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L’Etoile des amants (IV)

D 26 février 2007     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Escapade avec Maud, en compagnie du narrateur. Maintenant, aujourd’hui, tout de suite... Pour faire vivre, à chaque instant, les cinq sens.

Extrait


— On part ?
— On part.
Maud ne pose pas de questions, elle est prête. On interrompt les contacts, on ferme, on boucle, on roule, on disparaît, passage de la frontière, pluie et soleil, ouverture de la maison, respire, maintenant, respire. Écoute, regarde, sens, touche, bois, respire. Je saurai plus tard où aller. Je te dirai.

On va dormir beaucoup, c’est nécessaire. Dormir et encore dormir, c’est la meilleure façon de leur échapper, et le plus possible d’un sommeil sans rêves. Car ils s’infiltrent aussi dans vos rêves, ils vous parasitent, vous tordent, vous imposent leurs voix. Bribes chuchotées, martelées, conneries, éclats, obscénités, refus, reproches, arrestations, interdictions, ordres. Impossible de les faire taire, le silence serait pour eux un poison. Ils se défendent, vous bousculent, vous attaquent, vous cognent. Vous vous croyez seul, mon ?il. Votre chambre est remplie d’échos, les caméras sont là, les murs craquent, votre lit est électrique, la vermine monte dans les rideaux. « Ici ! » « Là ! » « Vous ! » « Toi ! » Drôle de banlieue sans fin, drôle de trame.

— Tu es fou ?
— Un peu.

Maud pense qu’on vit un roman que j’invente, elle me suit, elle me croit. Tout a commencé par son obstination et sa gentillesse. Au début, méfiance, qu’est-ce qu’elle veut celle-là, l’étudiante, bon, oui, d’accord, jeune, brune, jolie, ronde, gracieuse, danseuse, regard noir amusé profond, mélodie, harmonie, la raison même. Les cinglées, merci, j’en ai eu ma claque. En insistant un peu, on finit d’ailleurs par s’apercevoir qu’elles le sont toutes. Ça peut mettre longtemps à se dévoiler, mais ça vient. Les visages se creusent ou s’affaissent, les masques tombent, la grimace d’argent apparaît, les sourires à reproduction s’enfoncent, les yeux égarés virent au fixe. Les types, nounours plus ou moins pervers, ignorent que la grande folie passe à ce moment-là sur eux, la vraie, celle de toujours, grottes, cryptes, couvents, maternités, crèches, écoles, liftings, cliniques, hôpitaux, bureaux, banques. Ils deviennent débiles ou se taisent. La folie, elle, parle à ciel ouvert, et personne ne semble s’en rendre compte. Ils sombrent, elles se décomposent, le spectacle continue, salut.

En réalité, elles sont là pour ça : les user, les conduire du berceau au gâtisme. Folie et gâtisme, c’est le programme depuis le début. Tout le reste est comédie transitoire, bavardage technique, dénégations en tout genre. Eh, ho, c’est vous, qui êtes désespéré, déprimé, non ? Mais pas du tout, au contraire.

— Qu’est-ce qu’on fait ? dit Maud.
— Rien. On attend.

Elle nage à côté de moi, il n’y a personne, mouettes et papillons blancs tout autour. L’endroit est unique, Maud s’y est glissée tout de suite. J’ai longtemps hésité à l’amener ici, et puis pourquoi pas. Un caprice, une fantaisie, rien à perdre. Tentons le Temps. Qu’il se montre enfin, fleur ou tête de mort. Ou les deux.

C’est l’été, maintenant, on peut l’écouter de l’intérieur déposer sa toile sur nous. Il y a un paysage des odeurs et des ombres, un autre en bleu-blanc, un autre dans les variations du vent. Si je m’assois pour écrire, derrière les volets, au plus chaud de l’après-midi, je sais que le temps va venir se mesurer ici, sur la page. Le papier est ma montre, mon horloge, ma sphère aimantée. Main droite, secondes et minutes. Main gauche, les heures. Cinq secondes, cinq minutes, cinq heures. À six heures du matin, grand silence solennel dans le jardin. Le soleil rouge s’annonce, les oiseaux du bois d’à côté vont commencer à traverser le ciel. Je bois mon café là, près du puits, en regardant l’eau à peine ridée par la brise nord-est. Le soleil passe au jaune, prend en écharpe les marguerites sous le figuier, le bois blanc des chaises et des tables, les pierres basses du petit mur. On dirait que les acacias, à peine agités, viennent d’une Chine toute proche. Les marins, là-bas, déjà réveillés, vont profiter de la marée, les vitres de leurs cabines brillent, les bateaux tournent sur eux-mêmes, se rapprochent les uns des autres, se préparent à gagner le large, hésitent un moment, s’en vont.

Qu’est-ce que je fous là ? Et elle ? Pourquoi elle ? Pourquoi tout ça ? Voilà les questions du matin, bien lucides, dans l’herbe. Et pourquoi le soleil, l’eau, les oiseaux, les arbres, les fleurs, plutôt que la température invivable de Mars, Saturne, Jupiter, ou de n’importe quelle étoile de la galaxie ? Et ainsi de suite pour les dates ou la respiration en cours. Terre, Europe, rivage, pointe des pieds, laissons le jour s’installer. On devrait pouvoir tout rebrasser et revivre depuis le fond organique, l’air.


Crédit :
© www.gallimard.fr


l’Etoile des amants sur


Entretiens

Rencontre avec Philippe Sollers, à l’occasion de la parution de L’Étoile des amants

Ce qui s’efface, j’en suis désolé pour vous, ce sont les personnages, les journaux, les anecdotes, les décors, les états, les états d’âme, les attentats. Ce qui persiste, en revanche, c’est la nature, vous savez bien, la nature, son intimité, sa variété, sa grandeur, sa fureur, sa verdeur. La nature adore le vide, qu’elle manifeste par sa plénitude. La plupart des femmes, c’est fatal, ont horreur du vide social, on les comprend, mais voici un contre-bouquet magique, fleurs du mal, fleurs du bien, Maud, la chanteuse, la poissonnière, Cléopâtre, et maintenant cette petite chinoise sous la pluie qui met son pouce contre son nez, en regardant, pour faire semblant de ne pas me voir, les fenêtres noires, les toits gris. Bonjour, bonjour, elle sourit. Dis-moi comment tu as trouvé le soleil ce matin, la lune hier, une pivoine la semaine dernière, un fleuve il y a dix ans, un pont, un bateau, un pin, une fille dans l’océan avec un maillot mauve (c’est toi). Pas n’importe quoi, le choc, la vérité du choc.

Philippe Sollers à propos de L’étoile des amants

L’étoile des amants, c’est évidemment Vénus, qui est là matin et soir pour signaler la permanence de l’embarquement.
Le thème principal qui me hante depuis toujours est celui du Paradis. Lieu qui n’est pas dans l’au-delà sous une forme abstraite ou éthérée, mais qui devrait être trouvable ici, tout de suite. Nous vivons une société désormais planétaire qui est bien décidée à nous interdire par tous les moyens d’y accéder. « Paradis », cela veut dire, au fond, lever la malédiction entre les sexes.
L’Étoile des amants est un roman sur cette quête, où un homme et une jeune femme décident de couper les ponts et de s’isoler sur une île. C’est une expérience qui à chaque instant doit célébrer de façon précise la perception et la sensation - les cinq sens.
« Il y a très peu de choses, disait autrefois Lichtenberg, que nous pouvons goûter avec les cinq sens à la fois », façon élégante de désigner l’acte érotique lui-même, passant à travers les puritanismes et les inhibitions comme à travers l’instrumentalisation des corps par la marchandise sexuelle.
C’est donc une façon de retrouver l’espace et le temps, de réinventer l’âge d’or sur fond d’abîme, de critiquer radicalement le spectacle de la société, et de rassembler autant que possible toutes les aventures poétiques.
Plus à contre-courant que ce roman, difficile à faire. Mais c’est fait, et dans les détails. Chaque mot compte, chaque couleur, chaque son, chaque odeur, chaque saveur, chaque contact :
« Après un sommeil profond, la musique vibre mieux, plus intense. Les couleurs ont des couches plus sombres, les parfums deviennent plus familiers. Le toucher se déploie, les odeurs et les saveurs s’enroulent. Le monde se rapproche dans ses fibres. Le squelette a des ressources que les veines ne connaissent pas.
Au c ?ur du mouvement, le repos. Du fond du ciel bleu, l’éclair. »

© www.gallimard.fr, 2002

VOIR AUSSI :

L’Etoile des amants (I)
L’Etoile des amants (II)
L’Etoile des amants (III)
Une Saison dans l’île
L’Etoile des amants, La vérité en un sens est violette
L’Etoile des amants, Réfractaire

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