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Le prince de Ligne

L’Europe de l’esprit et Casanova l’admirable.

D 18 novembre 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« On agit comme on pense, à l’improviste, et ce n’est pas un hasard si les maximes et pensées de Ligne ont pour titre : Mes écarts, ou ma tête en liberté ».
Ph. Sollers, L’Europe de l’esprit, 1992.

A la fin de son article sur le Maréchal de Saxe - En secret la guerre - Domnique Brouttelande évoque la figure du prince de Ligne : « L’année de la mort du Maréchal de Saxe, en 1750, le Prince de Ligne, âgé de quinze ans compose un Discours sur la profession des armes [...]. » Il ajoute : « En cet automne 2007, sont donc parus des livres de Philippe Sollers (notamment Guerres secrètes), de Yannick Haenel et de François Meyronnis. Observons ici que le premier roman de Yannick Haenel avait pour titre Les petits soldats quand celui de François Meyronnis en s’intitulant Ma tête en liberté rappelait évidemment le Prince de Ligne auteur de Mes écarts ou ma tête en liberté [1]... ».

« Je suis une tête dans laquelle se déroulent des opérations. Je dois à cette faculté toutes les découvertes que j’ai faites et celles que je ferai encore... » écrit Meyronnis dans Ma tête en liberté, "livre de magie" mais aussi "manuel de guérilla".

De Ligne à Ligne de risque, une filiation, des opérations secrètes ? Qui passeraient par L’Infini ? La guerre se mènerait sur plusieurs fronts ?

Ligne ("quel nom !"), ce prince belge, stratège, diplomate, philosophe ami de Voltaire, débauché ami de Casanova, Philippe Sollers en parle à plusieurs reprises dans ses livres. En mai 1992, trois mois après la signature du Traité de Maastricht instituant l’Union européenne (les Français avaient dit "oui" de justesse), il lui consacre un article dans Le Monde : L’Europe de l’esprit. Le texte est repris en ouverture de L’Infini n°39 (automne 1992). En photo : l’actrice Glenn Close dans Les liaisons dangereuses [2].
En 1998 il évoque à nouveau Charles-Joseph de Ligne mais, cette fois, de manière ironique : il est alors question de Casanova. Ligne a de l’esprit soit, mais Casanova n’est-il pas un peu trop Aventuros ?.


1. L’Europe de l’esprit 

Pourquoi les Français sont-ils le plus souvent indifférents à l’Europe ou traumatisés par elle ? C’est que, à droite comme à gauche, on ne leur dit jamais rien de leur propre histoire, quand l’Europe était bel et bien française, unifiée dans cette langue qui se confondait alors avec la liberté de vivre comme de penser. Quand donc cessera-t-on d’être suspect chaque fois qu’on parle du dix-huitième siècle ? Pour quelle raison vaut-il mieux être anglais pour le faire ? Combien de temps encore nous faudra-t-il ruminer la haine du fascisme pour les Lumières ou le sort tragique que le stalinisme a jeté sur elles ? L’Europe, dites-vous ? Oui, mais laquelle ? Celle du lait, du mouton, du racisme ordinaire, des guerres interethniques, de l’électronique, des satellites ? Sans doute, mais vécue par qui ? Réfléchie comment ? Avec quels mots ?

Prenez Charles-Joseph de Ligne (1735-1814) : qui le connaît ? Qui le lit ? Quoi ? Un Belge ? Un prince ? Un maréchal autrichien ? Un courtisan d’influence à la fois stratège militaire et diplomate en tous sens ? Un débauché, un philosophe ami de Voltaire, un artificier des conversations à Versailles, à Vienne, à Moscou ? Un acteur essentiel des coulisses ? Un ami intime de Casanova ? Et, en plus, un grand écrivain français ? Non, c’est trop, arrêtez, la scolarité n’y trouve pas son compte, l’Université a la migraine. Trop de traversées de frontières, trop de codes secrets, trop de bals, de fêtes, de concerts, d’absence de préjugés, de chevaux, d’uniformes, de femmes ; trop de relativité.

Qui aimeriez-vous être ? demande-t-on, un jour, à Ligne. Réponse : " Une jolie femme jusqu’à trente ans, un général fort heureux et fort habile jusqu’à soixante, un cardinal jusqu’à quatre-vingts. " Voilà en effet ce que peut concevoir sans effort quelqu’un qui a été élevé de la manière suivante : " Il me semble que j’ai été amoureux de ma nourrice et que ma gouvernante a été amoureuse de moi. Mlle Ducoron, c’était son nom, me faisait coucher toujours avec elle, me promenait sur toute sa grosse personne et me faisait danser tout nu. "

Ligne — quel nom ! — tout en jouissant de son château de Beloeil, saute d’un royaume à l’autre et semble séduire tout le monde. Mme de Staël, son futur éditeur, dit de lui : " Il a passé par tous les intérêts de ce monde et s’entend singulièrement à bien vivre. " Catherine de Russie trouve qu’" il pense profondément et fait des folies comme un enfant ". Joseph II s’amuse avec lui. Pour Goethe, il aura été " l’homme le plus joyeux de son siècle ". Il est de tous les instants de Trianon, flirte avec Marie-Antoinette (" Elle faisait la reine sans s’en douter, on l’adorait sans songer à l’aimer "), devient vite l’amant de Mme du Barry, pense que Mme de Pompadour déraisonne (" Elle me dit cent mille balivernes politico-ministérielles et politico-militaires ").

De sa fréquentation des souverains, il tire la conviction définitive que l’Histoire n’a pas d’autre sens que l’intérêt particulier, l’orgueil, l’ambition, la vengeance. Maréchal du Saint-Empire, il diagnostique vite l’ennemi principal : la Prusse. Libre penseur, il n’en restera pas moins catholique pour des raisons politiques (contre la raison qui tourne au fanatisme et à la folie). Son biographe anglais ne sait plus, à la longue, par quel bout le prendre et a des formules de puritanisme réjouissant : " Les visites du prince de Ligne à Paris se déroulaient dans un ouragan de sexe. " Ouragan ? Mais non, tout est souple, mélodique, aisé, ponctuel. On agit comme on pense, à l’improviste, et ce n’est pas un hasard si les maximes et pensées de Ligne ont pour titre :  Mes écarts, ou ma tête en liberté .

D’où le charme de son écriture et de ses  Mémoires  : on ne développe pas, on attaque, on lance sa cavalerie par fragments, le réel est un miroir à facettes. Ligne, en somme, est cubiste, ses collages d’anecdotes sont nervurés à vif. " Je crois en tout, dit-il, surtout en ce qui m’est interdit. " Entre deux chevauchées, deux missions, il écrit ce qu’il appelle ses " livres rouges ". La vie est un rondeau vite bouclé, il faut savoir l’entendre et le danser sans manquer à sa morale personnelle : " J’ai fait attendre des empereurs et des impératrices, mais jamais un soldat. " Ou encore : " Je n’ai jamais fait de mal à personne. Si cela était, on m’aurait fait plus de bien. "

L’Europe se décompose et se recompose sous ses yeux ? Il écrit, il sait que la vérité est là : " C’est une bonne soirée, car j’écris dans mon petit pavillon de verre où la lune jette aussi ses rayons sur mon papier. " A propos, il est aussi marié, son fils Charles, qu’il aime, sera tué au combat. Mais il est heureux avec sa fille Christine, qu’il appelle Christ, et à qui il parle, de temps en temps, de ses maîtresses. Quand il repense à son existence passée, il se revoit ainsi : " Jeune, extravagant, magnifique, ayant toutes les fantaisies possibles... " Nous le croyons volontiers. Sa ressemblance avec Vestris, le grand danseur italien de l’époque, semble avérée.

Il a été — et voici une recommandation suffisante dans les siècles des siècles — le premier lecteur des Mémoires de Casanova (encore un auteur français). Casanova se demande s’il ne doit pas couper son récit ? Ligne lui écrit, le 17 décembre 1794 : " Vous vous êtes si bien trouvé de n’être pas châtré, pourquoi voulez-vous que vos ouvrages le soient ? Laissez l’histoire de votre vie telle qu’elle est. " Sage conseil. De son côté, il note à propos de ses aventures à Paris : " Quelle charmante société que celle des Brochettes ! On appelait ainsi sept ou huit des plus aimables femmes qui ne se quittaient pas. "
Inutile de préciser que, comme Casanova, il n’aura pas de mots assez durs pour la Terreur et sa conséquence, Napoléon (Ligne l’admire pour son génie militaire, mais le surnomme " Satan I "). Son amie Juliana de Krudener, inspiratrice de la Sainte Alliance, veut le convertir au protestantisme ? Non, " le catholicisme est la seule religion aristocratique ". Même défiance à l’égard de Mme de Staël : " Son christianisme donne envie d’être païen, sa mysticité fait préférer la sécheresse, et son amour du merveilleux donne le goût de tout ce qu’il y a de plus simple et de plus vulgaire. " Staël, elle, trouve qu’il ressemble à son père, Necker : " Il remue des cordes de mon âme que je ne puis m’avouer et dont il ne se doute pas. "

Le 13 décembre 1814, à 10 h 30 du matin (en plein congrès de Vienne dont il est, avec Metternich et Talleyrand, la vedette), Ligne s’éteint. Il avait dit qu’il voulait ne pas mourir, " nous verrons si cela réussira ". Un témoin raconte qu’à la fin il se mit à chanter, puis dit : " C’est fait. " Ce furent ses derniers mots. Il eut droit, selon son rang et son grade, à un cheval caparaçonné de noir derrière son cercueil. Les officiers qui défilèrent derrière ce qui restait de lui, et cela se passe de commentaire, venaient des armées autrichiennes, russes, françaises, anglaises, prussiennes et bavaroises. Un autre drame européen, dont nous sortons à peine (mais qui en est sûr ?), allait commencer.

Philippe Sollers, Le Monde du 02.05.92 (repris dans La guerre du goût, 1994).


Voir en ligne : le site Prince Charles-Joseph de Ligne


2. Ligne et Casanova 

De 1791 à sa mort (1798), Casanova est bibliothécaire au château de Dux, en Bohême. Il écrit  Histoire de ma vie , ses  Mémoires  (trois mille sept cent pages), un vrai roman. Il en a montré des passages au prince de Ligne qui lui écrit. Sollers commente ces lettres dans  Casanova l’admirable .

Extraits :
« [...] Observons le comportement de l’aristocratie à l’égard de Casanova. Le meilleur exemple en est, sans doute, le prince de Ligne. Ligne est un seigneur de haut rang, un diplomate important, un homme d’esprit qui se pique de libertinage et d’athéisme, et, de plus, un excellent écrivain (en français). Il a bien connu Casanova en Bohême, il l’admire et le jalouse, il est fasciné par sa lecture fragmentaire de l’ Histoire  (dont il espère, en secret, qu’elle ne sera jamais publiée). Il a, bien entendu, tous les préjugés de sa classe par rapport à un individu aventureux sorti de rien. Son comportement est donc à double face.

Ses lettres à Casanova, peut-être sourdement ironiques, sont des déclarations d’amour enflammées (" je vous suis tendrement attaché ") :

" Amusez-vous, occupez-vous toujours, mon cher Casanova, ne faites jamais que des réflexions comiques sur la lanterne magique de la vie..."

" Vous vous êtes si bien trouvé de n’être pas châtré, pourquoi voulez-vous que vos ouvrages le soient ? "

" Quand je rencontre un sot, je me dis quel malheur de ne pas passer ma vie avec celui qui en est la terreur ! "

" Un tiers de ce charmant tome second, mon cher ami, m’a fait rire. Un tiers m’a fait bander, un tiers m’a fait penser. Les deux premiers vous font aimer à la folie, et le dernier vous fait admirer. Vous l’emportez sur Montaigne. C’est le plus grand éloge, selon moi. "

" Mon coeur tout haut et tout bas me dit qu’il est à vous ; et encore n’est-il pas pur dans ce sentiment, car il y a de l’orgueil à aimer et être aimé d’un homme comme vous, qui fait l’arrière-garde des gens les plus célèbres qui existaient autrefois... " Etc, etc.

Que d’éloges ! Que de passion ! Je prends cependant un pari : le prince de Ligne ne croyait sûrement pas que ses lettres à Casanova seraient publiées un jour, ni que Casanova, nouveau Montaigne (même travesti), serait plus célèbre que lui. Il aimait Casanova ? Peut-être. Mais quand il est question de lui pour le public, le ton change (et le préjugé social, le dépit amoureux et la jalousie littéraire éclatent).

D’abord un portrait à clé, facilement déchiffrable, où Casanova apparaît sous le nom d’ Aventuros  :

" Ce serait un bien bel homme, s’il n’était pas laid ; il est grand, bâti en Hercule ; mais un teint africain, des yeux vifs, pleins d’esprit à la vérité, mais qui annoncent toujours la susceptibilité, l’inquiétude ou la rancune, lui donnent un peu l’air féroce, plus facile à être mis en colère qu’en gaieté. Il rit peu, mais il fait rire ; il a une manière de dire les choses qui tient de l’Arlequin balourd du Figaro, et le rend très plaisant. Il n’y a que les choses qu’il prétend savoir, qu’il ne sait pas : les règles de la danse, de la langue française, du goût de l’usage du monde et du savoir-vivre. "

Poison à peine sucré d’amant éconduit. Au passage, l’insinuation calomnieuse :

" Les femmes et les petites filles surtout sont dans sa tête, mais elles ne peuvent plus en sortir pour en passer ailleurs... Il se venge de tout cela contre tout ce qui est mangeable et potable ; ne pouvant plus être un dieu dans les jardins, un satyre dans les forêts, c’est un loup à table... "

Casanova obsédé sexuel et principalement pédophile ? Aigri par l’impuissance, et réduit à manger. Merci, cher ami, mon lecteur, mon prince ! Et encore ceci :

" Ne manquez pas de lui faire la révérence, car un rien vous en fera un ennemi : sa prodigieuse imagination, la vivacité de son pays, ses voyages, tous les métiers qu’il a faits, sa fermeté dans l’absence de tous ses biens moraux et physiques en font un homme rare, précieux à rencontrer, digne même de considération et de beaucoup d’amitié de la part du très petit nombre de personnes qui trouvent grâce devant lui. "

Un peu de considération tout de même. Considération commisérative, s’entend. On ne sait jamais. Ailleurs Ligne précise que Casanova était le fils d’un prêtre inconnu et d’une mauvaise comédienne de Venise. Mais voici le point essentiel : les Mémoires de cet aventurier ont du " dramatique, de la rapidité, du comique, de la philosophie, des choses neuves, sublimes et inimitables ",  mais  :

" Je ferai ce que je pourrai pour me ressouvenir de ces Mémoires, dont le cynisme, entre autre choses, est le plus grand mérite, mais que cette raison empêchera de voir le jour. "

Regret ou souhait ? La suite permet de s’en faire une idée. Casanova, au fond, était ridicule :

" Il a parlé allemand, on ne l’a pas entendu. Il s’est fâché, on a ri. Il a montré de ses vers français, on a ri. Il a gesticulé en déclamant de ses vers italens, on a ri. Il a fait la révérence en entrant, comme Marcel le fameux maître de danse le lui avait appris il y a soixante ans, on a ri. Il a fait le pas grave dans son menuet à chaque bal, on a ri. Il a mis son plumet blanc, son droguet de soie dorée, sa veste de velours noir, et ses jarretières à boucles de strass sur des bas de soie à rouleau, on a ri. "

Mais quel est donc ce  on  qui a ri ?
Le prince de Ligne est d’accord avec les domestiques du château de Dux. Comme quoi les maîtres et les esclaves s’entendent le plus souvent qu’on ne croit.
Et ça continue :

" Les mères du village se plaignent de ce que Casanova veut apprendre des sottises à toutes les jeunes filles. Il dit que ce sont des démocrates... Il se donne des indigestions, et dit qu’on veut l’empoisonner. Il est versé, il dit que c’est par ordre des Jacobins... "

Pas seulement ridicule, ce Casanova, mais encore malsain, et pour dire le fond des choses gravement  dérangé . La preuve :

" Il prétendait que chaque chose qu’il avait faite, c’était par l’ordre de Dieu, et c’était sa devise. "

Un pauvre fou, ce Casanova, qui ne manquait pas d’esprit et de courage, quoique toujours à s’agiter, à se désoler, à gémir. Des femmes ? Allons, allons, tout au plus des petites filles.

Dans la lettre à Casanova où il lui déclare qu’un tiers de son  Histoire l’a fait "bander", Ligne ajoute : " Vous me convainquez comme physicien habile, vous me subjuguez comme métaphysicien profond, mais vous me désobligez comme antiphysicien timide, peu digne de votre pays. Pourquoi avez-vous refusé Ismaël, négligé Pétrone, et avez-vous été bien aise que Bellisse fût une fille ? "

Il faut lire plus loin que les jeux de mots dont s’enchante l’esprit paradoxal, mais souvent étrangement frivole, du prince. L’histoire de Bellisse (Bellino) est celle d’un garçon au charme si prenant qu’on se laisserait aller à l’aimer, mais qui se révèle être une fille travestie en homme.

" Antiphysicien ", à l’époque, est le mot pour homosexuel (Frédéric de Prusse, par exemple, est un "antiphysicien" notoire, ce qui n’est pas sans colorer les hauts et les bas de ses relations avec Voltaire). Lisons entre les lignes de Ligne : allons, mon cher ami que j’adore, soyez moins  timide . Il s’agit d’une proposition  spirituelle , bien entendu, mais aussi physique.

On connaît le disque : si Casanova s’intéresse tellement aux femmes, c’est sans doute parce qu’il était, sans se l’avouer, homosexuel. D’ailleurs, ces histoires de femmes sont douteuses, il faudrait avoir leur version à  elles . De toute façon, que recherche un homme dans ses aventures féminines multiples, sinon l’image unique de sa mère ? Don Juan n’était-il pas, au fond, homosexuel et impuissant ?
On parle beaucoup, désormais, d’ homophobie , mais jamais d’ hétérophobie  : c’est étrange.

[...] Ligne, à un moment, lui conseille de confier secrètement son  Histoire à son propre éditeur qui lu verserait là-dessus une rente jusqu’à sa mort :

" Dites que vous avez brûlé vos  Mémoires . Mettez-vous au lit. Faites venir un capucin, et qu’il jette quelques rames de papier dans le feu, en disant que vous sacrifiez vos ouvrages à la Vierge Marie. "

Autrement dit : soyez hypocrite. Mais justement, Casanova (même s’il sera un temps agent des Inquisiteurs à Venise)  n’est pas  hypocrite.

Le prince de Ligne, en 1814, est une vedette du congrès de Vienne, avec Talleyrand et Metternich. Il s’agit de redéfinir l’Europe après la tornade Napoléon. Ce prince va mourir en plein congrès. Je l’imagine, un peu somnolent pendant les séances, en train de se poser cette question : au fait, que sont devenues les trois mille sept cent pages manuscrites d’ Aventuros  ? Brûlées par un capucin, sans doute. Dommage. Ou heureusement. Un monde est fini. »

Ph. Sollers,  Casanova l’admirable , Plon, 1998.

oOo


Le prince de Ligne ou le XVIIIe siècle incarné

On peut suivre les conseils de Simon Leys et lire Le prince de Ligne de Sophie Deroisin :

À propos du livre (extrait de la préface de Simon Leys) :

« Casanova qui connaissait bien son illustre ami lui fit une observation perspicace : « Votre esprit est d’une espèce qui donne de l’élan à celui d’un autre. » Or c’est bien cet élan-là qui anime les pages qu’on va lire ; Sophie Deroisin était une « âme sensible » au sens stendhalien du mot : elle avait autant de c ?ur que d’esprit, elle aimait admirer et souffrait joyeusement d’enthousiasme chronique. « L’enthousiasme est le plus beau des défauts, disait notre Prince, il vaut mieux avoir tort ainsi qu’avoir raison autrement. » Mais ici, l’enthousiasme n’a certes pas égaré Sophie Deroisin - tout au plus lui a-t-il peut-être occulté parfois certains pans du tableau. Ligne incarne le XVIIIe siècle et Sophie Deroisin saisit admirablement la grâce qui caractérise cet âge - mais elle préfère ne pas en voir toute la déconcertante férocité, la boue, la cruauté, la crasse et le sang. Or Ligne avait les deux pieds plantés dedans (Mozart aussi). Là-dessus, les historiens universitaires nous donnent une abondance de détails concrets. Mais leur image plus complète n’est pas nécessairement plus vraie. Dans sa vieillesse à Vienne, exilé volontaire de son cher Beloeil - que « l’humeur, l’horreur, l’honneur » l’empêchaient seuls de revoir -, Ligne connut la pauvreté. Des témoins de l’époque le décrivent, vieillard hirsute et sans perruque, et qui « puait fort ». Il avait aussi un âne, un mouton et une chèvre qui chaque matin grimpaient sur son lit pour mendier du pain. Les deux informations, également fiables, ne sont nullement contradictoires ; mais les biographies savantes n’ont retenu que la première, et Sophie Deroisin, la seconde. Il me semble qu’elle n’a pas eu tort.

Emerson disait que les livres n’ont qu’une seule fonction : inspirer. On ne saurait mieux résumer la vertu de celui-ci. »

oOo

[2« La Révolution a été faite par des voluptueux. »
Baudelaire, notes pour une préface à la réédition des Liaisons dangereuses, 1866.

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