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Les nouvelles Mythologies 2007

50 ans après, Roland Barthes revisité

D 17 mars 2007     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le Nouvel Observateur N° 2210 du 15 mars 2007 consacre un dossier aux nouvelles mythologies 2007, vues par une trentaine d’écrivains, philosophes, sociologues, sous la direction de Jérome Garcin.
Parmi ceux-ci Philippe Sollers qui fut un proche de Barthes et analyse, ici, la nouvelle mythologie de « l’euro. » Jérome Garcin, quant à lui, a choisi « le corps nu d’Emmanuelle Beart » à la une de Elle, pour annoncer l’été 2003.

L’intro de Jérôme Garcin

Il faut imaginer le choc. Un intellectuel de 40 ans, l’auteur du « Degré zéro de l’écriture » ose se passionner pour les objets de la vie quotidienne, faire parler les images, les marques et les frites. Il trouve du signifiant au fond des paquets d’Omo et de Paic. Il décode le message secret du chaud-froid de poulet rosâtre dans « Elle » - lequel magazine est un « véritable trésor mythologique » -, décrypte la rubrique astrologique de « Votre coeur » et les noces de Miss Europe 53 dans « Match ». Il élève le Tour de France à la hauteur d’une grande épopée et tient le « Guide bleu », surtout celui consacré à l’Espagne franquiste, pour le vaniteux vade-mecum de la bourgeoisie. Car notre mythologue est marxiste et brechtien. Qu’il ausculte la DS 19, fasse dégorger les vers de Minou Drouet, palpe du polystyrène ou découpe un bifteck saignant, c’est afin de relever, sous abri, les signes ambiants et éloquents de la IVe République du président Coty. (D’où le paradoxe : Roland Barthes mythifie si bien ce qu’il dénonce qu’on peut lire aujourd’hui son encyclopédie subversive avec nostalgie ; elle est devenue une littérature d’ambiance, comme on le dit de la musique.)

C’est en février 1957 que paraît, sous le titre « Mythologies » (Points Seuil, 5,95 euros), un recueil de textes publiés auparavant dans « France Observateur ». Alors que le pays succombe au charme pulpeux de Brigitte Bardot dans « Et Dieu créa la femme » et chante avec Boris Vian la fièvre de l’électroménager, « son Frigidaire et son atomixeur », Barthes fait donc le portrait brillant et acide de la société de consommation française à travers ses icônes économiques, domestiques, politiques et culturelles. Un demi-siècle plus tard, ce tableau de moeurs a gardé tout son éclat.

Roland Barthes, Mythologies.
Interview à « Lectures pour tous », 29 mai 1957.

*

Fidèles aux principes, sinon idéologiques, du moins sémiologiques de son auteur, nous ouvrons, à notre tour, le bazar des années 2000. Libre à chacun, selon son idiosyncrasie, d’y ajouter ses propres mythologies.

J.G.
Le Nouvel Observateur-2210-15/03/2007

Qui se souvient du bon vieux franc hypocrite du xxe siècle ? Qui a encore en tête les visages navrés d’être ainsi prostitués sur des billets de banque, les figures de Voltaire, de Montesquieu, de Pascal ? Le franc a fini de façon atomique : Marie Curie a bouclé la caisse et, du même coup, est entrée au Panthéon.
Je regarde ma monnaie en euros et en cents. Quelques symboles français surnagent dans le métal : un visage de femme (mais c’est Royal !), une semeuse entourée d’étoiles (encore elle !), la rassurante devise « Liberté, Egalité, Fraternité ». Mais d’où me vient ce lion dressé, l’épée à la main ? Ce petit bureaucrate à lunettes ? Je sursaute devant une lyre gravée du plus bel effet : mais oui, quelle joie, c’est l’Irlande, c’est l’Eire. Bonjour, Joyce ! L’Europe, c’est toi ! Orphée ! Homère ! Je me pince : le pape, maintenant. Et puis un roi : Juan Carlos. Et de mieux en mieux (décidément l’Espagne tient le coup) : un écrivain qui s’en est tiré à travers la frappe. Voici donc le grand vainqueur de la nouvelle monnaie : Cervantès.
Passons aux billets : le dollar est bavard, l’euro est muet. D’un côté les présidents américains, Washington, Jackson, Grant, et puis les inscriptions flamboyantes, « In God we trust »« Novus ordo seclorum », « Annuit coeptis ». Tout cela est très xixe siècle. Vous ajoutez la pyramide inachevée surmontée d’un triangle à oeil, et vous avez compris que le regard incessant de Dieu vous surveille depuis quarante siècles. Au contraire, l’euro se présente la bouche cousue. Il ne se permettrait pas, lui, de parler latin. Grand silence (celui de toutes les langues qu’il représente). Passé flou, avenir suspendu. Vous apercevez des ponts, des arcades, des aqueducs, des ogives, des vitraux (un peu de chrétienté, mais pas trop), vous ne savez pas s’il s’agit de ruines ou de travaux en cours. Une carte géographique vous rappelle quand même que vous pouvez vous balader dans tous ces pays sans changer de compte. Il est possible que cet ancien continent dévasté veuille refleurir (il y a des étoiles). Les couleurs sont comme des promesses de couleurs.
L’Amérique en dollars, c’est la puissance et la Loi. L’euro, c’est les limbes. Déchiffrons l’avenir, je le vois d’ici, même si je crains de n’être pas là pour jouir de son humour gigantesque. L’euro, un jour, capté par la Chine, débouchera nécessairement sur l’eurasio. Il y aura des idéogrammes. Ce sera très beau.

Philippe Sollers :Dernier livre paru : « Fleurs » (Hermann).

PhilippeSollers
Le Nouvel Observateur-2210-15/03/2007

Et Dieu créa la femme de 37 ans [1] Elle est éclatante de grâce naturelle, émouvante d’abandon, fière de sa taille fine et de ses formes girondes, indifférente aux canons d’une mode asthénique et grêle, naïade callipyge plongée jusqu’au haut des cuisses dans l’eau turquoise de l’océan Indien.
Photographiée de trois quarts dos comme à son insu, le regard tourné vers l’horizon, les cheveux ceints avec son propre string noir, l’estivante du sans souci offre au soleil du petit matin son visage pointu de chat persan, son épaule tapissée d’éphélides, et un sein, ô ce sein, lourd et ferme à la fois, dont on voit le mamelon rose brun durci par l’excitation de l’air salé. A la mer, elle confie ses fesses auxquelles l’exquise cambrure du dos ajoute une rondeur de Vénus hottentote. On a l’impression qu’elle s’apprête à faire l’amour avec les éléments. Ce jour-là, on eût voulu être Eole et Poséidon. Le 5 mai 2003, Emmanuelle Béart fait la une de « Elle » pour un « Spécial beauté » et son corps nu se multiplie, grandeur nature, sur tous les dos de kiosque. Record de vente historique : jamais autant d’hommes n’ont acheté l’hebdo féminin, lequel bouleverse soudain ses lois tacites.
Car en lieu et place des mannequins giacomettiens de 20 ans et des lolitas transparentes, Valérie Toranian, la directrice de la rédaction, a choisi de célébrer une femme mûre, mère juvénile de deux enfants, et l’actrice décomplexée de « la Belle Noiseuse ». Photographiée à l’île Maurice, sans maquillage ni retouches, Emmanuelle Béart, 1,67 mètre, 50 kilos, évoque la sauvage Deborah Kerr, la pulpeuse Brigitte Bardot mais aussi la vacancière ordinaire. L’image tient du légendaire et du coutumier, du sacré en même temps que du profane. Avec la belle Emmanuelle, cette indigène blanche, l’amour devient naturel, l’érotisme innocent et la chair, comestible. Personne n’a honte de la désirer, puisqu’elle semble si heureuse d’être désirable. Cet été-là, on a vu beaucoup de strings retenir les cheveux mouillés des femmes.

Jérôme Garcin :Dernier livre paru : « les Soeurs de Prague » (Gallimard).

JérômeGarcin
Le Nouvel Observateur-2210-15/03/2007

Liens

Sur le site du Nouvel Observateur
Mythologies 1957 de Roland Barthes
Mythologies 2007

Sur France Culture
Vous pouvez lire ou écouter une série d’émissions sur Roland Barthes


Joyce doit faire des bonds

N° 2210 Mythologies 2007
Je suis en train de lire le dossier du « Nouvel Obs » sur les « nouvelles mythologies ». J’arrive à l’article de Philippe Sollers consacré à l’euro, je le parcours distraitement quand, tout à coup, je m’étrangle : évoquant la monnaie de l’Irlande, de l’Eire, Sollers vient de parler de lyre ! De lyre et non de harpe. Mélanger Orphée et Homère avec les bardes gaéliques et confondre les bergers du Connemara avec les pâtres grecs, même au nom de l’unité européenne, cela dépasse la faute de goût. Pour moi, qui ne connais l’Irlande que par les BD d’Hugo Pratt, cette gaffe frôle le sacrilège : Joyce doit faire des bonds dans sa boîte (et, en plus, il a écrit ça juste avant la Saint-Patrick).
Christian ESTEVEN, Marseille


[1en fait 39 ans, si l’on en croit ses biographies qui font naître Emmanuelle Béart le 14 août 1963 ou 1964 selon les sources. A l’approche de l’été 2003, elle s’apprête donc à changer de dizaine, une motivation supplémentaire pour laisser une trace de ce corps à l’occasion de ce franchissement de cap. De même, en ce début 2007, Arièlle Dombasle s’est dévoilée à la une de Paris Match et dans la revue du Crazy Horse. Née le 27 avril 1958, à la veille de ses 49 ans et l’approche d’une nouvelle décade...

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1 Messages

  • A.G. | 21 novembre 2007 - 01:02 1

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    James Joyce



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    Demi-couronne
    1939 : publication de Finnegans wake



    Joyce ne devrait pas faire de bond. La lyre, en effet, a bien existé en Irlande.

    " Le critt, sorte de lyre à six cordes employée dans toute l’Europe de l’Ouest et du Nord entre la fin de l’Antiquité et le Haut Moyen Age, est mentionné dans les textes mythologiques irlandais comme étant l’instrument dont jouaient les bardes divins pour accompagner leurs récits. "
    Cf. : Contes celtiques.

    Des précisions sur ce site : La harpe :

    " La harpe jouée en Irlande durant l’Antiquité était cependant très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui, d’ailleurs appelée ’Harpe Celtique’ par la communauté musicienne mondiale contemporaine. Le terme cruit semble signifier en Vieil Irlandais une ’lyre’, la différence avec la harpe tenant pour l’essentiel à l’absence de colonne fermant l’instrument sur le troisième côté, qui ne fut introduite en Irlande qu’à partir des VIIIe ou IXe siècles, ce qui nous conduit à insister sur la nécessité de ne pas imaginer des cruitire jouant sur de grandes harpes. "

    " Les manuscrits médiévaux, en latin, utilisent cependant dans la majorité des cas le terme trompeur de ’Cithara’ pour désigner les lyres et les harpes, ce qui provoquera des confusions y compris dans la langue anglaise entre ces deux derniers termes, dans certains cas jusqu’au début du XVIe siècle. En gaélique, le terme cruit est utilisé dans les manuscrits les plus anciens pour désigner un instrument à cordes, le sens évoluant au fil des siècles pour signifier en Irlandais moderne une petite harpe bardique. Il semble qu’une racine indo-européenne "ker" ayant pour signification ’courbé’ soit à l’origine du terme ’cruit’, et que l’un de ses dérivés, *kereb, soit à l’origine du terme ’harpe’. "

    " Rappelons que, selon l’acception contemporaine, la harpe est plus solide car fermée sur le devant par une colonne (angl. ’column’ ou ’forepillar’), tandis que la lyre est soit arquée, soit angulaire. "

    Monnaie irlandaise

    Pour finir :

    " Quel signe céleste tous deux [il s’agit de Bloom et de Stephen] observèrent-ils simultanément ?
    Une étoile précipitée avec une grande vélocité apparente à travers le firmament depuis Véga de la Lyre au-dessus du zénith et au-delà du groupe d’étoiles de la Chevelure de Bérénice jusque vers le signe zodiacal du Lion. "
    James Joyce,  Ulysse (section 17, Ithaque ; traduction Auguste Morel, revue par Valéry Larbaud et l’auteur).