : je suis Ingrid Caven, d’accord, mais je suis aussi tout ce qui est autour. J’ai voulu mettre dans ce livre quelques personnes qui n’ont pas dit : je suis moi, mais plutôt : j’essaie de faire comme. Le livre également, j’espère qu’on y trouvera la musique d’autres écrivains, peintres, sportifs. J’aimerais écrire un jour un livre comme John McEnroe jouait au tennis. Fassbinder était comme ça. Il commençait à fumer comme Bogart et terminait triomphalement à la Bette Davis. Deux citations en quatre secondes. Fortiche.

Propos recueillis par Stéphane Bouquet, le 7/9/2000.

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Josyane Savigneau, dans Le Monde, ne consacra pas moins de quatre articles à Ingrid Caven.

Schuhl, l’enchanteur

par Josyane Savigneau

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Jean-Jacques Shuhl au Flore, novembre 2000

Il fallait un roman pour clore le siècle. Ou plus précisément sa seconde moitié, cette tentative désespérée de réinventer la vie, après l’horreur. Il y eut, entre 1960 et 1980, « un autre monde qui a peut-être existé ». Une période qui a inquiété, « un certain art de vivre », « une exubérance baroque », une « folie » qu’on a dû « nettoyer » pour fabriquer des gagneurs, des performants.
Producteurs d’un ennui à masquer à coups de Prozac.
Il n’est pas étonnant que ce roman soit écrit par l’auteur de Rose poussière [5], livre culte d’une époque où le mot marginalité avait un sens. Jean-Jacques Schuhl n’a pas publié depuis plus de vingt-cinq ans. Et, à l’approche de la soixantaine, il revient avec un texte magnifique et violent, étrange et dérangeant.

Provocant et brutalement émouvant. Qui a simplement pour titre Ingrid Caven — la chanteuse et actrice allemande en est la principale héroïne.
Schuhl ne « raconte » pas la vie d’Ingrid Caven, même s’il la partage depuis de nombreuses années, après qu’elle eut vécu avec d’autres, dont Rainer Werner Fassbinder, qui, lui aussi, irradie ce récit. Schuhl — il apparaît à travers la figure de Charles, « juif huguenot fauché snob ! » — est une sorte de voyeur sublime, décidé à recréer l’atmosphère de ces années perdues, enfouies, méprisées. Avec du style, de l’élégance, et ce qu’il faut de distance et d’ironie.
Pour toutes ces qualités, certains n’aimeront pas Ingrid Caven. Mais ceux qui en seront bouleversés n’auront qu’une envie : le faire lire, le lire et le relire, pour se soigner à la nostalgie, pour rêver à ceux qu’ils auraient voulu connaître, pour rire, pour avoir la gorge serrée, pour tenter de comprendre cette fameuse Sehnsucht allemande, intraduisible et pourtant si présente, si essentielle dans cette histoire.

Il n’est évidemment pas indifférent que tout commence en Allemagne, une nuit de Noël 1943. Une petite fille d’à peine cinq ans, à la voix merveilleuse, est emmenée au nord, dans le froid, pour chanter Douce nuit, sainte nuit devant des soldats. Elle s’appelle Ingrid Caven. Que fait-on de ce souvenir-là quand on devient une chanteuse célèbre, l’égérie et la femme d’un cinéaste exceptionnel ? Et comment évite-t-on, plus tard, les dérives qui ont tué Andreas Baader, Ulrike Meinhof et quelques autres ? Les questions sont dans le livre, les tentatives de réponse aussi, mais sans commentaire ni lourdeur explicative. Seulement dans un geste littéraire magique, un roman à lectures multiples, à double fond, à tiroirs secrets. On a envie de les ouvrir tous. Mais Schuhl n’autorise pas l’indiscrétion.

On voit pourtant entrer Rainer Werner Fassbinder, un jeune homme timide « qui veut faire des films ». Ingrid décline le rôle qu’il lui propose. Deux ans plus tard, se souvient-elle, « après notre première nuit ensemble (...) : » Maintenant il faut absolument qu’on se marie ! « Il disait ça sans lever les yeux ». Ceux qui s’étonnent, sachant que Fassbinder aimait les garçons, ont « le sourire de ceux qui refusent la féminité chez les hommes et ne [peuvent] voir que, même, seul un homosexuel peut aimer à ce point une femme de façon exclusive ». Ensuite, il y a les folies, d’hôtel en hôtel, les excès — tout pour « sauver la moindre chose du chaotique et fade ordre naturel ». La cocaïne, bien sûr, «  brusque décharge de dopamine, neurotransmetteurs à fond, allumage OK, décollage dans quelques secondes, fraîcheur instantanée, fraîcheur de vivre, la Sehnsucht , ce spleen allemand, disparaît ». Et puis la mort, à trente-huit ans, après cinquante-cinq films, vingt pièces de théâtre, des poésies, des manifestes...

Suivent, évoqués avec la même acuité, Andy Warhol, « l’ascétique albinos new-yorkais, qui vivait de potages Campbell, de Coca light et de crevettes surgelées » ; un producteur de cinéma désigné comme Mazar — sans doute Jean-Pierre Rassam, lui aussi mort très jeune ; Bette Davis, très vieille — une apparition magistrale ; Yves Saint Laurent, qui se prend de passion pour Ingrid et coupe « directement sur elle » sa robe de scène : « Il cisèle dans le silence, à deux centimètres du torse de son modèle impavide, tel un microchirurgien pratiquant de savantes incisions cutanées. »
La robe de scène conduit directement au coeur de ce livre. On n’ose l’appeler roman d’amour, pour avoir trop lu ce qu’on vend aujourd’hui sous cette étiquette. Il faudrait parler d’enchantement et désigner Schuhl comme un enchanteur, en inventant à ce mot un sens détourné : « Aimer une chanteuse ». Ingrid Caven est sûrement le portrait le plus juste qu’on puisse faire d’une chanteuse — une femme qui se produit seule sur une scène. Et la description la plus exacte de l’ambiguïté de tout rapport amoureux, privé, avec celle qui, pendant le spectacle, s’abandonne — « et il faut pour ça une bonne dose d’isolement sur scène » — à une intimité inédite, sauvage, incompréhensible. Avec d’autres, invisibles. Dans le roman, Charles vit dans cette contradiction. Il ironise volontiers sur « la vieille histoire qui fascine les foules : l’écrivain et l’actrice, ou la chanteuse, D’Annunzio et la Duse, Miller et Monroe, Gary et Seberg, Shepard et Jessica Lange, Philip » Portnoy « Roth et Claire » Limelight « Bloom, les noces du verbe et de la chair, intrigantes, énigmatiques et tumultueuses ».

Mais il sait bien qu’on ne peut pas se débarrasser ainsi de ce sortilège qui lui fait avouer : «  J’ai peur avant le début, et aussi pendant le concert, des fois même je souhaite que ce soit fini ! » S’il s’est résolu à écrire — « Maintenant, mon cher Charles, il est grand temps de te mettre au travail ! » —, c’est parce que « le mystère, très rare, de certaines présences sur une scène était la chose la plus importante » et que « tous les mots du monde sont impuissants à le raconter, ils capitulent » ; les siens, pourtant, ont réussi à approcher le fameux mystère : « Animée, inventée à chaque instant sous les projecteurs comme l’est une marionnette, sauf qu’elle était vivante et très vivante et qu’elle passait d’ailleurs d’un état à l’autre vite en mélangeant la femme et le pantin, et le pantin c’était elle aussi. Une marionnette, un prélat : voici une chose qui n’est pas à moi et pourtant je vous la donne, je l’ai recueillie, je vous l’offre : une musique, quelques mots et même au fond ces gestes je les dépose dans l’air... C’était ça une interprète, juste un instrument... » Interprêtre ? «  Merveilleuse faculté de pouvoir donner ce qu’on ne possède pas. »

Où est la chanteuse maintenant qu’est venu le temps « des voix aplaties » ? Où sont, dans cette « nouvelle ère glaciaire », les Mazar, les Fassbinder ? N’ont-ils comme refuge que les pages d’un livre, puisqu’on « veut étouffer, oublier, éliminer, nettoyer certaines parties du siècle pour s’ennuyer plus tranquillement » ? Charles pense que « l’inconnu, l’imprévu n’ont plus cours, le hasard n’est plus de la partie ». La publication de ce roman semble le démentir. Quoi de plus imprévu que le retour d’un écrivain après un si long silence ? A côté de ceux qui tentent de tout oublier, une oreille collée au portable, un oeil sur les fluctuations du Nasdaq, ils sont plus nombreux que Charles ne l’imagine, ceux qui se demandent encore : « Qu’est-ce que vivre ? », « Comment vivre ? » Ils se désolent de ce monde qui veut « des sons, plus des voix », des livres, plus des écrivains. Et c’est pour eux qu’est écrit « Ingrid Caven ».

Josyane Savigneau , Le Monde du 8 septembre 2000.

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Trois mois plus tard...

Jean-Jacques Schuhl, ou le retour improbable d’un homme secret

Josyane Savigneau

Depuis « Rose poussière » (1972) et « Télex no 1 » (1976), l’écrivain avait disparu.

Qui se souvenait de ce météore, apparu en 1972, chez Gallimard, dans la collection de Georges Lambrichs, « Le Chemin », avec Rose poussière (que Gallimard vient de republier), devenu l’un des livres cultes d’une certaine marginalité de l’époque ? Après un deuxième livre, Télex no 1 (1976), Jean-Jacques Schuhl avait disparu. Les années 80, puis 90, ont passé, et on ne s’attendait sûrement pas à le voir revenir. Il appartenait à une époque — juste après Mai 68 — que beaucoup avaient voulu oublier, tant ils avaient eu peur qu’elle menace leur conformisme social et littéraire (le nouveau roman et le groupe Tel Quel n’avaient-ils pas « détruit la littérature française » ?). D’autres en gardaient seulement une nostalgie : « C’était notre jeunesse »...
Qu’a donc fait cet homme, né à Marseille en 1941, pendant tout ce temps, avant de publier, en septembre 2000, Ingrid Caven, qui marque à plus d’un titre la fin du siècle ? On sait qu’il n’exerce aucun travail salarié et on peut le reconnaître dans son livre, sous la figure de « Charles », « juif huguenot fauché snob ! », qui partage la vie de l’héroïne de l’histoire, la chanteuse Ingrid Caven ( Le Monde du 31 octobre), qui observe, écoute et, finalement, raconte. « C’est peut-être parce que je n’ai « rien fait » que j’ai pu écrire ce livre-là, dit-il aujourd’hui. Si j’avais produit tous les deux ou trois ans, je n’aurais sans doute pas pu rassembler toutes ces choses, ce concentré d’expériences. »

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Le Goncourt de Jean-Jacques Schuhl : un adieu au siècle

Josyane Savigneau

Les jurés ont créé la surprise en distinguant « Ingrid Caven », un objet de pure littérature.

Il est une institution dont on n’attendait aucune surprise « fin de siècle », c’est bien l’académie Goncourt. Le prix qu’elle décerne chaque année en novembre étant assuré d’un grand succès public, il est devenu un enjeu économique important pour les maisons d’édition : un Goncourt, c’est l’assurance d’une année équilibrée, voire florissante. Avec un impact moindre, les autres récompenses d’automne — notamment le Femina, le Renaudot, l’Interallié — participent du même enjeu.
Le système des prix à la française, avec jurés désignés à vie, favorise évidemment toutes sortes de tractations : à-valoir excessifs consentis à des jurés pour des livres qu’ils n’écrivent parfois pas, salaires attribués pour des tâches improbables, rééditions en collections de poche de titres qui n’y auraient jamais figuré si leur auteur n’avait une voix dans un jury, etc. Ces manigances ont été révélées depuis longtemps. Mais rien n’y a fait. Les prix littéraires, le Goncourt au premier chef, font vendre. Si les jurys en profitaient pour défendre la littérature, tout le monde y trouverait son compte. C’est peu souvent le cas, qualité artistique et pression financière n’allant pas nécessairement de pair.

Aussi, quand le secrétaire de l’académie Goncourt, Didier Decoin, a annoncé, le lundi 30 octobre : « Le prix Goncourt 2000 a été attribué à Jean-Jacques Schuhl pour Ingrid Caven... », le milieu littéraire a eu une sorte de hoquet — certains jurés Goncourt aussi. Et la majorité des critiques, qui avaient défendu ce roman avec une inhabituelle conviction, avaient du mal à croire que les Goncourt les approuvaient, en distinguant un objet de pure littérature.

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Lire aussi l’analyse d’Alice Granger et celle de Sylvain Bonnafoux.

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Ingrid Caven

Sa vie est un Goncourt

Le mythe vivant porte bien sa légende. En donnant son nom au livre de son compagnon, elle est non seulement devenue un roman, mais encore un Goncourt.

Bien calée dans son fauteuil, malicieusement souriante, Ingrid Caven boit de l’eau. A contre-jour et sans masque ! L’actrice-chanteuse « à la voix d’or » de Fassbinder avait disparu. Depuis « son » Goncourt, on ne voit qu’elle. Cependant, ce n’est pas pour le livre de Jean-Jacques Schuhl qu’elle revient dans la lumière aujourd’hui, mais pour la sortie de son CD, « Chambre 1050 » (Tricatel Wagram) et l’annonce de son retour sur scène à l’Odéon.

Le Nouvel Observateur. Ce Goncourt est aussi le vôtre. Que ressentez-vous ?

Ingrid Caven. Je suis très fière. Et émerveillée. Bravo aux Goncourt pour leur choix parfaitement littéraire. Mais ce n’est pas mon livre. Mon seul mérite, si mérite il y a, c’est que je sais écouter. J’ai prêté à Schuhl mon oreille musicale. Cela dit, je reconnais que ce Goncourt est aussi mon cadeau. Je vois enfin récompensée la vraie littérature. Sans elle, sans les livres, je serais morte.

Tout à coup, elle s’interrompt et s’exclame : « Oh, le voilà, je le vois à l’écran, il est à la télévision ! Il faut que je vous laisse. A tout à l’heure ! »

N.O. Quel effet cela fait-il d’être transformée en personnage de roman ?

Ingrid Caven. J’étais sa muse, sa source d’inspiration. Schuhl m’a poussée à raconter mon enfance et ma vie avec Fassbinder. Il connaissait déjà beaucoup de choses de moi : il est dans ma vie depuis longtemps. Mais la Ingrid Caven du roman est sa création, cette femme-là n’est pas moi : moi je suis vivante. Et Schuhl est un véritable écrivain. Pour lui, l’écriture est un état existentiel, sauvage. J’ai tout fait pour que le manuscrit ne reste pas dans un tiroir. Je l’ai aidé à sortir de ce long silence qui dure depuis la publication de « Rose poussière » en 1972. Schuhl est le premier écrivain étranger à aborder cette notion typiquement allemande de « Sehnsucht », ce sentiment qui vous pousse à désirer ce qui n’est pas là.

N.O. Le romancier vous a-t-il appris des choses sur vous que vous ignoriez ?

I. Caven. Enormément ! Je suis une artiste qui ne se laisse pas aller au sentiment. Schuhl m’a appris que ma formation rigoureuse de musicienne n’est pas forcément un frein à l’émotion, que la technique et la rigueur justement procurent une liberté où l’imprévu a toute sa place.

N.O. Vous reconnaissez Schuhl dans le personnage de son roman, Charles ?

I. Caven. Bien sûr que je le retrouve. Mais ce Charles des années 70, ce « juif huguenot », ce « dandy mélancolique », ce jeune homme insouciant, un peu chaplinesque n’est pas le vrai Schuhl. Le Schuhl que je connais est surtout un scrutateur implacable, un écrivain au regard souverain.

N.O. Vous avez été la femme de Fassbinder, puis vous avez rencontré Schuhl... Cela n’a pas dû être simple ?

I. Caven. Je n’oublie pas l’immense tristesse de Rainer quand il s’est rendu compte que Schuhl devenait important pour moi et que la complicité qui nous avait soudés se déplaçait sur Schuhl.

N.O. Comment expliquez-vous que dans les films de Fassbinder vous n’ayez jamais eu le rôle principal ?

I.Caven. Je ne correspondais pas à son image de la femme allemande d’après-guerre. Cette femme-là, il l’avait trouvée chez d’autres actrices qu’il avait façonnées et, en bon marionnettiste, manipulées. Moi, je n’étais pas sa marionnette. « Tu es différente de toutes les autres  », disait-il. Lui, qui n’avait confiance en personne ni en rien, me savait indéfectiblement loyale envers lui.

N.O. Dans « L’année des treize lunes », son ?uvre la plus personnelle, vous êtes l’amie prostituée d’Erwin, ce transsexuel tragique. Tant que vous trottinez à ses côtés, rien ne peut lui arriver. Vous étiez l’ange gardien de Fassbinder ?

I. Caven. C’est l’image que Rainer avait de nous. Il savait qu’il pouvait m’appeler au secours jour et nuit. Surtout vers la fin de sa vie. On avait divorcé, j’étais à Paris. Mais pour lui, j’étais toujours sa femme « devant Dieu ». Son talisman.

N.O. «  Ingrid Caven » est prix Goncourt. Vous sortez un disque, « Chambre 1050 » et vous faites votre come-back sur scène. Belle coordination !

I. Caven. Schuhl m’a écrit de nombreux textes et Peer Raben, le compositeur de Fassbinder, les a mis en musique. On est donc en famille.

N.O. Quelle robe allez-vous mettre sur scène ?

I.Caven. Eh bien, je mets la robe ! La robe noire d’Yves !

N.O. Le long fourreau que Saint Laurent vous a coupé à même la peau existe donc toujours ?

I.Caven. (fin sourire) Disons qu’Yves m’en a fait une nouvelle mouture. J’ai pris quelques rondeurs.

A la fin de l’entretien, Ingrid Caven n’est plus tout a fait présente, comme assoupie dans le gros fauteuil qui semble l’engloutir. On croit l’entendre chantonner, de sa voix ample et sensuelle, la fin d’un tango : « Merci, et au revoir ! Tout finit pour nous ce soir... ».

Ses dates
1939 : naissance à Sarrebruck
1969 : « L’Amour est plus froid que la mort », premier film avec Fassbinder
1970 : mariage avec Fassbinder
1975 : rencontre avec Schuhl

Ruth Valentini, Le Nouvel Observateur, novembre 2000.

*


Ingrid Caven au présent

par Brigitte Salino

Avec le temps, les lettres de lumière du cabaret Le Pigall’s qui annonçaient « Ingrid Caven chante » se sont usées. Reste cette phrase : « Ingrid Caven hante ». Brigitte Salino a rencontré l’héroïne des années Fassbinder dont Jean-Jacques Schuhl raconte l’ histoire dans son roman simplement titré « Ingrid Caven ». Portrait d une femme qui suscite passion et nostalgie.

Elle est là. Assise au bar d’un hôtel, à 3 heures de l’après-midi. Ingrid Caven. La femme qui a donné son nom au livre de Jean-Jacques Schuhl (Gallimard), ce qui n’est pas rien. Le visage de La Paloma, pour ceux qui se souviennent. Dans le film de Daniel Schmid, elle chantait son amour avec un regard triste, au sommet d’une montagne, enveloppée de mousseline blanche, sous le regard d’un ange. C’était il y a trente ans. Les années de la belle angoisse. Les années Fassbinder, qui fut son mari. Films et poudre blanche, Baader et Meinhof, l’Allemagne en automne. « Mais on ne va pas parler du passé ? », dit Ingrid Caven. «  Ce serait bien de parler de maintenant. »

Elle se tient droite et joue avec le petit cendrier blanc. Il n’y a pas si longtemps, elle fumait quatre-vingts cigarettes par jour. Fini. Elle a l’air sage. Ou elle joue à l’être. Elle n’a jamais pu s’empêcher de jouer. Quand elle s’ennuie, elle devient agressive. Même sans ça, d’ailleurs. Ingrid Caven, actrice et chanteuse, n’est pas facile. Tous ses amis le disent. Et ils l’adorent, bien sûr. Daniel Schmid, l’esthète suisse, vient de sortir un livre autobiographique, A Smuggler’s Life (éditions Dino Simonett). Il aurait pu se mettre en couverture, il a choisi Ingrid Caven devant le miroir d’une loge, lèvres rouges et clope. « Qu’est-ce que tu fais ? », demande quelqu’un qu’on ne voit pas sur la photo. Elle répond : « I only wait until the rain stops... then I’ll die. » C’est une scène de La Paloma, un des films d’Ingrid Caven qui revient comme une obsession, quand on pense à elle.
L’obsession, ce masque de la passion, a donné lieu, un jour, à une scène magnifique. C’était au Théâtre de l’Odéon, en 1986. Ingrid Caven chantait. Avant le récital, un homme qui n’avait l’air de rien, était venu poser un tout petit magnétophone sur le bord de la scène. Il voulait enregistrer le récital. Il expliqua à sa voisine qu’il suivait partout Ingrid Caven — il ne disait pas son nom, il disait « Elle ». Il semblait intarissable. Puis les lumières se sont éteintes, Caven est arrivée en scène, dans sa longue robe noire d’Yves Saint Laurent. Vite, le monsieur est allé brancher le magnétophone. Il est retourné à sa place. Ingrid Caven a commencé à chanter. Aussitôt, il s’est endormi. Il s’est réveillé à la fin du récital.
Evidemment, l’histoire plaît à Ingrid Caven. Elle rentre tout juste d’Allemagne, où elle a chanté, à Berlin et à Munich.

«  Les gens sont toujours surpris quand je dis que je ne pourrais jamais faire quelque chose pour le public. J’aurais honte de dire ça, parce que pour moi ce n’est pas vrai. Je m’en fous pas mal du public. Je suis de l’autre côté. Je suis un peu maniaque, mon plaisir est de travailler les détails. C’était déjà la même chose dans mon enfance. Quand je jouais Bach au piano, je m’ennuyais, jusqu’au moment où je commençais à maîtriser un peu la chose. Après, je ne pouvais plus m’arrêter de faire des exercices, de recommencer, recommencer... Je suis érotiquement intéressée par les détails. D’ailleurs, je pourrais répéter à l’infini, et ne jamais dire : ça y est, je suis prête, je vais devant le public. »

Alors ?

« Pourquoi je chante sur scène, de temps en temps ? Je me le suis demandé, et je n’ai pas la réponse. Je me suis quand même arrangée pour faire quelque chose tous les deux ans, ici ou là. Chaque fois, ça prend beaucoup d’importance. J’ai besoin d’une très longue période de préparation. Comme les gens qui sont obligés de faire une prière. »

Le 27 novembre, Ingrid Caven chantera aux Folies Bergère. Le 10 novembre sort Chambre 1050, son nouveau disque (chez Tricatel) — un message personnel pour tous ceux qui l’aiment. Avec Jay Gottlieb au piano, elle qu’on entend et qu’on imagine, telle que Jean-Jacques Schuhl le raconte dans son roman, mieux que personne ne le fera jamais.
Chambre 1050 est en allemand et en français. « Goethe a écrit que chaque peuple a sa religion dans le langage. C’est plus que vrai », dit Ingrid Caven. Elle est née à la frontière, à Sarrebrück. Puis elle a vécu à Munich. C’est là qu’elle a rencontré Fassbinder. Ils venaient souvent à Paris. Hôtel de l’Univers. Ils allaient dans les cafés, surtout dans ceux qui avaient des juke-boxes. Fassbinder mettait de la musique et il écrivait, ses pièces, ses scénarios. Ingrid Caven a tourné une quinzaine de films avec lui. Aujourd’hui, l’énoncé de leurs titres ressemble à un requiem pour ces années-là. De 1969 à 1978 : L’amour est plus froid que la mort, Prenez garde à la sainte putain, Le Marchand des quatre saisons, Le Droit du plus fort, Maman Küster s’en va au ciel, Despair, L’Année des treize lunes... Dans Le Marchand des quatre saisons, elle s’appelle Rova. Elle est pute à Francfort, couleur plomb. Elle porte un corsaire hallucinant, un boléro en plumes bleues et des talons énormes. Elle suit comme un ange gardien son ami Erwin, devenu femme par amour d’un homme, qui l’a jeté comme une marchandise. Elle fait des bulles et lui raconte une histoire pour qu’il dorme un peu, enfin. Un conte de Wichert, une histoire de frère et soeur :

« Rainer a mis ce conte — très beau — dans le film, parce que son rapport avec moi, c’était un peu ça. Parfois, il disait que c’était un inceste. Moi, je me demande parfois ce que c’était. Je pense qu’il a eu confiance en moi, parce que je l’ai critiqué. Les autres n’osaient pas, il était quand même très imposant. Ça me fait encore rire aujourd’hui : il ne m’impressionnait pas, avec son côté grand manitou qu’il jouait dès qu’on était avec d’autres. Et avec moi, il pouvait vivre son côté féminin. »

« Qu’est-ce qu’on peut dire de ces années-là ? On peut dire que oui, c’est vrai, je n’ai pas vécu comme tout le monde. Ce ne doit pas être un hasard si toute ma vie, j’ai été avec des gens qui étaient intéressés par une autre forme d’amour que l’amour entre deux personnes, et qui avaient d’autres passions amoureuses que leurs propres petites histoires. Je n’ai pas fait la différence entre l’amour et l’amitié. Les deux se sont superposés. Beaucoup de mes amis étaient homosexuels, ou minoritaires. Ils n’étaient pas nés heureux, ils n’étaient pas contents, angoissés, et ils se sont construits quelques fils sur lesquels ils pouvaient tenir en équilibre. Quand je pense à eux, j’ai un grand sourire, plus fort que la tristesse liée aux disparus. C’était une chance et une nécessité pour moi de rencontrer ces gens-là. Après, l’érotisation venait très vite, qu’ils soient homosexuels ou pas. Sans une certaine érotisation, ça ne marche pas, pour moi. »

Ingrid Caven se tient droite, elle continue à jouer avec le cendrier dans sa main. Elle ne s’est pas départie de son accent allemand. Elle vivait déjà à Paris depuis longtemps quand Rainer Werner Fassbinder est mort, en 1982. Pierre Bergé, l’homme d’affaires d’Yves Saint Laurent, voulait qu’elle joue dans L’Aigle à deux têtes, de Jean Cocteau. Les répétitions commencèrent, il y eut un clash, Ingrid Caven quitta le plateau. Un an plus tard, Pierre Bergé produisait son premier récital en France.

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Le décolleté fendu jusqu’au bassin de 2 centimètres de trop — il sait jusqu’où il peut aller trop bas ! Un fin cordon tendu en haut des omoplates ferme la robe par une minuscule agrafe.

C’était au Pigall’s, en 1978. Il y avait une grande affiche noire à l’entrée, des tables avec du champagne. Elle portait la robe noire qu’Yves Saint Laurent avait taillée sur son corps. Toute sa bande l’accompagnait : Daniel Schmid à la mise en scène, Peer Raben pour la musique, Hans Magnus Enzensberger et Fassbinder pour les textes.
Et vite, très vite, ils sont tous venus. Michel Guy et Marguerite Duras, les nyctalopes, et les interlopes, le monde bruissant, fébrile, marginal et vital de Paris. Emportés par la voix, le jeu et la présence d’Ingrid Caven, toujours à la limite, au bord du déséquilibre, sublime. « Je me souviens surtout de l’ambiance du Pigall’s, de son obscurité. Ingrid Caven portait une part d’ombre. Les anges n’ont pas à voir avec ça. » C’est Philippe Niang qui se souvient. Il avait vingt-cinq ans en 1978, il sortait de l’Idhec et il était venu à Caven par Fassbinder. C’était l’époque où il allait au Festival de Cannes avec une fausse carte de cinéma. L’époque aussi où il allait à la Santé ou à Fresnes voir son frère, un compagnon de route d’Action directe, un de ceux qui n’a pas survécu à ces années-là.
Pour Philippe Niang, comme pour beaucoup, parler de Caven au Pigall’s, c’est parler de soi.

« On était dans une espèce de trou giscardien. On se souvient de quoi ? De choses climatiques, la grande chaleur de 1976. C’était les années de l’ennui, les années de plomb. L’après-68. On attendait 1981. Fassbinder était un des rares à se colleter directement avec la violence du refus qu’on vivait. Il inscrivait l’Histoire dans les corps qu’il filmait, et qu’il malmenait. Il collait à l’époque, dont Ingrid Caven était l’incarnation. Elle n’avait pas d’équivalent. Un personnage glissant. Un oiseau noir. Avec quelque chose de Marlene Dietrich et de Gena Rowland, qui fait naître le désir d’acteur. »

C’est ainsi que le récital du Pigall’s est devenu culte. Quand il s’est terminé, les lettres de lumière sont restées devant le cabaret, qui a fermé ses portes. Avec le temps, le « c » d ’ « Ingrid Caven chante » a disparu. Il restait « Ingrid Caven hante » — une belle définition de la dame, de la femme introuvable qu’elle est aussi. En 1980, elle est revenue sur scène au Privilège. Et ce fut un désastre, il faut bien le dire : trop près du miracle du Pigall’s, en plein dans le gouffre, la perdition et la mort qui était en train de tuer Fassbinder.
Ingrid Caven ne cache pas son côté destructeur, pour son entourage et elle-même. « Je peux être très violente. Dans ces cas-là, les mots ne me manquent pas. » En 1969, son agressivité lui a fait tout lâcher. Elle a alors décidé de devenir institutrice.

« Je pensais que je ne valais rien, que j’étais trop luxe. Ça collait avec cette idée que toute la culture allemande n’avait pas empêché Auschwitz. J’ai voulu tuer mon besoin de faire quelque chose avec la musique, ou le théâtre. J’ai jeté les partitions. À ce moment-là, j’aurais pu basculer, devenir comme l’ennemi contre lequel je me battais. J’aurais pu devenir une terroriste. Je ne veux pas le cacher, parce que je ne veux pas faire semblant d’être mieux que les autres, ceux qui sont tombés. J’ai eu plus de chance qu’eux, c’est tout. »

Temps du désordre, temps dans le désordre. Peut-être aurait-il fallu dire plus tôt qu’Ingrid Caven a chanté, à quatre ans, sous le portrait de Hitler. Que son père était officier dans la Wehrmacht. Mais tout ça est dans le livre de Jean-Jacques Schuhl, avec le chagrin de la peau qui a si longtemps miné Ingrid Caven. Il y a une histoire à laquelle elle tient : celle des femmes allemandes. Quand elle était adolescente, elle voyait sur les cheminées des photos de soldats. Elle se demandait pourquoi les mères mettaient ces photos-là. Elle ne comprenait pas.

« Plus tard, on a demandé des comptes à nos pères. Mais pas à nos mères. Quel a été le rôle de ces femmes, ce gouffre maternel qui a aussi contribué au nazisme ? Qu’est-ce que c’est qu’une mère contente de savoir son fils à la guerre, fière de le voir en soldat ? Aujourd’hui encore, on voit des femmes comme ça, à travers le monde. Je sais que ce n’est pas politiquement correct d’en parler, mais je m’en fous. »

Ingrid Caven ne changera pas. Jean-Jacques Schuhl passe devant le café. Il fait un signe de la main. Elle s’illumine. Certains ont voulu écrire sa biographie, en Allemagne. Elle a toujours eu peur qu’ils le fassent sans elle. Avec Jean-Jacques Schuhl, « cette merveille d’homme », des souvenirs qu’elle avait enfouis loin, très loin, sont revenus. Oui, le livre a soulagé Ingrid Caven, « comme un poème ». Depuis qu’il a paru, elle a eu des propositions pour le cinéma, qui l’avait oubliée. Elle verra. Elle dit qu’elle n’est pas une « idéale actrice », elle a besoin de rôles qui influencent le style du film — ce style qui est la grande affaire de sa vie. En attendant, elle peut être simplement là, belle dans l’après-midi. Dans l’instant.

Brigitte Salino, Le Monde du 31.10.00.

*


Ingrid Caven chanteuse

Chambre 1050
Clip dirigé by Henry-Jean Debon
Pianiste : Jay Gottlieb
Enregistré par Robert Meilhaus au Studio Meilhaus, Munich (P) 1999 — Ingrid Caven (C) 2000 Tricatel.

*

En concert

Le 19 juillet 2001 Ingrid Caven donne un concert à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon. De toute beauté. En voici des extraits (45’36).


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

Archives A.G.

*


Ingrid Caven actrice

Ingrid Caven a joué dans un très grand nombre de films. Pas moins de quinze avec R.W. Fassbinder avec qui elle fut mariée de 1970 à 1972 [6].
Ici, dans Maman Küsters s’en va au ciel (Mutter Küsters’ Fahrt zum Himmel), elle interprète le rôle de Corinna Coren, une artiste qui chante et écrit ses textes.

*


[1Voici la critique qu’en faisait l’écrivain et sociologue Jean Duvignaud dans le N.O. :

TELEX N° 1 par Jean-Jacques Schuhl, Gallimard (coll. « le Chemin »), 184 p.

Un grand hôtel. Disons : le « Ritz ». Une « suite » dans cet hôtel. Et voilà que défilent les personnages réels ou fictifs qui ont pu hanter ces lieux. On dirait le générique d’un film mais c’est la trame même du roman de Schuhl...
Paraissent alors Barbara Hutton, Merckx qui pédale sur un vélo immobile, Coco Chanel, Marlène Dietrich : le « haut du pavé » du show- business. On ne jongle pas seulement avec les éclairs subits qui éclairent ces personnages. Schuhl inclut dans la trame de son livre les événements et les rencontres qui auraient pu avoir lieu « pendant ce temps-là ». Ce sont de brèves indications publicitaires, littéraires ou sentimentales. Le pointillisme des impressions s’articule sur le système qui entretient l’information avec l’univers entier, le télex justement, qui fonctionne quelque part dans l’hôtel.
Schuhl se réfère expressément au « Grand Hôtel » de Vicki Baum et au film qu’on en a tiré, à d’autres images de cinéma. On penserait peut-être davantage à Paul Morand. Mais l’important, c’est le « collage » que propose et réussit l’auteur. Déjà, dans « Rose poussière », Schuhl nous avait surpris par sa fougue à démolir toute figure romanesque possible, à n’appartenir à aucun genre. A’ se placer en ce point où l’ ?uvre n’existe pas encore, se réduit aux présuppositions qui la désignent sans la définir, ce « collage » ne trouve-t-il pas sa source dans nos fantasmes ou nos rêves ?
Dans « Telex n° 1 » il est plus concentré et moins riche que dans « Rose poussière ». Plus aisé à suivre et à lire, aussi. On aperçoit Mao Tsé-toung soignant son c ?ur à Miami Beach, Kafka riant aux éclats, la tête renversée en arrière. Comme dans ces posters anglo-saxons dont les délires composent encore l’imaginaire de notre temps.
Au diable le sujet ! Il s’agit de se laisser porter par des indications brèves, incisives, qui démolissent le discours littéraire mieux que les idéologies, qui nous plongent dans la rêverie. Cherche-t-on le sujet de « Pastiches et Mélanges » ? La poésie de la réalité n’émerge-t-elle pas de la déconstruction soigneusement entreprise par le libre jeu de la fantaisie telle qu’elle apparaît dans l’entrelacement des citations et des réminiscences ?
Ce livre baigne dans la grande marée de la fiction contemporaine telle qu’on la pratique en Amérique, qui touche tous les genres sans s’installer dans aucun. Il n’est pas sans lien, non plus, avec les absurdes et patients délires de Max Jacob et de Tzara. Ici, l’individu s’efface devant le rêve de tous. C’est, dans la jeune littérature, une direction très personnelle que celle où nous entraîne J.-J. Schuhl : le « rétro » et le « nouveau » s’y fondent avec allégresse.

Jean Duvignaud, Le Nouvel Observateur du 2-08-76.

[3Gallimard, coll. L’infini.

[4Todchic : mot allemand, contraction de « mort » et de « chic ». Raideur prussienne un peu militaire, à l’opposé du chic fatigué du duc de Winsor*.
* Cette alliance de la mort et du chic se retrouve, curieusement, dans les quartiers populaires de Marseille : « Sapé à mort », y entend-on, version méridionale du todchic prussien, et, comme ça, par l’intermédiaire d’un mot, Erich von Stroheim et Marlène viennent un petit peu faire écho chez les voyous charmants frimeurs de la Belle de Mai, la Joliette, la Rose : « Oh ! Putain ! Con ! T’es sapé à mort ! », ferait soudain sur la Canebière l’Ange bleu à l’Homme-que-vous-adorez-haïr. [Note de J.J. Schuhl qui figure dans le roman].

[5Gallimard, « Le Chemin », 1972.

[6Toute sa filmographie sur wikipedia.

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3 Messages

  • A.G. | 22 juin 2012 - 00:55 1

    Laure Adler s’entretient avec Ingrid Caven, actrice et chanteuse allemande.

    Écoutez Hors-champs (21-06-12)


  • A.G. | 2 janvier 2010 - 14:46 2

    Vous avez tout à fait raison. Vous pouvez d’ailleurs vous reporter à notre dossier Le scandale Mc Enroe et aux nombreux commentaires qu’il a suscités.
    _ Et surtout, puisque vous semblez avoir lu — et bien lu — Sollers, lire le livre éponyme de Thomas Ravier.


  • Alma | 2 janvier 2010 - 03:48 3

    « Écrire comme McEnroe jouait au tennis »... Pileface a sûrement repéré que Sollers disait déjà la même chose dans Femmes (p. 141) : « Il faudrait écrire comme ça... La balle fulgurant sur le côté droit... Juste dans l’angle... Sur le point fuyant de l’angle... On dirait un ange du Caravage, agressif, rapide, venant renverser les cartes de la pesanteur... » Il s’agit alors d’un match télévisé entre McEnroe « [l]e champion que vous aimez haïr » et Borg « le champion qu’on aime ». Le rapprochement entre le narrateur de Femmes et McEnroe est là, comme en sous-entendu : « [c]e héros négatif dont on applaudit les fautes... Qu’on souhaite viscéralement voir perdre... Et qui gagne quand même... », ce McEnroe « encore en train de gagner virevoltant, bondissant, tenant toute l’étendue du filet... [et qui] vient de réussir un premier service imparable... Un ace... » Difficile d’ignorer ici que Sollers prête à McEnroe à peu près les mêmes parcours figuratifs descriptifs qu’il attribue au narrateur du roman Femmes au fil de la narration « l’enfant gâté, l’adolescent prolongé, [qui] n’en est pas encore à la castration officielle... Pas de femme... Ou plusieurs... Ou rien... Tout pour lui seul... »

    Le tennis est aussi très présent dans Portrait du Joueur dont je cite un extrait où ce jeu donne naissance à une belle métaphore : « Allez, on rattrape ! C’est ça... Rattraper, renvoyer, attaquer, frapper... Le temps manqué, gaspillé, avec des balles aux quatre coins de l’espace, rose des vents de l’espace, raquette des pages avec ses cordes bien serrées de paragraphes et de lignes. Coupes rasantes, tangentes, interventions dans les angles. Lobes, volées, conscience des couloirs, du filet, des hésitations ou lenteurs de l’adversaire, et cet adversaire, pauvre con, c’est bien entendu toi-même, comme toujours et partout, selon le vieux stéréotype toujours neuf, terrible, sans cesse à redécouvrir dans les dérapages, les ratages, les creux, la fatigue et les poussées successives de la mort venant vers toi, de l’autre côté de toi, bélier rouge-noir invisible, obstiné, vengeur, sourd dans ses coups sourds [...] (p. 227)

    Dans Le Coeur Absolu, on retrouvera aussi bien notre joueur de tennis-narrateur cette fois « essoufflé et en nage » et à qui il appartiendra d’expliquer « l’image » des « micros ouverts ». Encore ici, « [l]a balle dans le coin droit, là-bas, pointée dans l’angle » (p. 289)