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La séance de tir

Les Voyageurs du Temps

D 23 février 2009     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Extrait d’entretien vidéo avec Catherine Ceylac, sur France 2 dans le cadre de l’émission Thé ou Café [1].

Emission dominicale, sur un ton léger, comme le veut le titre de l’émission « Thé ou café ». Jusqu’à un étonnant instant de vérité. Aussi bref qu’intense ! Où l’auteur-narrateur apparaît nu, sans masque, ...« démasqué ».
L’auteur-narrateur ne joue plus. Comme le cheval qui refuse l’obstacle, Sollers refuse de faire le geste de tirer sur sa silhouette en carton. Malgré l’invite de Catherine Ceylac qui tire la bride, évoque, en vain, sa capacité d’autodérision bien connue.

Ecoutez-bien ce qui se dit !

Cet énigmatique : « Non, ce serait une preuve ! » immédiatement amorti par un « Je vais plutôt vous lire le passage concerné » enchaîne Philippe Sollers.

Le tir est en effet le motif de fond, l’arrière-plan du dernier livre de Philippe Sollers, Les Voyageurs du Temps. Un trait autobiographique de la généalogie familiale, certes, mais couplé avec un autre motif, celui du corps, le corps du narrateur, le corps métaphysique, le corps mortel. Le livre s’ouvre sur ce double motif ....Oui, bien sûr, le corps est mortel, ce n’est pas un scoop !

Ressort dramatique de l’auteur qui crée, ainsi, un halo discret - on peut ne pas le déceler - mystère, tension, trouble... Oui, certes, la question du suicide n’est pas un motif nouveau, en filigrane, à divers endroits de son oeuvre mais de façon ponctuelle. Ici, le double motif tir-corps est plus présent.
Plus vivant parmi les morts, ces voyageurs du Temps, évoqués dans le livre !

A 10 ans, au fond du jardin, je suis ébloui par le simple fait d’être là (et pas d’être moi), dans le limité-illimité de l’espace. A 20 ans, grande tentation de suicide ; il est moins deux, mais la rencontre avec Dominique me sauve. A 30 ans, rechute, et vif désir d’en finir, mais la rencontre avec Julia me sauve. A 40 ans, l’abîme : ennuis de santé de mon fils, Paradis, impossible, New-York dramatique, années de plomb en France. A 50 ans, "bats-toi", c’est tout ce que j’ai à me dire. A 60 ans, j’entrevois la synthèse, et à 70, le large, avec un talisman venu de Nietzsche : "La chance, large et lent escalier."

Philippe Sollers
Un vrai roman, Mémoires, p.162.


Crédit : France 2

Conclusion du narrateur dans cet extrait : « je tire et je m’en tire ».


Déjà, Catherine Clément dans son autobiographie de l’écrivain : « Sollers la Fronde », 1995, intitulait une section : « De l’usage des armes à feu » ! La voici :

De l’usage des armes à feu

Sournoisement naît une drôle de question. Je l’envoie promener, elle me revient par l’arrière-langue et la voilà.
- Pour quelle cause tu te bougerais ? (Ma question n’est même pas correctement formulée. Mais ce qui est dit est dit.)

- (Abasourdi) Pour quelle cause ?

Française, encore un effort. Je la reconnais, moi, ma Jeanne d’Arc intérieure. Je ne vais tout de même pas la lui montrer. Précisons, dans le sens de mon fantasme personnel.
- Dans quel cas prendrais-tu les armes ?

- (Dubitatif) Les armes ?... (A toute vitesse) Je tire très bien, tu sais. (Silence) Si on touchait à un demi-cheveu des gens que j’aime. Il faudrait très peu de choses. Qu’on brûle des livres, peut-être... Rien que d’individuel, pas de cause collective. (Rêveur) Sainte-Beuve adresse des reproches à Montaigne à propos de la peste à Bordeaux : on voit qu’il manque de coeur, dit-il, il reste au loin au lieu de rentrer dans sa ville et de prendre le risque d’y mourir. Mais la peste est une cause collective.

J’essaye un vieux truc, on va voir.
- Dans quel cas prendrais-tu les armes, c’est une mauvaise question, dis-je modestement.

- (Soulagé) Je crois. Je suis réfractaire à l’idée de prendre les armes. Les Yankees me laissent froid avec leurs bobards. Les marchands d’armes ne les prennent pas, les armes, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, c’est ça : on fabrique et on vend des armes, reste à convaincre les populations de s’en servir.

Et il se cale en arrière, façon M. Bourdin, portrait par Ingres ; pour un peu, il se calerait les pouces sous le gilet. Subitement pépère ; inattendu. Je n’ai pas rêvé pourtant le pistolet sous l’oreiller, tout à l’heure... Je n’ai pas inventé le pistolet dans la Fête à Venise, ni celui que cache le narrateur sous son smoking dans Portrait du joueur... Le pistolet, c’est comme l’attentat : toujours là, au cas où.

Laissons faire.
- Mon père - héroïque à Verdun - a caché ses décorations, n’a pas parlé de sa guerre, détestait tout cela.

Brusquement, brutalement, j’affirme. - Tu as un pistolet chez toi.

Pas de réponse. Il enchaîne.
- ... Mon grand-père était champion d’escrime et de tir, professeur à Joinville. Il a transmis ce don à l’une de mes soeurs, excellente à la carabine. Ma mère a fait de l’escrime. Moi, j’ai changé d’arme.

Et il sort son stylo.

Catherine Clément
Sollers la Fonde, Julliard, 1995, p. 155-157.


[118 janvier 2009

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1 Messages

  • A.G. | 24 février 2009 - 10:44 1

    La séance de tir sociale et spectaculaire EST NIÉE.
    _ La vie consiste à s’esquiver et à se dérober. Jeu d’escrime.
    _ Inutile de spéculer sur la Bête. Incitez vos parasites à se suicider.

    « Mais le plus baroque, et de loin, est notre condition de vivant-mort et de mort-vivant, le suicide cellulaire constant, de mieux en mieux découvert, l’apoptose. On le sait désormais : dans chaque cellule vivante, un protecteur verrouille, enlace et réfrène l’activateur du suicide, l’empêchant de déclencher le travail de l’extérieur. C’est seulement quand disparaît le protecteur que la mort, soudain, apparaît.

    En clair :
    _ LA VIE RESULTE DE LA REPRESSION DU SUICIDE, DONC DE LA NEGATION D’UNE NEGATION.
    LA MORT RESULTE DE LA REPRESSION DE LA REPRESSION DU SUICIDE, DONC DE LA NEGATION DE LA NEGATION D’UNE NEGATION. [1]

    Vous n’êtes en vie que parce que vous résistez sans arrêt au suicide de votre organisme. Familiarisez-vous avec cette vision. Elle change tout. [...]

    La vie consiste à s’esquiver et à se dérober. Jeu d’escrime.

    Conséquence pratique : au lieu, par exemple, de détruire un micro-organisme infectieux par attaque frontale, il vaut mieux tenter de découvrir la nature des signaux capables de le forcer à déclencher son suicide.
    _ Incitez vos parasites à se suicider. Application dans la vie courante.

    Définition : comme une cellule, je suis une entité fluide, dynamique, en équilibre instable, échappant sans cesse à l’effondrement.

    Ici, je remonte de ces gouffres tourbillonnants où je ne me baigne jamais deux fois dans le même moi-même qui reste cependant le même, j’émerge, je reprends mon crâne en main [2].

    L’être humain, trop humain, vient de buter sur la négation. Il se trompe à son sujet. Il croit être une positivité, il se gonfle, il s’affirme, grenouille qui se prend pour une vache ou un boeuf. Démenti, il en veut à la terre entière. Il rumine cette injustice, cette absurdité, voudrait tuer, se tue, va dans le même sens que son fourmillement cellulaire. Malentendu.

    M.N. s’était endormi. Il se réveille en pleine conscience tranquille. Son mal de tête a disparu. Il reprend sa plume et écrit. Il vient d’être monsieur Néant. Il vit son année-lumière. » (Une vie divine, 2006, folio, p.261-263). CQFD.

    Notes :
    _ 1. En majuscules dans le texte. Voir Réfractaire.
    _ 2. Voir « la parole ne se baigne jamais deux fois dans le même corps ».