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Le supplice chinois de Roland Barthes

Sur les « Carnets du voyage en Chine »

D 29 janvier 2009     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le Nouvel Observateur du 29 janvier publie des extraits du Journal de Roland Barthes, des notes inédites écrites après la mort de sa mère [1].
Philippe Sollers commente les « Carnets du voyage en Chine », « ces brouillons et ces fiches » dans lesquels Marc Lambron, dans Le Point, voit un « régal sémiologique » et Simon Leys, dans La Croix, « une indécence extraordinaire ».

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François Wahl, Philippe Sollers, Marcelin Pleynet, Roland Barthes et leurs guides, en avril 1974.
Fonds Roland Barthes-photo J. Kristeva-Archives Imec


Lorsque notre petite délégation arrive à Pékin, le 11 avril 1974, la campagne maoïste de masse contre Lin Piao et Confucius bat son plein, et, pour la propagande, les Chinois sont des virtuoses. Pauvre Barthes ! Il a 59 ans, je lui ai un peu forcé la main pour ce voyage, il est dans une phase épicurienne et gidienne, il a aimé sa liberté au Japon, et il tombe en plein tohu-bohu, aux antipodes de toute nuance. Le rusé Lacan, lui, vexé d’être traité par les Chinois de Paris de « vétéran de Tel Quel » (c’était pourtant un hommage, cela voulait dire que Lacan avait fait une Longue Marche, et c’était vrai aussi pour Barthes, constamment critiqué dans son propre pays), s’était récusé à la dernière minute, sous prétexte que sa maîtresse du moment n’avait pas obtenu de visa. Figurez-vous qu’obtenir un visa pour la Chine était toute une affaire. Mais enfin, je m’étais débrouillé pour ça [2].

Le vétéran Barthes l’avait mauvaise, mais, ses « Carnets » [3] le prouvent, il a été héroïque de bout en bout, s’ennuyant à mort, prenant des notes studieuses et interminables sur les visites fastidieuses d’usines qu’on lui faisait subir, assommé par le « cimentage en blocs de stéréotypes », ce qu’il appelle des « briques » de discours répétées jusqu’à la nausée. Il a des migraines, il dort mal, il en a marre, il est éreinté, il refuse parfois de descendre de voiture pour voir de splendides sculptures. Il va d’ailleurs me trouver de plus en plus fatigant parce que, moi, je ne demande pas mieux que de jouer aux échecs chinois, de faire du ping-pong avec des lycéens, de conduire n’importe comment un tracteur local, ou d’avoir des discussions véhémentes avec des professeurs de philosophie recyclés.

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RB, Carnets du voyage en Chine

Ce voyage m’a beaucoup été reproché, et c’est normal. En réalité, tout en essayant sans cesse d’imaginer comment serait la Chine dans quarante ans, j’avais une obsession simple : soutenir les Chinois, coûte que coûte, dans leur rupture avec les Russes de l’ex-URSS. La Chine devait-elle rester une colonie soviétique ? Hé non. Régime totalitaire et encore stalinien ? Bien sûr, mais cet énorme pays pouvait-il en sortir ? C’était l’enjeu, c’est toujours l’enjeu. A l’époque avait lieu le grand renversement des alliances, Nixon à Pékin, Lin Piao s’écrasant en avion quelque part vers la Mongolie, et toujours le vieux Mao sanglant flottant au-dessus du chaos comme une feuille, le vieux Mao de Malraux, après tout, dix ans auparavant. Barthes trouvait que j’exagérais, et il n’avait pas tort, sans avoir pour autant raison.

Que lisait-il dans le train sans regarder le paysage souvent admirable ? « Bouvard et Pécuchet ». Moi, c’était les classiques taoïstes. A aucun moment, sauf pour les calligraphies, il ne semble préoccupé par une langue et une culture millénaires en péril. La propagande l’assomme, il trouve le peuple « adorable », mais l’absence de tout contact personnel le jette en plein désarroi. Des contacts ? Impossible, face à des foules qui vous regardent comme des animaux exotiques, des « longs nez » tombés d’une autre planète (au moins 800 personnes nous suivaient le soir, sur les quais de Shanghai).

Ces « Carnets » le montrent : la Chine est pour Barthes « un désert sexuel ». Et l’angoisse monte : « Mais où mettent-ils donc leur sexualité ? » Pas la moindre chance de trouver un partenaire : « Qui est ce garçon à côté de moi ? Que fait-il dans la journée ? Comment est sa chambre ? Que pense-t-il ? Quelle est sa vie sexuelle ? » Devant les magnifiques grottes bouddhistes de Longmen, il boude et note d’une façon extravagante : « Et avec tout ça je n’aurai pas vu le kiki d’un seul Chinois. Or que connaître d’un peuple si on ne connaît pas son sexe ?  » Je doute que, se relisant plus tard, Barthes aurait laissé subsister cette phrase, consternante de vulgarité.
Passer trois semaines sans voir le moindre « kiki » (mot bizarrement infantile) était donc un supplice ?

C’est vrai qu’à l’opéra (ennuyeux, sauf les acrobaties féminines) on pouvait craindre l’incident diplomatique, en voyant Barthes regarder intensément un de ses jeunes voisins chinois impassible. Le passage à l’acte aurait peut-être été révolutionnaire, mais peu souhaitable, à moins de désirer confusément une reconduite rapide à l’aéroport.

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1ère édition, 1974

Autre perle, ce cri d’effroi : « Décidément, il y a trop de filles dans ce pays. Elles sont partout. » La Chinoise, pour Barthes, n’est pas au programme, or c’est précisément cet afflux du féminin, « moitié du ciel », qui était l’événement le plus impressionnant. Barthes était-il agacé de voir Julia Kristeva mener son enquête sur l’émancipation féminine en Chine ? C’est probable, et le livre qu’elle a écrit, « Des Chinoises », n’a pas manqué à son retour de provoquer des polémiques, avant d’être publié en Chine ces jours-ci. Mais Barthes ne perçoit, dans cette montée en puissance, que « matriarcat », « infantilisation », « civilisation d’enfants infantilisés ». On comprend son brusque soulagement, en repassant par Pékin : « Le shopping me fait revivre. »

En réalité, l’auteur de « Mythologies » qui a été très longtemps considéré par l’Université comme un penseur terroriste était avant tout  fragile , comme le dévoile son émouvant « Journal de deuil », consacré à la mort de sa mère. Cependant, le vrai, le grand Barthes n’est pas dans ces brouillons et ces fiches, mais dans ses merveilleux livres composés avec soin, « l’Empire des signes » ou « la Chambre claire ». Dire qu’on ne s’est pas brouillés après cette virée improbable en Chine ! Lisez donc « Sollers écrivain ».

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 29-01-09.

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Inédit - Barthes, carnets secrets

Polémique ? Qu’importe. La lecture de son journal chinois est un régal sémiologique.

par Marc Lambron

En avril-mai 1974, une délégation d’intellectuels français se rend en Chine. Elle comprend trois membres de la revue Tel Quel, alors en pleine rougeole maoïste —Philippe Sollers, Julia Kristeva et Marcelin Pleynet —, ainsi que l’éditeur François Wahl et le professeur Roland Barthes. Pendant ce périple, de Pékin à Shanghai, de Nankin à Xian, l’éminent sémiologue tient, sur trois carnets, un journal de voyage. C’est ce texte inédit que les éditions Christian Bourgois publient aujourd’hui.

Qu’a vu en Chine cet intellectuel circonspect, sensualiste, attentif à la minutie des signes et au plaisir du texte ? Après « Tintin au pays des soviets », Roland au pays des gardes rouges ? Au départ, on sent Barthes prêt à faire crédit au mythe d’une altérité chinoise qui façonnerait un homme nouveau. Il suffira de quelques jours pour qu’il se sente soumis à un « recyclage intensif marxiste ». La Chine de 1974 transformait tout intellectuel invité en inspecteur du travail : visites de chantiers navals, d’usines de tracteurs, distribution de revues albanaises, catéchisme rouge, ce sont les toiles peintes d’une idylle maoïste qui s’affirme, note Barthes, par « cimentage de blocs de stéréotypes ».

Trois semaines durant, Barthes boit beaucoup de thé et avale beaucoup de dogme. On lui explique que les maladies mentales sont guéries par la dialectique matérialiste. Les camarades-peintres-paysans lui montrent des toiles paramilitaires de style Douanier Rousseau. Sollers joue au ping-pong et chante « L’Internationale » dans les minibus. L’Orient est rouge, mais Roland est sombre. Dès les premiers jours, son radar sémiologique s’est enrayé. Il veut bien postuler qu’il existe une différence chinoise mais n’en perçoit pas le dessin précis : « Je ne trouve, en fait, rien à noter, à énumérer, à classer. » Le regard glisse sur des surfaces d’acier filé, des visages énigmatiques, des paysages sans historicité : « La Chine signifie peu. » Impavidité immémoriale ou mutisme terrifié ? Barthes, indulgent aux coups de lune des Marco Polo de Tel Quel, voudrait croire que la félicité maoïste rend les Chinois sereins et lisses, alors que tout indique qu’ils sont maintenus cois par la police.

Bientôt, il n’y tient plus. Où est le clocher de Saint-Sulpice ? Frappé de migraines nocturnes, Barthes autodiagnostique une maladie structuraliste, la « nausée anti-stéréotypes ». Au milieu de rares plaisirs — le Peace Hotel de Shanghai, très « Marlene Dietrich 1930 », ou la calligraphie chinoise, une « contre-vulgarité absolue » —, Barthes se réfugie dans la lecture de « Bouvard et Pécuchet », qu’il compare à Marx et Engels, avant de livrer le fond de sa perplexité : « Mais où mettent-ils donc leur sexualité ? » On attendait les 10 000 courtisanes du Grand Timonier, on trouve un puritanisme comparé par Barthes à celui des quakers : absence totale de mode, « degré zéro du vêtement ». Plus d’une fois, son oeil rompu aux fragments amoureux s’attarde sur la complexion des jeunes ouvriers, très Gide voyageant en URSS, mais les corps lui paraissent à l’unisson de l’idéologie, « une trame, un texte sans faille ». Décidément, on manque ici « de café, de salade, de flirt ».

La déception érotique redouble la perplexité sémiologique. A son retour, l’auteur des « Mythologies » publiera dans Le Monde un compte rendu encombré. Pour ne pas vendre la mèche, il y disserte sur le « neutre », marque d’un pays « où la signifiance est discrète jusqu’à la rareté ». Au XXe siècle, les intellectuels français savaient comme personne pratiquer l’omission obligeante. Les attendus de ces carnets secrets sont beaucoup plus tranchés : « verrouillage complet de l’information », « totalitarisme politique absolu, chauvinisme, sino-centrisme ». Le jour où son avion quitte Pékin, Barthes note en lettres majuscules : « OUF ! » Loin des Cent Fleurs, le Café de Flore l’attend. Regret politique final : « Avec tout ça, je n’ai pas vu le kiki d’un seul Chinois ».

Marc Lambron, Le Point, 29 janvier 2009.

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Barthes et la Chine, par Simon Leys

En avril-mai 1974, Roland Barthes a effectué un voyage en Chine avec un petit groupe de ses amis de Tel Quel. Cette visite avait coïncidé avec une purge colossale et sanglante, déclenchée à l’échelle du pays entier par le régime maoïste — la sinistrement fameuse « campagne de dénonciation de Lin Biao et Confucius » (pi Lin pi Kong).

À son retour, Barthes publia dans Le Monde un article qui donnait une vision curieusement joviale de cette violence totalitaire : « Son nom même, en chinois Pilin-Pikong, tinte comme un grelot joyeux, et la campagne se divise en jeux inventés : une caricature, un poème, un sketch d’enfants au cours duquel, tout à coup, une petite fille fardée pourfend entre deux ballets le fantôme de Lin Biao : le Texte politique (mais lui seul) engendre ces mêmes happenings.  »

À l’époque cette lecture me remit aussitôt en mémoire un passage de Lu Xun — le plus génial pamphlétaire chinois du XXe siècle : « Notre civilisation chinoise tant vantée n’est qu’un festin de chair humaine apprêté pour les riches et les puissants, et ce qu’on appelle la Chine n’est que la cuisine où se concocte ce ragoût. Ceux qui nous louent ne sont excusables que dans la mesure où ils ne savent pas de quoi ils parlent, ainsi ces étrangers que leur haute position et leur existence douillette ont rendus complètement aveugles et obtus. »

Deux ans plus tard, l’article de Barthes fut réédité en plaquette de luxe à l’usage des bibliophiles — augmenté d’une Postface, qui m’inspira la note suivante :

« (...) M. Barthes nous y explique en quoi résidait la contribution originale de son témoignage (que de grossiers fanatiques avaient si mal compris à l’époque ) : il s’agissait, nous dit-il, d’explorer un nouveau mode de commentaire, "le commentaire sur le ton no comment" qui soit une façon de "suspendre son énonciation sans pour autant l’abolir". M. Barthes, qui avait déjà de nombreux titres à la considération des lettrés, vient peut-être de s’en acquérir un qui lui vaudra l’immortalité, en se faisant l’inventeur de cette catégorie inouïe : le "discours ni assertif, ni négateur, ni neutre", "l’envie de silence en forme de discours spécial".

Par cette découverte dont toute la portée ne se révèle pas d’emblée, il vient en fait — vous en rendez-vous compte ? — d’investir d’une dignité entièrement neuve, la vieille activité, si injustement décriée, du parler-pour-ne-rien-dire. Au nom des légions de vieilles dames qui, tous les jours de cinq à six, papotent dans les salons de thé, on veut lui dire un vibrant merci. Enfin, ce dont beaucoup sans doute devront lui être le plus reconnaissants, dans cette même postface, M. Barthes définit avec audace ce que devrait être la vraie place de l’intellectuel dans le monde contemporain, sa vraie fonction, son honneur et sa dignité : il s’agit, paraît-il, de maintenir bravement, envers et contre "la sempiternelle parade du Phallus" de gens engagés et autres vilains tenants du "sens brutal" , ce suintement exquis d’un tout petit robinet d’eau tiède. »

Voici maintenant que ce même éditeur nous livre le texte des carnets dans lesquels Barthes avait consigné au jour le jour les divers événements et expériences de ce fameux voyage. Cette lecture pourrait-elle nous amener à réviser notre opinion ?

Dans ces carnets, Barthes note à la queue-leu-leu, très scrupuleusement, tous les interminables laïus de propagande qu’on lui sert lors de ses visites de communes agricoles, d’usines, d’écoles, de jardins zoologiques, d’hôpitaux, etc. : « Légumes : année dernière, 230 millions livres + pommes, poires, raisin, riz, maïs, blé ; 22 000 porcs + canards. (...) Travaux d’irrigation. 550 pompages électriques ; mécanisation : tracteurs + 140 monoculteurs. (...) Transports : 110 camions, 770 attelages ; 11 000 familles = 47 000 personnes (...) = 21 brigades de production, 146 équipes de production  »... Ces précieuses informations remplissent 200 pages.

Elles sont entrecoupées de brèves notations personnelles, très elliptiques : « Déjeuner : tiens, des frites ! - Oublié de me laver les oreilles — Pissotières — Ce qui me manque : pas de café, pas de salade, pas de flirt — Migraines — Nausées. » La fatigue, la grisaille, l’ennui de plus en plus accablant ne sont traversés que par de trop rares rayons de soleil — ainsi une tendre et longue pression de main que lui accorde un « joli ouvrier ».

Le spectacle de cet immense pays terrorisé et crétinisé par la rhinocérite maoïste a-t-il entièrement anesthésié sa capacité d’indignation ? Non, mais il réserve celle-ci à la dénonciation de la détestable cuisine qu’Air France lui sert dans l’avion du retour : « Le déjeuner Air France est si infect (petits pains comme des poires, poulet avachi en sauce graillon, salade colorée, chou à la fécule chocolatée - et plus de champagne !) que je suis sur le point d’écrire une lettre de réclamation. » (C’est moi qui souligne.)

Mais ne soyons pas injustes : chacun de nous note des monceaux de sornettes à son usage privé ; on ne peut nous juger que sur celles dont nous faisons un usage public. Quoi que l’on puisse penser de Roland Barthes, nul ne saurait nier qu’il avait de l’esprit et qu’il avait du goût. Et aussi s’est-il soigneusement abstenu de publier ces carnets. Maintenant, qui diable a pu avoir l’idée de cette consternante exhumation ? Si cette étrange initiative émane de ses amis, ceci rappelle alors la mise en garde de Vigny : « Un ami n’est pas plus méchant qu’un autre homme. »

Dans le dernier numéro du Magazine littéraire, Philippe Sollers estime que ces carnets reflètent la vertu que célébrait George Orwell, « la décence ordinaire ». Il me semble au contraire que, dans ce qu’il y tait, Barthes manifeste une indécence extraordinaire. De toute manière ce rapprochement me paraît incongru (la « décence ordinaire » selon Orwell est basée sur la simplicité, l’honnêteté et le courage ; Barthes avait certainement des qualités, mais pas celles-là). Devant les écrits « chinois » de Barthes (et de ses amis de Tel Quel), une seule citation d’Orwell saute spontanément à l’esprit : « Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. »

Simon Leys, La Croix du 4-02-09.

*


À quel texte de Barthes Simon Leys fait-il allusion ? À l’article publié dans Le Monde du 24 mai 1974.

La Chine, comme l’a vue Roland Barthes

Dans la pénombre calme des salons d’accueil, nos interlocuteurs (des ouvriers, des professeurs, des paysans) sont patients, appliqués (tout le monde prend des notes : nul ennui, un sentiment paisible de travail commun), et surtout attentifs, singulièrement attentifs, non à notre identité, mais à notre écoute : comme si, en face de quelques intellectuels inconnus, il importait encore à ce peuple immense d’être reconnu et compris, comme s’il était demandé ici aux amis étranger non la réponse d’un accord militant, mais celle d’un assentiment.

On part pour la Chine muni de mille questions pressantes et, semble-t-il, naturelles : qu’en est-il, là-bas, de la sexualité, de la femme, de la famille, de la moralité ? Qu’en est-il des sciences humaines, de la linguistique, de la psychiatrie ? Nous agitons l’arbre du savoir pour que la réponse tombe et que nous puissions revenir pourvus de ce qui est notre principale nourriture intellectuelle : un secret déchiffré. Mais rien ne tombe. En un sens, nous revenons (hors la réponse politique) avec : rien.

On s’interroge alors soi-même : et si ces objets, dont nous voulons à tout prix faire des questions (le sexe, le sujet, le langage, la science) n’étaient que des particularités historiques et géographiques, des idiotismes de civilisation ? Nous voulons qu’il y ait des choses impénétrables pour que nous puissions les pénétrer : par atavisme idéologique, nous sommes des êtres du déchiffrement, des sujets herméneutiques : nous croyons que notre tâche intellectuelle est toujours de découvrir un sens. La Chine semble résister à livrer ce sens, non parce qu’elle le cache, mais, plus subversivement, parce que (en cela bien peu confucéenne) elle défait la constitution des concepts, des thèmes, des noms ; elle ne partage pas les cibles du savoir comme nous ; le champ sémantique est désorganisé ; la question posée indiscrètement au sens est retournée en question du sens, notre savoir en fantasmagorie : les objets idéologiques que notre société construit sont silencieusement déclarés impertinents. C’est la fin de l’herméneutique.

Nous laissons alors derrière nous la turbulence des symboles, nous abordons un pays très vaste, très vieux et très neuf, où la signifiance est discrète jusqu’à la rareté. Dès ce moment, un champ nouveau se découvre : celui de la délicatesse, ou mieux encore (je risque le mot, quitte à le reprendre plus tard) : de la fadeur.

Hormis ses palais anciens, ses affiches, ses ballets d’enfants et son Premier Mai, la Chine n’est pas coloriée. La campagne (du moins celle que nous avons vue, qui n’est pas celle de l’ancienne peinture) est plate ; aucun objet historique ne la rompt (ni clochers ni manoirs) ; au loin, deux buffles gris, un tracteur, des champs réguliers mais asymétriques, un groupe de travailleurs en bleu, c’est tout. Le reste, à l’infini, est beige (teinté de rose) ou vert tendre (le blé, le riz) ; parfois, mais toujours pâles, des nappes de colza jaune ou de cette fleur mauve qui sert paraît-il, d’engrais. Nul dépaysement.

Le thé vert est fade ; servi en toute occasion, renouvelé régulièrement dans votre tasse à couvercle, on dirait qu’il n’existe que pour ponctuer d’un rituel ténu et doux les réunions, les discussions, les voyages : de temps en temps quelques gorgées de thé, une cigarette légère, la parole prend ainsi quelque chose de silencieux, de pacifié (comme il nous a semblé que l’était le travail dans les ateliers que nous avons visités). Le thé est courtois, amical même, distant aussi ; il rend excessifs le copinage, l’effusion, tout le théâtre de la relation sociale.
Quant au corps, la disparition apparente de toute coquetterie (ni mode ni fards), l’uniformité des vêtements, la prose des gestes, toutes ces absences, multipliées le long de foules très denses, invitent à ce sentiment inouï - peut-être déchirant - que le corps n’est plus à comprendre, qu’il s’entête, là-bas, à ne pas signifier, à ne pas se laisser prendre dans une lecture érotique ou dramatique (sauf sur la scène).

Ai-je parlé de fadeur ? Un autre mot me vient, plus juste : la Chine est paisible. La paix (à quoi l’onomastique chinoise fait si souvent référence) n’est-elle pas cette région, pour nous utopique, où la guerre des sens est abolie ? Là-bas, le sens est annulé, exempté, dans tous les lieux où nous, Occidentaux, le traquons ; mais il reste debout, armé, articulé, offensif, là où nous répugnons à le mettre : dans le politique.

Les signifiants (ce qui excède le sens et le fait déborder, s’en aller plus loin, vers le désir), les signifiants sont rares. En voici trois, cependant, sans ordre : d’abord la cuisine, qui est, on le sait, la plus complexe du monde ; ensuite, parce qu’ils sont là en quantité énorme, débordante, les enfants, qu’on ne se lasse pas de regarder avidement, tant leurs expressions (qui ne sont jamais des mines) sont diverses, toujours incongrues ; enfin l’écriture : c’est, sans doute, le signifiant majeur ; à travers les manuscrits muraux (il y en a partout), le pinceau du graphiste anonyme (un ouvrier, un paysan), incroyablement pulsif (nous l’avons constaté dans un atelier d’écriture), jette dans un seul acte la pression du corps et la tension de la lutte ; et les calligraphies de Mao, reproduites à toutes les échelles, signent l’espace chinois (un hall d’usine, un parc, un pont) d’un grand jeté, lyrique, élégant, herbeux : art admirable, présent partout, plus convaincant (pour nous) que l’hagiographie héroïque venue d’ailleurs.

En somme, à peu de chose près, la Chine ne donne à lire que son Texte politique. Ce Texte est partout : aucun domaine ne lui est soustrait ; dans tous les discours que nous avons entendus, la Nature (le naturel, l’éternel) ne parle plus (sauf sur un point, curieusement résistant : la famille, épargnée, semble-t-il, par la critique menée actuellement contre Confucius).

Et cependant, là encore, pour trouver le Texte (ce que nous appelons aujourd’hui le Texte), il faut traverser une vaste étendue de répétitions. Tout discours semble en effet progresser par un cheminement de lieux communs (" topoi " et clichés), analogues à ces sous-programmes que la cybernétique appelle des " briques ". Quoi, nulle liberté ? Si. Sous la croûte rhétorique, le Texte fuse (le désir, l’intelligence, la lutte, le travail, tout ce qui divise, déborde, passe).
D’abord, ces clichés, chacun les combine différemment, non selon un projet esthétique d’originalité, mais selon la pression, plus ou moins vive, de sa conscience politique (a travers le même code, quelle différence entre le discours figé de ce responsable d’une commune populaire et l’analyse, précise, topique, de cet ouvrier d’un chantier naval de Shanghaï !). Ensuite, le discours représente toujours, à la façon d’un récit épique, la lutte de deux " lignes " ; sans doute, nous, étrangers, n’entendons-nous jamais que la voix de la ligne triomphante ; mais ce triomphe n’est jamais triomphaliste ; c’est une alerte, un mouvement par lequel on empêche continûment la révolution de s’épaissir, de s’engorger, de se figer. Enfin, ce discours apparemment très codé n’exclut nullement l’invention, et j’irai presque jusqu’à dire : un certain ludisme ; prenez la campagne actuelle contre Confucius et Lin Piao ; elle va partout, et sous mille formes ; son nom même (en chinois : Pilin-Pikong) tinte comme un grelot joyeux, et la campagne se divise en jeux inventés : une caricature, un poème, un sketch d’enfants, au cours duquel, tout d’un coup, une petite fille fardée pourfend, entre deux ballets, le fantôme de Lin Piao : le Texte politique (mais lui seul) engendre ces menus " happenings ".

Michelet assimilait la France dont il rêvait à une grande prose, état neutre, lisse, transparent, du langage et de la socialité. Par l’exténuation des figures, par le brassage des couches sociales (c’est sans doute la même chose), la Chine est éminemment prosaïque. Dans ce pays, lieu d’une grande expérience historique, l’héroïsme n’encombre pas. On le dirait fixé, tel un abcès, sur la scène de l’opéra, du ballet, de l’affiche, où c’est toujours (honneur ou malice ?) la femme qui reçoit la charge de hausser le corps sur ses ergots politiques, cependant que dans la rue, dans les ateliers, les écoles, sur les routes de campagne, un peuple (qui, en vingt-cinq ans, a déjà construit une nation considérable) circule, travaille, boit son thé ou fait sa gymnastique solitaire, sans théâtre, sans bruit, sans pose, bref, sans hystérie.

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[2Voir notre dossier Lacan en Chine et notamment Le voyage (manqué).

[3« Carnets du voyage en Chine », par Roland Barthes, présenté par Anne Herschberg Pierrot, Bourgois-Imec, 248 p., 23 euros.

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