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Le portrait de Mlle Guimard

D 10 juillet 2005     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


COTE PILE : Philippe Sollers [1]


Elle a 25 ans, c’est une fleur, elle passe en dansant un peu devant vous, elle a eu la chance de rencontrer son peintre. Elle, c’est mademoiselle Guimard. Lui, Fragonard.

Nous sommes en 1767, c’est-à-dire dans la dépense et la gratuité heureuses. A Paris, à l’Opéra du temps, les actrices, les danseuses et les cantatrices mènent grande vie. Mademoiselle Guimard est une des stars du moment, elle est très entretenue, bien sûr, et répertoriée comme telle dans le grand livre d’Eric-Marie Benabou, la Prostitution et la police des m ?urs au XVIII’ siècle. Sa vivacité de ton, de comportement et d’allure font d’elle un modèle idéal. Fragonard la comprend, la saisit, la brosse. fi a été jusqu’à décorer son hôtel particulier de la Chaussée d’ Antin (disparu), surnommé « le temple de Terpsichore », théâtre privé, salle à manger avec vasques et eaux jaillissantes. L’indiscret de l’époque, Bachaumont, écrit que se déroulent là des « parades où la mythologie est mise en scène de façon plus que naturaliste, et qui paraissent délicieuses, c’est-à-dire extrêmement grivoises, polissonnes et ordurières ». Sans doute, sans doute. Mais ici., dans cet admirable portrait, c’est tout l’esprit délicieusement léger et profond des Lumières françaises qui parle. La main, la torsion, le papier, les étoffes, la femme, tout vit en musique, c’était donc un paradis, et il est perdu. Fragonard habitait là, comme l’audacieux Manet, un siècle plus tard. Là, c’est-à dire dans la rapidité de la liberté physique.

Philippe SOLLERS


COTE FACE : Véronique Prat
Quand Fragonard peint le Portrait de Mlle Guimard, il a 35 ans. C’est un méridional, né à Grasse en 1732. C’est une ville de couleurs, de senteurs, de clameurs. Une ville de bonheur. Mais Frago la quitte, il n’y reviendra qu’en 1780, puis en 1790, quand il fuira la Révolution. Pour l’instant, c’est Paris, où il est admis dans l’atelier de Chardin (où il ne se plaît guère), puis de Boucher (qui restera le maître bien-aimé). Il pousse le jeune Fragonard dans la voie officielle où le succès, et les commandes qui vont avec, l’attendent. Tous saluent sa verve et son fa presto. Or voici que, sacrifiant de si beaux débuts, le peintre va se détourner des honneurs officiels au profit d’une clientèle d’amateurs qui, il est vrai, couvrent aussitôt d’or les tableaux lestes et coquins qu’ils lui réclament. N’ayant de commandes ni de l’Eglise ni de la monarchie, Frago va peindre des paysages, des scènes galantes, des portraits, des nus pour les collectionneurs privés. Il n’est ainsi prisonnier d’aucune école, montre des curiosités de tout : alors qu’il voyage en Italie, il découvre les grands maîtres du baroque (Soli mène, Tiepolo) qu’il préfère à ceux de la Renaissance. De retour à Paris, il copiera Rubens et Rembrandt, mais aussi les paysagistes du siècle d’or hollandais. En cela, il se montre étonnamment « moderne ». Moderne pour nous, du moins, qui attachons tant de prix à la liberté de l’artiste, mais démodé pour ses contemporains : Louis XV n’est pas encore mort que déjà le goût change, l’art évolue. Fragonard n’a pas 40 ans que son style, déjà, apparaît dépassé : on plaçait l’imagination, la sensualité au-dessus de tout. Il ne sera bientôt plus question que de raison et de vertu. Au sentiment lyrique de Fragonard, on va préférer le néoclassicisme grave de David. Dès 1780, c’est toute la peinture française du XVIIIe siècle qui est enveloppée dans le même mépris auquel n’échappe partiellement que Watteau. Grâce à l’amitié de David, Fragonard va obtenir le poste de conservateur du Muséum, l’ancêtre du Louvre. Le style des deux artistes est aux antipodes, mais David tenait Fragonard pour un immense portraitiste. Les plus célèbres ne sont d’ailleurs pas des portraits classiques mais « de caractère », au sens que La Bruyère donnait au mot : il faut aller les voir dans les salles du Louvre, peints en 1769, chacun en moins d’une heure de temps, par un Fragonard particulièrement inspiré, dont le pinceau court avec virtuosité. Ses dernières ?uvres sont de grandes évocations élégiaques, sans équivalent dans l’art du XVIII’ siècle, suffisamment fortes pour placer Fragonard parmi les grands poètes de la tradition occidentale. Ceux capables de peindre le temps qui fuit, d’évoquer l’ineffable beauté de l’instant, de provoquer chez le spectateur un curieux mélange de nostalgie et d’exaltation.

Véronique PRAT


Le Figaro Magazine 59, 9 juillet 2005


[1En 1987, Philippe Sollers avait consacré au peintre un beau texte, généreux et poétique, Les Surprises de Fragonard (Callimard, coll. « L’Art et l’Ecrivain »).

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