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« Ligne de risque » se manifeste sur tous les fronts

par Josyane Savigneau, suivi de « Les Heidegger brothers » par Aude Ancelin.

D 26 septembre 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Yannick Haenel et François Meyronnis publient à un mois d’intervalle un livre - Cercle, un roman pour le premier, De l’extermination considérée comme un des beaux-arts, un essai pour le second. Dans la même collection : L’infini.
Avant de revenir sur ces nouveaux livres il n’est pas inutile de rappeler ce qu’ils ont fait, écrit et publié, dans la revue Ligne de risque qu’ils animent depuis dix ans, tout à fait à part de l’avant-scène "littéraire" ou "intellectuelle", dans un dialogue exigeant avec les recherches les plus avancées de ces dernières années.
C’est ce qu’a fait à deux reprises Josyane Savigneau dans Le Monde des livres.

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« Ligne de risque » se manifeste sur tous les fronts.

Si l’époque était aux débats et aux combats intellectuels et littéraires, ils seraient à coup sûr en première ligne, les animateurs de Ligne de risque. En 1997, trois trentenaires, François Meyronnis, Yannick Haenel et Frédéric Badré, ont fondé, sans soutien financier, cette revue paraissant deux fois par an et se voulant « une insurrection contre l’étiolement de la vie littéraire, contre sa réduction au calibrage marchand », comme ils le rappellent en préface à leur livre collectif [1]. En dépit des difficultés inhérentes à son indépendance et aux problèmes de diffusion, la revue, dont le n° 21 vient de sortir, a pu donner la parole à de nombreux penseurs et écrivains pour de longs entretiens opportunément réunis en volume aujourd’hui - notamment Barbara Cassin sur les sophistes, Marcel Détienne sur la Grèce, François Jullien sur la Chine, Gérard Guest sur Heidegger, Charles Malamoud sur les védiques.Ce livre en forme de manifeste d’une « obstination pleine de détours », revendiquée par Ligne de risque, prolonge l’essai de Frédéric Badré (L’Avenir de la littérature, Gallimard, « L’Infini », 2003) et rejoint Poker [2], où Philippe Sollers, soutien constant et éditeur de Haenel, Meyronnis et Badré, a rassemblé ses interventions dans la revue.

De Lautréamont, en 1997, aux « Coulisses du Paradis », en 2004, ces conversations de Sollers avec Haenel et Meyronnis n’ont rien de la « visite au grand écrivain », avec discours de l’aîné aux cadets. Ce sont les échanges passionnés de trois possédés de littérature, qui ne craignent pas d’affirmer avec ferveur et conviction leurs choix, leurs admirations. Leurs détestations aussi. Bien sûr, Sollers a une expérience plus longue - plus de soixante-cinq ans de vie et près de cinquante ans de création. Son érudition, sa curiosité perpétuelle, son exhortation à retrouver le XVIIIe siècle en nous, sa certitude que Rimbaud est toujours « en avant » de notre temps, enthousiasment ses jeunes interlocuteurs comme leurs lecteurs.

Au fond, qu’est-ce qu’être Voltaire aujourd’hui ? La question reste ouverte. La pensée védique, Heidegger, Hölderlin... on peut avoir le tournis. Qu’importe. Voici un nouveau « portrait du joueur » avec de jeunes et brillants partenaires, et, enfin, un peu de poivre dans la soupe médiocre de cette fin de siècle qui s’éternise jusqu’en 2005.

Les Grecs, Rimbaud, la Bible, la Chine... les familiers de l’oeuvre de Sollers retrouveront ses obsessions, ses interrogations, ses fascinations. Mais qui connaît vraiment cette oeuvre, au-delà des clichés qu’on propage au lieu de lire ? Très certainement une essayiste américaine, Armine Kotin Mortimer. Déjà auteur d’un remarquable essai sur la littérature française, qui n’a trouvé aucun éditeur en France, elle s’est attelée à un travail sur Paradis, de Sollers - Une métaphysique de l’infini -, qui n’a pas plus retenu l’attention de l’édition française. Un court extrait a paru dans un numéro de la revue La Règle du jeu (Grasset) et on peut en lire une partie plus importante dans le n° 89 de L’Infini (Gallimard).

A Ligne de risque, on est aussi très au fait du travail de ce « Janus », décrit par Meyronnis, « un visage tourné vers le faux et qui miroite dans un "apparaître à outrance" selon ses termes. Et un visage indifférent aux apparences actuelles, tourné vers le plus gratuit de la gratuité », acharné à « échapper à l’égarement humain » et se comportant « avec attention et générosité ». Les deux préfaces à Poker, de Meyronnis et Haenel, sont très subtiles, très pertinentes, et leur ressemblent. Meyronnis, le penseur, démonte, avec humour, les discours stéréotypés des « envoûtés du spectacle » [3]. Haenel, le romancier, s’attache plutôt à « a transmission poétique » : « On s’échange ainsi toutes sortes de phrases obliques » ; « Une véritable rencontre est toujours invisible ; elle coïncide avec ce qui se passe entre les phrases. Des solitudes se croisent dans le feu du vent. »

« La transmission poétique » : c’est aussi ce qui caractérise le beau texte de Yannick Haenel, A mon seul désir, dans la toute nouvelle maison d’édition Argol. Une variation sur la tapisserie de La Dame à la licorne - avec de très bienvenues reproductions en couleurs. La Dame à la licorne était très présente dans le dernier roman de Haenel, Evoluer parmi les avalanches [4], ce qui a donné l’idée à Catherine Flohic, en fondant sa maison, de lui demander un texte autour de cette oeuvre.

« Délicatesse », « secret », « invitation à la vie poétique »... cette lumineuse et intime déambulation est en parfait accord avec la « ligne de risque » sur laquelle se tiennent Haenel et Meyronnis, essayant, malgré les vents contraires, de faire enfin commencer le XXIe siècle littéraire.

Josyane Savigneau

Lire aussi : Entretiens avec chronic’art (2004, 2005)

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Haenel et Meyronnis sur la ligne de risque

Les deux jeunes auteurs mènent une réflexion singulière et prennent le pari périlleux d’une littérature vivante, à contre-courant de la marchandisation de l’écrit et de la conception doloriste de l’écrivain.
Ils sont, avec Frédéric Badré, les animateurs, depuis 1997, de Ligne de risque, une revue qu’ils publient sans l’aide d’un éditeur et qui mène une réflexion à contre-courant tant de la marchandisation de la littérature que de la conception doloriste de l’écrivain comme « type qui a du chagrin et qui n’y arrive pas », ironise Yannick Haenel, 35 ans, dans son troisième roman, qui paraît aujourd’hui, Evoluer parmi les avalanches .

Ce très beau récit, aussi poétique et délicat - dans un style dont la grâce s’affirme de livre en livre - que ferme dans la pensée, aurait pu porter le titre du premier roman de François Meyronnis, Ma tête en liberté (Gallimard, 2000). Car Haenel, désormais, écrit absolument selon son désir, décrivant avec la même élégance ses promenades dans les rues de Paris, celles du jeune Aragon et des surréalistes, ses plaisirs érotiques avec Mara, une jeune femme rencontrée dans le métro le 12 septembre 2001, quand tous les journaux montraient les tours en feu du World Trade Center, ses conversations imprévues avec Jean-Pierre Léaud et les souvenirs qu’elles suscitent ou encore ses visites répétées à Louis-René des Forêts et leurs batailles intellectuelles.

Yannick Haenel et François Meyronnis mènent la même guerre, littéraire et politique. Pour eux, « le langage est le lieu du combat » ¸ dans les livres comme dans la revue, dont le dernier numéro (n°18, février 2003) porte pour titre Déchirer le Diable (comme le chante la voix de l’oracle à la fin d’ Idoménée, de Mozart). « L’époque actuelle est celle du nihilisme accompli, écrit François Meyronnis dans son nouveau livre, L’Axe du néant . A chaque fois que quelqu’un énonce cette évidence, il se trouve un imbécile pour lui reprocher de brandir les bannières de la destruction. Or l’accomplissement du nihilisme est précisément cette période où il cesse d’être une opinion, que tu embrasses en concurrence avec d’autres, pour devenir le régime dominant du monde. »

« Résistance au profilage »

Pour Haenel comme pour Meyronnis, « dorénavant une oeuvre littéraire doit être arrachée pied à pied aux conditions qui la rendent impossible. Elle ne peut venir que d’une résistance au profilage, tel que le façonne le on-dit à l’heure du réseau ».

Dans sa volonté de lutter contre ce « piétinement intellectuel », Meyronnis, cette fois-ci, n’a pas choisi le roman, contrairement à Haenel, mais un gros livre plus théorique, bien qu’il soit plein d’ironie aussi, et émouvant, notamment au sujet de Bernard Lamarche-Vadel (Meyronnis avait 17 ans lorsqu’il l’a connu), de son oeuvre et de son suicide. Il y est question de Nietzsche, évidemment, et aussi beaucoup de Heidegger, ce qui est toujours très mal vu, autant que de Parménide, Rimbaud, Kafka, Céline, Artaud, Genet, Joyce, Tchouang-tseu, Sade, Debord et quelques autres, avec une insistance toute particulière sur le mouvement Dada, et de manière plus personnelle encore sur Lautréamont : « Il y a eu Breton et Aragon en 1917, Tel Quel et les situationnistes en 1967. En 1997, la revue Ligne de risque réactivait à son tour Lautréamont. »

Meyronnis n’ignore pas qu’on va le traiter d’ « arrogant », que « la sentinelle du sens commun veille » et que les policiers médiatiques ayant décrété la liquidation de la pensée ne vont pas le ménager, goûtant peu cette dissection terrifiante du nihilisme dans laquelle il entraîne son lecteur. Cela ne le trouble guère. « Je ne lance mes phrases ni vers ceux qui rejettent le ravissement d’être lucide ni vers ceux qui grattent leur souffrance de manière stérile », précise-t-il. Il veut s’adresser à « un esprit libre » qu’il incarne en le tutoyant, ce qui donne une unité à son propos.

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Yannick Haenel sera peut-être plus protégé par la beauté de son roman. Pourtant, s’il adopte une tout autre manière que celle de Meyronnis, ce n’est pas pour autant une tout autre affaire, une tout autre histoire. C’est au contraire le même désir de tenter l’aventure d’une nouvelle avant-garde, plus nécessaire que jamais en ce début de siècle chaotique. Le narrateur d’ Evoluer parmi les avalanches rappelle à Jean-Pierre Léaud cette phrase qu’il prononçait dans le film de Jean Eustache (encore un suicidé) La Maman et la putain : « Il faut déplaire à beaucoup pour vraiment plaire à quelques-uns. »

Il faudrait que ces « quelques-uns » se démènent pour faire reconnaître ces deux jeunes écrivains prenant le pari périlleux d’une littérature vivante, c’est-à-dire pensante : « La littérature, telle que depuis plusieurs années Ligne de risque en élabore la définition nouvelle, est une manière d’inventer par le langage de nouvelles jouissances, écrit Haenel. Ce qui s’écrit dans le langage de l’usage, ou dans celui, plus chichité, du « littéraire », n’accède plus qu’à la moisissure des expériences déjà répertoriées. (...) Seules comptent à nos yeux les expériences où se déploie un langage qui soit en même temps une pensée ; et où chaque phrase devienne monde. »

Josyane Savigneau, Le Monde du 18.04.03.

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Les Heidegger Brothers

Au Sélect, à Montparnasse, on peut les voir penchés sur un inédit mystique de Heidegger, noircir des carnets jusqu’à la nuit tombée, ou repousser les schizoïdes qui rôdent. « Monsieur Meyronnis, c’est vous qui voulez déchirer le Diable ? » Ici c’est un peu la Strategic Air Command, où le duo suit quotidiennement les avancées des bataillons du « nihilisme planétaire », formule qui revient, obsédante, dans chaque numéro de « Ligne de risque », austère et élégant paquet de feuillets crème qu’ils éditent depuis 1996. Ce café, ils l’ont rebaptisé le « Cabaret du Néant », en hommage au Cabaret Voltaire des dada. Et c’est vrai que face à François Meyronnis et Yannick Haenel, un soir pluvieux d’avril, on pourrait se croire à Zurich en 1916, à entendre le mugissement d’une civilisation suicidée venir s’écraser sur les vitres.

On pourrait aussi être à Iéna aux alentours de 1798, quand les frères Schlegel rêvaient de poétiser la pensée et de conceptualiser la poésie. N’importe où au fond plutôt que dans le Paris 2003 des frères Costes et des autistes à portable. Mais une chose est sûre, avec ces esthètes hyper-cérébraux, on n’est jamais dans le Paris désenchanté et velléitaire de « l’Education sentimentale ». Contrairement à Moreau et Deslauriers, ces deux-là ne se sont pas résignés à mourir sans savoir si leur trésor était « de strass ou de diamant ». Leur insurrection solitaire contre une société mondiale « en train de produire l’homme comme un cadeau fait à la mort », ils y croient. La révolution totale, l’émancipation collective de l’humanité, cette « bonne vieille cause » dont un Debord pouvait encore s’enivrer, il n’y a plus que les lourdauds pour l’attendre. Mais chacun peut encore décider son salut, ici et maintenant. Marchandisation de toutes les dimensions de l’existence, absorption du réel par le simulacre, littérature calibrée en came publicitaire, corps sérialisés en viande pornographique, voilà pour le crépusculaire inventaire avant résurrection dressé par François Meyronnis. « La solution finale, en un sens, continue », écrit-il dans « l’Axe du Néant ». Un véritable monolithe d’intelligence, tombé de la lointaine galaxie de Heidegger et Lautréamont pour pétrifier les humanoïdes contemporains autant que les singes de « 2001 : l’Odyssée de l’espace ».

« Des manières de fauve raffiné, l’oeil noir et brillant d’un oiseau de proie, un dandy avec une tête de dynamiteur », voici son portrait dans le nouveau roman d’Haenel. Quand ils se croisent en 1995, celui-ci est prof de lettres, il a 27 ans. Proche de Louis-René des Forêts, qui l’initie aux grands « astres prestigieux et austères », de Klossowski, Celan ou Leiris, il lit « Tel Quel » le soir à Beaubourg, à la consternation de son vieux mentor. Blanchot lui pose problème alors. « J’essayais d’écrire en prenant au sérieux l’impossibilité. » En clair, il n’arrive à rien. Et puis débarque Meyronnis, de cinq ans son aîné. Lui n’a jamais travaillé et vit très isolé quelque part près du parc Montsouris. Entre eux, on ne peut même plus parler d’entente. « Nous nous sommes inventés mutuellement. »

Pas une ligne d’Haenel, pas une évocation du secret de « la Dame à la licorne » ou des hirondelles irradiées d’Hiroshima qui n’entre en résonance avec un des fragments de « l’Axe du Néant ». Les Heidegger Brothers s’avançant ensemble en librairie, c’est la vie poétique au bras du crime contre l’époque. « Celui qui restera concentré un an ou deux, le monde sera à lui », lit-on dans « Evoluer parmi les avalanches ». Pour relever le défi, ce stylite des temps modernes ne s’est pas perché en haut d’une colonne du désert, mais dans une tour face au pont de Bir-Hakeim, décrivant au jour le jour l’effraction du néant et de l’amour vrai dans son existence. Ce roman, c’est un peu l’ordalie des postulats « Ligne de risque », leur vérification expérimentale, et parfois trop. Quand Haenel lâche prise cependant, quand il abandonne les gammes phénoménologiques pour le free jazz et laisse la vie dévorer le livresque, son écriture atteint des harmonies poétiques d’une rare originalité.

Difficile d’être plus isolés et d’agacer plus de monde que les « Ligne de risque ». Maurice G. Dantec les a longtemps poursuivis de son admiration. Mehdi Belhaj Kacem les a un temps côtoyés. Cécile Guilbert et Marie Darrieussecq écrivent parfois dans la revue. Leur éditeur Philippe Sollers est au fond leur seul vrai soutien. Les fonctionnaires du concept, eux, ne goûtent guère leurs hybridations. Les adorateurs de Blanchot ont quasiment mis leur tête à prix. Les autres, c’est-à-dire tout le monde, les ont définitivement rangés parmi ceux que la Verdurin appelait « les ennuyeux ». Comment qualifier autrement deux dérangés capables à l’ère de « Nice People » de traverser la Seine une nuit pour retrouver une citation de Bataille dans un garde-meuble ? D’autant qu’ils en rajoutent pour se faire battre, se réclamant orgueilleusement de tous les grands suicidés de la société et raillant sans fin les « normalisés ». Impossible pourtant de rejouer la partition de l’avant-garde quand la marchandise transgressive pullule partout, quand la subversion est la posture employée par ceux-là mêmes qui seraient prêts à payer pour se vendre. Sur les écrans radar du spectacle, les «  Ligne de risque » ne peuvent pas exister. C’est la raison pour laquelle ils sont si nécessaires.

Aude Ancelin, Le Nouvel Observateur du 22/05/2003.

« Evoluer parmi les avalanches », par Yannick Haenel, Gallimard, 162 p. ; « l’Axe du Néant », par François Meyronnis, Gallimard, 616 p.

{Une critique de L’Axe du Néant de François Meyronnis

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[1Collectif. Ligne de risque 1997-2005.

[2Coll. L’infini, 2005

[3L’axe du néant, coll. L’infini, 2003.

[4Coll. L’infini.

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