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Le talon d’Ulysse-Sollers

Mémoires, la critique de Jean-Paul Enthoven

D 31 octobre 2007     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


«  D’où viennent, sous un blason de grand vivant, ces échos douloureux ? Qu’est-ce qui a donc manqué à ce voltigeur comblé pour qu’il éprouve ainsi le besoin de se consoler ? Le parasitage de sa posture fringante par une plainte ( très audible sous l’hommage qu’il se rend à lui-même ) est troublant. Un enfant l’entendrait.  »

Jean-Paul Enthoven

Une critique qui plus que toute autre touche le talon d’Ulysse-Sollers. Que trouvera t-on dans ses archives qu’il va déposer à la BnF. Des textes inédits... des Mémoires d’Outre-tombe ?

Portrait de philippe Sollers par Jean-Paul Enthoven, ici

Dans l’immédiat, il y a déjà un deuxième volet de ses Mémoires, "Guerres secrètes" en forme de testament littéraire de son oeuvre. De la même façon que Paradis était accompagné de la parution simultanée d’un livre "explicatif" d’entretiens avec David Hayman "Vision à New York", la parution simultanée de "Guerres secrètes" éclaire le triangle de sustentation de la pensée grecque, chinoise, catholique dans lequel s’inscrit l’oeuvre de Sollers. Avec le sexe et les femmes comme sextant. On peut aussi noter que "Guerres secrètes" a été suscité par Benoît Chantre, un autre interviewer de Sollers pour sa "Divine Comédie". Ce deuxième livre de "mémoires", est étrangement peu commenté.

De la "Guerre des sexes", la plus secrète, et en même temps dévoilée ou en filigrane dans toute son oeuvre, peu de choses nouvelles, en fait, dans ces deux ouvrages. Quelques annotations à noter toutefois :

- une pour s’étonner que personne n’ait encore écrit une thèse sur l’univers des femmes dans son oeuvre. Répété dans plusieurs interviews. Une obsession qui sans doute va au-delà du cabotinage...

- et celles-ci au sujet des femmes de son enfance :
-  « j’ai beaucoup désiré ma mère et ma tante parce qu’elles étaient désirables, avec leur petites histoires, leurs dénégations, leurs gênes, leurs pudeurs, mais aussi leurs provocations semi-conscientes, leur narcissisme empourpré, leur linge, leurs peignoirs, leurs robes, leurs cheveux, leurs seins, leurs jambes. [Ma mère...] Yeux introuvables ailleurs, yeux de déesse, yeux de sorvcière je les ai beaucoup regardés de près , en me roulant le plus possible sur elle. J’ai essayé une fois de l’embrasser carrément sur la bouche, mais elle a trouvé ça déplacé, ce qui ne l’a pas empêchée de rire (drôle de rire). Quand je sors d’elle, elle a 30 ans. Je suis un dernier enfant. »

Un vrai roman p. 24-25

Nota : Sollers surfe sur l’ellipse.
On peut aussi se souvenir qu’un de ses livres « Les Folies françaises » traite de l’inceste (père-fille). " Un vrai roman " n’est pas un roman vrai, le romancier a toutes les libertés.
De sa tante il dit aussi : « j’adore ma tante Laure, ma deuxième mère. Elle tient à me séduire, et je la séduis. Elle me préfère à son fils, c’est clair [...]. Ma mère est directe, sa soeur allusive. Ma mère est un théâtre sensuel, sa soeur un couvent. Ma mère m’en voudra d’avoir préféré sa soeur, laquelle mourra d’un cancer fulgurant, encore en pleine beauté transformée en sainte.
[...]
Après la mort de Laure (le cancer veille à dénouer les situations sans issue), tout l’équilibre entre frères explose. »

Un vrai roman p. 24

Et cette phrase à propos de ses soeurs :
« Mes soeurs sont charmantes, sans doute, mais emmerdantes. J’apprends d’elles très vite, la sourde et violente inimitié entre filles et garçons. Clothilde a cinq ans de plus que moi. Annie trois. Elles veulent sans arrêt m’encadrer, me surveiller, m’accompagner, m’aider à marcher. »
 »

Taxé parfois de mysoginie, sa "guerre des sexes" trouve son premier terrain d’entraînement dans le carré délimité par ses deux mères et ses deux soeurs. Puis viendront Eugénie (la Concha et ESM de ses romans), Dominique (Dora), Julia (Deborah), ses passions fixes en surplomb des autres. Guerre, sexe, antagonisme, passion, amour... 1966. Julia arrive dans le paysage. « On se marie en août 1967 [...] discrètement à la mairie du Ve arrondissement, devant un maire ahuri qu’on ne veuille pas porter d’alliances et qu’on soit sans cesse au bord du rire.
[...]
Je nous revois, marchant côte à côte, un soir, sur le boulevard Montparnasse [...]. Je lui dis simplement : " Et si on levait la vieille malédiction ? " Voilà une excellente question qui n’a pas besoin de réponse.
[...]
Dominique, Julia : l’art de vivre. »

p. 102

Julia plus honorée que Philippe, plus traduite, reconnue de l’Université en France et à l’étranger...

« 
...n’importe quelle étudiante américaine s’imagine aujourd’hui que je m’appelle Monsieur Kristeva. »

p. 101
Nous n’aurons droit qu’à cette boutade, sur un sujet qui touche peut-être aux interrogations de Jean-Paul Enthoven. Pirouette, cacahuète !
La quadrature du cercle féminin sollersien ? A suivre...


MÉMOIRES

Sollers persiste et signe

Des Mémoires ? Un « roman vrai » ? Un écran de fumée ? Il y a un peu de tout cela, et plus encore, dans le passé-présent revisité de Philippe Joyaux, alias Philippe Sollers, Bordelais et Vénitien, artiste en liberté...

PAR JEAN·PAUL ENTHOVEN

Depuis le temps jadis où il publiait des ouvrages presque chinois, j’ai bien dû écrire une vingtaine d’articles plutôt élogieux sur Philippe Sollers. Et, chaque fois, j’ai été épaté, attendri, intrigué, par son intelligence charmeuse, sa rouerie supérieure, sa grande santé, ses dons de poète, ses stratégies, sa façon de sautiller d’une modernité à l’autre, d’adorer l’écume des jours, de la fuir et de garder, malgré tout, le cap d’une magnifique obsession littéraire.

Tout le monde - à l’exception de quelques sinistres - sifflote, d’ailleurs, le même refrain dès que cet Ulysse de Gironde entre en piste : cet écrivain toujours plein de mots, d’idées, de réflexes, vaut le détour. Et mérite qu’on passe l’éponge sur ses petites faiblesses (vanité, sens du vent, allégeances alternatives, etc.). Or, malgré ce parcours impeccable et perturbé par de rares trous d’air - de ses débuts bénis par le Vatican et le Kremlin (Mauriac et Aragon) à son actuelle position au c ?ur du dispositif spectaculaire (NRF + revue + grande presse + réseaux high-tech) -, Philippe Joyaux, alias Sollers, ne se vit qu’en banni, en perturbateur honni, en sniper solitaire, en maudit officiel. Cette note de déréliction revendiquée, de marginalité idéale (qui sous-entend : mes livres contiennent des choses que l’époque ne supporte pas) sonne inlassablement dans le « roman vrai » qui paraît ces jours-ci. Quoi ? On nous aurait caché que Sollers - qui, chaque saison, pulvérise le record de surfaces imprimées - est négligé ? Beaucoup vu et peu lu ? Lui, un prince d’Aquitaine à la tour abolie ? Une bête traquée ? Une cible ? Un « Joyaux au poteau » ? At-on le droit d’ajouter ainsi les lauriers de l’opprobre à ceux du talent ? Tout cela, à coup sûr, mérite quelques éclaircissements ...

Donc, le programme : Sollers, artiste du secret, revisite enfin son passé-présent. Chacun, bien sûr, se doute que ce stratège taira l’ essentiel - mais on est tenté, vivement, par l’autorécit du demi-siècle qui l’a vu passer de Tel Quel au JDD, de Mao à Jean-Paul II, de Balladur à Ségolène, de Joyce et Sade aux plateaux télé.

Après une ouverture classique, très belle, très sensuelle - anglophilie native, initiation érotique par une réfugiée espagnole ... -, ça se dérègle pourtant. Et l’autobiographe, tout en se vaporisant d’allégresse, grince et couine comme si, encolérés par son audace, les tenants de l’ordre établi lui avaient toujours mangé sa soupe. Ses contemporains : des peine-à-jouir. Ses romans : excellents mais pas assez traduits ; les critiques qui l’encensent (souvent) ou le dénigrent (rarement) : des flics ignares. Ses collègues écrivains : des pâlichons, des mélancoliques. Bref, personne, oui, ne s’aviserait de la mozartienne présence de cet artiste à qui l’on reprocherait « de ne pas se sentir assez coupable » (page 162).

D’où, dans ce livre, sa manie de se citer, de se réciter, de reproduire les dédicaces flatteuses qu’on lui adresse, de se congratuler (« Mitterrand voulait me séduire »), de se mettre en relief ( au milieu de Ponge, Lacan, Barthes, Foucault, Derrida, Kundera ), de reproduire ses débuts de roman ( toujours fameux mais, pardon Philippe, déjà lus, et bien lus ), de se caresser («  "Paradis" est le plus grand poème du XXe siècle »). D’où viennent, sous un blason de grand vivant, ces échos douloureux ? Qu’est-ce qui a donc manqué à ce voltigeur comblé pour qu’il éprouve ainsi le besoin de se consoler ? Le parasitage de sa posture fringante par une plainte ( très audible sous l’hommage qu’il se rend à lui-même ) est troublant. Un enfant l’entendrait.

La « Pléiade » ? Il y a ainsi, dans ces « Mémoires » jubilants, un massif sombre qui se dessine par défaut : Mozart, Casanova, Picasso, Joyaux (qui commence par « Joy ») et le militantisme libertin à la périphérie ; et quelque chose de plus blessé, de plus tragique, à l’intérieur. On aurait bien aimé que l’auteur, qui avoue avoir « baisé le néant et couché plusieurs fois avec la mort  », explore cet étrange contraste. On trouvera pourtant des séquences sublimes dans ce livre qui, passé la page 50, se tisse habilement de bric et de broc : le portrait de deux femmes (l’épouse et la maîtresse) aimées avec constance ; un chapitre (« Reprises ») où ce nietzschéen d’envergure recense les épisodes de sa vie dont il accepterait l’éternel retour ; des pages fortes sur l’arrivée à Paris, sur son catholicisme musical, sur les matins d’écriture, le cimetière d’Ars-en-Ré où il reposera le plus tard possible ; sur quelques pas de danse, aussi, esquissés, avec son fils David qui vient de naître, sur une terrasse à New York. L’ensemble bouleverse et irrite. On en veut tout de même à Sollers-Jekyll de ne pas avoir permis à Sollers-Hyde d’écrire le livre plus serein, plus vrai, que, pour ma part, j’attendais.

Pour finir, une supplique à Antoine Gallimard, si bien traité dans ce livre : vite, vite, ô Antoine, une « Pléiade » pour Sollers ! Du papier bible pour sa prose d’hérétique ! Qui sait : ce précoce embaumement lui apportera peut-être la dose d’immortalité dont il feint de ne pas douter _

"Un vrai roman. Mémoires", de Philippe Sollers (plon, 360 pages, 21 ?).

1er novembre 2007, Le Point 1833



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