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Alexandre GAMBLER aspirant "honorable correspondant"

D 30 décembre 2009     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Les auteurs de la revue littéraire Sprezzatura (suite). Ici, audition d’Alexandre GAMBLER.

Nota : Illustration en regard de cette page : CARAVAGE, Conversion de Saint Paul (1600), collection Odescalchie Balbi, Rome
et une citation de Sun Tsu :

Une armée sans agents secrets est un homme sans yeux ni oreilles.

Le corps de Sollers

Q. : Vous avez commis un texte, déjà ancien, « Le corps de Sollers » , une sorte de déclaration de filiation dans l’arbre Sollers, Comment peut-on assumer une filiation : « fils de...? » fut-ce « fils spirituel de » , aussi lourde et pathologique ?

R. : Eh bien... Pour ne rien vous cacher, il se trouve que j’ai un autre père dont je suis aussi le « fils de... » et qui a écrit, dans un tout autre domaine, des choses qui m’ont sans doute marqué plus encore que les textes de Sollers. Comme c’est un travail encore au moins aux neuf dixièmes clandestin, pour de bonnes et de mauvaises raisons, je préfère ne pas en parler ici. Mais oui, j’assume parfaitement, comme on dit, le fait d’être un « spirituel fils de... ». Je crois que c’est Picasso qui disait : « Je suis une pute. » Difficile de peindre plus mâle que Picasso, mais la phrase est évidemment parfaite. Je crois que tous les écrivains ont intérêt à être les « fils de » plusieurs... Marie Madeleine dans les siècles des siècles. Demandez à Le Maguer.

Quand on reprend souffle à la fois chez Hemingway et Kafka, Rimbaud et Joyce, Debord et Heidegger, Proust et Sollers, etc., il y a des chances pour qu’on échappe à l’idolâtrie littéraire qui consiste à s’enfermer, sans d’ailleurs plus réellement la lire, dans l’ ?uvre d’un seul auteur. Bon, Sollers a la particularité d’écrire dans la sinistre époque où je suis né et dans la langue (le français) où, vous me passerez sans doute l’expression, j’ai ressuscité. Lorsque j’ai découvert ses livres sans avoir quasiment jamais entendu parler de lui (je ne lisais aucune revue, je ne regardais pas les émissions dites culturelles, je ne fréquentais pas les soi-disant salons littéraires, etc. et un jour mon père m’a dit simplement : « Tu connais Sollers ? Je pense que ça pourrait t’intéresser »), en commençant par « L’étoile des amants » et « Portrait du joueur » et en continuant par « Le C ?ur absolu », « Femmes » et « Passion fixe », avant de lire à peu près tout le reste, j’ai pensé que c’était d’un bout à l’autre joyeux, rapide et profond comme Mozart, en plein XXIème siècle. Je trouvais qu’il avait fait un excellent diagnostic de l’époque où j’étais né pour ne trouver que très peu de gens à qui parler :

« Ceux qui sont nés en 50, 60, 70 ? Les demi-siècles ? Ils ont le plus grand mal, et pour cause, à savoir d’où ils viennent, quel à-peu-près les a conçus, ce que leurs géniteurs se cachaient exactement à eux-mêmes tout en perdant leurs coordonnées. Les voilà déboussolés, sceptiques, fragilisés, abouliques, le plus souvent mornes et pressés de convenir, mais à quoi ? Presque tout leur paraît suspect, sans valeur durable, douteux, mensonger, ils mettent volontiers chaque chose en doute sauf le doute, ce que veut précisément la nouvelle mécanique qui entend les utiliser. Le dogme est à l’incrédulité générale, ce qui revient à un comble de crédulité. »

J’aimais aussi que Sollers ne fasse pas comme des centaines de soi-disant écrivains d’aujourd’hui qui écrivent comme si les livres des autres n’avaient jamais existé. Toutes ces longues citations d’auteurs dits classiques, ces invitations à la lecture d’écrivains ou de peintres que personne ne voit ni ne lit, c’était scandaleusement vivant. Quand j’étais en colère contre mon époque, je prenais un whisky en ouvrant au hasard « Eloge de l’infini ». La colère se transmutait immédiatement en joie sauvage. Je ne crois pas que c’était le whisky. Au fond, « Eloge de l’infini », c’est un peu Lascaux en livre de poche. Tous les grands animaux sont là, libres comme l’air, rouges comme le sang, noirs comme l’encre, et vous les emmenez partout avec vous si votre veste et vos idées ont les poches assez larges.

Et puis, j’aimais le fait de trouver dans un même roman, par exemple « Le secret », des analyses très bien renseignées de la géopolitique est-ouest avant et après la chute du Mur, une parfaite sincérité sexuelle (à égalité avec Hemingway, mais personne n’a jamais fait ça comme ça avant) et ces scènes drôles et bouleversantes entre le narrateur et son fils, Jeff. D’ailleurs, voilà une chose dont, comme par hasard, très peu de gens parlent lorsqu’ils parlent de Sollers : Sollers sait parler aux enfants !!! En toute modestie, c’est aussi mon ambition car en plus d’avoir un ou plusieurs pères, il se trouve que j’ai — j’allais dire avant tout — un fils qui, au passage, au train où vont ses lectures, aura bientôt mon âge. Je pense qu’il est plus important de penser à « assumer » un fils ou une fille que ses pères... Avec les pères, s’ils sont bons et si vous êtes chanceux, ça se fait tout seul. Avec un fils, vous devez rentrer ancora una volta en guerre contre tout, et tout réapprendre :

« Je comprends pourquoi le dessin, la lecture sont de plus en plus évacués, interdits : le système bloque l’accès direct au cerveau, escamote l’entrée physique dans l’inscription de mémoire. Il s’agit bel et bien d’enlever aux êtres humains la vision interne en même temps que le délié des doigts, le sens du toucher des traits, la résonance des verbes. On assèche le système nerveux, on le dresse au réflexe instantané des images transmises par clavier. Franchir ce barrage sera de plus en plus difficile, de même que ressaisir tel ou tel mouvement de soi. Il faudra s’entraîner très tôt, laisser aller, obtenir une conscience redoublée, tranquille. Poignets dans les poignets, ?il dans l’ ?il. Je comprends pourquoi ceux qui comprennent plus ou moins la situation se droguent. Ils essaient de rentrer chez eux. Mais non, schnell, dehors. » (Studio)

Les bons pères sont des pères qui, au bon moment, vous disent : « Allez... Dehors. » Evidemment, les bons fils, à ce moment-là, sont déjà loin.

Lettre publique...

Q. : Vous ?uvrez aussi dans le pamphlet avec votre « Lettre publique aux directeurs des services de renseignement... » et sa pièce jointe un CV qui sous sa marque surréaliste doit bien comporter quelques vérités. Quelle est sa plus grande contre-vérité selon vous ?
A quel jeu jouez-vous, Mr. Gambler ? Est-ce pour déjouer les services de renseignements que vous avez effacé toutes traces de votre vraie vie sur votre blog RIVERRUN. Qu’avez-vous à cacher Mr. Gambler ?

R. : Cette « Lettre » n’est pas vraiment un pamphlet. Plutôt, contrairement aux apparences, un ouvrage défensif. Je l’ai écrite à une date précise parce que j’avais reçu des menaces, assez vagues, mais suffisamment préoccupantes pour me sentir obligé d’écrire à certaines personnes, sans savoir précisément qui :

« Je sais telle ou telle chose. Je sais aussi que ça n’intéresse plus grand monde. Je n’écrirai donc rien de plus sur ces choses. Qu’on me laisse lire, voyager et aimer en paix dans ce monde en guerre. Merci. »

Bien sûr, j’ai aussi voulu laisser, pendant que j’y étais, une sorte de témoignage en creux sur ces choses, ou du moins ce que je pouvais en dire. Au lecteur de creuser, ou pas. Au moment de le signer et de le dater j’ai aussi pensé à un film de Lanzmann qui s’appelle « Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures ».

La « plus grande contre-vérité » de cette « Lettre » (et c’est d’ailleurs à ma connaissance la seule) est l’affirmation selon laquelle je souffrirais d’une forme de satyriasis. Je ne désire réellement que très peu de femmes, parce que très peu de femmes sont réellement désirables. Quant au soi-disant CV joint à la « Lettre », il est, lui, en effet, merci de le remarquer, férocement surréaliste. Sa plus grande contre-vérité étant cette fois sans aucun doute que je n’ai jamais eu de fusil Hécate .338 entre les mains. Simplement, ceux qui savent où on trouve cette arme et à quoi elle a pu servir apprécieront. /

J’aime jouer au Mah-Jong, c’est très beau, je perds toujours. /

Les services de renseignement n’ont probablement rien à faire de ma vie, même s’ils s’imaginent, comme pour chacune des dizaines de milliers de personnes fichées en France, en savoir l’essentiel. Je n’ai rien à cacher pour qui sait voir.

Q. : Mes services m’ont dit - mais ils ne sont pas très fiables, comme vous savez - que vous avez recruté Métie Navajo ? Etes-vous sûr de son passé ? N’y a-t-il pas une fiche sur elle à l’AGRI ou à l’APDS [1] ?
Qu’est ce qui justifie que vous vous portiez garant d’elle ?

R. : Recruter une Indienne d’Amérique, c’est déjà difficile, recruter une Indienne d’Inde, aussi... Mais alors quand l’Indienne vient à la fois d’Inde par son père et d’Amérique par sa mère, ce serait vraiment l’ ?uf de Colomb. Je crois plutôt que c’est Métie Navajo elle-même qui a lancé une nuit, en plaisantant à moitié, l’idée d’écrire « Sprezzatura », après son huitième Pick me up. / Je suis tout à fait certain qu’elle a une fiche très mal remplie à l’AGRI et l’APDS. Vous êtes parfaitement renseigné sur ce point et je le sais parfaitement bien. / On ne se porte pas garant d’une amie. J’aimerais mieux vivre dans la vérité avec Métie Navajo que dans l’erreur avec le monde entier.

Q. : Gambler Alexandre, comme Alexandre Le Grand ! De quel empire rêvez-vous ? maintenant et plus tard ? Avez-vous envie de laisser une trace après ? Vous parlez de guerre, quand avez-vous pensé à la mort la dernière fois ? A la vôtre ?

R. : Je pensais plutôt à mon ami Alexandre Legoff, l’un des meilleurs marins vivants, en choisissant ce nom. Je crois que je ne rêve plus : j’habite le « royaume d’un enfant » dans lequel, bien sûr, les mots « plus tard » n’ont pas de sens. Je laisse des traces partout, c’est bien ce qui m’ennuie. Je vais devoir changer de méthode. J’ai pensé à la mort pour la dernière fois en écrivant les mots « plus tard ». A la mienne en particulier, la dernière fois que j’ai bêtement refusé de souscrire une assurance-vie.

Q. : « Dans cette guerre, on apprenait quelque chose si on écoutait » disait Hemingway cité par Pierre Dulieu. Vous parlez avec grande aisance et éloquence Mr Gambler. L’idée de la Sprezzatura, c’est vous, non ? Ecoutez-vous aussi bien ?

R. : Pas du tout, l’idée de la « Sprezzatura » vient de l’armurier de la bande, notre ami Jean-Hugues Larché. J’avais proposé comme titre pour la revue « Phoenix Park » en mémoire du premier combat à mains nues de Joyce. Mais la giacoma sprezzatura, c’est mieux. Non, je n’écoute jamais ce qu’on me dit. Je préfère écouter les choses, ou les gens qui parlent ou qui se taisent comme des choses.

Q. : ...Quelles lectures en cours ou récentes ?

R. : Hier, je lisais les 60 premières pages du « Devisement du monde ». Aujourd’hui, je vais lire un bref texte de Freud : « Sur la guerre et la mort ». Demain, si tout se passe bien, je reprends Marco Polo.

Longue vie Mr Gambler !

Longue vie à vous.

*

P.S. ...Quelle aisance d’écriture vous avez ! Au point que je me demande pourquoi vous n’avez pas encore publié. C’est une question que j’aurais dû vous poser :
« Avec votre grande aisance à manier notre langue et celle de Goethe, pourquoi n’avez-vous pas encore publié Mr Gambler ? Mais peut-être l’avez-vous déjà fait sous un autre nom ? »

R. : Cher Kirtov,
Je n’ai encore rien publié, même pas sous un autre nom, tout simplement parce que je n’ai pas encore trouvé d’éditeur. J’aurais peut-être dû m’en inquiéter mais un ami chinois à qui j’ai offert le manuscrit d’un roman refusé par plusieurs grands éditeurs m’a confié après avoir lu les quinze premières pages : "Le héros est trop parfait..." A quoi j’ai répondu : "Je vais le prendre comme un compliment." C’est le commun des bons écrivains d’être trop parfaits, et celui des bons éditeurs, d’approcher parfois la perfection.

[...]

Portez-vous bien.


Note : mise en page écran : pileface


A propos de l’auteur

(note pileface [2])

Alexandre Gambler, est né en 1976. Maîtrise de littérature germanique. Mémoire sur Hölderlin. Agrégation d’Allemand. Contributions dans différentes revues littéraires notamment Barataria...

Pour plus de détails sur son CV, on peut se reporter à celui de sa « Lettre publique aux directeurs des services de renseignement de la république de France » publié dans Sprezzatura N°1. Un extrait de la Lettre est disponible sur le site de la revue. Mais pour le CV - un document riche de 7 pages - que vous devez absolument vous procurer - il vous faudra débourser les 12 ? du prix de la revue. A. Gambler y révèle, malgré tout, quelques pans de son univers. Investissez ! Ce sera bientôt un document rare, un véritable collector !

Quelques textes d’Alexandre Gambler hébergés sur le site Paroles des Jours de Stéphane Zagdanski :

L’été de la liberté

Franz

Un scientiste écrasé

Une criminelle conversation


[1Services de renseignement mentionnés dans la Lette publique... (note pileface)

[2Informations reconstituées à partir du Net. Non communiquées par l’auteur

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