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Connaissez-vous Lorenzo Da Ponte ?

Archives sonores : Merci M. Da Ponte (1991), une exclusivité pileface.

D 28 décembre 2008     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Lorenzo Da Ponte le célèbre — et pourtant méconnu — librettiste de Mozart, l’ami de Casanova ? Sollers aurait sans doute pu lui consacrer un livre comme il l’a fait avec Casanova l’admirable, Mystérieux Mozart ou Vivant Denon, le cavalier du Louvre. Pas de livre mais Sollers parle longuement de Da Ponte dans le Dictionnaire amoureux de Venise.

Des interventions radiophoniques aussi : en 1991, du 4 août au 15 septembre, Dominique Jameux consacra une série d’émissions hebdomadaires à Da Ponte. L’invité en était Philippe Sollers.

Que disait alors — deux siècles après les plus grands opéras de Mozart, deux ans après la commémoration de 1789 — celui que Dominique Jameux appelait, avec humour, Philippe Da Ponte ou Lorenzo Sollers ? Nous avons pour vous ouvert nos archives et vous livrons de larges extraits de l’émission. Elle s’appelait : Merci M. Da Ponte.

Merci Dominique Jameux [1].


Da Ponte Emanuele Conegliano, dit Lorenzo (1749-1838)

Vous dites Da Ponte, et immédiatement vous entendez Mozart. C’est Venise qui parle dans Les Noces de Figaro, Don Giovanni, Cosi fan tutte. Collaboration éblouissante et mystérieuse, comme si Venise, à l’approche de son versant noir, avait transmis toute son énergie et sa lumière à la révolution elle-même.

Alliance en tout cas entre un Juif catholique et un catholique franc-maçon. Les nazis voulaient réécrire les livrets de Mozart à cause de l’origine juive de Da Ponte. Cauchemar risible, mais nous avons tort de rire.

Lorenzo Da Ponte est né le 10 mars 1749 à Ceneda, petite ville des Etats de Venise (aujourd’hui Vittorio Veneto). Il s’appelait en réalité Emanuele Conegliano, et était, avec ses deux frères, Baruch et Anania, le fils d’un cordonnier juif. Ce dernier, devenu veuf et voulant se remarier avec une catholique, abjure sa religion avec ses trois fils. Cela se passe le 29 août 1763. Lorenzo a quatorze ans. Cet évêque semble avoir été plutôt correct dans son genre. La nouvelle épouse de son père n’a que dix-sept ans. Il faut que ce fils aille voir ailleurs.

Ce jeune Da Ponte semble promis à l’Eglise. Heureusement, le destin va en décider autrement.

Le voici bientôt à Venise :

Dans l’effervescence de l’âge et des passions, doué d’un physique agréable, entraîné par la fascination de l’exemple, je m’abandonnai à toutes les séductions du plaisir, et je négligeai entièrement la littérature et l’étude. J’avais conçu une passion violente pour une des plus belles, mais aussi des plus capricieuses sirènes de cette capitale ; tous mes instants étaient absorbés dans les folies et les frivolités coutumières de l’amour et de la jalousie, dans les fêtes et les débauches. A part quelques heures dérobées au sommeil, et consacrées à la lecture, je ne sache pas, pendant les trois années qu’a duré cette liaison, avoir ajouté quelque chose à ce que je savais déjà.

Et ceci :

A cette époque existait à Venise la célèbre maison de jeu connue sous le nom de Ridotto, dans laquelle les nobles riches avaient le privilège exclusif de tenir la banque avec leur propre argent, et les nobles pauvres avec celui d’autrui, le plus souvent celui des descendants d’Abraham. Nous y passions toutes les nuits, et presque toujours, en rentrant chez nous, nous maudissions le jeu et ceux qui l’avaient inventé.

Da Ponte a commencé comme "improvisateur" (création directe de ce qu’on a sous les yeux, variation sur un thème imposé, transfusion immédiate de la réalité dans la broderie verbale). Il sera un jour le librettiste génial de de Mozart (ou plus exactement : celui dont Mozart pourra se servir en italien avec le plus d’invention) :

Cette facilité d’improvisation en vers passables, sur tous les sujets et surtout les rythmes, privilège presque exclusif de la nation italienne, devrait seule suffire à prouver combien est poétique une langue qui, par sa grâce et sa mélodie, se prête aussi admirablement à la spontanéité de l’expression, et permet d’obtenir instantanément ce qui, dans les autres, ne s’obtient que par une longue méditation. Cette observation ne s’applique pas seulement à des sujets généraux, vagues, mais aussi à des thèmes bien faits pour charmer, surprendre et ravir les auditeurs.

Dominique Fernandez, dans sa préface aux Mémoires de Da Ponte (Mercure de France, "Le Temps retrouvé", 1988), a raison de souligner cette vie transitive et populaire de la création italienne :

Si on compare Da Ponte à son compatriote Goldoni, on voit comment l’instruction approfondie et le commerce des maîtres entravent l’éclosion du talent, et que la seule chance, pour un écrivain italien, est de pousser dru, au contact des hommes et des femmes de la rue. Goldoni fut un créateur, non point un lettré. Son école : le va-et-vient des marchands sur les places, le trafic des gondoles sur les canaux, le brouhaha des cuisines, les disputes dans les auberges. Tout ce qui fermentait dans les mille détours du labyrinthe vénitien et qui a sauté, comme spontanément, sur les planches de son théâtre. La vérité brute et nue, la saveur populaire préservée intacte, tel est le secret de la comédie goldonienne. Absence de références livresques, observation directe de la vie.

(Cela pour dire que les grands prédecesseurs, Dante, Pétrarque, l’Arioste, le Tasse, étouffent les nouvelles ambitions.)
Mozart et Da Ponte, à Vienne, se sont compris au coup d’oeil.

Da Ponte n’a pas été heureux à Venise. Protégé par Bernardo Memmo (dont le frère, Andrea, fut un ami fidèle de Casanova), très lié avec lui, il s’aperçoit vite de son aveuglement par rapport aux femmes (il s’agit d’une certaine Thérèse, Tereza Zerbin, fille d’un calfat de l’Arsenal, vivant chez Memmo, de trente ans son aîné, continuant à cohabiter avec lui après sn mariage la laissant bientôt veuve, et qui fut aussi une des maîtresses de Da Ponte :

Cet homme excellent, qui par sa naissance, son savoir et sa grandeur d’âme, était sans égaux dans la République, avait chez lui une jeune fille nommée Thérèse, dépourvue de charme et de corps et d’esprit, mais possédant toute l’astuce dont une mauvaise nature de femme peut être douée. Elle exerçait sur lui un empire tyrannique auquel il était impossible de se soustraire. Pendant les premiers temps, j’eus la chance de lui plaire.

Moralité (et accord là-dessus avec une grande partie de Mozart) :

Cette passion, cet aveuglement, je dirai plus, cette folie, ne se sont jamais affaiblis jusqu’à la dernière heure de cet excellent homme, de ce philosophe éminent. Peu après, Thérèse épousa son nouvel amant dans la maison de Memmo ; elle devint mère de plusieurs enfants, dont Memmo se crut obligé de prendre un soin paternel. Devenue veuve, elle fut encore consolée par lui, de sorte que fille, femme ou veuve, jusqu’à une vieillesse avancée, elle demeura arbitre du coeur et de la raison de cette âme d’élite. Quelle leçon pour la pauvre humanité !

Pauvre humanité, en effet, pauvre enfoncement de Venise. Et comme il est temps de réagir ici ou là, à Vienne, par exemple. En 1782, le baron Wetzlar, riche Juif converti, offre quelques pièces de sa demeure à Mozart et à sa femme. Trois mois plus tard, le couple s’installe sur la Judenplatz. Wetzlar paye le déménagement, et n’accepte aucun règlement pour le séjour des Mozart chez lui. C’est sous son toit que Da Ponte et Mozart se rencontrent. Récit de Da Ponte :

Wolfang Mozart, quoique doué par la nature d’un génie musical supérieur peut-être à tous les compositeurs du monde passé, présent et futur, n’avait jamais pu encore faire éclater son divin génie à Vienne, par suite des cabales de ses ennemis ; il y demeurait obscur et méconnu, semblable à une pierre précieuse qui, enfouie dans les entrailles de la terre, y dérobe le secret de sa splendeur. Je ne puis jamais penser sans jubilation et sans orgueil que ma seule persévérance et mon énergie furent en grande partie la cause à laquelle l’Europe et le monde durent la révélation complète des merveilleuses compositions musicales de cet incomparable génie. L’injustice, l’envie de mes rivaux, des journalistes et des biographes de Mozart, ne consentiront jamais à accorder une telle gloire à un Italien comme moi ; mais toute la ville de Vienne, tous ceux qui ont connu Mozart et moi en Allemagne, en Bohême, en Saxe, toute sa famille, et surtout le baron de Wetzlar lui-même, son admirateur enthousiaste, dans la maison duquel naquit l’étincelle de cette divine flamme, me sont témoins de la vérité de ce que je dis ici.

Etonnant passage du librettiste de Don Giovanni (Don Juan, au fond, est donc vénitien). Da Ponte raconte comment il a écrit les paroles de cet opéra, certainement revues et corrigées par Mozart lui-même, en lisant la nuit des pages de l’Enfer de Dante :

Je m’asseyais devant ma table de travail vers l’heure de minuit : une bouteille d’excellent vin de Tokay était à ma droite, mon écritoire devant moi, une tabatière pleine de tabac de Séville à ma gauche. En ce temps-là, une jeune et belle personne de seize ans, que je n’aurais voulu aimer que comme un père, habitait avec sa mère dans ma maison ; elle entrait dans ma chambre pour les petits services de l’intérieur, chaque fois que je sonnais pour demander quelque chose ; j’abusais un peu de la sonnette, surtout quand je sentais ma verve tarir ou se se refroidir.
Cette charmante personne m’apportait alors, tantôt un biscuit, tantôt une tasse de café, tantôt seulement son beau visage toujours gai, toujours souriant, fait exprès pour rassénérer l’esprit fatigué et pour ranimer l’inspiration poétique. Je m’assujettis ainsi à travailler douze heures de suite...

Vive les femmes, vive le bon vin, soutien et gloire de l’humanité.
Da Ponte connaît Casanova qu’il retrouve à Vienne (il le critique comme aventurier, et n’a aucun pressentiment de sa gloire future de mémorialiste). Ce sont donc deux Vénitiens qui rejoignent Mozart à Prague pour la première de Don Giovanni, le 29 octobre 1787 :

La poésie est de l’abbé Da Ponte poète/des Théâtres impériaux de Vienne/La musique est de M. Wolfang Mozart, Maître de chap. allemand.

Venise, ce soir-là, est donc en exil à Prague (Casanova est venu en voisin depuis Dux).
Plus extraordinaire encore : à la fin de sa vie, Da Ponte est à New York et y fait jouer Don Giovanni.

L’opéra plut d’un bout à l’autre : paroles, musique, exécution, acteurs, tout fut admirable et surtout la Malibran dans le rôle de Zerlina.

Cela se passe le 23 mai 1826, et marque l’entrée de Mozart sur les scènes américaines.
Mozart et Casanova sont morts. Chateaubriand pense que Venise meurt, l’opéra triomphe à New York.
L’Histoire est décidément étrange, et j’espère que ce Dictionnaire en donne une idée.
Triomphe très relatif, d’ailleurs. Certains amateurs préfèrent Le Barbier de Séville de Rossini. Quant à Da Ponte, qui a ouvert une librairie de livres italiens à New York, il raconte cette curieuse histoire :

J’avais fait traduire en anglais mon Don Juan, et le directeur du théâtre m’avait autorisé aimablement à faire imprimer le libretto pour la vente à mon bénéfice. J’en vendis au théâtre un nombre considérable. Mais je devais en tirer un autre bénéfice. Pour l’agrément des spectateurs qui ne connaissent guère notre idiome, on dépose en Amérique dans quelques librairies le libretto du drame qui doit être représenté le soir. J’en avais mis en dépôt quelques-uns dans une petite boutique où on vendait des billets de loterie. Comme j’y entrais un jour, le boutiquier me dit : "Signor Da Ponte, envoyez-moi bien vite d’autres exemplaires du libretto ; j’en avais encore seize, je les ai vendus hier soir. Voilà six piastres."

Da Ponte échange ses six piastres contre un billet de loterie de six thalers (le thaler est l’ancêtre du dollar). Il gagne cinq cent piastres. La chance.

Je bénis Mozart, Don Juan, le théâtre et les boutiques de loterie.

Le Vénitien Da Ponte est mort à New York en 1838, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.

Dictionnaire amoureux de Venise , Plon, 2004, p. 171-178.

Sur Da Ponte, voir également Mystérieux Mozart, Folio, p. 190 et 259.

*


Merci M. Da Ponte (extraits)

Entretiens de Dominique Jameux avec Philippe Sollers (1991)

1. L’aventure avec la langue et les livres (22’35)

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2. Définitivement Vénitien (21’12)

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3. Cosi fan tutte (22’47)

Cosi fan tutte a été écrit à la fin 1789, en pleine Révolution française. Voir Mystérieux Mozart, Folio, p. 263 à 279.

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Giacomo Casanova par Pietro Longhi

4. Da Ponte et Casanova (20’18)

Alain Jaubert est l’auteur d’un très intéressant article Mozart, Casanova, Da Ponte : L’étrange trio (L’ Infini 98, printemps 2007).

Mozart, Casanova, Da Ponte : L’étrange trio

Voir également : Da Ponte raconte l’écriture du livret de Don Juan

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5. Da Ponte (1749-1838). New York 1805-1838 (40’22)

Dominique Jameux rappelle les grands moments de la vie de Da Ponte.
Trente-quatre ans à New York.

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6. Da Ponte à New York (25’16)

La Terreur. Qu’est-ce qui s’est passé en trente ans ?
Tout recommencer.
Da Ponte libraire, réduit à sa langue.
La première représentation du Don Juan de Mozart à New York (1826).

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La scène finale de Don Giovanni

L’émission du 15 septembre 1991 s’achevait sur ce final.
Enregistrement de Carlo Maria Giulini à la tête de l’orchestre du Philharmonia. Avec Eberhard Wachter, Giuseppe Taddei, Piero Cappuccilli, Gottlob Frick, Elisabeth Schwarzkopf, Graziella Sciutti, Joan Sutherland, Luigi Alva (21’13).

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[1Né en 1939, Dominique Jameux a une formation de musicien qui l’a conduit à exercer professionnellement dans les domaines de la radio et de l’audiovisuel public. Il est ainsi producteur à Radio France - France-Culture et France-Musique depuis 1973, et coauteur de séries télévisées pour France 2 et France 3. Il a obtenu le Grand Prix SCAM 1995 pour l’ensemble de son oeuvre radiophonique.
Il a publié des ouvrages, notamment : Richard Strauss, Le Seuil, 1971, réédition Hachette 1984, Alban Berg, Le Seuil, 1980, Pierre Boulez, Fayard 1984.

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