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L’avant-garde et après ?

D 5 juillet 2008     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


En marge d’une série d’émissions sur France-Culture...


La question des avant-gardes est centrale dans la réflexion de la revue Tel Quel dans les années 60-70. En juillet 1972, dans un entretien avec Jean-Jacques Brochier, Sollers, qui vient de publier Lois, déclare :

« Je conserve le terme d’avant-garde contre un langage marxiste dogmatique qui considère qu’il est absurde de parler d’avant-garde littéraire, qu’il n’y a qu’une avant-garde politique, le parti du prolétariat. Il me semble que nous sommes dans une longue marche où le problème des avant-gardes dans le monde occidental, qu’il s’agisse de littérature, de cinéma, de peinture, permet de se munir d’instruments d’analyse très adéquats, d’observer les transformations, les glissements, les résistances de l’idéologie, la lutte à tous ses niveaux. Il faudrait faire une histoire générale des rapports entre l’avant-garde et la politique, qui serait passionnante. C’est un travail qui devrait être absolument réalisé, d’autant plus que depuis quatre ou cinq ans, on est entré dans une phase qualitativement différente. » (Le Magazine littéraire, Ebranler le système).

Une intervention de Philippe Sollers et Marcelin Pleynet diffusé sur France Culture le 24 avril 1973 en témoigne également de manière exemplaire. Elle s’intitule « L’avant-garde aujourd’hui » [1]. Comme le dit d’emblée Pleynet :

« Il y a beaucoup à dire sur cette notion d’avant-garde. Avant même de commencer, il faudrait apporter quelques éclaircissements sur ce terme même et sur les conditions qui nous amènent aujourd’hui à en parler. »

Les "conditions" dont parle Marcelin Pleynet sont celles qui suivent immédiatement Mai 1968, les contradictions du mouvement révolutionnaire, l’articulation difficile, voire impossible, entre une avant-garde artistique et/ou littéraire qui vise à la transformation du langage des "pratiques signifiantes" (Julia Kristeva) et une "avant-garde" politique dont l’inexistence est patente ou dont l’un des théoriciens les plus aigüs de l’Internationale situationniste, Guy Debord, a décrété la dissolution un an plus tôt.

Lors de cet entretien Sollers précise :

« Quant au terme lui-même d’avant-garde, on a beaucoup discuté de savoir si on le gardait ou si on ne l’employait plus. On en fait un usage tactique ; c’est une utilisation à laquelle on ne tient pas particulièrement, mais qui a une valeur tactique et de rappel historique. Cela nous permet de nous placer immédiatement dans une histoire spécifique. Il faut quand même déterminer des axes. L’histoire des différentes avant-gardes, dans les pays occidentaux, en liaison aussi avec les révolutions qui se sont passées dans les pays socialistes, en sont un, qui peut permettre de dire beaucoup de choses, d’éclairer beaucoup de choses dans l’ordre de l’idéologie. Voilà pourquoi on garde ce terme. Cela dit, beaucoup de gens l’emploient dans des fonctions très contradictoires, et tout ce qui se réclame de l’avant-garde n’est pas automatiquement de l’avant-garde. »

Et Pleynet d’ajouter :

« Il faut insister sur le fait que c’est un terme de stratégie militaire, et que la façon dont on l’emploie signifie qu’il y a lutte dans le champ idéologique [...] On peut dire que ce terme d’avant-garde pose aussi un type de temporalité qui permet, d’une certaine façon, de transformer le nouveau en avant ; pas simplement d’être à côté du nouveau, dans une perspective évolutionniste, mais de libérer le nouveau dans la lutte en avant. »

N’est-ce pas là une manière de rappeler la formule de Rimbaud : « La poésie ne rythmera plus l’action. Elle sera en avant » ?

Denis Roche ne dira pas autre chose en 1976 à la publication de son « roman de 240 pages Louve basse », revendiquant « totalement et délibérément la métaphore militaire » : « c’est curieux, personne ne se réclame jamais de l’arrière-garde, or 99% des gens qui écrivent sont d’arrière-garde » dira-t-il, or « nous sommes en guerre contre les autres écrivains qui sont eux-mêmes en guerre contre nous. Et nous sommes en guerre à l’intérieur d’un certain type de discours [...] ».

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Denis Roche

Denis Roche (1’05) :

Sur Louve Basse (1’09) :

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Au centre de la réflexion : la question du rythme, le rapport roman/poésie dont on sait qu’il n’aura pas vraiment été pensé ni par les surréalistes ni par les situationnistes [2].

Sollers disait également en 1976 à propos de son roman H : « C’est du roman bombardé par du langage poétique ». Dans l’extrait ci-dessous (3’36) — où on entend Sollers lire des extraits de H — Jacques Henric précise, après-coup, ce dont il s’agissait à l’époque et le sens du "tournant" opéré dans les années 80 :

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Crise de l’avant-garde ?

Quelques années plus tard, l’échec des perspectives révolutionnaires, la déception qui fait suite à l’évolution de la Chine, la crise du marxisme, un nouvel académisme du "nouveau", obligent à une rupture avec les illusions "avant-gardistes".

Philippe Sollers en prend acte. C’est le sens de l’intervention qu’il fait à Beaubourg le 12 décembre 1977 et intitulée, de manière encore provisoirement interrogative, " crise de l’avant-garde ? ".

Cette intervention fut publiée dans le numéro 16 de la revue art press (mars 1978). Nous la reproduisons ci-dessous.

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Les avant-gardes n’ont qu’un temps

Au même moment, en 1978, Guy Debord sort son film In girum imus nocte et consumimur igni . En voix off, on l’entend dire :

« Les avant-gardes n’ont qu’un temps ; et ce qui peut leur arriver de plus heureux, c’est, au plein sens du terme, d’avoir fait leur temps. Après elles, s’engagent des opérations sur un plus vaste théatre. On n’en a que trop vu, de ces troupes d’élite qui, après avoir accompli quelque vaillant exploit, sont encore là pour défiler avec leurs décorations, et pis se retournent contre la cause qu’elles avaient défendue. Il n’y a rien à craindre de semblable de celles dont l’attaque a été menée jusqu’au terme de la dissolution.

Je me demande ce que certains avaient espéré de mieux. Le particulier s’use en combattant. Un projet historique ne peut certainement pas prétendre conserver une éternelle jeunesse à l’abri des coups. »

G. Debord, Oeuvres cinématographiques complètes, Gallimard, p.266-267.

Sollers lira ces phrases dans son film, réalisé vingt ans après, Guy Debord, une étrange guerre (1998).

Guy Debord disait aussi dans In girum :

« Pour justifier aussi peu que ce soit l’ignominie complète de ce que cette époque aura écrit ou filmé, il faudrait un jour pouvoir prétendre qu’il n’y a eu littéralement rien d’autre, et par là-même que rien d’autre, on ne sait trop pourquoi, n’était possible. [...]

Il n’est pas si naturel qu’on voudrait bien le croire aujourd’hui d’attendre de n’importe qui, parmi ceux dont le métier est d’avoir la parole dans les conditions présentes, qu’il apporte ici ou là des nouveautés révolutionnaires. Une telle capacité n’appartient évidemment qu’à celui qui a rencontré partout l’hostilité et la persécution ; et non point les crédits de l’Etat. »

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Photogramme de In Girum.



A l’image sur ces dernières lignes : Zorro, révolvers aux poings, tient en respect son ennemi. Puis il galope, poursuivi par les complices, et les foudroyant de temps à autre comme un Parthe, sans même prendre la peine de se retourner.

(idem, p. 213-215)

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Sollers sur Breton et Debord

Trente ans plus tard Philippe Sollers revient sur la question du langage telle que Breton la posait déjà. Il précise aussi où est la grandeur de Debord mais aussi ce qui l’en différencie [3].

« Debord n’est jamais arrivé à la couleur », « Vous n’entrez pas dans Venise sans couleurs », « La Venise de In girum est absolument invisible » (dans son Dictionnaire amoureux de Venise Sollers cite pourtant longuement les passages de In girum qui sont consacrés à la Sérénissime).

La séquence (4’59) se termine par un exemple de « contre-télévision en couleurs » qu’est la lecture de Paradis (Fargier, Paradis video, 1982).

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Sur France-Culture du 1er au 3 juillet 2008 :


Après l’avant-garde

Par Yan Ciret
Réalisation : Céline Ters

1er volet : 11 septembre post-fictions (avant-garde suite et fin)

L’événement prend le visage d’une apocalypse, les tours du World Trade Center s’effondrent à New York avec le début d’une ère imprévisible. Médiatisation planétaire, simulacre, temps réel, l’attentat qui ouvre le siècle déclenche de nouvelles écritures, qui décrivent des mythologies où le virtuel, la réalité et la simulation se mêlent. Les armes de l’avant-garde s’avèrent inopérantes, ou à reprendre depuis le début. Le négatif et sa subversion sont passés dans la main du diable. Le nihilisme se pose comme la question dominante, le fondement révélé, devenu sans réplique, de notre temps.

Le choc mondialisé ouvre une interrogation sur le legs des gestes avant-gardistes issus des années soixante et soixante-dix. La fin des groupes politisés, des mouvements et des revues : Tel Quel avec Philippe Sollers ou l’Internationale Situationniste de Guy Debord a changé la perspective d’une révolution du langage, de la vie élevée au rang de bouleversement de l’histoire. Le dadaïsme, le surréalisme, toutes les promesses révolutionnaires qui ont culminé avec Mai 68 s’éloignent. Le temps des Manifestes s’efface, et la pensée critique se déplace puisant désormais dans la culture de masse, réunissant la poésie sonore marginalisée en Europe, avec la performance de corps, de voix, de sons, dans l’espace public.

Le lien direct entre politique et esthétique se défait, maoïsme, léninisme quittent la littérature dans l’après Mai 68. D’autres trajectoires revisitent la post-avant-garde, cherchant vers les médiums technologiques actuels, le brouillage des signes entre culture élitiste et culture populaire, ou approfondissent les chemins du Tao ou de la Thora ; le messianisme révolutionnaire se transforme, comme si la révolte trouvait des chemins inédits, dans la fusion du réel et de son double terroriste.

Avec Jacques Rancière, Yannick Haenel, François Meyronnis, Patrick Bouvet, Eric Hazan, Anne-James Chaton, Philippe Sollers, Christophe Fiat, Emmanuel Rabu, Jacques Henric, Sylvain Courtoux, Bernard Heidsieck, Ramuntcho Matta.

Avec les voix de Brion Gysin, Denis Roche, Jean Baudrillard, John Cage.

Textes lus par Juliette Piedevache.

Playlist Sonic Youth, Television, PIL, Tricky.

Films In girum imus nocte et consumimur igni de Guy Debord, Paradis de Philippe Sollers et Jean-Paul Fargier.

Repères

10’55 : François Meyronnis : Le 11 septembre, c’est le début de la 4ème guerre mondiale, une guerre sans front
12’35 : Jean Baudrillard
19’32 : Meyronnis : " Le diable est devenu majoritaire ", " l’expérience du vide "
21’50 : Jacques Henric ("Politique") : " Je suis étonné de la méconnaissance de ce qu’avait été l’Histoire ", " l’Histoire nous préoccupait beaucoup ("Carrousels ")
24’03 : Denis Roche : " L’avant-garde, c’est Louve basse " (1976)

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François Meyronnis : " Avant-gardes et Temps Modernes " (3’)

25’24 : Meyronnis : " [A Ligne de risque] nous n’avons jamais été encombrés par la mythologie des avant-gardes ", " pensée et poésie "

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28’40 : Philippe Sollers : " Mai 68 et la bouillie commémorative (2’13) ", " il y a une haine, une peur de ce qui a pu se vivre "

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33’45 : Jacques Rancière : sur Guy Debord

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Debord-Sollers ; de Tel Quel à L’Infini (5’34)

35’24 : Debord, In girum
36’12 : Sollers : " il y a plusieurs niveaux d’action ", " Debord était un grand général... monomaniaque ", " le système peut tout récupérer ", " il faut devenir objectivement beaucoup plus chinois "
37’42 : Sollers : " soleil voix lumière écho des lumières..." (lecture de Paradis, 1982)
38’06 : " L’Infini 101-102 : 25 ans de publication ", c’est " La lettre volée "

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43’30 : Denis Roche sur Louve basse
1h 05’45 : Haenel : " le grand évènement c’est la disponibilité absolue, c’est aussi le danger même ", " il faut combattre entre (Sun Tzu) "
1h 06’36 : Debord : " Les avant-gardes n’ont qu’un temps..." (extrait de In girum... (1978) [voir plus haut]

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L’intégrale

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La suite les 2 et 3 juillet sur France Culture dans Surpris par la nuit ;

2. Années 80 - les brûlures et la survie (la révolution révolue)

Après Eustache, Pasolini... Sollers : le tournant (6’31)

L’arrivée de la gauche au pouvoir
L’arraisonnement technique
Prendre la mesure technique de ce qui allait se passer
Quand je vois Debord se tromper sur moi à ce point...
Un jugement tellement négatif sur la société qu’il n’a plus besoin de s’exprimer comme négativité sociale

François Meyronnis et Yannick Haenel fondateurs de Ligne de risque (2’55)

1997 : La revue fonctionne comme une contre-société
un champ de force entre la Thora et le Tao
pas en rupture mais un travail d’élargissement

L’intégrale

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3. Pop poésie (performances américaines)

Interventions de Sollers

Comme un ethnologue (2’)

La liberté fait toujours peur (1’15)

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Yannick Haenel : Etre contemporain (3’11)

Le tricheur et le traître
quelque chose de taoïste

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L’intégrale

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[1Ecrire ... pour quoi ? Pour qui ?, Dialogues de France-Culture, Presses universitaires de Grenoble, 1974.

[2Breton n’aimait pas le genre romanesque qui ne lui semblait pas permettre d’accéder au merveilleux. Debord n’a pas écrit de roman (peut-être, au-delà des désaccords politiques, est-ce là la cause principale de son incapacité à lire Sollers, écrivain ?)

[3Il ironise par ailleurs sur "l’imprudence" de Debord dans son jugement le concernant dans telle lettre à Pauvert. Cf. Sollers dans la Correspondance de Debord.

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