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Littérature et politique : le cas Aragon (I)

D 16 décembre 2008     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Mémoire

« La comédie Mauriac : raffinée. La comédie Aragon : vulgaire. »

1958 : Une curieuse solitude, premier roman de Philippe Sollers. Aragon publie un article-fleuve dans Les Lettres françaises, intitulé " Un perpétuel printemps ". Cinquante après, Un vrai roman, Sollers :

« Voyons Aragon. Il a 61 ans, les choses ne vont pas bien dans sa région, Moscou-la-gâteuse est en train de se révéler au grand jour comme Moscou-la-sanglante. Au grand jour ? Non, pas encore. On passe juste de l’opacité dénoncée depuis longtemps dans une surdité presque générale, à une pénombre qui n’est pas encore entièrement dissipée. Quoi qu’il en soit, Aragon veut faire sa grande rentrée littéraire (La Semaine sainte), il s’énerve, constate qu’il s’est engagée dans une impasse désastreuse, prévient ses amis communistes que, si ça continue comme ça, ils risquent de perdre leur empire, leurs privilèges et même leur emploi. [...] »

« Mauriac évoquait, à mon sujet, son enfance à Bordeaux, Barrès, Stebdhal, les Jésuites (" les Jésuites ont manqué ce bel oiseau "). Aragon, lui, commence par citer All for love de Dryden, les amours d’Antoine et Cléopâtre, admoneste ensuite un romancier communiste qui a une vision étroitement sociale de la littérature, se dégage de ceux de ses amis qui croient avoir sur lui " des droits idéologiques ", s’indigne que je puisse être traité de " jeune bourgeois ", demande toute licence en " amour " (tout en trouvant que j’insiste trop sur les détails physiques, ce qui ne manque pas de sel venant de l’auteur clandestin du Con d’Irène) et compare le personnage féminin de mon livre (Eugénie, rebaptisée Concha) à la Graziella de Lamartine (ce qui, pour le coup, est franchement à côté du sujet).
C’est surtout sa jeunesse qu’Aragon veut bien entendu rappeler, son passé surréaliste (qu’il a deviné que j’admire), son amitié trouble avec Drieu (qu’on retrouve dans Aurélien). L’autre nom qu’il cite, pour la première foi depuis trente ans, et avec ferveur, est celui d’André Breton, passion de ses 20 ans, devenu son ennemi irréductible. Bref, je fais effervescence dans les mémoires. Il était temps. [...] »

« Aragon, au café La Régence, place du Palais-Royal, me dit : « Tu comprends, petit, l’important est de savoir si on plaît aux femmes. » Je n’aime pas ce tutoiement forcé, et encore moins le mot « petit ». Quant aux femmes, je suis au courant, merci, j’ai, comme dit Casanova, « le suffrage à vue », et ça marche. L’autre formule, moins conventionnelle, et plutôt amusante, consiste, de sa part, à dire que le comble du snobisme est de se déclarer communiste. Bon, pourquoi pas. Après quoi, quelques rencontres, où, immanquablement, il se met à me lire ses poèmes qui, d’ailleurs, n’en finissent pas. Voix déclamatoire, très dix-neuvième siècle, la diction plaintive et forcée que vous entendez déjà dans l’enregistrement d’Apollinaire, « Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant », etc... Aragon est encore très beau, il est debout, il se regarde à travers vous, le miroir envahit la pièce, il vous glace. Il me fait le coup quatre ou cinq fois, rue de la Sourdière, d’abord (petit appartement encombré et obscur, plus modeste que celui, tout aussi encombré, de Breton rue Fontaine), rue de Varenne ensuite (luxe et chauffage, le Parti s’occupe de tout). Je m’ennuie, je suis fragile des tympans, l’admiration tonitruante du poète, dans la pose du grand poète, pour un vers de Henry Bataille, « J’ai marché sur la treille de ta robe », me laisse froid. Je note que le spectateur, épinglé dans son fauteuil, pourrait se lever, sortir, aller prendre un verre ou deux au café du coin, revenir une heure après, sans que l’auteur-acteur ait remarqué son absence. Bon, ça ira comme ça. La goutte d’eau qui fait déborder le vase sera « le pèlerinage au Moulin », là où il se fera enterrer avec Elsa, oeuvres et cadavres croisés. Atmosphère de dévotion hyper-bourgeoise et cléricale des invités, aucun snobisme, la servilité partout.

La comédie Mauriac : raffinée [1]. La comédie Aragon : vulgaire. Elsa, quelle histoire. Je n’ai jeté qu’un coup d’oeil sur cette affaire, puisque, lorsque Aragon me lisait interminablement ses poèmes, cette petite femme revêche entrait de temps en temps dans son grand bureau, sous un prétexte ou un autre (surveillance). Elle aimait, paraît-il, s’entourer de jeunes poètes plus ou moins communisants (misère de la poésie de cette époque). Elle a fini par m’offrir un de ses livres, avec la dédicace suivante : " A Ph. S., maternellement. " Là, non, c’est trop, on ferme. »

Philippe Sollers, Un vrai roman, 2007, p. 66-69.

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Le dossier Aragon

par Philippe Sollers

Contre la légende pieuse des dévots communistes ou académiques ; contre, aussi, le dépit amoureux d’un certain gauchisme et l’agressivité programmée des réactionnaires de tout poil (cela fait beaucoup de monde), le cas Aragon devrait être réexaminé comme l’un des plus singuliers du XXe siècle. Pour cela, il faut non pas endormir les textes dans une perspective historique prédéterminée, mais bel et bien examiner l’histoire à travers ce que révèlent ou cachent ces textes eux-mêmes. Ainsi de ce dossier capital : La Défense de l’infini.

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Aragon rédigeant la préface au Libertinage en 1973

Nous sommes en 1926. Aragon va avoir trente ans. Il est, avec André Breton, l’étoile hyperactive du mouvement surréaliste. Le Libertinage, Le Paysan de Paris, Le Traité du style comptent déjà parmi les chefs-d’oeuvre de cette splendide tentative de subversion. En 1928, un bref petit livre, Le Con d’Irène, paraît sans nom d’auteur ni d’éditeur. Il sera republié régulièrement, sans que son auteur, Aragon en personne, veuille jamais en assumer la paternité à découvert. C’est seulement en 1986 que commencent à s’assembler les pièces du puzzle. Que faisait exactement Aragon entre 1926 et 1930 ? Quelles femmes ont de l’importance à ses yeux ? Quel rôle exact joue Nancy Cunard dans toute cette affaire [2] ? Que signifie l’autodafé auquel se livre Aragon, en automne 1927, à Madrid ? Que reste-t-il des milliers de pages (des milliers ? allez savoir !) de cette Défense de l’infini qui nous arrivent maintenant par pans entiers, ruisselants d’énergie et de génie ? Pourquoi l’auteur tente-t-il de se suicider, à la fin de 1928, à Venise ? Et la politique dans tout ça ? Et la brusque mainmise de « Moscou la gâteuse » sur celui qui lui avait adressé ce compliment prophétique ?

Nous avons des réponses, elles sont incomplètes. Des archives nous manquent. Aragon, bien entendu, a multiplié les allusions truquées, les dérobades, les fausses fenêtres, comme s’il ne pouvait pas rendre compte froidement d’une explosion noire, c’est-à-dire, en réalité, de sa propre aventure. Ce qu’il a plaidé par la suite, le « retour au roman », au réalisme, n’est guère convaincant. L’affaire est autrement sérieuse, et implique le drame d’une époque, d’un pays, d’une langue. Qu’est-ce que l’infini, en effet ? Et pourquoi fallait-il le « défendre » ? Pourquoi sommes-nous entrés, depuis les années 30, dans le déchaînement et la fureur du fini ? Supposons Aragon mort en 1928 : tout change. Et le secret est là.

On parle toujours des dons et de la virtuosité d’Aragon, surtout à cette époque, comme pour mieux éviter de considérer en face ce qu’il a dit. Or, dès 1924, voici :

« Le marquis de Sade en butte aux persécutions depuis cent quarante années n’a pas quitté la Bastille ; et comme lui presque tous ceux qui ne connurent aucune borne et que l’on devrait comme lui appeler des divins sont prisonniers aux mains des ignorantins. »

Ou bien :

« Ecrire rappelle les détournements de mineurs ; il n’y a pas une idée qui soit à maturité au moment qu’on la fixe. »

Ou encore :

« La Nouvelle Revue Française, pauvre patronage de banlieue, où l’on joue dans des maillots qui font des plis aux poignets et aux chevilles une Passion sans couronnes d’épines à l’usage des enfants de Marie. »

Voilà, c’est parti. Le Travail ?

« Le travail m’a toujours ennuyé. »

La famille,

« Ce sont ses couilles que le père adore dans ses enfants »

et aussi :

« Allons, imbécile, sacrifie-toi, il n’y a pas d’autre issue si tu veux être un bon fils. Mais voilà : pourquoi diable est-il indispensable de rester un bon fils ? »

La patrie ? Il faut appeler la jeunesse à « déserter en masse ». Et ainsi de suite.

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Extrait de Lautréamont et nous
Aragon, Les Lettres françaises, juin 1967.
Archives A.G.

Sous le signe de Lautréamont, de Rimbaud, il s’agit immédiatement d’une insurrection globale. Aragon écrit tout le temps, il ne pense, dit-il, que lorsqu’il écrit ; avec lui, l’automatisme devient écriture. Breton, fasciné et jaloux, en témoigne :

« Les quelque dix pages manuscrites qu’il s’imposait journellement ne lui coûtaient guère plus d’une demi-heure de travail, si même on peut parler de travail à propos de ces prouesses gymnastiques accomplies en se jouant. »

Et de quoi parle-t-il, Aragon ? De son enfance révoltée, de Paris la nuit, des rues, des bars, du métro, des femmes et encore des femmes :

« Je crois que j’ai eu besoin des femmes comme pas un. D’autres les ont sans doute aimées davantage. J’en ai eu besoin. Et non pas d’une. De toutes les femmes. De la foule des femmes. Du tableau indéfiniment mobile de leurs possibilités. »

Tiens donc, et si le vrai scandale, le secret fondamental était là ? Si la réponse à cette proposition d’infini ne pouvait être qu’une réprobation majeure ? Voyez, par exemple, cette scène dans le métro.

« Le geste de leurs doigts chercheurs le long des corps vers les braguettes dit tranquillement non à tout ce qui les a toujours entourées, dit non à tout un monde de mensonges et de sottises, dit non à la pureté prétendue, non au mariage, non au faux amour, non au dieu qui punit, non à la police, non à qui leur parlera tantôt dans des appartements à draperies, non à la vieillesse qui vient, non à ce qu’elles ont pu croire, non aux espoirs anciens et aux désirs futurs, non à ce qui est bleu bébé, tendre rêve, cher sourire. »

Ces mots, et leur modulation, n’ont-ils pas toute leur efficacité aujourd’hui même ? Il faut l’arrêter, cet Aragon. Il faut le convaincre de s’arrêter lui-même, de rebrousser chemin, de se suicider ou d’apprendre à servir. Une telle gratuité heureuse est insupportable.

« La magie du plaisir est peut-être la plus extraordinaire, avec ce qu’elle comporte de matériel, de merveilleusement matériel. Et sa sanction confondante, le foutre pareil aux neiges des sommets. »

Arrêtez, arrêtez. D’autant plus qu’il n’hésite pas, l’animal, à vous faire la description détaillée, d’une inspiration poétiquement perverse, d’un sexe de femme, à la Courbet, comme si cette ouverture dans les apparences régnait sur la condition humaine. Dans ces choses-là, n’est-ce pas, seul le silence ou la gauloiserie sont de mise.

« Il y aurait beaucoup à dire d’un certain langage déluré, de l’attitude qu’il légitime ; cette habitude des Français, par exemple, de parler du con en l’appelant cul, comme si c’était plus correct et plus méprisant à la fois. »

On sait que Breton a accueilli avec un silence glacial la lecture de passages de Défense de l’infini. Comportaient-ils celui-ci :

« L’amitié, la plus hypocrite des passions humaines, qui m’a appris combien j’étais différent des hommes, combien j’étais seul parmi eux. »

Non, il suffisait sans doute de pousser le libertinage jusqu’à ses plus extrêmes conséquences. On imagine par ailleurs sans peine les surenchères hystériques de Nancy Cunard, ou, assez vite, la dissuasion séductrice et amère d’Elsa Triolet. La bourgeoisie poursuivait sa mise en scène moisie. Le jugement « prolétarien » de l’appareil stalinien, lui, n’était pas moins prude et sévère. Que pouvait faire Aragon ? Brûler ses papiers ? Se tuer ? Il n’a réussi ni l’un ni l’autre.

L’histoire est une substance étrange. « L’humanité est une hypothèse qui a fait son temps », écrivait cet enragé de trente ans avant de se rendre. Trente ans plus tard, en 1958, s’enthousiasmant pour le premier roman d’un jeune écrivain, il dit :

« Je n’ai jamais rien demandé à ce que je lis que le vertige... Aucune règle ne préside à ce chancellement pour quoi je donnerais tout l’or du monde. »

Encore quarante ans, maintenant, donc, et vous avez toujours le choix : évitez la dissolution et l’ennui, votez infini.

Philippe Sollers, Éloge de l’infini, 2001

Cet article a été publié dans Le Monde du 03.05.97 sous le titre Le secret d’Aragon à l’occasion de la publication du premier volume des Oeuvres Romanesques en Pléiade, édition dirigée par Daniel Bougnoux.
Lire l’entretien avec D. Bougnoux d’octobre 1997 dans la note suivante —> [3].

On écoutera également l’entretien de Daniel Bougnoux avec Alain Veinstein du 28 novembre 2008, à propos, cette fois, de la publication du volume IV des Oeuvres Romanesques complètes. Ce quatrième tome contient : Introduction, chronologie (1951-1964), Les Communistes [parties IV et V], « Les Rendez-vous romains », La Semaine sainte, « Chproumpph », « L’Inconnue du Printemps », « Histoire de Fred et Roberto », « Damien ou les Confidences », ainsi que d’autres textes et « Le Mentir-vrai ».

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Archives

Aragon : « Notre action à nous autres surréalistes »

Entretien avec Francis Crémieux (1963). Document INA (7’24)

Lire : Entretiens avec Francis Crémieux

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Aragon et Elsa Triolet

A la tour Eiffel le 29 mars 1959. Document INA (7’02)

D’autres documents dans les Archives de l’INA

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Recherches croisées Aragon / Elsa Triolet

Aragon ou l’héroïsme sentimental

par Philippe Forest

Aragon — c’est le moins qu’on puisse dire — ne cesse pas d’être aujourd’hui cause de scandale ou du moins d’embarras. On ne sait trop que faire d’une oeuvre qui se situe aussi souverainement et insoucieusement loin du "bon gout" (« Ne craignez pas toujours d’être de mauvais goût »), du "génie" ( « À bas le clair génie français ! ») tels que ceux-ci règnent désormais sur le domaine assez dévasté du roman ou de la poésie françaises. Idéologiquement — car pour elle le monde appelle la révolte et exige qu’on ne consente pas à ce qu’il est —, esthétiquement — parce qu’elle ne renonce pas au sens ni à faire chanter celui-ci et qu’elle procède d’un vertige où c’est l’extrême même de l’expérience humaine qui s’entête à se dire —, la parole d’Aragon refuse et réfute tout ce qui, autour d’elle, après elle, voue la littérature à l’inoffensif et à l’insignifiant qui, comme on le voit toujours trop, sont désormais devenus de règle.
Mais, si elle est d’abord politique et poétique, la cause du scandale (ou disons : de l’embarras) est également d’ordre sexuel (ou plutôt : sentimental). Dans ses Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes écrit : « Discréditée par l’opinion moderne, la sentimentalité de l’amour doit être assumée par le sujet amoureux comme une transgression forte, qui le laisse seul et exposé ; par un renversement de valeurs, c’est donc cette sentimentalité qui fait aujourd’hui l’obscène de l’amour. »

Si Aragon choque aujourd’hui, c’est aussi (est-ce d’abord ?) parce qu’il revendique cette part de sentimentalité propre à la parole et à l’expérience humaines, qu’une doxa moderne condamne parce qu’elle y voit la forme même de l’obscène qu’elle ne peut soutenir et qu’elle choisit donc d’ignorer, de déprécier, de défigurer et de calomnier tout simplement parce qu’elle recule devant la vérité qui, avec elle, s’exprime et qui concerne cette épreuve de la perte où gît toute érotique. Aragon, lui, a toujours choisi de revendiquer l’obscène de cette sentimentalité et de le faire tout en insistant sur la valeur transgressive du geste qu’il accomplissait ainsi.

Philippe Forest, in Recherches croisées Aragon / Elsa Triolet, n° Spécial, 2008.

La suite du texte de Ph. Forest dans Aragon la parole ou l’énigme. Actes du colloque organisé par la Bpi
le vendredi 11 et le samedi 12 juin 2004

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Aragon et les fins du roman

par Daniel Bougnoux

Ce titre recouvre au moins trois séries de questions : celle de la finalité romanesque : pourquoi le roman (comme genre), et la question du réalisme et de ses tournantes définitions. On sait qu’Aragon aura là-dessus énormément écrit ; « le mystère de finir » ensuite, pour citer Les incipit et la belle réflexion de Nathalie Limat-Letellier dans le numéro d’Europe consacré à « Aragon romancier ». Cette question, peu explorée, du « desinit » pourrait par exemple explorer celui d’Aurélien ; « Maintenant il faut la ramener à la maison. » Ou, dans la version précédant la rédaction tardivement ajoutée de l’Épilogue : « [...] il acceptait de travailler à l’usine » ; la question, troisièmement, des romans de la fin, notamment le texte intitulé « La Fin du Monde réel » (février 1967) et le tournant de la troisième période : comment qualifier précisément celle-ci, qu’est-ce qui arrive aux romans d’Aragon à partir, disons, de La Semaine sainte ? Ces questions sont trop vastes pour être travaillées ici un peu longuement. Je m’efforcerai néanmoins d’éclairer ces trois points, en écartant quelques balançoires connues ou trop évidentes (les thèses exprimées à satiété dans Pour un réalisme socialiste ou J’abats mon jeu...).

Daniel Bougnoux, idem.

La suite du texte de D. Bougnoux dans Aragon la parole ou l’énigme. Actes du colloque organisé par la Bpi
le vendredi 11 et le samedi 12 juin 2004

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Absalon ou la filiation orageuse : l’héritage aragonien dans l’oeuvre de Jacques Henric

par Alain Trouvé

Jacques Henric, écrivain proche des avant-gardes, a publié une bonne vingtaine de livres depuis ses débuts en 1969 : romans, récits, essais, auxquels s’ajoutent une pièce de théâtre et un album de photos qui témoignent tous d’un intérêt exceptionnel pour les arts du visuel. Il fut un des fils spirituels reconnus par Aragon avec qui il rompit au début des années 70, dans un contexte où les affrontements intellectuels étaient assez vifs. Il prit alors une distance qu’on put croire définitive : de fait, Aragon n’occupe pas dans son oeuvre une place de premier rang en tant qu’écrivain ; d’autres auteurs y sont ostensiblement mentionnés et préférés. En un sens, l’héritage littéraire est donc refusé par le cadet, comme si l’orage politique avait consommé une rupture qui rendrait vaine aujourd’hui toute recherche dans ses écrits d’une « actualité d’Aragon ». De surcroît, quarante années — près de deux générations — séparent les naissances des deux hommes : l’oeuvre de la maturité s’élabore chez le second dans un paysage politique et intellectuel profondément renouvelé et bouleversé. Cette double distance n’empêche pas, me semble-t-il, d’envisager encore un héritage paradoxal. Sous de multiples formes on peut en effet discerner de l’un à l’autre une sorte de dialogue ou d’échange artistique dont j’aimerais indiquer quelques points sensibles. Autour de ces points se nouent aujourd’hui encore beaucoup de questions littéraires importantes. Quelle que fût la distance prise ensuite, il y eut tout de même une époque de compagnonnage politique et littéraire que j’évoquerai en prélude aux questions spécifiquement littéraires. [...]

Le ton général de la relation à Aragon, telle qu’elle se dégage de la lecture de ce livre [ Politique, Seuil, 2007.], est donc curieusement équilibré, la mesure de la perspective générale venant corriger la violence de certains reproches. Morceau choisi qui s’ouvre sur une concession pour mieux enchaîner les critiques en forme de charge :

Reconnaissons que nous sommes nombreux à avoir trempé nos mains dans le cambouis du réel. [...] Je pense à Aragon notamment, qui les y a plongées à maintes reprises, et profond, jusqu’aux coudes, jusqu’aux épaules. Ce que ses ennemis politiques et certains de ses proches camarades lui ont légitimement reproché. Et de notre côté, on ne s’en est pas privé. Le stalinisme, son comportement d’apparatchik, son rôle de grand inquisiteur des lettres, son dogmatisme, sa défense d’écrivains et d’artistes médiocres, ses charges de procureur contre les accusés des procès de Moscou, son lâchage d’anciens amis envoyés au Goulag ou exécutés comme ennemis du peuple, sa mauvaise foi, son machiavélisme, ses mensonges, ses faiblesses de courtisan, sa participation à la campagne ignominieuse contre Nizan, son comportement minable envers son ancienne maîtresse, Nancy Cunard, tombée dans la dèche et en pleine détresse morale, et puis le reniement de son passé surréaliste, ses basses attaques contre Breton, ses médiocres écrits de circonstance, ses vers de mirliton ..., voilà ce qu’il nous plaisait de retenir de lui. [...]

On aura remarqué au passage le « nous » au nom duquel sont prononcées ces condamnations, celui du groupe Tel Quel dont fait alors partie Henric, et noté l’ouverture en forme d’autocritique. De tels retours sur soi n’échappent pas à l’ambiguïté. On peut en effet comprendre cette énumération peu flatteuse comme expression anticipée de la correction qui suit : « Voyez comme j’étais moi-même aveuglé par mes nouvelles positions idéologiques ». À moins qu’on n’y perçoive aussi une figure de prétérition réitérant sous couvert d’autocritique anticipée les mêmes reproches peu amènes. Le revirement qui suit dans le livre de 2007 n’en est que plus spectaculaire :

Et puis après sa mort, l’image que j’avais de l’homme a évolué. Les valeurs se sont inversées. Je voyais une victime où j’avais vu un bourreau, un homme de courage où je n’avais vu qu’un faible, qu’un couard. Je découvrais en quelle méfiance et quel mépris certains cadres du PC l’avaient tenu. [...] Il a fallu le succès de La Semaine sainte pour qu’Aragon retrouve quelque crédit auprès de la critique littéraire et puisse vivre enfin dans une relative aisance financière. Il a alors soixante ans passés. On comprend qu’à la mort d’Elsa, Aragon ait pris une joie maligne à se venger des couleuvres que le parti lui avait fait avaler (sa mise en accusation dans l’affaire du portrait de Staline par Picasso — dessin peu respectueux, trop caricatural aux yeux des dirigeants du PC) dans Les Lettres françaises, ne fut pas la plus facile à digérer). Tout ce que le vieil homme avait accumulé de rancoeur, de blessures narcissiques, de colères rentrées, trouva son exutoire dans la folle licence qu’il s’octroya : homosexualité exhibée, soirées dans les boîtes gays à la mode, fric claqué avec sa bande de jeunes sigisbées dans des restaurants hauts de gamme, fringues excentriques, affranchissement de toute contrainte sociale : loyer impayé, impôts, notes d’électricité, factures diverses balancés à la poubelle, et belle ardoise laissée aux éditions Gallimard...

La conclusion vaut surtout :

Dans un de ses textes, Ungaretti commentant un passage de La Divine Comédie, rappelle la rencontre de Dante avec les premiers damnés, lorsqu’il pénètre dans un des cercles de l’Enfer. Ces premiers damnés, ce sont les « lâches ». Ceux qui n’ont pas agi, et sont pour cette raison dignes de mépris ; qui, ayant esquivé l’engagement, fui l’action, répugné à donner un coup de main au bien comme au mal, ne sont justiciables d’aucune récompense et d’aucune condamnation. La justice des hommes et de Dieu n’a en principe aucune prise sur eux. Ils sont indignes d’être sauvés ou maudits. Ce sont, dit Dante, des êtres « nuls ». Dieu leur réserve une destinée pas commune : envier le sort des bons qui se sont bien conduits, mais aussi des méchants qui ont mal agi. Dans l’économie de la damnation, les voilà en tête du peloton. Ni « lâche » ni « nul », Aragon n’y figure évidemment pas. (Jacques Henric, Politique, p. 44-47)

Alain Trouvé, Université de Reims

L’extrait dans son contexte

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Lire aussi : Aragon la parole ou l’énigme. Actes du colloque organisé par la Bpi
le vendredi 11 et le samedi 12 juin 2004
. Notamment les interventions de Julia Kristeva, Le « mentir-vrai », inexpugnable contemporain (p.8) [4], de Philippe Forest : Modernité d’Aragon (p.38) et de Daniel Bougnoux La tragédie politique (p. 58).

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La légende de Nancy Cunard

par Patrick Kéchichian

François Buot raconte dans toutes ses dimensions le destin d’une fascinante figure du XXe siècle.

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Nancy Cunard. Photo de Man Ray (1926)

Est-ce un mythe, une légende que Man Ray photographia en la personne de Nancy Cunard, avec sa fine silhouette, ses poses théâtrales, ses avant-bras chargés de bracelets ? Mythe évidemment renforcé par ce que l’on sait de son destin exceptionnel, cosmopolite, littéraire et mondain, politique et artistique. Mais pour décrire le vrai visage d’une personne, ne vaut-il pas mieux procéder par élimination et dire d’abord ce qu’elle ne fut pas ? Cela permet de ne pas tomber, ou pas complètement, dans le panneau de la légende simplificatrice.

Après la mort de Nancy Cunard — le 16 mars 1965, à l’âge de 69 ans, dans une salle commune de l’hôpital Cochin à Paris —, Iris Tree, qui l’avait connue au début du siècle à Londres, dressa ce portrait en creux : « Quels que soient les motifs de toutes ces quêtes mystérieuses, il me semble qu’elles n’étaient pas motivées par l’ambition, le snobisme, le confort matériel ou par un simple caprice. » Puis elle ajoute, positivement cette fois : « La connaissant bien, je pense que cela correspondait à un désir de reconnaissance. Elle voulait vraiment accomplir sa vie. »

Mais qu’est-ce que signifie « accomplir sa vie » ? Et surtout quel est le mystère des « quêtes » de Nancy Cunard ? En 1945, dans une notice qu’elle rédige pour son anthologie des poètes de la Résistance, Poems for France, qui paraîtra deux ans plus tard chez Seghers, elle écrit : « Que dois-je dire de moi-même ? J’aime la paix, la campagne, l’Espagne républicaine et l’Italie antifasciste, les Noirs, leur culture africaine et afro-américaine, toute l’Amérique que je connais, la musique, la peinture, la poésie et le journalisme (...). Je hais le fascisme. Et le snobisme et tout ce qui va avec. » Le portrait se précise, mais seulement, ou principalement, du côté des engagements. La biographie de François Buot, qui témoigne d’une réelle empathie avec son sujet et d’un goût certain du récit, complète le tableau. Le visage de Nancy Cunard n’y apparaît cependant pas en pleine lumière. Des ombres, des questions, heureusement, subsistent.

Commencements. Le 10 mars 1896, Nancy Cunard naît dans un château médiéval, Nevill Holt, dans la campagne anglaise, entre un père un peu effacé, Sir Bache, héritier d’une riche famille américaine installée en Angleterre depuis le milieu du XIXe siècle, et Maud, sa mère, jeune Américaine originaire de San Francisco, fantasque et beaucoup plus extravertie, qui fait de Nevill Holt un lieu de haute mondanité et de culture. Dès l’enfance de Nancy Cunard et durant la première partie de l’âge adulte, une figure s’impose, celle du romancier George Moore, qui fut l’amant de Maud et qui restera très proche de sa fille. Il l’initie à la lecture des grands classiques. Vers 1910, Lady Cunard quitte son mari et le château pour s’installer à Londres avec sa fille. En 1913, elle règne sur la société qui se presse dans son palazzo vénitien. Luxe et décadence. Bohème chic. « L’année qui précéda la guerre fut des plus brillantes », se souvient Paul Morand, pas très éloigné de cette « coterie dissolue ».

Les relations de la mère et de la fille se dégradent. Au début des années 1930, Nancy Cunard rendra même publique une lettre-pamphlet contre Maud, « Le Nègre et Milady » : elle y dénonce le racisme de sa génitrice. Depuis 1920-1921, la jeune femme est installée à Paris. A partir de 1924, son appartement de l’île Saint-Louis, décoré par Jean-Michel Frank, devient un lieu des mieux fréquentés, comme si l’Atlantique n’était qu’une rivière : Man Ray et William Carlos Williams, Walter Berry, Edith Wharton, Léon-Paul Fargue, Drieu la Rochelle, et puis « la bande à Cocteau et celle de Breton »... Le jeune Marcel Jouhandeau la décrit en «  ogresse maigre, d’une beauté farouche ». Elle écrit des poèmes : « Je suis l’inconnue, l’étrangère/Hors la loi, rejetée par les lois de la vie/Fidèle à une loi unique, une logique personnelle... » Elle note aussi, ivre de mille vies possibles, « excitantes », selon le mot de Virginia Woolf : « Il me semble être assiégée de toutes les pensées, de toutes les poésies, de toutes les oeuvres, qui ont fait les hommes, assaillis parfois de toutes les extases et de toutes les démences. »

Elle s’attache d’abord la compagnie de Tristan Tzara, le fondateur de Dada, débarqué à Paris en 1920, « avec sa valise et sa réputation sulfureuse », qui se décrivait sous les traits d’un « opportuniste austère ». René Crevel sera aussi, jusqu’à son suicide, l’un de ses proches.

Et puis, en février 1926, c’est le début de sa liaison avec Aragon. Coup de foudre dans un ciel d’orage. Nancy Cunard semble beaucoup mieux maîtriser la relation que le jeune poète, qui écrit à Jacques Doucet en avril : « Je suis le prisonnier de l’amour je pense d’une façon définitive. » Voyages. Dépenses. Crises. Le Paysan de Paris sort en juillet et Aragon travaille à son grand projet romanesque, La Défense de l’infini. En janvier 1927, il adhère au Parti communiste. En voyage à Madrid avec sa compagne durant l’automne, il brûle semble-t-il une partie du manuscrit en cours. On en retrouvera une partie dans les archives de Nancy Cunard à Austin, Texas. Au cours de l’été suivant, les crises atteignent, à Venise, leur point culminant. En septembre, Aragon tente de se suicider. Fin de partie amoureuse. Pas tout à fait cependant. Elsa Triolet, qu’il rencontre en novembre, reste lucide sur la nature du lien qui attache encore son compagnon à celle pour qui « toute respiration tourne à la tragédie ». Elle parlera même d’une « initiation à la jalousie ». Maintes pages d’Aragon garderont les traces de cette passion, dans Le Roman inachevé et dans La Mise à mort notamment.

Nancy Cunard, elle, oublie vite Aragon. Ou du moins place-t-elle sa liberté plus haut. Une autre passion naît alors, avant que les cendres de la précédente ne soient complètement éteintes. L’élu se nomme Henry Crowder, un musicien de jazz noir. C’est aussi le début d’une autre aventure, éditoriale et politique. Nous sommes toujours à la fin des années 1920 à Paris, lorsque naissent les éditions Hours Press. Très vite, la nouvelle éditrice installe une boutique-imprimerie rue Guénégaud. Ce n’est pas tout à fait la même société qu’à Nevill Holt, à Londres ou à Venise. Ici, on croise Ezra Pound et James Joyce, John Banting, Harold Acton...

Une nouvelle page s’écrit alors, plus politique et militante. S’y mêlent ou s’y succèdent la cause des Noirs aux Etats-Unis et ailleurs (avec la publication, en 1934, de Negro, une somme encyclopédique de plus de 800 pages), la lutte des républicains espagnols, la Résistance, le communisme et l’antifascisme (pour ce motif, elle se brouille avec Pound). Parfois le discernement de Cunard est altéré par la passion. François Buot a le mérite de ne pas séparer les chapitres amoureux, littéraire et politique de la très riche vie, des mille vies, de Nancy Cunard.

Les dernières années ont quelque chose de crépusculaire... Elles ressemblent aux errances d’un spectre. Les traits du visage se brouillent alors, définitivement.

Patrick Kéchichian, Le Monde du 14.11.08.

*


Mai 1968

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Cohn-Bendit et Aragon le 9 mai 1968

La photo est éloquente. La vedette du jour tient le porte-voie. A l’arrière-plan, Aragon, visage fermé, est muet. L’époque bascule.
Mais il y a d’autres photos (cf. Littérature et politique : Aragon, tel quel (II))

*

[2Voir plus bas : La légende de Nancy Cunard.

[3Philosophe, Daniel Bougnoux est professeur de sciences de la communication à l’université Stendhal de Grenoble.

Il déclarait en 1997 : « Cessons de couper Aragon en tranches »

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Daniel Bougnoux

Vous dirigez la publication de l’oeuvre romanesque d’Aragon dans la Pléiade (1). A quel type de difficultés avez-vous été confronté ?

Je me suis d’abord heurté à un problème de classement. On m’a parfois reproché de ne pas inclure « le Paysan de Paris » ou le « Traité du style » dans ce premier volume. En fait, j’ai hérité d’un partage — celui d’Aragon lui-même — entre l’oeuvre romanesque et l’oeuvre poétique, « le Paysan de Paris » étant placé dans cette dernière catégorie. Par ailleurs, j’espérais la publication d’un volume d’« essais », qui aurait complété l’ensemble, et dans lequel aurait pu notamment figurer le « Traité du style ». J’ai tout de même rapatrié dans cette édition « les Aventures de Télémaque », dont je pense qu’il s’agit effectivement d’un roman, assez peu lu faute d’avoir été inclus dans « les OEuvres romanesques croisées ». Ce texte est un pur joyau, un peu comme un traité de désorientation... L’un de mes grands bonheurs est d’avoir pu l’éditer.

Vous avez écrit que, pour Aragon, « le roman promet mieux que le monologue poétique de faire résonner la cacophonie des voix et la carambole des mondes »...

Aragon lui-même a publié quatre titres sous l’appellation de « romans ». Ne figureront dans les cinq volumes à paraître, ni le « Roman inachevé » — cela va de soi — ni « Henri Matisse, roman », du fait d’une somme d’impossibilités techniques. Pour en revenir au premier tome, il est heureux que les hasards du découpage aient permis d’y inclure « les Cloches de Bâle ». Trop souvent, on distingue trois périodes chez Aragon : c’est à la fois facile, tentant et gênant, dans la mesure où ce qui est intéressant, en deuxième lecture, est de mettre l’accent sur la continuité. Donc, d’inviter les amateurs du « Monde réel » à lire les oeuvres surréalistes, et inversement... Pour moi, une traînée d’infini ensemence et traverse « le Monde réel » : même si Aragon change d’esthétique, il ne raye pas sa parole précédente. « Les Cloches de Bâle », par exemple, digèrent la critique du dadaïsme, de l’anarchisme, de ce qu’il appelle, dans « le Libertinage », la « bande à B. » : comme Bonnot et comme Breton... Il faut tout prendre chez Aragon, il ne faut pas couper : c’est à ce moment-là que l’énigme resplendit...

Où la placez-vous ?

Quand Aragon dit : « On écrit pour fixer des secrets », fixer veut dire sceller. Il y a, chez lui, une stratégie de l’énigme, et lui-même disait que la racine de ce mot, en grec, signifie « parole ». Le plus énigmatique, pour nous, est de se demander comment un seul homme a pu écrire tout ce qu’il a écrit : comme si l’on disait que la même personne avait signé « les Mille et Une Nuits », « le Discours de la méthode » et « Ulysse ». Aragon, c’est d’abord cette immense faculté d’occuper des espaces d’écriture habituellement incompatibles. Il est manifestement habité par plusieurs hommes, au nombre desquels quelques femmes : le « roman », c’est peut-être la machine à faire tenir tout ça ensemble, et donc une entreprise convulsive, polémique, qui s’autodévore...

Vous avez édité dans ce premier volume « le Con d’Irène », fragment de « la Défense de l’infini », dont d’autres textes ont été retrouvés...

J’ai demandé un jour à Aragon pourquoi il avait publié « le Con d’Irène » sans avoir jamais reconnu ce texte. Il m’a répondu : « C’est bien d’avoir un livre qui circule sans votre nom sur la couverture. » La vraie raison m’échappera toujours. Le fait de disposer aujourd’hui d’autant de textes d’Aragon complique singulièrement le personnage. On l’a beaucoup trop élagué, et là — si j’ose dire — ses branches repoussent. Il nous complique aussi l’idée que nous nous faisons de la personne humaine : avec « la Défense de l’infini », le coup de sonde est vertigineux. Dans le même temps, l’entreprise dadaïste et surréaliste était une course à l’abîme. La révolte et l’infini menaient à la dislocation et à la disparition. Après 1928, il lui faut inventer autre chose, il s’ensuit une triple normalisation : il devient un monogame proclamé et sincère ; littérairement, il pose une digue à sa propre énergie avec « le Monde réel » ; il transforme la révolte en révolution communiste et il est le seul des surréalistes à accepter les intolérables contraintes que le PCF fait alors peser sur les intellectuels. Aragon — il l’a dit lui-même — a eu « cette folie » et il l’a eue « jusqu’au bout ».

Est-ce à dire que c’en est alors fini de l’infini ?

Aragon a appris au tournant des années trente et il nous apprend en retour à la fois la patience et la dialectique ; en même temps, cette dialectique apparaît comme une discipline imposée à une formidable poursuite identitaire et amoureuse. Il écrit au bord de l’explosion, mais il produit une oeuvre. Ce que j’ai découvert, en travaillant sur le premier volume, c’est, au fond, ce couple destruction-création, et aussi son malheur d’aimer, qui donnera « la Mise à mort » et, avant, ce « Poème à crier dans les ruines », texte somptueux, déchirant, d’une cruauté totale. Et puis le style... Chaque texte d’Aragon est un traité du style. Pour lui, le style, c’est la pensée, une formidable machine d’exploration et de vérité... Je veux donc tout lire d’Aragon, parce que, si on le lit bien, on voit que ce que lui opposent ses pires détracteurs est écrit sous sa plume. Avec, bien sûr, beaucoup plus d’intelligence et de générosité. Pour lui, l’écriture est aussi une machine de connaissance et il y a, dans toute son oeuvre, un élan philosophique. En exergue d’« Anicet » — que Philippe Forest a édité dans ce volume — était placée cette phrase de Tzara : « L’absence de système est encore un système, mais le plus sympathique »...

Dans un texte récent, vous notez qu’Aragon, au début des années vingt, est « ébloui par la lecture de Hegel, de Schelling, de Lautréamont » et qu’il aspire — je vous cite encore — « à une connaissance supérieure ou de type métaphysique pour laquelle les systèmes dogmatiques ne sont plus de saison ». Aragon philosophe ?

Aragon est un penseur, dont la dimension métalinguistique et réflexive sur l’investigation des mécanismes de la pensée, de l’oubli, du mensonge, de l’imagination, affleure d’ailleurs dans ses derniers textes. Il y remet en chantier ce que c’est que connaître, écrire ou voir... « Henri Matisse » est une leçon pour le regard, « Blanche ou l’Oubli » est une réflexion sur la mémoire, sur nos prothèses d’écriture, d’ordinateurs, de banques de données... L’écriture est une machine cognitive et une réflexion sur cette machine. Dans le même temps, je suis toujours ému par l’art et la générosité qu’il met à dépenser sa propre pensée...

Vous parlez souvent de vertige...

« Le Libertinage », par exemple, est une grande aventure d’écriture. Aragon essaie différentes voies, différentes postures — y compris le théâtre — où se noue et s’abîme la polarité masculin-féminin. Quant à « la Femme française », c’est un exercice sans pareil : Aragon imagine une femme qui s’imagine en homme possédant un homme vis-à-vis duquel elle a une attitude machiste. Comme une façon de retrouver en soi le vestige de la jouissance féminine... Il y a là une exploration hallucinée. On ne sait pas comment il a pu atteindre une perception aussi fine du corps des autres et de leur intimité. On pense à « Irène », mais aussi à « Aurélien ». Il a la passion de s’approprier, pour le goûter et le défendre, l’autre sexe ; il a le vrai désir d’être les deux sexes et de les laisser vivre l’un par l’autre. On comprend que son oeuvre touche les femmes et les hommes féminins — ce qui est très bien...

Quel regard portez-vous sur le sort actuel de l’oeuvre d’Aragon ?

Moi, j’apprends à chaque page... Je pense qu’Aragon est enfin sorti du placard et que l’idée réductrice que l’on se faisait de son oeuvre a perdu du terrain. Je me suis toujours mal expliqué l’abaissement d’Aragon pendant si longtemps dans la mémoire culturelle de notre pays. Je crois aussi qu’on va cesser enfin de le couper en tranches. Cette oeuvre attire aujourd’hui une société de lecteurs de moins en moins secrète et de plus en plus composite...

Entretien réalisé par Jean-Paul Monferran, L’Humanité du 2 octobre 1997.

[4Julia Kristeva parle également longuement de Aragon dans ses cours de 1995, Aragon, le défi et l’imposture : un précurseur ?, dans Sens et non-sens de la révolte, Fayard, 1996, p. 225-310.

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1 Messages

  • A.G. | 30 novembre 2012 - 16:08 1

    A l’occasion de la publication de Aragon, Œuvres romanesques complètes V (Pléiade), Daniel Bougnoux, La confusion des genres (Galiimard), Philippe Forest, Vertige d’Aragon (Éditions Cécile Defaut), Jacques Henric revient sur l’oeuvre de l’écrivain dans un long article Aragon : du réel au romanesque (n° 395 d’art press, décembre 2012), mis en ligne sous le titre Aragon : Derniers romans.

    A la fin de son article, Henric écrit :

    Censure

    Lors de la soirée Aragon organisée par le Centre National des Lettres le 22 octobre, au cours de laquelle sont intervenus Daniel Bougnoux et Philippe Forest, Daniel Bougnoux a fait état de la censure dont il a fait l’objet. Jean Ristat, exécuteur testamentaire d’Aragon, a exigé de l’éditeur, et obtenu, qu’un chapitre de l’essai de Daniel Bougnoux soit purement et simplement supprimé. Si en tant qu’exécuteur testamentaire Jean Ristat est juridiquement en droit d’intervenir quand il s’agit de la publication de textes d’Aragon, il vient d’outrepasser ses pouvoirs, renouant ainsi avec une pratique d’une époque révolue. Je puis affirmer, ayant connu Aragon à une époque où il n’avait pas encore tout à fait rompu avec le stalinisme, qu’il n’aurait, lui, jamais agi ainsi. Un rappel qui vaut pour preuve : quand, en 1972 dans son livre Littérature interdite, Pierre Guyotat, suite à l’attaque dont son roman Eden Eden Eden avait été l’objet dans Les Lettres Françaises, a violemment pris à partie Aragon, celui-ci a demandé à Gallimard pour que le livre de Guyotat paraisse, et paraisse tel quel [voir sur pileface : Pierre Guyotat, tel quel. A.G.].

    Nous donnons à lire sur le site art press le texte intégral du chapitre censuré, intitulé Pour ne pas oublier Castille.

    Le chapitre censuré du livre de Daniel Bougnoux a déjà été publié sur le site bibliobs le 24 octobre dernier.

    Vous trouverez des articles de Philippe Forest, de Daniel Bougnoux et d’Alain Trouvé (sur le rapport Aragon/Henric) dans le dossier que j’ai fait il y a 4 ans et qui figure au-dessus du présent commentaire.
    Ph. Forest revient également sur l’oeuvre d’Aragon à l’occasion de son dernier entretien avec Laure Adler (vers la fin de l’entretien (37e mn), on entend Aragon, en mars 1970, parler de ses romans et de son « esprit de contradiction »).

    Voir aussi sur pileface : Littérature et politique : Aragon, tel quel (II).