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Sorbonne, 6 mai ’68

une longue journée d’action.

D 8 décembre 2008     A par Raphaël FRANGIONE - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



En même temps que l’actualité honore la génération MLF 1968-2008, avec Antoinette Fouque,
en même temps que nous investissions les locaux de la Sorbonne pour y écouter la soutenance de la thèse de Thierry Sudour, arrivait dans notre boîte à messages, cette évocation de la Sorbonne, il y a quarante ans, le 6 mai 1968, où les étudiants de ce temple de la Culture basculèrent du maniement des idées, au maniement des pavés. Evocation venue d’Italie, du professeur Raphaël Frangione, alors étudiant à la Sorbonne.

VK.

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Devant la Sorbonne, mai 68

Bonjour.Voici mon témoignage personnel sur Mai ’68.
Le texte que vous trouvez au-dessous de cet avant-propos porte l’attention, entre vérité et fiction, sur l’esprit innovant du mouvement étudiant. Récit d’une journée dramatiquement importante, le 6 mai 1968, ce texte témoigne de la volonté des manifestants de mettre en oeuvre un processus de transformation aussi profond que radical, visant à la recherche de valeurs humaines, culturelles et cognitives autres que celles perçues à l’époque.

Si « ’68, c’est fini » sur le plan politique et idéologique (la prise du pouvoir n’a pas eu lieu), il ne l’est pas, à mon avis, sur le versant de la Culture et des relations intersubjectives. Mai ’68 nous a transmis, en fait, un héritage culturel extrêmement riche de thèmes et de questions de grand intérêt collectif qui ont été débattus avec vivacité et sérieux dans les comités d’alors à la Sorbonne et qui se sont progressivement répandus dans la société. Sujets tels que la lutte contre toutes formes de discrimination, l’affirmation de la dignité de la femme, la « libération de la parole », la dénonciation d’un certain type de domination, le système formatif etc. méritent une attention et un approfondissement plus suivis de la part des nouvelles générations d’autant que ces mêmes problèmes n’ont pas trouvé des solutions définitives.

Or, si l’on parle autant aujourd’hui d’un héritage positif de ’68, c’est parce que de cet événement les jeunes générations peuvent apprendre à affronter les difficultés sans « Dieu ni maîtres » et, selon la célèbre formule de Kant, « à penser sans père ». Il faut prendre avec sérieux l’invitation qui vient de ’68 selon laquelle chacun puisse se faire (au préalable) « une conception de ses droits et de ses devoirs inspirée par l’étude de son histoire » (J.Benda, La Trahison des clercs, J.-J.Pauvert, Paris, 1965, pp.80-1), et je dirais, de ses affections et de ses espérances, uniquement soutenu « par sa mère dévorante : sa Culture » (J. Benda, op.cit.).
Le tout avec la perspective de réaliser un modèle de société plus émancipé et plus respectueux des diversités et des minorités. Une modèle de société, donc, qui s’organise horizontalement et qui se situe sur le double terrain politique et formatif, la défense des libertés et la formation des individus.

Prof. Raphaël FRANGIONE

« La leçon de Mai 68 est que toute révolte suppose une pensée...  »

Philippe SOLLERS

Magazine Littéraire, Mai 1998, p.62.

« ..participer à une manif, c’est d’abord décider que l’histoire n’est pas finie.. »

Marc AUGÉ

Magazine Littéraire, Mai 1998, p.66.

Lundi 6 mai ’68, une longue journée d’action.

Il est huit heures trente, ce lundi 6 mai. A la sortie du métro St-Michel, l’enfer. On se trouve enveloppés au milieu de grandes man ?uvres : un long convoi de camions noirs remplis de policiers sur le pied de guerre, suréquipés et munis de casques, boucliers et de longues matraques, stationné rue du Panthéon. Disloqués entre rue de Soufflot et rue Racine deux cents ou plus de manifestants-grévistes repètent sur l’air d’une chanson anonyme à intervalles réguliers des slogans, sur le moment incompréhensibles mais assez sympathiques. Le long du bd. St.-Michel, à quelques pas de l’entrée principale de la Sorbonne, une centaine de CRS prêts à intervenir, et sur le trottoir d’en face des travailleurs appartenant à la CGT qui agitent d’énormes pancartes sur lesquelles sont écrits des slogans libertaires. Entre temps, les quelques cafés ouverts vont baisser les grilles pour protéger les vitres. Pour échapper aux désordres imminents une foule de sympathisants s’amasse devant l’entrée des librairies pour se mettre en sûreté.

Cette atmosphère de vive tension qu’on respire depuis une semaine en banlieue parisienne finit par se propager à la Sorbonne rendant le Quartier Latin méconnaissable. Pratiquement après les premières émeutes étudiantes à Nanterre, Paris et ses rues sont le théâtre d’affrontements presque quotidiens entre une jeunesse exaltée et inquiète et les forces de police qui essaient de défendre des dégradations les lieux retenus « sensibles ».

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La beauté est féminine
cf. la dernière livraison de Philippe Sollers et Willy Ronis

Malgré une sorte d’entente tacite de non-bélligerence entre les parties, le grand afflux de policiers devant la Sorbonne est interprété comme une provocation, rien qu’une démonstration de force et d’arrogance qui ranime les esprits combattants. Ce qu’on ne peut absolument supporter c’est qu’on empêche la consommation d’un bien si précieux, la Culture, pour lequel les étudiants sont descendus dans la rue. L’idée de passer pour des casseurs ou pis des délinquants furieux , ça c’est inacceptable. Pour la majorité des manifestants ça c’est une insulte, une attaque préméditée qui blesse la dignité et les sentiments de tout le mouvement étudiant.

En attendant des informations plus précises de la part des autorités universitaires sur la reprise des cours, beaucoup d’étudiants restent aux coins des rues et continuent à discuter avec animation du plan de selection adopté récemment et jugé très sévère. Sur un point l’accord est presque unanime, l’examen d’entrée à l’université n’est qu’une forme de sélection trompeuse, irresponsable et classiste.

On attend des heures. Nous restons impressionnés de ce climat lourd et surréel où tout et à tout instant peut éclater. Tout à coup une voix vibrante et rapide annonce que les cours sont suspendus. Un instant et nous entrons dans la cour avec fracas, sous les yeux déconcertés des surveillants. On s’installe dans les salles, dans les amphithéâtres, par terre et dans les fauteuils. En peu de temps l’Université devient une sorte de laboratoire permanent, un forum où quiconque a quelque chose à dire peut intervenir. Une vingtaine de comités de discussion s’active. Nous nous sentons mêlés aux événements entraînés dans la foule en mouvement sans comprendre presque rien. Il y a là tous les courants de pensée. Pacifistes, militants, catholiques, anarchistes, maoïstes et syndicalistes, tout est sympathiquement mélangé. C’est alors que nous tous connaissons le sens de termes tels que « mobilisation », « autonomie », « indépendance ». Pris de la fureur juvénile il y a ceux qui se laissent entraîner par l’enthousiasme du moment adressant des invectives criardes, colorées et irrispectueuses. Nous restons une seconde surpris de notre transformation et notamment du fait que la quête du savoir vient s’agglutiner à la question du travail et du chômage. Jusque là, on nous avait éduqués à séparer la Culture du monde du travail, des métiers, deux mondes différents. Maintenant nous partageons avec intérêt les propos du mouvement visant à rechercher une ligne d’action plus large, plus articulée, susceptible de rendre notre premier engagement légitime aux yeux d’une population qui ne comprend pas encore le profond malaise de toute une génération de jeunes isolés et en crise d’identité. Au fond, le plus urgent c’est de parler, de liberer la parole des carcans idéologiques, de dialoguer, de transmettre une formidable envie d’autonomie et de vivre et le désir d’affranchissement des schémas contraignants et rigides.
Bref, à la politique de la matraque et à l’immobilisme conservateur caractérisant les dix ans de gaullisme on oppose un changement radical dans le registre des m ?urs, les modèles de la famille, de l’école, de la politique et de la sexualité étant en crise verticale. On ne révendique que le droit à la dissidence, à la parole et à imaginer une société plus juste.

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le mur des partis

La Sorbonne est de facto coupée en deux. Au rez-de-chaussée on discute des grandes idées-force de la contestation. C’est la frange la plus sensible aux réformes. Au premier étage on travaille à l’élaboration d’un plan technique de réaction aux attaques possibles de la CRS, c’est la frange la plus dure du mouvement, la plus lointaine de la réflexion et surtout la plus liée à l’idée que le temps de la Révolution est venu.


Nous suivons les débats les plus intéressants, notamment sur le système éducatif fortement mis en cause, sur la psychologie, la littérature, la communication et le rôle de la politique et de la presse. Tous les comités (une vingtaine) portent l’attention sur la nécessité de garantir à tous l’accès à la connaissance sans différence d’âge, de religion, de langue et d’origine, étant l’acquisition des savoirs le seul et efficace antidote à la violence insensée, à l’ignorance et à discrimination. Nous trouvons cette thèse vraiment « révolutionnaire », la seule qui merite un approfondissement plus suivi et sur laquelle s’interroger profondément. Car le risque est de tomber dans les pièges d’une contradiction en termes, à savoir que d’un côté on assigne à l’école une fonction prioritaire presque sacrée et d’émancipation culturelle et sociale et de l’autre on la combat en tant que « machine à exclusion ». En fait ça peut surprendre mais à bien y regarder il s’agit d’un simple malentendu. Hier comme aujourd’hui on a tendance à croire que rien de bon ne peut venir de ceux qui démontent un système pour le détruire.

L’après-midi nous suivons le débat à l’amphi Richelieu. Le sujet de l’approfondissement porte sur le thème de l’orientation et de la progression de l’étudiant. Les questions affrontées nous semblent très stimulantes et témoignent, si besoin il est, de la volonté du mouvement à élaborer une réforme globale de l’instruction qui soit flexible, efficace et qui assure à tous les mêmes chances de réussite. Il apparaît très clair que sur un fond d’un rousseauisme revisité à l’occasion on veut donner à l’être humain une centralité et un prestige considérables. Il va de soi que la figure de l’enseignant est à revoir aussi au niveau de la formation générale et disciplinaire que l’on considère partielle et inadéquate à construire un rapport de confiance avec les élèves-destinaitaires et les familles. Il est indispensable, à ce propos, de dessiner un nouveau profil de l’enseignant en tant que médiateur culturel et éducatif qui sache amener l’apprenant à se servir des acquis nécessaires à son évolution professionnelle et citoyenne. D’autant plus que le savoir n’est plus une sorte de refuge, mais un outil précieux de réflexion sur sa propre condition. Pas plus que l’idée de Culture ne doit rester indice d’appartenance à telle ou telle autre classe sociale mais servir de support critique et de dialogue permettant de bien orienter les choix et de régler les situations à problème.
On insiste justement sur l’ intime relation éducative qui existe entre l’école et la famille, lieux de dialogue et de négociations et non pas d’oppression ou pis de répression, car une École qui se borne à fournir des informations toutes faites et qui ne sache pas mettre l’apprenant dans la condition de comprendre les problèmes d’actualité et de connaître son Histoire est tout à fait inutile, voire dangereuse.

Entre temps courent des voix inquiétantes. On apprend que des milliers de manifestants, travailleurs, professeurs et lycéens, accourent bd. St-Michel et que les blindés de la police sont sur place pour disperser les colonnes de jeunes qui augmentent de plus en plus.
Un slogan, tout à coup, part de la foule, « L’Université bouge » dans sa masse. Enfin !. Répété plusieurs fois avec véhemence c’est l’étincelle qui allume le feu de la guerre civile.
Aux gaz lacrymogènes répondent les pavés. Tout l’après-midi jusqu’à la nuit, c’est une sorte de guerilla incessante. Les voituires brûlées et renversées servent pour élever des barricades.
Soudain Paris a pris feu.
Le 7 mai les chiffres parlent d’eux-mêmes : 341 blessés de la part des forces de l’ordre, 500 blessés et 422 arrestations de la part des manifestants. Une repression brutale qui voulait limiter les effets du mouvement mais qui, par contre, renforce les révendications, s’attirant l’appui de bon nombre de professeurs universitaires et de la presse.
La Sorbonne est rouverte par le gouvernement le 13 mai au soir.

Prof. Raphaël FRANGIONE
Enseignant en retraite (Italie)


illustrations : pileface



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