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Céline et les Voyageurs du Temps

D 4 février 2009     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Céline, en 1948, en exil au Danemark où il vient de passer 18 mois en prison dans le quartier des condamnés à mort, a la vision d’une « planète de fous homicides » ; Il est allé chercher le Diable, il l’a trouvé, il est en enfer, et l’enfer est beaucoup plus médiocre que prévu :

« On voudrait un peu de véritable luciférisme, on ne rencontre que de prudents rentiers de l’horreur. »

Il écrit des choses comme ça : « Le temps ne s’efface pas chez moi, il grave. » Ou bien : « Si je cesse de danser une seconde, la mort m’emporte. » Il danse donc, avec son « moulin à prières » interne, dans le couloir de la mort.

« Pauvre destinée que la nôtre sur la route des étoiles 1 Embûches, mirages, gouffres, néant 1 C’est trop pour nous. »

Ou bien :

« La machine humaine est trop temporaire pour abriter de grands sentiments. »

[...]

« On ne me décourage pas facilement de révolutionner la littérature française ! Je veux avant de crever rendre encore 100000 crapauds des lettres épileptiques, tétaniques » (6 octobre 1949).

Là-dessus, il reçoit des lettres sentimentales et vaguement jalouses de son amie Marie Canavaggia (qu’il aurait, dit-il, vite « déjalousée » autrefois en l’emmenant en partouze), et cela lui inspire cette lettre du 4 octobre 1948 :

« Chère Marie -

Je vous embrasse et n’en parlons plus - Tout ce cafouillage sentimental m’éc ?ure, de vous, de tous, de
toutes... Je n’ai qu’à en foutre bon dieu ! Je voudrais vous voir dans ma peau et mon état si vous iriez perdre une seconde à ces balivernes ! Une bite au cul la belle affaire ! Et bouffer depuis 5 ans du ciel ? Et pourtant pas lourd ! et dans ce climat horrible... et ne pas retomber en prison ! ah comme deux ans de prison vous feraient du bien, vous simplifieraient une fois pour toutes ! vous guériraient de cette manie d’arguties et de mots ! et de mandolines !

« Ramassez toute cette brocaille ! Que voulez-vous qu’un bagnard foute de votre guitare ! Je vous aime bien, mais pas dans cet infernal babillage autour du cul ! du c ?ur ! enfin de ce que vous voulez ! Soyez simple et sérieuse - Vous n’avez jamais même pressenti 1 ’horreur de l’état dans lequel nous nous trouvons ! Vous n’avez pas d’imagination. Quand je serai retourné (si j’y retourne jamais) chez les libres, alors vous me reparlerez de ces histoires raciniennes... Conneries pures... Je serai redevenu con comme tous les gens libres - Mais dans le moment elles me sont en horreur -  »

Et puis : « Priez le diable pour moi, il va plus vite que le Bon Dieu ! Tout le prouve. »

Tout le prouve en effet, même le Diable, qui, en secret, est au service de Dieu. Que ce dernier soit « bon » est une autre affaire, que Ducasse résume ainsi (en lui redonnant brusquement, dans Poésies II, son ancien nom biblique) : « Je me figure Élohim plutôt froid que sentimental. »

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de « révolutionner la littérature française », puisque, dans l’aventure du temps, il ne s’agit plus de littérature. Mettre dans le même sac Lautréamont-Ducasse, Rimbaud, Kafka ou Céline au nom de la « littérature », c’est passer à côté de la question. Ils disent tous la même chose : le temps où ils se trouvent est trop court, il faut l’ouvrir sur des siècles ou des millénaires, sinon le vieux jeu moisit misérable, les romans « s’accroupissent aux étalages », alors que la bibliothèque tout entière veut être revisitée et retournée dans sa nervure métaphysique. Rien n’a jamais été dit comme il faut, tout le monde roule vers le néant avec des cris plus ou moins joyeux, le premier qui s’arrête a raison, la hideuse grimace humaine est enfin visible sans que personne la voie, on change d’ère sous anesthésie profonde, à moins d’entendre l’appel et de se réveiller, au risque d’être aveuglé.

Comme chacun a pu le constater, le sentimentalisme hypocrite a fait place au féminisme dur, ce qui permet à une femme lucide et énergique, Doris Lessing, de tenir le propos suivant :

« La réalité, c’est qu’aujourd’hui, après trente ans de féminisme, la femme la plus stupide, la plus méchante, la plus mal élevée, peut traîner dans la boue l’homme le plus charmant, le plus intelligent, et penser que ce qu’elle fait est merveilleux, et personne ne protestera. J’ai dit cela publiquement, et cela a fait scandale, mais ça m’est égal, je le redis. »

Les rentiers de l’horreur sont pénibles, mais les rentières le sont encore plus (d’où l’affaissement du mâle d’aujourd’hui). Vous vous souvenez du mot de Lichtenberg : autrefois, à Londres, un homme va être condamné à mort pour bigamie. Son avocat le sauve en prouvant qu’il avait trois femmes.

Heureux hommes de la connaissance qui a [1] pu voyager simultanément dans trois enfers différents : réquisition, inquisition, perquisition.

Mais quel est le courageux écrivain, déjà, qui a commencé un gros roman rapide, vers la fin du 20e siècle, par cet énorme blasphème de plus en plus actuel :

« Le monde appartient aux femmes.

C’est-à-dire à la mort.

Là-dessus, tout le monde ment » ?

Philippe Sollers
Les Voyageurs du Temps p. 209-213.


*

[1orthographe du texte

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