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Mon journal du mois, novembre 2008

Le regard de Philippe Sollers

D 1er décembre 2008     A par Viktor Kirtov - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook




Trobama

J’aime bien le réflexe de l’Amérique au bord du gouffre : le krach est énorme, il faut un messie imprévu, une espérance nouvelle, une superproduction globale, c’est donc Obama. On n’oubliera pas de sitôt cette grand-mère kényane, très allumée et pleine de joie, en train de danser dans son village à l’annonce que son petit-fils est devenu président des Etats-Unis. Magie noire ! Nouveau totem ! Levée du tabou ! Que Barack Obama ne soit pas l’héritier de la grande tradition noire américaine, celle issue de l’esclavage, celle qui a gémi si longtemps en accumulant tous les chefs-d’oeuvre du jazz, ne doit pas nous cacher la profondeur de l’événement. Et maintenant, quoi ? Pendant des semaines, l’obamania a débordé partout, le sourire de mâchoire de Nice Brother a fait le tour de la planète, sa femme a la même dentition éclatante, ses filles sont adorables, l’Amérique est sauvée, donc le monde entier. Le trauma boursier va être surmonté, le capitalisme refondé (comme si c’était possible) et, bientôt, ce sera la désillusion, la pesanteur, l’ennui.

Trop d’Obama est en train de tuer Obama. Certes, il est beau, mince, propre, sérieux, sympathique, charismatique, pratique, diplômé, moral (il est pour la peine de mort), bon mari, bon père, mais que peut un homme confronté à une immense machine à broyer ? La loi du spectacle est de faire croire que le personnel humain compte encore pour quelque chose dans le Niagara des milliards. Nous devons le penser, l’espérer et le répéter. Barack ! Obama ! Coca ! Cola ! Evidemment, tout le monde ne peut pas, comme soeur Emmanuelle, partir vers Dieu « comme une fusée » (sic). Il reste beaucoup de sceptiques, à commencer par Strauss-Kahn, heureusement blanchi, au sein du FMI, de son aventure extraconjugale (merveilleuse expression). Il a, dit-il, « commis une erreur de jugement ». Tout acte sexuel n’en est-il pas une ? Ne me dites pas qu’Obama serait susceptible d’en commettre une semblable : Clinton a déjà donné mais, dans son cas, c’était plutôt une erreur de tir.




Ségomar

Quel mois de novembre ! Refonder le capitalisme, c’est bien, refonder le socialisme, c’est mieux. Mais qui aurait pu imaginer que les socialistes français en arriveraient à un tel cirque ? Suis-je pour Martine ou pour Ségo ? En tant que spectateur intermittent, je suis intrigué par les deux. Bien entendu, si j’étais socialiste, je serais effondré, et si j’étais « de droite », je me réjouirais. Spectateur, sans doute, mais, là encore, le film me semble trop long, les actrices ont tort de s’éterniser en province, les militants sont fatigués de voter, et je dois avouer que j’ai tendance à m’endormir. Quel est le sinistre auteur qui, il y a dix ans, parlait de « la France moisie » ? Encore un terroriste d’ultragauche, sans doute. Ah, la SNCF a tout à redouter des lecteurs superficiels de Guy Debord !

Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé Ségo en bonne forme, avec un nouveau feu intérieur, peut-être sentimental, et Martine dans une sorte de plénitude un peu fatiguée (elle semblait parfois n’avoir pas dormi depuis 35 heures), mais bien touchante après sa courte victoire, avec son bouquet de roses rouges à la main. Ces deux rosières devraient s’entendre, ce serait illuminant et beau. Oui, c’est ça : qu’on les retrouve bientôt ensemble dans un grand concert, rieuses, déchaînées, mutines dans une mise en scène fracassante de socialisme à visage féminin ! Elles peuvent le faire, elles doivent le faire. Un frisson érotique parcourrait ce pays morose, les machos seraient enfoncés, Sarko et Carla épatés. Une colombe à deux têtes, pourquoi pas ?

L’année prochaine sera particulièrement rude, avec récession, déflation, chômage, dépression. L’amour entre femmes est-il donc impossible ? Quel plaisir ce serait, pour un amateur éclairé, d’aller de l’une à l’autre, de les écouter, de les confesser ! Le cardinal de Retz faisait ça très bien, autrefois, dans la grande France de la Fronde. Allez, ça suffit, il y en a marre de vos disputes, aimez-vous maintenant l’une, l’autre. Quel roman ce serait ! Quelle bénédiction pour les masses, quel rebondissement pour l’observateur avisé ! Ici, je dois reconnaître un regret : la disparition de l’extravagante Sarah Palin ne fait pas mon affaire. Avec elle comme vice-présidente des Etats-Unis, mon journal du mois se serait écrit tout seul dans un fou rire permanent [1]. Tant pis.


Lectures

Faire un peu d’Histoire ne vous fera pas de mal, c’est pourquoi vous devez absolument avoir entre les mains le volume de la collection Bouquins consacré à François Mauriac, qui réunit son Journal et ses Mémoires politiques [2]. Mauriac, on le sait, a été un journaliste exceptionnel tout simplement parce qu’il était un excellent écrivain. Sa lucidité est sans défaut, et je vous recommande le grand chapitre France et Communisme. Voici, par exemple, ce qu’il écrit, en 1946, dans Le Crépuscule du socialisme : « Vous pouvez à Nuremberg pendre haut et court les derniers survivants nazis. Mais qu’est-ce que cela signifie si, après eux, les petites nations continuent d’être asservies, si la transhumance des troupeaux humains ne s’interrompt pas, si là où les communistes sont les maîtres, le travail forcé, camouflé sous des vocables édifiants, résout le problème de la production et du rendement par des procédés que connaissait déjà ce Chéops dont la manie était de construire des pyramides ? »

Qui est Alessandro Mercuri ? Je ne sais pas. En tout cas, il vient d’écrire un petit livre étincelant. Kafka Cola [3], variations inspirées par la fameuse phrase de l’ancien patron de TF1 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » Qu’est-ce que cette nouvelle substance de cerveau et où nous entraîne-t-elle ? Vous verrez.


Kafka Cola de Alessandro Mercuri par leoscheer_tv

Enfin, pour mieux lire mon prochain roman, Les Voyageurs du temps [4], où il joue un rôle important, ne manquez pas l’extraordinaire enquête de Jean-Jacques Lefrère sur Lautréamont [5], avec une masse de documents inédits. C’est impressionnant.

Philippe Sollers,
Le Journal du Dimanche, 30 novembre 2008 - n° 3229, section Chroniques, p. 16.

*

Mise à jour 02/12/08 : liens, illustration.


[2Robert Laffont.

[3Editions Léo Scheer. Voir critique : Absurde et rafraichissant.

[4Gallimard (en janvier)

[5Flammarion. Voir, par ailleurs, sur pileface : Isidore Ducasse

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5 Messages

  • V.K. | 10 décembre 2008 - 18:21 1

    Ce serait mieux pour vous répondre plux complètement si vous aviez associé une adresse courriel à votre pseudo,. De façon générique, pileface offre deux espaces à ses lecteurs :

    - l’espace du Forum pour les commentaires.

    - la rubrique Tribune des lecteurs pour des contributions plus importantes. Voir ici, les dernières entrées dans cette rubrique :

    http://www.pileface.com/sollers/rubrique.php3?id_rubrique=140

    Si vous pensez que votre texte et les éclairages associés ou complémentaires que vous pouvez ajouter, dans l’esprit pile face, peuvent avoir leur place sur ce site, un simple courrriel avec votre fichier en pièce jointe, suffit à amorcer la pompe...

    Il est aussi souhaitable que nous pensions pouvoir intéresser nos lecteurs avec votre texte et le considérer dans la cible : « sur et autour de Sollers. »

    viktorkirtov@wanadoo.fr

    PS : Pour mémoire, il existe un troisième niveau de contribution à pileface : le niveau rédacteur, avec accès à l’interface de rédaction en mode autopublication (dans l’esprit wiki, un wiki rédacteur).


  • IDA | 10 décembre 2008 - 16:03 2

    Bonjour,
    Toujours IDA : je reviens à la charge avec, tout simplement, une question (osée, certes, mais...). Et si je mettais, ici-même, sous les yeux de l’écrivain-éditeur-découvreur Sollers, quelques lignes de mon premier roman ?
    Merci de m’éclairer !


  • IDA | 7 décembre 2008 - 21:18 3

    Il a ou il n’a pas raison, quelle importance !
    Il a du style, il délire bien, il improvise comme un démon ou comme un ange, ou, plutôt, comme un musicien...(esprit parodique, partouzard de la pastiche...) ; c’est un écrivain qui ...restera.


  • V.K. | 7 décembre 2008 - 16:57 4

    Bravo Thelonious, vous avez visé dans le mille !

    Ce diable d’homme n’arrête pas de nous faire voyager aux sources de notre culture et notre langue, et c’est pourquoi j’apprécie sa compagnie. Promenade au Paradis, en passant par l’Enfer, avec Dante. Là, il passe son bras sous celui de Joyce, là, embarque Ulysse, lors d’un passage dans son île... Aime partir en trek avec Sollers, pour le plaisir de la découverte... Le chemin peut-être caillouteux et pentu mais il y a aussi des plaines, la mer, le bruit des vagues et du vent, des oiseaux qui zèbrent le ciel, lançant leur appel à l’amour ou un cri de détresse - tout n’est pas aride. C’est même franchement jubilatoire, parfois, ou bien, éclair furtif de plaisir ou encore, le calme serein, sans mots, du marcheur qui, le soir, arrive à l’étape.

    ...Vous pouvez passer par la Chine, croiser Mao, le Dalaï Lama, Segomar, Obama, et bien d’autres... voyager dans l’espace et par dessus le temps... Sidérant. Soirée de goguette dans le boudoir avec Sophie. Fragonard en a tiré le verrou, ce qui n’empêche pas Sade de voir par le trou de serrure de son cachot-caverne. Sollers illusionniste ? C’est ca ! Et plus encore...

    Même que ces vieilles histoires, peuvent trouver leur écho dans l’actualité. Hier soir, Arte : 3e et 4e épisode d’une série documentaire "l’Apocalypse"... Pas seulement actuel par la date de programmation, mais aussi par son contenu. Si, si ! Visionnez l’émission si vous en avez l’occasion ! Ou alors ouvrez Sollers qui ouvrira l’Apocalypse pour vous. Ainsi Sollers revisitant les lieux de son enfance :

    « Bon, je vais terminer ma visite, par l’église... Sur la route d’Espagne... [...] l’Evangile est ouvert sur le lutrin... Matthieu 17... Transfiguration... Et il se métamorphosa devant eux, sa face resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme la lumière... Et Pierre, Jacques et Jean lui proposèrent de rester là sous des tentes, avec Moïse et Elie... Et la nuée les couvrit, et la voix parla, ils se prosternèrent contre terre... Je feuillette le gros livre rouge. Je cherche l’Apocalypse... Voilà... Chapitre 20... »

    Ainsi parle Sollers dans Portrait du Joueur, Epitre p. 20, édition illustrée grand format, Futuropolis !


  • Thelonious | 7 décembre 2008 - 15:36 5

    Lautréamont comme personnage principal du futur roman de Sollers, "Les voyageurs du temps", nous dit l’auteur dans son journal du mois, mais à la lecture de la prière d’insérer qui se trouve sur un autre site dédié à son oeuvre, Joyce sera là lui aussi c’est sûr. Le centre de tir, dans lequel se trouve le narrateur ? C’est le début d’Ulysse et de la rencontre entre Buck Mulligan et Stephen Dedalus...
    Lautréamont, Joyce, qui a dit que Sollers n’écrivait pas de vrais romans, alors qu’il se nourrit des plus grandes fictions ?