vous etes ici : Accueil » CRITIQUES » Le poète dans la Pléiade - La folie d’Aragon
  • > CRITIQUES
Le poète dans la Pléiade - La folie d’Aragon

Ou quand Sollers tue le père

D 16 avril 2007     A par Viktor Kirtov - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Comment peut-on passer de l’extrême liberté surréaliste à l’académisme stalinien ? L’auteur de « Femmes » répond et se souvient du « Fou d’Elsa ».

Il était une fois, au début du xxe siècle, en France, un jeune homme très beau, prodigieusement doué pour l’aventure métaphysique et le style. Ecoutez ça : « Il m’arrive de perdre soudain tout le fil de ma vie : je me demande, assis dans quelque coin de l’univers, près d’un café fumant et noir, devant des morceaux polis de métal, au milieu des allées et venues de grandes femmes douces, par quel chemin de la folie j’échoue enfin sous cette arche, ce qu’est au vrai ce pont qu’ils ont nommé le ciel. »
Voilà, ça pourrait être écrit ce matin, ça s’appelle « Une vague de rêves », et nous sommes en 1924. Breton et le surréalisme sont là, tous les espoirs sont permis, une révolution est en marche, Lautréamont et Rimbaud sont les étoiles invisibles de ce nouveau jour. La boucherie de 1914-1918 a déclenché une crise générale de la pensée ; les idées, les systèmes, les vieilleries patriotiques et poétiques sont mortes, la vérité elle-même est mise en question par la mise en liberté des mots. « Il m’importe peu d’avoir raison. Je cherche le concret. C’est pourquoi je parle. Je n’admets pas qu’on discute les conditions de la parole, ou celles de l’expression. Le concret n’a d’autre expression que la poésie. Je n’admets pas qu’on discute les conditions de la poésie. »

Et vlan pour les philosophes, qui ont trop longtemps occupé la scène (ce n’est pas fini) ! Et vlan pour la société et ses mensonges ! Etre ensemble ? Oui, peut-être, très vite, à quelques-uns, et toujours sur une ligne de risque. Ces déserteurs du social, que voulez-vous, viennent d’éprouver un surgissement inattendu de l’espace et du temps, un violent sentiment de la nature excluant toute sentimentalité : « Laissez toute sentimentalité. Le sentiment n’est pas affaire de parole, escrocs de toutes sortes. Envisagez le monde en dehors du sentiment. Quel beau temps. » Vous êtes ici dans « le Paysan de Paris », un des grands livres d’Aragon, avec « la Défense de l’infini », qui rappelle la fin d’« Une vague de rêves » : « Qui est là ? Ah très bien : faites entrer l’infini. » L’infini implique une « science du particulier », et ne connaît qu’un seul dieu : le hasard. « Je vivais au hasard, à la poursuite du hasard, qui seul parmi les divinités avait su garder son prestige. » Mais qui veut vraiment laisser entrer l’infini et le hasard ? La police veille, la sécurité prépare sa vengeance.
[...]

JPEG - 17.8 ko
Aragon, Gide, Malraux, Bloch lors d’un meeting communiste

Aragon a-t-il eu peur de devenir fou ? C’est évident. On n’a pas encore tout dit sur son virage stalinien, son amour surjoué et obsessionnel d’Elsa, son trip soviétique, sa rééducation par Moscou, sa conversion à un monde prétendument réel, son lyrisme académique, son retour à l’alexandrin, son néo-hugolisme forcé. Quoi qu’il en soit, le voici d’un coup monothéiste, Dieu étant brutalement remplacé par une monogamie hallucinée. Masochisme profond ? Sans doute. Expiation ? Culpabilité ? Rédemption ? Quelque chose comme ça. Sa poésie, dès lors, devient intarissable et nostalgique, la mélancolie est partout, la complainte domine : « Il n’y a pas d’amour heureux » ; « Toute fleur d’être nue est semblable aux captives » ; « Le temps s’arrête en moi comme un sang qui fait grève, et je deviens pour moi comme un mot qui me fuit » ; « Je me tiens sur le seuil de la vie et de la mort les yeux baissés, les mains vides » ; « Cette vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent » ; « Heureux celui qui meurt d’aimer », etc., etc. Le retour mécanique à la rime fait qu’il se brime et se grime, qu’il frime, trime, comme pour s’étourdir et oublier un crime, à moins de le transformer en prime. Il condamne « l’individualisme formel », et voilà resurgi le mot « national », qui, décidément, de gauche à droite, a encore de beaux jours devant lui. Voici, par exemple, une déclaration ahurissante de 1954 : « Passera à nouveau le grand tracteur français de l’alexandrin, le chant royal, comme on disait, le chant républicain. » Sous le long règne de l’épouvantable Staline, la poésie est donc devenue un tracteur. On comprend que des auteurs comme Miller ou Genet soient traités alors de « littérature de merde ». Ce qui arrive à Aragon ? Il ne voit pas que la poésie n’est pas seulement une question de forme mais aussi de pensée. Sa poésie ne pense pas, elle rabâche. D’où la plainte, la ritournelle, la chanson navrée, l’increvable narcissisme apeuré, l’idéalisation, la réitération intoxiquée du « je t’aime », l’idolâtrie, l’autolâtrie, l’angoisse de vieillir et de mourir, bref, toute la gamme.
Et ça n’en finit pas : « J’ai peur de cette chose en moi qui parle » ; « Une science en moi brûle sans flammes, je guette l’univers en moi qui se détruit, le temps passe à regret sa main sur mon visage », etc. Finalement, c’est toujours la même histoire : « Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon coeur d’une langueur monotone. » Communisme plus matriarcat, quel dégât !

[...]

Il y a des beautés par-ci par-là [dans le Fou d’Elsa], mais on s’endort vite.
Elsa Triolet, en 1929, décrivait Aragon comme « un joli garçon, une prima donna, né pour le jeu de l’amour ». Ce jeu de l’amour, réfrigéré au Kremlin, s’est vite transformé en messes et en litanies d’un nouveau genre, et les enchantements de Paris en séances soporifiques au comité central.

Aragon, quand je l’ai connu, se mettait aussitôt à déclamer ses vers sans se préoccuper de l’ennui de son auditeur otage. C’était cocasse et poignant, de même que cette dédicace écrite par Elsa pour un de ses livres : « A Ph. S., maternellement ». Mauvais théâtre, mauvais roman. Il n’empêche : Aragon, qui n’était pas idiot, a rapidement perçu mon peu d’intérêt pour ces séances d’hypnose. Je lui sais gré d’avoir tracé ces mots sur un tirage à part, hors commerce, d’« Une vague de rêves » (pas de nom d’éditeur, pas de date, mais l’exemplaire, à couverture orange, est bien de 1924, à Paris) : « A Philippe Sollers, ce petit livre d’un de ses cadets, affectueusement, Aragon. » Il se trompait, puisque à 60 ans il venait soudain d’en avoir 27, alors que je n’en avais que 22. Mais quoi, la vérité anarchiste n’a pas d’âge.

« Oeuvres poétiques complètes », par Aragon, la Pléiade/Gallimard, tome 1 et 2, 1 776 p. et 1 744 p., 62 euros et 63 euros, le coffret 125 euros (en librairie le 20 avril).

Né à Paris en 1897, Louis Aragon, cofondateur du mouvement surréaliste, adhère au Parti communiste en 1927, entre en Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, et devient membre du comité central du Parti en 1954. Il meurt à Paris en 1982.

PhilippeSollers

L’article complet dans le Le Nouvel Observateur -2213 du 05/04/2007.

ou en mémoire cache pdf

soulignements : pileface



Aragon, en 1958, écrivait dans les Lettres françaises à propos de Sollers :

« Un écrivain véritable, et il n’y en a pas tant qu’il paraît en France, une âme haute, quelqu’un qui sait ce que c’est que rêver. » C’était pour saluer la publication de son premier roman Une curieuse solitude. « Et je sais, pour ma part, un peu mieux grâce à Philippe Sollers — ajoutait encore Aragon —, que, non, nous ne mourrons pas tout entiers. Puisque les choses essentielles, d’autres après nous vont les sentir, les toucher, les voir, en parler. Puisque nous pouvons disparaître, l’amour demeure. La vie. Ce mot après quoi on ne peut presque en écrire aucun autre. »

Le Con d’Irène de Louis Aragon en édition poche, Mercure de France/ Petit Mercure, 2000 est préfacé par Philippe Sollers.

Publié anonymement, à la fin des années 1920, le livret (93 pages), déchaîna les foudres de la censure. "Jeune bourgeois, ouvrier laborieux, et toi, haut fonctionnaire de cette République, je vous permets de jeter un regard sur le con d’Irène, ô délicat con d’Irène ! "
La société française n’est pas encore prête à reconnaître comme littérature une ode passionnée au sexe de la femme, "ce lieu de délice et d’ombre, ce patio d’ardeur, dans ses limites nacrées, la belle image du pessimisme. Ô fente, fente humide et douce, cher abîme vertigineux". (d’après Denis Gombert)

Liens :

Louis Aragon & Elsa Triolet

Maison Elsa Triolet



Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document


4 Messages

  • V. Kirtov | 24 avril 2015 - 12:36 1

    Philippe Sollers montrant cette dédicace de Louis Aragon et commentant :
    « C’est le moment où l’on s’est un peu vus, puis les rapports se sont gâtés »

    Un petit livre de 55 pages rassemblant deux textes, l’un intitulé « Un perpétuel printemps » où Aragon fait l’éloge du jeune Philippe Sollers, 22 ans, qui vient d’écrire son premier roman « Une curieuse solitude ». Le deuxième texte intitulé : « Paroles à Saint-Denis », est un discours prononcé le 28 février 1959, à l’occasion d’une soirée en l’honneur d’Aragon et Elsa Triolet par la section de St Denis du Parti Communiste (le PCF)

    Un perpétuel printemps


    …Je voulais parler du roman. Voilà comme je suis. Qu’on ne s’y trompe pourtant pas, ceci est écrit à propos d’un roman, d’un roman auquel je pensais, mais dont je me suis mis à écrire, ayant déjà un peu dérivé de lui. Il n’est pas sans attache, sans parenté avec ce dont je parlais, Les Amants ou All for love. Il est plus simple de dire tout de suite que ceci est parti d’ Une curieuse solitude de Philippe Sollers. Comme cela, je pourrai n’importe quand, et sans artifice, y revenir.

    [Aragon évoque ensuite un roman de Michel Zéraffa, « la littérature du XIXe siècle, la grande », certains aspects du Nouveau roman, puis...]

    Non, ceci ne m’écarte pas de Philippe Sollers, mais m’y ramène. Parce que l’étrange, avec lui, c’est que ce qui chez les autres est affaire de maturité, est ce qui frappe à son premier pas, à ce début, peut-être trop éclatant, trop heureux, avec le cri qu’il a arraché d’abord à François Mauriac, et qui, bien sûr, pouvait agacer les critiques, les rendre injustes. Cela a bien failli m’arriver, j’en conviens. D’ailleurs, Le Défi, ce petit conte que nous avions couronné au début de l’année, le Jury Fénéon, et qui avait valu à son auteur cette reconnaissance, à vrai dire ne valait pas le bruit mené. N’empêche que Mauriac avait entendu venir cet enfant, qui, déjà à son premier vrai livre, est un écrivain : ne lui marchandons pas notre gratitude.

    *

    « Un perpétuel printemps... » dit Antoine. Je suis parvenu à cet âge où l’on attend le printemps de l’année, doutant un peu plus chaque fois de le revoir. Au fur et à mesure que l’on avance dans la vie, l’écoulement du temps change de caractère, tout se passe comme s’il fuyait plus vite et l’on a du mal à retrouver cette épaisseur des jours qui est la jeunesse, cette lenteur merveilleuse de la vie. C’est la première remarque que je fais d’Une curieuse solitude : le temps des jeunes gens ici retrouvé, ne voilà-t-il pas que, m’interrompant dans ma lecture, je me surprends à croire qu’il a, dans l’histoire contée, passé toute une vie, quand l ’histoire au plus a traversé huit jours. Non que les pages aient été nombreuses. Le récit est rapide, sans surcharge. Non, cela vient de moi, de la discordance entre ce printemps et l’automne. C’est d’abord par là que Philippe Sollers m’émeut. Bien entendu, nous sommes sensibilisés au printemps, et peut-être que cette beau- té qui me semble émaner d’un texte, où j’entre comme dans un jardin secret, touffu, ce n’est que la beauté du diable.. Je l’ai cru pendant quelques pages, c’est que je me défendais encore.

    Je me disais, c’est un jeune chien, il a la grâce des jeunes chiens, cela passe. Au fond, ce n’est pas sa jeunesse, ici, que je me prends à suivre, mais la mienne. Je lis cette assez simple histoire, je crois la lire au moins, je souris de ses maladresses, il y a tout de ce que je sais mieux que l’auteur, mais cela ressemble, comme cela ressemble à ma propre jeunesse... Rien, même après les années, ne se ressemble plus qu’une jeunesse et une autre jeunesse. Est-ce que je m’intéresse vraiment à ce Philippe de seize ans qui ressemble à l’auteur comme un frère, ou à moi-même, à cette enfance de moi- même ? Pourtant, à prendre les choses par l’extérieur, qu’avons-nous de commun, rien, ni des conditions de vie, ni du costume, ni des amitiés : ce Philippe, étrangement seul à cet âge, on ne voit même pas cette famille autour de lui, avec laquelle il vit pourtant, personne, que lui et la femme qui est comme par hasard entrée dans sa vie. Il n’y a pas de monde autour d’eux. Il n’y a ici de place que pour l’émerveillement de l’amour découvert. Rien d’autre. Et peu à peu me voilà envahi par ce parfum, par ce chant, cette histoire transparente, comme une eau fraîche après une longue marche.
    Voyons. Tout cela est bien subjectif. ce n’est pas une façon de parler d’un livre. À vrai dire, je n’en parle pas encore. Je rêve autour. Et déjà quelle vertu, quelle force d’incantation dans ces mots parcourus, s’ils ont cet effet de me ramener à mon propre printemps...

    ( La version complète de Un perpétuel printemps est ici dans un dossier constitué par A. Gauvin )

    *
    Et comme toujours, fleurs de printemps
    sont fruits d’automne.
    Carnet, Marc Pautrel
    *

    Aragon poète ! « C’est une chose étrange que le monde / Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit… »

    A l’occasion d’un deuil récent, pendant la cérémonie de crémation – mot hideux - me sont revenus à la mémoire ses mots déjà cités, appris par cœur, après les avoir entendus déclamés par Jean d’Ormesson. C’était à l’occasion de la parution de ses livres qui ont emprunté leur titre à chacun des deux premiers vers de ce poème d’Aragon :

    « C’est une chose étrange à la fin que le monde
    Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
    Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
    La nuit immense et noire aux déchirures blondes

    Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit
    D’autres viennent Ils ont le cœur que j’ai moi-même
    Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime
    Et rêver dans le soir où s’éteignent les voix

    Il y aura toujours un couple frémissant
    Pour qui ce matin-là sera l’aube première
    Il y aura toujours l’eau le vent la lumière
    Rien ne passe après tout si ce n’est le passant

    C’est une chose au fond que je ne puis comprendre
    Cette peur de mourir que les gens ont chez eux
    Comme si ce n’était pas assez merveilleux
    Que le ciel un moment nous ait paru si tendre...

    Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
    Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici
    N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
    Je dirai malgré tout que cette vie fut belle. »

    (Extrait de "Les yeux et la mémoire"

    *


  • V. K. | 16 novembre 2012 - 10:49 2

    Le texte "La Folie d’Aragon" par Philippe Sollers est repris dans le Hors-Série Le Monde : « Louis Aragon, le fou des mots », M 08392 actuellement en kiosque, avec ce chapeau :

    Avec brio et en faisant mouche, celui qu’avaient salué à ses débuts littéraires, à la fois Mauriac et Aragon se retourne ici contre une tutelle encombrante : il est facile d’opposer Aragon lui-même, et Sollers ne s’en prive pas. Le directeur des Lettres françaises ne pouvait que déplaire aux gauchistes devenus prochinois après 1968, et c’est ainsi qu’on put lire dans la revue Tel Quel : « C’est avec les vieux gagas qu’on fait les meilleurs ronrons. » (1972)

    L’intégrale de « La Folie d’Aragon » (pdf)

    *


  • V.K. | 1er septembre 2011 - 16:27 3

    Mais oui, il y a aussi des diamants chez Aragon.
    et les trois strophes qui suivent en font partie, pour moi ;
    chacune brille de ses feux pour dire la nostalgie du temps qui passe
    et l’incandescence du sentiment amoureux :

    C’est une chose étrange à la fin que le monde
    Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
    Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
    La nuit immense et noire aux déchirures blondes

    Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit
    D’autres viennent Ils ont le c ?ur que j’ai moi-même
    Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime
    Et rêver dans le soir où s’éteignent les voix

    Il y aura toujours un couple frémissant
    Pour qui ce matin-là sera l’aube première
    Il y aura toujours l’eau le vent la lumière
    Rien ne passe après tout si ce n’est le passant

    Louis Aragon
    _ extrait de Les yeux et la mémoire (chant II : Que la vie en vaut la peine)

    Jean d’Ormesson y a été sensible aussi en reprenant le 1er vers comme titre d’un de ses livres, voir ici.


  • coline | 1er septembre 2011 - 13:53 4

    Bonjour,

    Le génie frise souvent la folie : être génial n’est pas un état normal ; il excellait dans ses thèmes favoris qui touchaient le drame, la nostalgie, l’amour et qui n’ont pas le bonheur de vous plaire. Il demeure un génie, cependant !

    Bonne journée

    Voir en ligne : UN GENIE CEPENDANT