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Les Folies Françaises

Sollers et Couperin

D 19 avril 2009     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Sollers et les Folies Françaises en 1988 (26’09)

Un père qui retrouve sa fille, France...
Une leçon particulière.
" Inceste, pas trop " (Queneau).
S’il y a un inceste, il ne déboucherait pas sur la tragédie, mais sur la comédie.
Molière, tout un programme théâtrale d’éducation des filles et des femmes.
Suggérer, ne pas dire.
Comme dans La Lettre volée... — " Ma fille, c’est moi ".
Est-ce que j’ai pensé à dire qu’elle était juive ? — Le mariage de la France et de la judéité.
Nietzsche. — C’est aussi un petit roman philosophique.
Il y a une sorte de secret. — Comment enlever une fille à sa mère.
L’essentiel est que ça plaise...
Manet, Les Folies-Bergères : il y a la clé du livre dans ce tableau.

Crédit : archives de Dominique Brouttelande

*


Les mirages de New York et le visage de France reconduisent Philippe à son point de départ.

On sait que Philippe Sollers voyage infatigablement autour de sa bibliothèque. Il lui arrive même, et c’est humain, d’adopter les attitudes et les travers des rayons qu’il parcourt. Dogmatisme, illisibilité, lyrisme, son ?uvre est un patchwork littéraire, ce qui en fin de compte ne saurait fatalement lui nuire. A force de tourner en rond, il était donc logique qu’il se retrouve à son point de départ, c’est-à-dire sur le terrain — ou le terreau — d’un classicisme romanesque émaillé, Dieu merci, de galipettes, de pieds de nez, de coq-à-l’âne entre la dérision et la sagesse, et nimbé d’un humour qui, même aux heures les plus sombres du « Paradis », ne l’a jamais quitté. Avec ces « Folies françaises », qui se distinguent plutôt d’ailleurs par leur sagesse, il s’essaie avec un enthousiasme mesuré — le volume compte cent trente pages mais il y a des blancs révélateurs... — au récit romanesque façon « Une curieuse solitude » (son premier texte, enfin, non, le deuxième, le véritable premier, « le Défi », qui retint l’attention et tout un « Bloc-notes » de François Mauriac dans « l’Express », n’ayant pas encore été réhabilité en dépit de la perestroïka sollersienne).

« Les Folies françaises », écrit à la première personne du singulier puisque aussi bien le narrateur s’appelle Philippe Sollers, ce qui ne signifie pas évidemment qu’il s’agisse de Philippe Sollers, raconte les retrouvailles d’un auteur médiatiquement célèbre avec sa grande fille, France, 18 ans. Leur histoire commune relève de l’inceste platonique. A force de se reconnaître, on finit bien par se connaître un peu, non ? C’est une esquisse de roman admirablement écrite, avec des dialogues incisifs et cinématographiques tels qu’on n’en fabrique plus, et c’est dommage, depuis que la Nouvelle Vague s’est évanouie dans son ressac. Mais le plus charmant, dans ces « Folies », c’est le cosmopolitisme culturel qui est la marque même du génie de Sollers, une manière bien à lui de jongler avec les époques et les auteurs, avec François Villon et la princesse Palatine, Cézanne, Oedipe et Molière. On n’a jamais mieux illustré la liberté d’échanges et de communications entre les fantasmes et les fantasmés. A la fin de l’envoi, la grande fille, — elle était juive, Sollers le découvre à la dernière page, ça lui paraît très important, on ne sait pas très bien pourquoi — s’envole vers l’Australie. Philippe reste seul avec ses rêveries. Voilà. Quelque part il nous avoue : « Je n’ai jamais admis qu’un kilo de plumes soit égal à un kilo de plomb. » Eh bien, qu’il se rassure, son vingtième livre a le poids délicieux des plumes. [...]

Le N.O., 13 mai 1988.

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Le N.O., 13 mai 1988
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Sollers d’été, Sollers d’hiver

par Josyane Savigneau

Les Folies françaises, une musique légère ? Sûrement pas. Plutôt un livre d’ombres pour le plein été.

Quand il publie de gros romans qui prennent tout le monde à contrepied, " c’est pour jouer au plus malin, pour montrer qu’il sait tout ". Quand il écrit Paradis, sans ponctuation, " c’est à n’y rien comprendre ". Et puis de toute façon, comme l’a dit l’un de ses confrères, un " jour de grand vent " sans doute, " il est trop intelligent pour être vraiment romancier ". Sollers ou comment s’en débarrasser.
Mais le voici qui revient, avec un court roman (130 p.), les Folies françaises, sous une belle jaquette — un détail du visage de la Grande Odalisque, d’Ingres. C’est rapide, tendre et tendu, allusif, élégamment connivent. Des dialogues cousus main par un grand professionnel. Une histoire " moderne " : le narrateur, un écrivain célébré par les médias, un nommé Philippe Sollers, pour tout dire, retrouve à Paris la fille qu’il a eue — ou plutôt qu’il a faite sans trop le savoir — lorsqu’il avait vingt-cinq ans.

Elle s’appelle France, elle a dix-huit ans, et jusqu’alors elle vivait avec sa mère à New-York. " Souffle au coeur ", père et fille vivront, proches et distants à la fois, trois années d’amours incestueuses pendant lesquelles France découvrira la culture du pays dont elle porte le nom, avant de partir pour Melbourne et les joies toutes australes d’une conjugalité que la personnalité du jeune époux, futur chirurgien on ne peut plus convenable, laisse augurer d’une parfaite normativité.

Alors on entend dire : voilà un Sollers d’été, une nouvelle pirouette, un roman de plage — version Seychelles plutôt que Perros-Guirec, bien sûr. Ce serait plaisant, rafraichissant, léger et plein de bulles. Bref, du champagne.

Eh bien ! non. A moins de convenir que le champagne est une boisson portant à la gravité, ce qui n’est pas exclu.

Car ce petit bréviaire d’éducation française, à l’usage d’une jeune femme dont le prénom trace la forme vide d’un pays qu’elle ne connait pas, ce précis d’une filiation absente, porte en lui l’émotion des textes de transmission, des rites de passage. Histoire de France, c’est le titre que propose le narrateur pour son roman. Titre récusé par l’héroine doublement éponyme : " Il va faire confusion ! On croira qu’il s’agit d’un manuel d’histoire. " Et pourtant, " France, mère des arts "... A la paternité biologiquement hasardeuse et somme toute " insignifiante " du narrateur se substituent alors celles, fondatrices, de François Villon et de Molière. Le père dialogue avec France, sa fille, aime France d’un amour incestueux comme le fut celui de Molière pour Armande Béjart en ce dix-septième siècle qui est l’un des héros du roman. Mais il en appelle simultanément à Villon, créateur de langue, dans et par son Testament.

Son jour le plus court " Il n’y a de bon père que mort. Je m’entraine ", dit le narrateur. Ecrit testamentaire, les Folies françaises est le roman multiple, avec une infinité de rebonds, de toute une culture, littéraire, musicale, picturale. Tout y est double, et on peut y lire ce qui s’ouvre à France de savoir et de temps retrouvés, la longue journée claire, le solstice d’été, comme ce que donne et abandonne le père en allant vers la mort, son jour le plus court, le solstice d’hiver. L’auteur des Folies françaises, François Couperin, n’est-il pas aussi celui des Trois leçons de ténèbres [1], Josyane Savigneau évoquait l’article de Jean-François Josselin ci-dessus et donnait à Sollers l’occasion de revenir, en des termes parfois inédits, sur Les Folies Françaises.

On peut tout se permettre quand on ne présente pas de thèse universitaire.
Les Folies françaises. Un inceste père-fille "doux, pas du tout tragique". Casanova.
« Elle s’appelle France, c’est moi qui ai choisi le prénom avant sa naissance. »
« Oublire » : « vous m’avez peut-être oublu. »
« Comment faut-il lire pour que le Temps surgisse ? »

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Couperin

Les Folies Françaises, ou les Dominos (1722)

Les Folies Françaises, comme le rappelle Sollers, sont un hommage à François Couperin et, si les références littéraires (Villon, Molière...) ou picturales (Manet notamment) de ce roman sont nombreuses, on a peu relevé les nombreuses références musicales. Y sont pourtant évoqués, parmi d’autres, Marin Marais (La Gamme, Gallimard, p. 55), Rameau (p. 82), Charpentier ( « Et Charpentier ! Encore plus grave... Motet pour l’offertoire de la messe rouge... Pour une longue offrande... La Sainte-Chapelle en transit... » , p. 84 [2]) et, bien sûr, à juste titre donc, François Couperin.

Les Folies Françaises est un roman "léger" (le contraire de lourd). Il faut entendre sa "petite" musique, c’est celle de Couperin. Elle a aussi sa gravité.

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Tableau de couverture : Le billet doux de Jean-Baptiste Santerre

« Chut ! Attention, sorcière ! Ne va pas te confier ! Ne va pas dire que j’écris cette langue maudite !... Les Dominos !... Sept à huit !... Do-ré-mi-fa-sol-la-si-do ! »
S’est-on déjà interrogé sur la signification du titre ? Quelles sont ces Folies Françaises ? Et ces dominos [3] ?
Des traits de caractère, des couleurs, des qualités de "sentiments". Les sons et les couleurs se répondent.
J’en ai trouvé les correspondances dans le très beau disque publié par Pierre Hantaï en 2007 sous le titre  Pièces de clavecin (Mirare). Les voici :

La Virginité, sous le Domino couleur d’invisible - Gracieusement
La Pudeur, sous le Domino couleur de rose - Tendrement
L’Ardeur, sous le Domino incarnat - Animé
L’Espérance, sous le Domino vert - Gaiement
La Fidélité, sous le Domino bleu - Affectueusement
La Persévérance, sous le Domino gris de lin - Tendrement, sans lenteur
La Langueur, sous le Domino violet - Également
La Coquetterie, sous différents Dominos - Gaiement
Les Vieux Galants Et Les Trésorières Surannées, sous des Dominos pourpres, et feuilles mortes - Gravement
Les Coucous Bénévoles, sous des Dominos jaunes
La Jalousie Taciturne, sous le Domino gris de maure - Lentement et mesuré
La Frénésie, ou le Désespoir, sous le Domino noir - Très vite

Pourquoi ce Titre ? Laissons la parole à Couperin :

« J’ay toûjours eu un objet en composant toutes ces pièces : des occasions différentes me l’ont fourni. Ainsi les Titres répondent aux idées que j’ay eues ;
on me dispensera d’en rendre compte ; cependant, comme, parmi ces Titres, il y en a qui semblent me flatter, il est bon d’avertir que les pièces qui les portent sont des espèces de portraits qu’on a trouvé quelques fois assés ressemblants sous mes doigts... »

et : « On peut hazarder de dire, que dans beaucoup de choses, la Musique (par comparaison à la Poésie) a sa prose, et ses vers ».

S’agissant des Folies Françaises — de Couperin, de Sollers —, on ne peut mieux dire.

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Interprétations

Chaque pièce des Folies Françaises (il y en a 12) est très brève, de 27 secondes à 1 minute.

On le sait, Sollers, quand on lui demande la qualité qu’il préfère chez une femme aime à répondre : la pudeur (c’est aussi un des traits du roman). La voici interprétée au clavecin par Pierre Hantaï (46") :

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Et, s’il est vrai que la vérité, en un sens, est violette, voici La langueur (1’02) :

Pour écouter l’ensemble il faut bien sûr vous procurer sans tarder le CD de Pierre Hantaï.

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En attendant vous pouvez écouter une version des Folies Françaises interprétée au piano par György Cziffra (7’18) [[Ou également une version des Folies Françaises interprétée par un jeune pianiste Damien Luce Le site de Damien Luce :

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VOIR AUSSI :

Les Folies Françaises
L’inceste dans Les Folies Françaises
Critique , Les Folies Françaises



La Folia

La Folia est, à l’origine, une danse dont il est fait pour la première fois mention dans un texte portugais du XVe siècle. Il s’agissait d’un rite chorégraphique lié à la fertilité lors duquel les danseurs portaient des hommes habillés en femmes sur leurs épaules. Le rythme rapide de la danse ainsi que son aspect insensé furent certainement à l’origine de son nom. Parmi un certain nombre de thèmes, émergea une mélodie de base.
Jusqu’au milieu du XVIIe, elle se répandit en Italie (Follia) et en France (Folie d’Espagne) puis le thème évolua rapidement pour prendre sa forme définitive.

Apparue aux alentours de 1650 puis publiée en 1672 par Lully, cette mélodie se stabilisera en se ralentissant et devint le thème d’innombrables variations dont les plus célèbres furent celles de Corelli parues en 1700.
En 1722 François Couperin composera les Folies Françaises.
A partir de ce moment, Les Folies habitèrent consciemment et parfois inconsciemment la musique occidentale et ne la quittèrent plus [...] [4].

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Marin Marais

Folies d’Espagne de Marin Marais par Sophie Watillon (16’57)

Tous les matins du monde (Alain Corneau d’après le livre éponyme de Pascal Quignard).

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Folies d’Espagne de Marin Marais par Davide Amadio (7’)

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La grande odalisque

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Ingres, La Grande Odalisque (1814)

Au Salon de 1819, La grande odalisque provoque un scandale : elle déroute par le dessin arbitraire de son corps, par le manque de consistance de ses chairs, par l’aspect plat de son modelé et l’élongation de ses proportions (ce « sein qui pointe trop vers l’aisselle » écrit Baudelaire).
Ingres reprit néanmoins plusieurs fois ce sujet en format réduit ou en ne représentant que la tête sur une toile circulaire [5].

Baudelaire — qui reprochait à Ingres son « goût immodéré du style » — écrit à l’occasion de la première rétrospective consacrée au peintre lors de l’Exposition Universelle de 1855 :
« Quel est le but de M. Ingres ? Ce n’est pas, à coup sûr, la traduction des sentiments, des passions, des variantes de ces passions et de ces sentiments ; ce n’est pas non plus la représentation de grandes scènes historiques [...]. Que cherche donc, que rêve donc M. Ingres ? Qu’est-il venu dire en ce monde ? Quel appendice nouveau apporte-t-il à l’évangile de la peinture ?

[...] M. Ingres devait surtout réussir dans ses portraits ; et c’est en effet dans ce genre qu’il a trouvé ses plus grands, ses plus légitimes succès. [...] M. Ingres choisit ses modèles, et il choisit, il faut le reconnaître, avec un tact merveilleux, les modèles les plus propres à faire valoir son genre de talent. Les belles femmes, les natures riches, les santés calmes et florissantes, voilà son triomphe et sa joie ! »

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Ingres, La Grande Odalisque (1814), détail

[1Leçons de Ténèbres pour le mercredy (Harmonia mundi). Voici la 2ème partie de la Première leçon interprétée en 1970 par Alfred Deller, contre-ténor, Raphaël Perulli, viole de gambe, Michel Chapuis, orgue (2’35).

Aleph. Quomodo sedet sola.

Sollers, dans ce livre qu’il lègue et qu’il se lègue, dialogue, dans sa langue qu’il aime — incestueusement — avec la culture et avec son oeuvre. Le thème de l’inceste, qui occupait la fin de Paradis II, est repris sur un autre mode musical, sans tragique — Molière prévaut ici sur Racine. D’ailleurs, les Folies françaises ne sont-elles pas une danse ?

Un testament français ? Sans doute (" Postérité ?, demande France. — Garantie ", répond le père). Ou, en des temps volontiers amnésiques ou sinistrement ratiocineurs, du bon usage du patrimoine...

Josyane Savigneau, Le Monde du 27.05.88.

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Sollers reparle des Folies Françaises en 2009

Récemment, lors d’un débat à Nantes [[Voir le débat complet filmé par un vidéaste amateur : Nantes, 25 février 2009.

[2Marc-Antoine Charpentier et le Te Deum seront également évoqués dans le roman suivant, Le lys d’or.

[3Le mot domino viendrait soit de la petite cape que les prêtres endossaient en hiver, cette cape était noire à l’extérieur et blanche à l’intérieur, soit encore du costume de carnaval appelé "domino" qui était d’abord un masque, une sorte de loup noir et blanc puis ensuite un costume blanc devant et noir dans le dos porté avec le masque qui permettait de dissimuler sa silhouette en plus de son visage.

[4La Folia voir ici.

[5Cf. la Tête de la Grande Odalisque qui se trouve au musée de Grenoble.

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