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Joyce, de Tel Quel à L’Infini (II)

Joyce et Cie, 1975

D 11 avril 2007     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


" JOYCE à Paris
Philippe Sollers "

C’est sous ce titre que le numéro 20 de la revue art press (septembre-octobre 75) rendait compte de l’évènement en ces termes :

" Du 16 au 20 juin, s’est tenu à Paris, un symposium international sur Joyce [1]. C’est la première fois qu’un tel évènement avait lieu. D’où son importance. D’où peut-être aussi le fait qu’il ait commencé par un évènement significatif. L’inauguration, au grand théatre de la Sorbonne devait être présidée par le gouvernement français (en la personne du secrétaire d’Etat aux Universités). Lacan devait y prononcer une conférence intitulée Joyce le Symptôme. Or, au dernier moment, un fonctionnaire balbutiant, gêné, excusait les autorités françaises. Cela, devant les représentants anglais et irlandais, et un public résigné, ne protestant même pas devant un acte aussi manifestement grossier. Contre Joyce ? Contre Lacan ? En tout cas, contre une langue vivante.

Lacan a donc parlé, ramenant Joyce à ses préoccupations, qui sont celles de son Séminaire. L’intérêt dde sa communication vient surtout du fait qu’il reconnaisse à Finnegans Wake, le dernier livre de Joyce réputé "illisible", une fonction d’énigme pour le sommeil psychanalytique. Les psychanalystes ont-ils lu Joyce ? Il semble bien que non, et pas plus aujourd’hui qu’il y a cinquante ans, quand Jung, à propos d’Ulysse, parlait déjà de schizophrénie. Joyce et Freud : probablement ce qu’il y a eu de plus radicalement nouveau dans la première moitié du XXe siècle. Nous commençons à peine à le voir.

Les Anglais, les Américains, semblent aussi mal à l’aise avec Joyce que le gouvernement français et la Sorbonne. Peut-être parce qu’il leur a abimé leur langue maternelle ? " J’ai déclaré la guerre à l’anglais, écrivait Joyce, et j’irai jusqu’au bout. " Et, en effet, tout ce qui parle aujourd’hui une langue étroitement nationale (anglais, français, allemand, italien, etc.), a l’air de ne s’exprimer qu’en latin. Joyce, dans Finnegans Wake, est en effet le premier à tout faire sauter : les frontières linguistiques, le refoulement inconscient sur le jeu de mots propulsé à l’infini, la répression des mille particularités irréductibles des traces culturelles. Il avait l’habitude de dire qu’il travaillait pour donner aux professeurs quelque chose à commenter pendant trois cents ans. A peine quarante années se sont écoulées depuis la publication de ce livre monstre. Mais on peut constater, par l’intérêt de plus en plus profond qu’il suscite, à quel point il va influencer l’avenir.

Quelques interventions à retenir : celle de Lacan, bien sûr, déroutant, comme toujours, ses suiveurs. Celle de David Hayman, le spécialiste américain de Finnegans, et qui a édité le travail de Joyce sur son manuscrit, creuset de son écriture. Celle de Stephen Heath, un jeune chercheur anglais, déjà connu pour ses travaux sur la signification théorique et pratique du chef-d’oeuvre de Joyce (cf. Tel Quel 50 et 51, et, dans le numéro 54, des fragments de traduction de FW en collaboration avec Philippe Sollers). Les Américains, les Anglais, à part ceux-là, étaient étonnés de la place donnée par certains à Finnegans Wake, par rapport à Ulysse. C’est qu’ils sont encore fascinés par ce dernier livre, ne comprenant pas que Joyce est allé encore plus loin, avec une tranquillité, une audace et un cynisme créateur qui en fait l’égal des plus grands. "

Suivent des extraits des trois interventions de Philippe Sollers au cours de ces journées.
Titre : JOYCE ET Cie.
Ces trois interventions furent publiées dans leur intégralité dans le numéro 64 de Tel Quel (novembre 1975) avec deux reproductions (dont un manuscrit) et une photo de Joyce par Gisèle Freund.

Dans le même numéro, juste après la photo de Joyce, intercalée, hors page (ce fut la seule fois, à ma connaissance, dans l’histoire de la revue), suit une intervention, également en trois parties, de Sollers à Milan, en novembre 75, intitulée " La main de Freud ".
Comme l’écrira plus tard Sollers dans son Avant-propos au livre de Gisèle Freund Trois jours avec Joyce (1982) :
" Pas de hasards, pas d’erreurs.
Et, bien entendu, la photographe s’appelle Freund.
C’est-à-dire, comme on commence seulement à le remarquer : Joyce = Freud (en allemand). La joie. Quand même. A un n près, ici, qui ajoute l’amitié. "

Une particularité : le texte des trois interventions qui forment JOYCE ET Cie est d’abord publié en anglais dans une traduction de Stephen Heath. En note, Heath précise (en anglais puis en français) : " Thème ou version (puisqu’il s’agit pour moi, Anglais, de retrouver à partir du français comme ma propre langue étrangère - " l’anglais n’existe plus " -), ce qui suit ne s’en tient pas pour autant aux conventions de la traduction scolaire : essai plutôt de confrontation de langues, de transposition de forces. "

Le texte commence ainsi : " Most of us here today speak English. Let me simply ask you, howhever, whether you realize that since Finnegans Wake was written English no longer exists. It no longer exists as self-sufficient language, no more indeed than does any other language. "

Voici maintenant des extraits de JOYCE ET Cie (le texte a été repris dans Théorie des exceptions, Coll. Folio, 1986).

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Tel Quel 64, p.2

I

Pour la plupart, en ce moment, nous parlons anglais. Mais je vous demande simplement si vous avez conscience que, depuis que Finnegans Wake a été écrit, l’anglais n’existe plus. Il n’existe plus en tant que langue auto-suffisante, pas plus d’ailleurs qu’aucune autre langue. Joyce introduit un report permanent du sens de langue à langues, d’énoncé à énoncés, de ponctualité de sujet d’énonciation à séries. Joyce : toute une démo- graphie. Je compare cette situation à celle de Dante au XIVe siècle. Dante perçoit et inscrit non seulement un bascuelement économico-politique profond (l’arrivée du capitalisme) mais un transfert de langue à langue : du latin à l’italien. Joyce, lui, trace les limites de toute langue nationale, maternelle. Qu’est-ce qu’un sens en langue de mère-patrie ? La propriété privée de la parole enfantine, ce qui fait des groupes d’adultes des enfants en sursis. Mais aussi : un fonctionnement référentiel du sujet vers sa matrice corporelle, et un barrage vers l’inconscient élevé par le pré-conscient. Joyce dit : Finnegans Wake, c’est le langage et l’écriture de la nuit, en rêve. La langue, nationale, maternelle ne se rêve pas, elle fait rêver un sujet dans son rêve. Mais le rêve d’une langue peut être la veille d’une autre et, quand il fait nuit sous une latitude, il peut faire jour sous une autre. Joyce rêve donc d’un livre qui serait indistinctement rêve et interprétation, passage sans fin des frontières. Or c’est là, précisément, le réveil.

On croit naïvement que Joyce n’a pas eu de préoccupation politique, parce qu’il n’a rien dit ou écrit à ce sujet en langue morte. Nous en sommes encore là : l’art d’un côté, la politique de l’autre. Comme s’il y avait une place pour la politique, et d’ailleurs pour quoi que ce soit. Mais le refus de Joyce de se livrer au moindre énoncé mort est justement l’acte politique même. Cet acte explose au coeur de la polis réthorique. Au coeur de la reconnaissance narcissique du groupe humain : fin des nationalismes décidée par Joyce au moment où les crises nationalistes sont les plus virulentes (le fascisme en Europe). Le nationalisme peut être caractérisé comme une double obstruction vers l’inconscient et le champ international : c’est pourquoi (même paré d’une bannière "marxiste") il est toujours fondamentalement régressif, et ouvre sur toutes les exclusions racistes.

Joyce veut détruire le nationalisme, mais il va plus loin que l’internationalisme abstrait, "oecuménique" (qui ne peut que se supporter que d’une langue morte : latin pour l’église, stéréotype "marxiste-léniniste", délire fasciste). Ce qu’il est en train de construire avec Finnegans Wake, de 1921 à 1939, c’est un transnationalisme actif. Il désarticule, réarticule, et en même temps annule le maximum de traces linguistiques, historiques, mythologiques, religieuses. Dans ce qu’il écrit, il y a plus que des différences : il met donc en question toute communauté (on appelle ça son "illisibilité").

L’obstination de Joyce à sonder le phénomène religieux est probablement son geste "politique" le plus important. Qui, à part lui, est réellement sorti de cette base névrotique universelle (toujours recommencée, y compris sous les insignes du rationalisme) ; et pourquoi lui, sinon parce qu’il a obtenu, à travers son écriture, un certain savoir sexuel fondamental sur l’espèce ? Joyce, c’est la même ambition que Freud : analyser deux mille d’humanité, et pas dix ans, ou un siècle, de politique. Qu’est-ce que le monothéisme ? Qu’est-ce que le christiannisme ? Qu’est-ce que la raison ? Finnegans Wake fourmille de "réponses" à ce sujet. Mais ces réponses ne sont pas d’ordre scientifique : elles relèvent d’un savoir qui ne se donnera jamais comme systématique, pas plus que définitivement centré ou sérieux. C’est pourquoi il s’agit de l’acte le plus fort que l’on ait accompli contre la paranoïa politique et son discours en surplomb, mortel, hors humour. Je dis donc que Finnegans Wake est le livre le plus formidablement antifasciste produit entre les deux guerres.

II

[...] Une femme aide financièrement Joyce à écrire. Mais elle veut qu’il se fasse analyser. Joyce refuse. Sanction : plus d’argent. La fille de Joyce est malade. Elle est soignée à sa place. Supposons que la fille de Joyce soit une de ses lettres : cette lettre tombe dans les mains de Jung, c’est-à-dire à côté de Freud.
Cette affaire est-elle sans importance pour la première moitié du XXe siècle ? Je ne le pense pas [...]
Joyce qui, dans Finnegans Wake, fait plusieurs fois allusion à ces véritables rapports de force autour de son écriture (rapports de forces : il s’agissait bel et bien de savoir qui détenait le sens de ce qu’il écrivait), s’est plaint plusieurs fois de la grossièreté "spontanée" de Jung à son égard. Or on sait que si l’on traduit "joyce" en allemand cela donne "freud". A travers Joyce, Jung attaquait Freud, et à travers Freud, pourquoi pas, Joyce. Dans Finnegans, Joyce parle de la " loi de la JUNGle " [...]

Lacan, dans sa communication, a rapporté ce propos de son entourage : " pourquoi Joyce a-t-il publié Finnegans Wake ? " Drôle de réflexion. Il est bien évident que toute la stratégie de Joyce, depuis la première ligne de ce livre jusqu’aux moindres incidents de sa biographie, était tendue vers cette publication. Joyce a toujours vécu "selon" le Wake. Sa biographie elle-même (qu’il supervise d’ailleurs avec beaucoup de précautions) ne devait être à ses yeux qu’une des "couches" de son travail [...] Il n’y a rien à savoir sur Joyce parce que son écriture en sait toujours plus, et plus long, que le "lui" qu’un autre peut voir. Difficile à admettre ? Impossible. Impossible de volatiliser cette dernière illusion fétichiste : qu’un corps n’est pas la source de ce qu’il écrit, mais son instrument.

Mais alors qui écrit, qu’est-ce qui est écrit ? Lisez, et vérifiez si vous tenez bon, si vous restez le ou la même.

[...] Bien entendu, Joyce a "publié" Finnegans Wake. Question de paternité. En quoi il suscite beaucoup de d’érudits, mais peu d’enthousisame. Les mères se sentent excédées, les pères dénudés, les filles multipliées, les fils désaxés.

[...] Joyce tire le négatif du langage poétique, il s’introduit dans sa chambre noire : au commencement étaient non pas des héros et des dieux, non pas même des hommes, mais des chocs, agrégats de sons, de syllabes. Au commencement, des noms se cherchaient dans les lettres, à travers l’articulation des langues. J’appelle ça le rire vers l’un . A ma connaissance, le premier mot de Finnegans Wake, RIVERRUN, n’a pas encore été interprété de cette manière. Mais si l’on remarque que le dernier mot est THE, suivi du blanc, sans signe de ponctuation, et que ce THE de la fin est calculé pour revenir au début et entamer ainsi un nouveau parcours en spirale, rien ne vous empêche, de la fin vers le commencement de lire THE RIVERRUN , qui est bien le cours de la rivière, mais où vous entendez et voyez aussi THREE VER UN, trois vers un. Que Joyce ait sans fin médité (et joué) sur l’idée de trinité n’est pas une surprise. Et si vous vous viviez vous-mêmes en état de triadicité, plus un, bien sûr, rien ne vous paraîtrait plus habituel que ce genre de choses. Au fond, c’est très simple [...]

Philippe Sollers

Le texte complet de « JOYCE ET Cie » est repris dans Théorie des exceptions, folio.




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James Joyce, manuscrit (TQ 64, p.14)

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