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Guerres secrètes

Ouverture du dossier

D 15 septembre 2007     A par Viktor Kirtov - C 6 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Guerres secrètes ou Sollers décodé par lui-même. C’est une constante chez lui de se faire l’exégète de ses Oeuvres dans des articles, entretiens. Là c’est un livre de 300 pages, une rétrospective sur ses guerres personnelles, ses guerres les plus essentielles d’une vie littéraire. Sollers gardien du temple de la culture grecque, d’Ulysse, de Dionysos... Prophète qui prêche dans le désert culturel sur la « guerre chinoise » « et la « guerre divine... » Ses commandements et ses prophéties il en a dressé la table à la fin du livre. Table de la Loi selon Sollers pour aujourd’hui et la postérité :

Le contenu

Introduction. Les quatre sens de la guerre ............ .

I. La guerre secrète d’un héros : Ulysse .

II. Le massacre des prétendants .

III. La guerre d’un dieu : Dionysos .

IV. La guerre chinoise.

Conclusion. Joseph de Maistre, ou la guerre divine.

Un document incontournable pour comprendre les racines de son adhésion à la joie, au bonheur, au plaisir, à la liberté dans la littérature, dans la peinture, dans la musique, dans la vie : « posséder la vérité dans une âme et un corps » comme le dit Rimbaud à la fin d’Une saison en enfer plutôt que céder au nihilisme du temps. Puis ce dernier chapitre que les exégètes de demain ne manqueront pas de visiter pour comprendre le « catholicisme » paradoxal de Sollers, sa révérence à Jean-Paul II en même temps qu’à Nietzsche ...et ce qu’est pour lui le « divin ». « La vérité dans la chair et l’esprit, "dans une âme et un corps" » martèle-t-il à nouveau à la fin du livre, sa quête essentielle, en somme, le sens d’une vie et d’une oeuvre. Cet auteur complexe ne saurait se laisser enfermer dans une phrase, fût-elle de Rimbaud, mais elle participe bien de son mystère.

Exergue1

Pour Benoît Chantre

Une forme de réponse à la question qui était posée dans le premier article sur Guerres secrètes

Exergue 2

Et nous devenus matelots sur le bateau d’Ulysse
toujours nous servirons Dionysos
Euripide

Le début

Introduction

Les quatre sens de la guerre

Je me demande depuis un certain temps, alors que j’ai lu et relu Homère, L’Iliade et L’Odyssée, pourquoi ce vieux texte monte de plus en plus vers moi d’une façon fraÎche, énigmatique et violente. Et pourquoi, dans le même temps, tout ce qui peut se dire en chinois, dans la stratégie chinoise en particulier, monte avec le même caractère d’urgence. Serait-ce que la Grèce et la Chine ont des choses à se dire ? Le grand stratège Sunzi a vécu entre Homère et Euripide. Ces figures précèdent de peu l’ère qu’on dit chrétienne, et qui méritait mieux que d’inaugurer un calendrier. Les Grecs et les Chinois ont failli se rejoindre après le Concile de Trente, grâce à la grande aventure jésuite. C’est le moment de ce que j’appelle la Révolution catholique, où la papauté a commencé à jouer en Europe un rôle décisif. Puis ces mondes se sont séparés, grosso modo depuis la Révolution française, avant d’être peu à peu oubliés de tous : la synthèse, ou plutôt la tenue de la contradiction, n’a pu être opérée longtemps. Les Chinois sont délibérément méconnus. Quant aux Grecs, on sait le sort d’oubli qui leur est maintenant réservé.

—oOo—


Ouvrons le chapitre intitulé la guerre chinoise.

La guerre chinoise

Mon inclination vers la Grèce et la Chine vient de l’enfance, c’est-à-dire pour moi de la constatation de la situation de la planète, à travers mon prisme régional, après la Seconde Guerre. Je vois alors qu’il y a eu non seulement un crime énorme, mais aussi une falsification de l’histoire, une volonté, soit de ne pas savoir, soit de ne savoir que par bribes et saccades. Tout a été menti. Il va donc me falloir mener un certain nombre de guerres personnelles, pour que ces choses enfouies apparaissent.

Je prends alors le nom d’Ulysse, « Sollers », lequel nom me renvoie immédiatement à ce qui fut pour moi, très tôt, l’éblouissement de L’Odyssée : ce héros, comme nul autre, m’a paru le plus vivant. Imitation consciente, devant la sublimité du texte lui-même. Grande efficacité aussi de ce modèle, jamais là où on voudrait lui assigner une place.

Parallèlement, et très naturellement, l’apparition du Christ m’a paru lumineuse, mais curieusement affadie, falsifiée, attiédie, circonscrite, méconnue par le christianisme lui-même, dont j’ai pu apprécier très vite la névrose intensive, s’agissant notamment de la sexualité. J’avais la Bible sous la main et aussi Freud. Mais c’est Dionysos qui m’a parlé d’assez près dans ma région de Bordeaux. De façon très intime, Ulysse et Dionysos se sont rencontrés pour moi.
p. 250-251.

Et puis, cette petite phrase énigmatique :
« Dans Femmes, il y a une chinoise essentielle
 »


p. 251.

L’avez-vous déjà rencontrée ?

—oOo—

« Connais ton adversaire et connais-toi toi-même, et tu pourras sans risque livrer cent batailles. » Que Mao ait lu ou non Sunzi, il connaît évidemment, d’instinct, la vieille tradition de la stratégie indirecte. Il a en outre un génie militaire indéniable, ce qui n’est pas le cas des deux autres grands criminels du xx’ siècle : dans l’ordre, comme il faut toujours les citer, Staline et Hitler.

On voit donc se dessiner l’enjeu militaire planétaire du XXIe siècle : il opposera les Etats-Unis à la Chine. Nous sommes dans une Quatrième Guerre mondiale, la troisième ayant été gagnée contre les Russes, à la fois par les Américains, pour la force de frappe et la guerre des étoiles, les Anglais, pour l’espionnage, et Jean- Paul II, pour le combat spirituel. Avec les Chinois, cela va être une autre paire de manches.

[...]

Il y a une guerre incessante : celle qui nous saute à la figure à travers le terrorisme déchaîné par la stratégie directe. Et une guerre plus secrète qui se mène sans cesse, pas seulement économique, et dont les Chinois sont en train de tirer la plupart des fils. Si l’adversaire est unilatéral, je vais faire du multilatéralisme ; comme l’adversaire est capitaliste, je vais devenir encore plus capitaliste. Pratiquer la défensive stratégique, utiliser la force de l’adversaire pour la retourner en ma faveur. Le Chinois s’appuie d’instinct sur la compréhension interne de ce que l’adversaire ose, veut, calcule et est obligé de faire. Il mène une guerre défensive qui peut durer une éternité : sa conception du temps n’est pas la nôtre. Cette guerre peut se prolonger indéfiniment pour user l’adversaire. Elle ne cherche pas l’anéantissement, mais la domination. C’est donc en prenant le point de vue chinois qu’on voit l’histoire de la métaphysique s’achever dans sa propre perversion : dans le nihilisme accompli, qui peut tout à fait être emprunté par la logique chinoise sans qu’elle sorte réellement de sa propre substance. L’être, le non-être, le néant sont redistribués autrement.

[...]. Voici le texte de Sunzi. Il est fondamental :

« Le recours à la duperie est un principe à observer dans la guerre. Par conséquent, quand vous êtes capable de désirer livrer combat, vous devez tâcher de vous montrer inapte et indifférent. Quand vous voulez rester sur place ou aller loin, feignez le contraire. Quand l’adversaire est cupide, faites-lui miroiter des gains. Quand l’ennemi est en désordre, prenez-le d’assaut ; quand il est en position solide, prenez garde à lui ; quand il est puissant, évitez de le rencontrer ; quand il est arrogant, cherchez à le faire fléchir ; quand il est prudent, incitez-le à l’arrogance ; quand il est dispos, cherchez à le harceler ; quand il est solidaire, efforcez-vous de semer la discorde dans son sein. Attaquez l’ennemi à l’improviste, quand il n’a fait aucun préparatif. Il est impossible de donner un modèle établi des secrets de l’art de la guerre. »

p.254-256

—oOo—

Pour les Chinois, une bataille a déjà eu lieu au moment où elle commence. Il y a là quelque chose qui devrait nous alerter. À la limite, la guerre la plus subtile est qu’il n’y en ait pas. L’essence de la guerre réside dans ce fait : au moment de l’engagement, c’est déjà fini.

p.286

—oOo—

La fin

Dire oui au « passer » du temps, si c’est possible, vous délivre du ressentiment et de l’esprit de vengeance, dont la guerre secrète contre la joie ne cesse pas un instant. Il y a une guerre constante contre ce que Rimbaud appelle « la santé essentielle ». Quelque chose d’assez proche de ce que Maistre nomme la « souveraineté », que l’on juge froidement parce que l’on y est habitué, comme au soleil chaque jour. La souveraineté agit constamment, il n’y a pas pour elle de différence entre le sommeil et la mort. La guerre, en Chine aussi, est constante, mais elle vient des
transformations. Ce n’est pas un rapport de force, mais de connaissance. Ce qui veut dire que nous devons être tout le temps réveillés. « Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » Il me fallait donc faire l’apologie d’un certain nombre de réveils : Ulysse, Dionysos, la Chine, les papes. Réveils à la constance des transformations, ou, si vous préférez, renouvellement de l’immuable.

p. 298

Editions Carnets Nord
à paraître le 4 octobre 2007


Le livre sur amazon

Voir aussi l’article "Ulysse et Dionysos" qui complète celui-ci.

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6 Messages

  • A.G. | 30 décembre 2007 - 10:20 1

    En 1937 la revue  Acéphale (gérant : Georges Bataille) consacrait un numéro double à Dionysos, à Nietzsche Dionysos, à Dionysos philosophe... et invitait à visiter la Grèce sur les traces d’Ulysse...

    cf : Bataille avant la guerre
    et : Guerres secrètes 1
    et : Guerres secrètes 2


  • V.K. | 29 septembre 2007 - 08:53 2

    Comme un lent tsunami, les fortes secousses telluriques qui ont sculpté le paysage littéraire et artistique de Sollers, se propagent d’oeuvre en oeuvre et souvent sur des périodes de temps longues. Merci à D. d’avoir retrouvé les cercles concentriques du Bernin dans Femmes (1983), avant sa dernière résurgence dans Guerres secrètes (2007).

    Aussi dans Femmes :
    De quand datent les Etudes sur l’hystérie de Breuer et Freud ? 1895... Nouvelle époque... Observation... Théorie... Le noyau... Les strates... Aussi important que Copernic-galilée... Souvenirs... Oublis... Vivacité... Sondages... Anatomie des recoins... Résistances... Découverte des courants divers... Première cartographie du triangle... Exploration de la Namibie.
    _ [...]
    _ On vous explique tout ! Le péché originel ! Pourquoi vous êtes là ! Transis... En transit... Votre déficit d’engendrement... Toujours la même histoire... Proust va venir... Ce n’est pas encore assez... Jimmy Joyce ! Céline !Les cavaliers modernes ! Bernini 2000 ! Me voilà ! au galop !...

    _ Femmes, Folio/Gallimard p. 316-317.


  • D. | 28 septembre 2007 - 22:30 3

    Le Bernin est d’ailleurs une des figures de référence du narrateur de Femmes ; il imagine, je crois, un Louvre baroque, gonflé tout à coup, si des intrigues n’avaient pas chassé le cavalier Bernini de France. Puis il se rend à Rome, saint-Pierre ("pluie de foutre d’or", "torsion dans l’oeil", je cite de mémoire). Et ce sont peut-être les plus belles pages écrites sur le baroque.


  • Smilla | 27 septembre 2007 - 08:25 4

    Pour les forces de la guerre du goût, notons que l’auteur de "Smilla et l’amour de la neige", Peter Høeg, aime Sollers !

    "Quand on se retrouve face à lui, surprise. Une rare présence physique. Cheveux roux, yeux bleus, tee-shirt rayé, pantalon de toile et chaussures de sport, il a un corps de danseur, ou d’alpiniste. Mais surtout, il est souriant, détendu, attentif. Il commence à bavarder en français qu’il parle presque aussi bien que l’anglais et raconte qu’il l’a appris pour lire Flaubert, Apollinaire, Sollers, Hugo, Simenon, Proust, Nathalie Sarraute, Sartre, Foucault..."

    http://www.liberation.fr/culture/livre/281004.FR.php


  • V.K. | 23 septembre 2007 - 09:26 5


    Mea culpa !

    Kolossale erreur de transcription de ma part qui en change le sens : Bien que la citation ait été puisée dans les « premières épreuves non corrigées », il est bien écrit, aussi à la fin (p. 291) « dans une âme et un corps. Le contexte :

    « Il faut aller à l’art, et se soucier de l’aveuglement dont tant font preuve à l’égard du surgissement catholique appelé baroque. Quelques noms : Michel-Ange, Bernin, Titien avec une poussée physique, où, comme par hasard, nous retrouvons beaucoup de corps de femmes , et la négation de tout esprit de séparation entre la chair et l’esprit. La vérité dans la chair et l’esprit, « dans une âme et un corps », c’est cela qu’il nous faut comprendre, avec la musique, comme guerre secrète, contre ce qui ne veut pas que cela puisse s’incarner. »

    Formule qui « n’a rien d’un dualisme, bien au contraire. » souligne même Sollers.
    Bravo David pour votre vigilance. Texte initial corrigé.

    Sur le baroque et Bernin :

    On peut noter que Sollers a préfacé Baroque du Paraguay , Hoëbeke / Musée galerie de la Seita, un livre d’art où texte et illustrations retracent l’aventure jésuite dans ce pays et sa confrontation avec la culture locale du peuple guarani .

    L’aventure jésuite en Chine aussi évoquée : « le moment où Chine et 0ccident ont failli se rencontrer.[soulignement pileface) Cette rencontre, poursuit Sollers, s’est profilée au moment de ce que l’on appelle de façon infernale la Contre-Réforme. C’est une donnée de la civilisation occidentale, profondément méconnue par une pudibonderie effarante. Quand on reproche à Rome d’être frileuse sur les questions de sexe, il est clair que regarder ce qui se passe au XVIIe et XVIIIe siècle permet de voir une explosion révolutionnaire. Ce n’est pas contre mais pour quelque chose que cette révolution s’est faîte, en rupture avec ce qu’il y a de doloriste dans le christianisme de la morbidité et de la névrose, qui continue aujourd’hui. C’est Bernin, c’est Michel- Ange, qui vont mettre « tout cela en l’air » (p. 21.)

    C’est la reproduction d’une sculpture de Bernin : L’enlèvement de Proserpine (1621), qu’a choisie Philippe Sollers pour illustrer la couverture de son livre.

    - Côté face , côté pile, détail : admirez le rendu de la main et la sensualité qui s’en dégage !



    La sensualité d’ Apollon et Daphnée ou L’extase de sainte Thérèse, sculpture en marbre, 1652, chapelle Santa Maria della Vittoria, Rome auraient pu également illustrer son propos. Dans cette dernière sculpture, Lacan (proche de Sollers et Julia kristeva) y voyait une expression de jouissance qu’il qualifiait de "féminine" par opposition à la phallique, plus courante. (Jacques Lacan, séminaire du 20/02/1973.


    Bernin servira ainsi les commandes de plusieurs papes.


  • David | 22 septembre 2007 - 09:19 6

    Sollers a-t-il écrit "dans une âme et dans un corps" ou "dans une âme et un corps" ?!