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Lois ou " la libération du territoire "

La quinzaine littéraire (1-15 juillet 1972)

D 8 juillet 2008     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


A propos de l’avant-garde.

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La quinzaine littéraire (1-15 juillet 1972)


« ... Je sors maintenant, je cours, je vous sème, j’entends les oiseaux en raclos-ricos coquilles sonores et groupés cocos, je sors, je déconne, je casse ma graine, je m’efface à pic dans mon modulo- sans pourquoi fleuri vas-y p’tit

banco »

Philippe Sollers, Lois, 1972, p. 40.

Denis Roche — Premier effet frappant, par rapport à une écriture romanesque, ou par rapport à une écriture qu’on pourrait dire sur-culturelle : le morcellement de la phrase (alternatif, violent, évacuateur), propre au travail poétique, qui lui donne cette "ambulation", caractéristique, par bonds de bruitages, très hachée... Instrument, moyen qui me paraît le plus court chemin pour expulser tout ce qui appartient au ronronnement culturel, moyen le plus désenchanté pour mettre en branle l’écriture... J’ai eu l’impression que, parce que vous étiez parti de cette idée de morcellement minimum, tout ce que ce procédé appelle naturellement comme " précipitations " (justement) poétiques arrivait brutalement : c’est-à-dire les approximations, les calembours, les inventions phonétiques de tous ordres... A partir de là des références historiques (de Monteverdi à Mao, disons), des références au premier degré qui tiennent à l’utilisation de ce morcellement syllabique... En vrac ; "Finnegan’s wake" [sic], Céline, mais aussi bien le Père Duchesne, le Céline sans Céline... Est-ce que c’est comme ça... que ça part ?

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L’idéogramme chinois signifiant "Lois"

Philippe Sollers Tout à fait. Au commencement il y a ce morcellement, ce fleuve, ce roulement corporel de la langue. Et, pour faire converger vers un lieu d’écriture — vers un lieu d’écriture vocale — tous les problèmes qui se posent immédiatement dans la narration, et une certaine conception épique de cette narration, conception qui serait violemment post-proustienne si l’on peut dire, il faut que le roman " à écrire " maintenant développe la fonction épique, c’est-à-dire le maximum de condensation du réel dynamique en même temps que le savoir de l’époque et les problèmes philosophiques qu’elle pose. Le roman peut devenir la rencontre de la philosophie, du savoir, de la culture avec cette pulvérisation, cette mise en effervescence de la langue. C’est pour ça qu’il y a cette sorte d’entrechoquement, la fonction poétique est évidemment celle qui est à la base, elle joue au plus près de la décomposition de la langue, de sa mise en état électronique, branchée sur les pulsions corporelles. Ce flot de départ rencontre à son tour la fonction narrative, prenant dans sa longueur d’onde, des pans entiers de la pratique sociale, du matériel historique en général.. Et ces deux registres "coincent" et criblent à la fois le savoir et la culture au lieu même où se passe l’expérience. C’est-à-dire finalement dans une langue qui n’est pas du tout une langue universelle, mais une langue qui tend à devenir pluriverselle, à intégrer des effets multiples, à devenir une sorte de trans-langue, dans un ordre de musicalité.

Narrateur en somme n’enfantant pas du côté caca ; briseur de méta et foutant la merde dans leur opéra. Entraînant de mauvais papas. Le contrat de mariage n’est pas là pour ça. Et donc la bagarre continue sans fin au poil du langage, eux voulant maîtriser bébête imposant ronron avec cyclotron dans sa voix. Et lui, pas d’accord, défendant musique. (page 28).

L’expérience a ceci de particulier qu’elle est un faisceau de marques, donné par le nombre et le rythme... ce qui se retrouve au niveau de la scansion syntaxique (qui doit aller très vite) et d’autre part au rythme qui fait que le livre, par exemple, a l’air de d’être écrit en vers blancs, en penta ou décasyllables... Ce qui m’a été imposé... Je n’ai pas choisi décrire en penta ou décasyllabes, bien entendu. Je me suis, à un moment donné, demandé pourquoi l’inconscient de la langue avait choisi de frapper à " mon " inconscient.

D.R. — Travail vocal qui permettait de lever certains tabous... Comme si toutes les références, qui sont très nombreuses dans le livre, à des... disons mythologies de la voix liée au sexe (dans les religions primitives, par exemple) — " Sperme, sperme que d’égorésille, retiens-le remonte en bulbeux reflet " (p. 15) — répétaient avec obstination le recours à la scansion brutale, immédiate, confondante ; pétant, faisant voler en morceaux certains murs, y compris ceux qu’avaient installés " Tel Quel ", ou par des fractions dérivées de Tel Quel ; levant des interdictions politiques (Céline, à cause de ce qu’il "racontait", le bruit de ses cordes, précisément, étant censuré), y compris celles qui auraient pu avoir trait au fait que vous réintroduisiez les levées psychanalytiques dans un récit où vous parlez à la première personne... et pas qu’un peu ! Voilà donc l’autobiographie par une voix qui fait appel, bien sûr, à toutes les voix culturelles, dans toutes leurs acceptions...
Vraiment, quand j’ai ouvert le livre, il m’a semblé que quelque chose s’était trouvé clos en deçà et que " maintenant " tout le travail qui s’était trouvé accumulé pendant des années allait servir (on allait la "servir", cette bête-là), qu’il n’allait plus se contenter de se commenter lui-même indéfiniment... Beaucoup de citations in-texte le disent clairement.

Une poubelle, même si elle elle est historique, ne suffit pas à évacuer une philosophie périmée. Mettre une philosophie à la poubelle est cent fois plus efficace que d’y envoyer, stricto sensu, un prof de philosophie. Un prof jeté à la poubelle engendre dix poubelles se prenant pour des profs. (page 105).

P.S. Bien sûr, le travail doit servir, plutôt que se retourner sur lui-même inlassablement. Donc c’est un saut qualitatif et c’est une levée d’inhibitions. Le travail se joue nettement sur le rythme en profondeur, et c’est peut-être ça qui forme le fond en mouvement du livre, et c’est finalement quelque chose comme la glossolalie... La glossolalie est un phénomène assez énigmatique qui, pour les sujets, évoque tout de même une sorte de transe spécifique, l’arrivée... qui ressemble à l’arrivée de langues de feu... hum, hum... mais c’est des drôles de langues sans la moindre référence supra-naturelle... A mon avis, il y a eu toujours "confiscation", au bénéfice de la constitution d’une transcendance, de ce mouvement immanent à la langue roulant dans la matière. La vaporisation qui se fait dans le matériel de la langue qui coule à l’intérieur de la matière tout en se faisant langage est très proche de la glossolalie. La fonction du mot d’esprit est toute proche, mais il ne faudrait pas confondre ce type d’expérience — contre-sens qui peut très vite arriver — avec un phénomène de régression enfantin ou archaïque. Il est évident qu’on ne peut que prendre le sol le plus archaïque si l’on veut sauter. Mais l’important, c’est le saut, ce n’est pas du tout la régression elle-même ou l’archaïsme et c’est là que le sens politique est essentiel, car en fait c’est lui qui pilote le livre, — le guide, l’oriente — c’est là où le saut de totalisation de l’histoire actuelle est dans une posture tout à fait politique... C’est un livre qui, de ce point de vue, déroutera les amateurs d’expériences non contrôlées. Il peut apparaître comme trop maîtrisé pour être vrai. Alors qu’au contraire, c’est dans cette contradiction ou tension que ce fond n’est pas récupérable par une transcendance métaphysique.

D.R. — Le " Théoragoût " ?

P.S. Voilà !... Et à propos de Céline, je voudrais dire qu’il a fait une expérience importante parce qu’il est de ceux qui ont transformé le français. Dans Lois, il y a précisément un travail au niveau du lexique, des mots populaires, de la popularisation de la langue, de la syntaxe accélérée... Des mots qui sont d’ailleurs d’un emploi récent, toute une série de couches... Je crois que c’est une lutte idéologique indispensable. Chez Céline, malgré un appareillage énorme, musical, orchestral, la raison pour laquelle son travail a donné lieu à un investissement idéologique réactionnaire, c’est probablement qu’il n’a pas posé le problème de la pluralisation du sujet, dans chacun des éléments de la langue, et qu’il n’a pas su dialectiser cette pluralisation sur une grande longueur d’onde historique.

D.R. — Vous réinvestissez vous-même ce registre isolé sur lequel jouait Céline... invocatif et... apostrophique.

P.S.Et on ne s’en tirera pas, en tout cas, en déniant le fait que le français est comme toute chose matérielle et que, par conséquent, on est obligé de tenir compte de son histoire... Mais la référence à Artaud et à Joyce me paraît plus fondamentale, à ce niveau... Au niveau de l’orchestration culturelle elle-même subvertissant la culture... Ce qui, aussi, distingue Joyce de Pound. Pound a laissé subsister l’emprunt culturel, la valorisation culturelle comme telle, fut-ce en la juxtaposant et en la mêlant à quelque chose qui était très positif et qui était justement cette polarisation de la langue. Mais il n’a jamais porté à la hauteur de Joyce ce que j’appellerai " le sens du filigrane ".

Il me paraît important de souligner que ni Céline, ni Pound — que l’on peut décrire sans mal comme deux structures hystéro-paranoïques — n’abordent réellement en profondeur les problèmes sexuels... Je ne crois pas que l’on puisse utiliser le terme de "bi-sexualité", mais il y a dans le fleuve de l’ "Anna Livia" joycienne un courant qui ne prend pas la forme d’un sujet typé, d’un sujet unique, homogène qui serait, si l’on veut, le... barde, l’archaïsme comme tel, c’est-à-dire exclusivement masculin... Je crois qu’il y a une expérience beaucoup plus complexe, beaucoup plus refoulée en fait, beaucoup moins apaisante, beaucoup plus blessante, beaucoup plus déroutante, qui est l’impossibilité de "sexer" la langue, précisément en tant que registre vocal.

L’écriture de Joyce, bien qu’elle ne soit pas directement ni explicitement politique, me paraît essentiellement " démocratique ", caractère qui était pour lui lié à la comédie. C’est un nouveau stade de l’expérience humaine et sociale, qui n’est pas lié à la représentation de l’aède antique... C’est la raison pour laquelle le travail de Joyce a été si libérateur.

D.R. — Si on prend l’exemple de la page 112 : " Joyel. Joel. Joielle. Jocales. " etc., passant par quatre idéogrammes chinois :

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En haut à gauche : on respire par le bas-ventre.
En bas à gauche : on a conscience d’oublier toutes les choses extérieures.
En haut à droite : illisible.
En bas à droite : le corps et l’esprit sont dans le calme. On concentre l’esprit dans une partie du corps.
Références à certaines pratiques taoïstes qu’on retrouve dans le taï-chi-chuan.
(Je remercie YE Jianqing pour sa traduction (les caractères n’ont plus cours aujourd’hui). A.G.)

et repartant ainsi :

Sac à peau. Découdre. Sphétroul. En démoelle. Palais. Voiles. Palais. Laryngécoudé. Et nasalisé. PBM. TDN. KGN. FV. SZ. X. Lab ! Dents ! Occl ! Fric ! Spir ! Gutt ! Pal ! Matères ! Liq ! Vib ! Emoi des pétilees. Doucérupte. Caplottes ! Puis brouillard.

P.S.C’est un moment de mise en poudre du langage... A partir du choc d’assiettes argileuses écrites pré-mycéniennes, faire coïncider la poudre de la langue, ce que les indiens appellent "sphota" et la marque d’écriture. Et quand vous lisez à haute voix la suite du passage (" Lieu du joint. Tumulorecoin. Tell ! Eneonéo. Sceauvase ! Dans les fortifs ! Au radiocarbone. Au bronzé des cornes. Ecrircri ! " etc.) tout se passe comme si vous étiez en train de dater au carbone 14 une couche, mais une couche qui, dans le livre, est culturelle, avec tout ce que cela peut recouvrir inconsciemment de nature matérielle et sociale. C’est exactement comme s’il s’agissait de géologie. Entre le chanteur, le chimiste et le géologue...

D.R. — C’est drôle, parce que c’est précisément au détour de ce passage purement phonématique (quand on ne connaît pas l’histoire des assiettes gravées) que brusquement vous passez à une forme de l’autobiographie, en parodiant " Le neveu de Rameau " : " il faut que les expressions soient pressées les unes sur les autres, il faut que la phrase soit courte, que le sens en soit coupé, suspendu,à l’endroit ou à l’envers comme un polype. Il nous faut des exclamations, des interjections, des interruptions, des affirmations, des négations. Nous appelons... " etc. Après cette citation à rythme traditionnel, le moment où vous repartez vous-même avec votre propre scansion autobiographique c’est : " Capacité singée en rut musical divers et ruisselle "...

P.S.Si la censure qui pèse sur cette expérience du langage, l’expérience de tous les sujets, était levée au niveau d’un processus révolutionnaire (avec lequel d’ailleurs il ne fait qu’un), on aurait ce que je nomme d’une façon ironique qui a pour moi un sens non pas utopique mais révolutionnaire, " la lumière des siècles ".
Il y a tout de même quelqu’un dont on n’a pas encore parlé ici, c’est Engels. Lois est un livre qui a l’air de se chanter, c’est aussi un livre bourré de thèses, dont certaines sont évidemment établies par moi rationnellement, mais pas du tout disposées dans l’ordre du savoir, mais ordonnées par la curieuse fonction qu’a disons l’écriture poétique de déchaîner des totalités.

A propos de biographie, et dans un type d’expérience qui se veut massivement historique, à travers tous les dépôts historiques, à travers une pratique concrète active, l’important pour moi c’est que ce n’est pas de la biographie que tout part, mais, à un moment très précis, il y a intervention, radiographie et transformation de l’élément biographique. La vie est jouée, quoi.

Propos recueillis par Denis Roche, La quinzaine littéraire (1-15 juillet 1972).

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Dès tambours

Tel est le titre de la longue étude que Marcelin Pleynet consacre en 1974 à Lois. Elle figure dans le recueil qu’il publiera dans la collection Tel Quel en 1977 sous le titre Art et littérature [1]. Elle est suivie d’un long entretien entre Philippe Sollers, Marcelin Pleynet et Jean-Louis Houdebine, Vérité de l’avant-garde, publiée auparavant dans la revue Promesse.

Nous reproduisons ci-dessous les premières pages de cette étude. Où l’on y voit que Lois est divisé en 6 livres (cubes-dés) chacun divisé en 12 "faces" (le passage de Nombres à Lois est le passage du carré au cube [2]).

On peut lire également :

" le cube peut être aussi un tambour "

et : " le fracas d’un grand nombre de tambours servira pendant la nuit autant à jeter l’épouvante parmi vos ennemis, qu’à ranimer le courage de vos soldats... "

Sun Tse, De l’affrontement.

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Articles critiques

« Au commencement était la verve »

par Philippe Nemo

« Inutile d’attendre que tout soit clair, dit Philippe Sollers, il faut, dès maintenant, être gai ».

Philippe Sollers est un joyeux drille. Il le dit lui-même
«  Personne ne saura jamais ce qu’il fallait être gai pour écrire ce livre. » Rien n’est plus surprenant, en effet, que « Lois », sorte de long compte rendu ininterrompu et joyeux des ébullitions que font dans la tête de l’auteur les événements de ces dernières années.

Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un livre bouscule la syntaxe et enfonce le vocabulaire comme une boule un jeu de quilles, mais c’est une des plus brillantes démonstrations des ressources qu’il y a dans la langue et dans nos esprits lorsqu’un « écrivant », exaspéré de devoir tout ampouler pour se faire entendre, jette son tablier de bon élève et se met à juxtaposer mots et idées comme ils lui viennent : eh bien, on comprend très bien. Et il y a des idées qui ne passeraient pas autrement : justement toutes celles qui vous passent dans la tête en feux d’artifice dans les grands moments et qu’il n’est pas question de « mettre en forme ».

Vertiges nécessaires

Dans ce florilège d’attentats à la langue, il y a un délit particulier qu’on a tout le temps, dans « Lois », de goûter à sa juste saveur de fruit défendu : celui qui consiste à inventer des mots de toutes pièces — en mélangeant des syllabes plus ou moins évocatrices. L’impression de libération qu’on en ressent ne fait pas mystère. Si le langage détermine et limite la pensée, il est fatal qu’en triturant sans merci le langage on aboutisse à faire place nette à la pensée, ou au moins à la plonger dans de salutaires vertiges.

Encore faut-il, pour faire ces acrobaties, « posséder parfaitement », comme on dit, « sa langue ». C’est le cas de Sollers, qui a suffisamment de mots de toute sorte dans son sac à malices pour épater une galerie d’académiciens. Surtout qu’il les aligne en décasyllabes quasiment irréprochables, avec des rimes en prime, plaisir qu’on ne pouvait plus goûter, depuis quelques décennies, que dans les chansonnettes. Quant aux jeux de mots, on avait pu s’y exercer plus récemment avec Lacan et, aussi bien, Sollers se refait bon élève pour l’occasion. «  Oripine », c’est frappant et charmant pour rappeler qu’à l’origine il y a le sexe. «  L’impulse à dit » pour désigner le téléphone, ça fait rêver, c’est un petit doigt en l’air, c’est une contorsion timide et retorse qui est au langage ce que le rond-de-jambe est à l’attitude. Et, pour suggérer que le matérialisme historique n’explique pas tout : «  Clito bouffera Clio ! Hystère contre histoire ! ». Et chaque page est comme cela, mais emportée dans un mouvement si rapide qu’on n’a pas le temps de ne pas comprendre...

Or cette sorte de vertige, c’est précisément ce dont on a besoin pour la grave matière dont traite le livre, à savoir l’histoire des idées de ces quatre dernières années. De Jacques Lacan à Maria-Antonietta Macciocchi et Pierre Guyotat, Sollers prend des bouts de théorie à droite et à gauche, les mélange bruyamment, les émiette, et les fait éclater dans le prisme d’incessantes plaisanteries. Que veut-il prouver ? La clef se trouve, comme souvent dans ces livres, dans le petit texte au verso de la couverture : c’est le «  martèlement - démystification des rapports de reproduction à travers la succession des modes de production ». Il s’agit donc de passer consciencieusement en revue tous les mythes-chair de la civilisation occidentale et de les ronger, à force d’ironie, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que les mythes-os, ceux qui sont les limites extrêmes de notre pensée. Exemples : tout ce qu’on pense, sous nos climats, de la famille, de la naissance, de l’amour, du sexe, tous les lieux communs que notre civilisation traîne à leur sujet. Puis tous les lieux communs que la psychanalyse traîne au sujet de ces lieux communs...

Retour à la santé

De cette nouvelle rédaction de la « Genèse » on passe à des mythes plus actuels, ceux que Sollers, de par sa propre situation politico-littéraire, connaît bien et dans lesquels il se roule, pendant des pages et des pages : les rapports des intellectuels aux masses, les problèmes subjectifs et objectifs des désabusés du Parti et des blasés du gauchisme, la façon de se débattre des esthètes bourgeois au milieu de l’opprobre qui a recouvert provisoirement dans l’extrême-gauche, depuis Mai 1968, le travail intellectuel et « littéraire ». Sollers y va même de considérations sur sa vie privée et sur son destin d’écrivain.

Toutes ces concoctions et décoctions sont extrêmement gaies, répétons-le, mais l’intention n’est pas extrêmement claire. Car enfin, sous la chair, on tombe justement sur un os : les mythes sont des choses mystérieuses qu’on n’épuise pas en déclarant péremptoirement qu’«  au commencement », au lieu du Verbe, «  était la verve ». Et pour les mythes politiques, sous le déferlement des allusions sollersiennes aux petites cuisines maoïstes et « révisionnistes », il reste aussi un os : à savoir que le marxisme a besoin, par-dessus la vieille carapace de «  Karl, Friedrich, Vladimir, Léon et Joseph », de faire peau neuve. Si l’on suit bien Sollers, la première couche sera jaune... A moins que l’intention ne soit seulement de montrer qu’on n’a pas besoin d’attendre que tout soit bien clair : il faut dès maintenant être gai. Après Mai 1968, au (re-)commencement était la verve...

C’est pourquoi, dans la puissance inédite de ce livre, il faut voir un certain retour à une certaine santé. Les années qui ont précédé Mai 1968 étaient bien malades puisque Mai a éclaté. L’événement lui-même a fait mal comme un abcès qu’on crève par trop de vertiges. Et les quatre années qui ont suivi avaient encore toute l’ambiguïté d’une convalescence. Ce qui n’empêchait pas les oeuvres littéraires de paraître mais ce qui leur donnait des allures de Judas si elles ignoraient ce qui s’était passé, ou un ton souffreteux si elles tentaient d’en tenir compte. « Lois », et c’est cela qui est neuf, rend compte avec santé des petites maladies de l’avant-garde.

Philippe Nemo, Le Nouvel Observateur du 22 mai 1972.

*


Philippe Sollers saisi par la débauche

par Alain Bosquet

ON a connu, à ses débuts, un Philippe Sollers attendri, cérémonieux, plein de respect pour ses maîtres : aussi bien Alphonse Daudet que François Mauriac, mais soucieux déjà d’apprendre ses leçons d’avant-garde dans les romans d’Alain Robbe-Grillet. Une curieuse solitude et le Parc - aujourd’hui rageusement reniés, - traduisaient beaucoup de délicatesse et un peu d’anémie, et si les sentiments avaient, chez les personnages, quelque chose d’évanescent, - Il ne faut pas hésiter à citer Henry de Régnier et Marcel Schwob parmi les ancêtres du premier Sollers - on devinait de la rouerie : ah ! ces portes trop décrites, qui s’ouvraient sur l’" école du regard " !

Le pape de " Tel Quel "

Promu pape de " Tel Quel ", avec une superbe autorité dévastatrice, Philippe Sollers allait, la trentaine à peine atteinte, révolutionner la prose française, en l’assujettissant aux théories du langage, la science du mot, au lieu de son vertige, ou simplement de son pouvoir séculaire. Drame, puis Nombres — pour ne citer que les œuvres de création, en dehors des manifestes ou des essais - prônaient et démontraient, avec un indéniable talent, la fin de toute communicabilité traditionnelle.
Dans le premier de ces romans — étiquette commode et aussi peu adéquate que possible, — on assistait à une sorte de défi lancé par les éléments romanesques au romancier : une lutte sans merci entre, d’une part, les phonèmes, les noms, les adjectifs, la matière verbale, et, d’autre part, l’être humain qui va les employer pour bâtir une intrigue, à quoi il finit par renoncer. Comme chez Mallarmé — le titre de sa revue est emprunté au meilleur disciple de ce poète — le " livre total " convainc l’auteur de se détourner de sa création.
Nombres allait plus loin dans la négation du langage convenu. Le livre se concevait comme un objet sans début ni fin décelables. Des éléments extra-verbaux brisaient le verbe même dans sa constitution physique : signes de ponctuation imprévus, " blancs ", graphismes de toutes sortes. On aurait dit un cours, qu’on invitait l’élève à ne pas comprendre. Une autre invitation semblait lancée : que le lecteur se plonge dans le magma verbal, afin d’en faire physiologiquement partie. Socialement et politiquement parlant, les mots ne devant plus signifier ceci ou cela, on se débarrassait de la nécessité d’en connaître le sens. Réinventer le langage, et même créer un langage tout neuf, devenait la prérogative du premier venu - en théorie.

Terroriste et joyeux

Quatre années se sont écoulées. Philippe Sollers a beaucoup évolué, beaucoup fulminé, beaucoup maudit. Il a aussi choisi Pékin contre Moscou, ce que les pages les plus claires de Lois tiennent à souligner. On aimerait le comparer à l’André Breton des années 30 : intransigeance, et besoin de défendre jusque dans ses livres les plus intimes une position publique qui se veut anti-bourgeoise. Mais on savoure le dilemme : écrire un pamphlet ou un roman, grincer avec rage contre un ordre social, ou se laisser dévorer par des démons personnels ?
A la vérité, Philippe Sollers ne choisit pas : dans ce nouveau livre, il est tout ensemble un partisan et un créateur ébloui, une victime de ses idées et un assez extraordinaire manieur de mots. L’incompatibilité entre ces deux humeurs n’est pas sans précédents : c’est celle de Céline dans les livres qui ont suivi Bagatelles pour un massacre. Ce qui est dommage, c’est que Philippe Sollers ait été à ce point subjugué par Pierre Guyotat que toute la première partie de son livre paraît une imitation de cet auteur.
Donc, nous voilà, dès le début, en pleine pornographie : une pornographie sans pardon, systématique et si appuyée qu’elle en devient un peu abstraite. Il n’y a pas de personnages ni de chapitres proprement dits, mais une succession d’images interrompues par le souci de ne pas composer un tout cohérent : des télégrammes elliptiques, des bribes de phrases, des verbes conjugués à plusieurs personnes, des exclamations, le présent de l’indicatif mêlé à l’impératif, quand ce n’est pas un infinitif péremptoire et efficace qui domine. Sans commencement proprement dit — Philippe Sollers se défend de toute chronologie, mais pagine sagement son livre, — le "roman" a des allures de cosmogonie, dans son premier tiers : la copulation générale dont il parle s’applique aussi aux montagnes et aux cieux.
Sur un mode terroriste et joyeux, on dirait qu’on assiste à une partie fine entre des dieux grecs ou précolombiens, las des hommes, et bien plus portés sur l’orgie que sur la création.

La lignée de Rabelais

L’accouplement ainsi compris ne veut pas se limiter à des descriptions de corps, de membres, de muqueuses — dont on ne saura jamais à qui ils appartiennent, — il lui faut s’ériger en un principe philosophique. Peu à peu, l’ennui ayant gagné les dix mille positions de l’amour physique — faut-il dire : métaphysique ? — il reste les étranges et fortes collisions de syllabes, avec leur superbe cortège de néologismes et de mots inventés. On s’aperçoit alors que ce pugilat sexuel n’avait d’autre but que de permettre à Philippe Sollers de jouer au novateur. Il ne s’agit plus pour lui de dénoncer le verbe : il s’enivre à lui substituer un verbe plus fou et des vocables qu’il met un énorme plaisir à forger de toutes pièces, quand bien même son jeu sente parfois le laboratoire et l’effort trop concerté. Être le descendant de Rabelais, de Scarron, de Michaux et de Queneau, qui aurait cru cela de ce Saint-Just condamnant la signification littérale ?
Sur une seule page, on trouve des mots inventés comme " saufté ", " tourbille ", " mimime ", " emmêli-métaux ", " échomance ", " humouisseux ", " surnumémère ", " mémoelle ", " précrânes ", " sièclat-tentes ", " coquillorants ", " engorgengouffré ", que le contexte se charge de rendre à peu près compréhensibles, comme déjà les " emparouille " et les " endosque " d’Henri Michaux dans les années 20 ; ici la formule est plus insistante et comme excessivement intellectuelle. Mais, parfois, Philippe Sollers se contente d’onomatopées, comme aux pires époques du lettrisme ; la même page contient des éternuements comme : " hours-houm ", " grignash ", " gilgame ", etc. Il le proclame lui-même dans une profession de foi naïve et toute d’élan : la verve est la base, l’excuse, le ferment le plus sûr de toute littérature. Et son discours reprend avec fougue : succions des éléments, baisers d’étoiles, chocs entre les mots qui forment et déforment les cellules d’un langage haletant.

Des égratignures

Dans la seconde partie du livre, le même carrousel reprend, mais sa coloration se fait plus politique : disons plus satirique. On dirait que Philippe Sollers s’en veut de ses hantises sexuelles et qu’il cherche à justifier ses opinions bien connues : dans le pêle-mêle des syllabes et des images apparaissent, de plus en plus fréquentes, les attaques prévues contre la société de consommation.
C’est l’élément le plus faible du livre : Philippe Sollers est sans doute un partisan sévère et un terroriste à froid ; il ne peut passer pour un polémiste de premier rang. Les flèches qu’il croit envoyer à la bourgeoisie et à la gauche qu’il combat ne sont qu’aimables égratignures. En fait, elles donnent à l’ensemble de l’ouvrage un air d’actualité qui risque de le faire vieillir prématurément. La révolte des intellectuels de son groupe s’y limite à une espèce de rouspétance sans feu ni douleur.
Quel tel — sans jeu de mots, — ce livre est irritant et parfois puéril. Avec son dosage insensé de sexualité, de poésie faite de ruptures, ses syncopes comminatoires, il est néanmoins le plus riche d’irruptions verbales, et en tout cas le plus original de l’année.

Alain Bosquet, Le Monde du 2 juin 1972.

***

On lit dans Le Monde du 29 janvier 1973 :

L’Oscar du charabia. — Un nouveau prix littéraire ne comportant aucune autre récompense que celle d’être "distingué", un prix qui s’intitule aussi "du précieux ridicule 1972", a été décerné à l’animateur de la revue Tel Quel, Philippe Sollers.

***

[1Inutile de dire qu’aucune autre analyse de cette ampleur n’a été faite à l’époque ni depuis sur le roman de Sollers.

[2La tortue. La tortue porte le monde. Elle symbolise la Terre avec son ventre carré et le Ciel avec sa carapace ronde. Elle représente donc la réalité ultime de l’Univers. En ce sens la tortue devient symbole d’Immortalité.

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