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Yannick Haenel, chroniques d’avril 2026

Charlie hebdo

D 29 avril 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Joie, drogue et récit

Yannick Haenel
Écrivain

Publié le 2 avril 2026

La joie du récit est très importante dans ma vie. Pas vous ? Dès que quelqu’un ­commence à raconter une histoire, même une petite anecdote, dès qu’on me dit : «  Tu ne sais pas ce qui m’est arrivé… », et plus encore lorsqu’un film commence ou lorsque je plonge dans un livre, cette joie s’allume : le récit est la promesse absolue du plaisir.

Le temps que durent ces aventures, nous sommes sauvés de l’enfer, et je pense que si l’on ne faisait plus que raconter, l’enfer n’existerait plus.

En tout cas, puisque je parle d’enfer et de récit, le mot «  Iran » me vient automatiquement à l’esprit. Je ne vais pas vous infliger à nouveau mes humeurs sur ce brasier d’intégrismes croisés sur fond de crimes et de pognon. Je vais plutôt vous parler d’un récit qui se passe en Iran, un récit drôle.

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C’est un livre de Brion Gysin (1916-1986), qui s’appelle Voyage à Alamût, publié aux merveilleuses éditions Allia, un tout petit livre fin et élégant de 128 pages, qui ne coûte que 9 euros, et qui est follement passionnant.

Brion Gysin est cet artiste-poète qui a mis au point la technique du cut-up, procédé d’écriture qui a influencé son ami William S. Burroughs. Il vivait à Tanger, puis à Paris, dans le mythique Beat ­Hotel de la rue Gît-le-Coeur (6e arrondissement), où toute la Beat generation est passée au cours des années 1960.

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Saviez-vous que le mot « assassin » vient peut-être du mot « ­haschischin » ? Il y aurait eu, au XIIe siècle, une secte criminelle qui, depuis la forteresse d’Alamût, dans le nord de l’Iran, faisait régner la terreur : leur chef, Hassan-i Sabbah, un chaman cinglé appelé aussi le Vieux de la Montagne, envoyait ses adeptes à travers le monde pour exécuter ses ordres. Ils lui obéissaient fanatiquement : on leur promettait le paradis, mais surtout ils étaient bourrés de haschisch.

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Brion Gysin, lui-même l’esprit bien chargé (mais plutôt d’opium), part en compagnie de son ami Lawrence Lacina sur les traces d’Alamût. Hassan-i Sabbah, alias HIS, a fasciné Baudelaire, Burroughs, Guy Debord, et mille autres avant-gardistes qui y ont vu le modèle de l’autarcie insurrectionnelle. Loin de la légende, il s’agit aussi d’une branche du monde musulman : les ismaéliens, dont le grand savant Christian Jambet a étudié la hiérarchie spirituelle.

Gysin raconte l’ascension de la forteresse comme un roman picaresque métaphysique et divagant. C’est du jazz, c’est de la poésie : « Mon regard de défoncé perdu dans le lointain, s’arrêtant sur le Jardin des délices suspendu ; en flottaison au-dessus de l’abîme rouge sombre, le Jardin se fondait dans les rayons du soleil, on aurait dit une planète paradisiaque miniature, sculptée dans le jade et sertie d’émeraudes. »

Amis lecteurs, avez-vous déjà aperçu le paradis à travers la buée des phrases, ou grâce à d’autres fortifiants ? On aurait bien besoin de redevenir beatniks.

Le racisme a de l’avenir

Publié le 8 avril 2026

L’État d’Israël vient de voter une loi qui instaure la peine de mort contre ses ennemis. C’est une promulgation qui, comme l’analyse très justement le psychanalyste et philosophe Stéphane Habib dans une tribune de Libération, autorise «  la mise à mort des Arabes en vertu d’une loi qui ne s’appliquerait pas aux Israéliens. Une loi pour les Arabes uniquement  » : l’auteur de cette loi affirmant qu’« il n’y a pas de terroristes juifs », en bonne logique, seuls les Arabes en sont, remarque Stéphane Habib.

L’iniquité, c’est l’infamie qui s’illimite en crime. « Une loi instaurant une discrimination est une loi qui annonce la fin de la démocratie », écrit Habib, qui conclut que cela « signerait la fin d’Israël ». Je crains que la démocratie, en l’occurrence israélienne, ne soit déjà plus qu’un souvenir et qu’Israël ne soit plus que le nom, souillé de sang, d’un ancien rêve : cette légalisation de la mise à mort des Palestiniens n’officialise-t-elle pas Israël comme État criminel ?

Le pire, et on l’a vu en France avec le déferlement de racisme contre Bally Bagayoko, le nouveau maire de Saint-Denis, c’est que la ségrégation, qui fait son retour partout sur la planète, semble être devenue une consigne. L’ordre qui vous est intimé par la classe politico-médiatique mondiale, c’est qu’il faut désormais encourager l’extrême droite (française, américaine, israélienne, etc.), comme on accompagne le capitalisme d’extorsion, comme on tire bénéfice des ségrégations.

Lacan, paraît-il, a dit un jour : « Le racisme a de l’avenir.  » Je l’ai lu dans Les Penchants criminels de l’Europe démocratique (éd. Verdier), ce livre fondamental de Jean-Claude Milner sur l’impensé antijuif du monde occidental. Sans doute Lacan pensait-il au titre de Freud L’Avenir d’une illusion, dont le sous-entendu était la religion. Lacan aurait donc pensé que la religion de l’avenir, c’est le racisme. Brillante intuition, que notre époque semble valider.

Donc les Blancs haïssent impunément les Noirs, c’est désormais « vu à la télévision ». Haïr les Juifs est antisémite, mais comment dit-on quand la haine s’adresse aux Arabes ? Et, plus particulièrement, quand ce sont des Juifs qui haïssent les Arabes au point d’inventer une loi pour les tuer ? Le mot «  racisme » paraît soudain très faible, sauf si, comme Stéphane Habib, on rappelle que la haine de l’autre n’a pas d’autre but que sa mise à mort. L’antisémite veut la mort des Juifs. Et les Juifs (ceux du moins qui ont pris le pouvoir en Israël) qui veulent la mort des Arabes, comment les appelle-t-on ? Des racistes. Le racisme et la ségrégation qui l’accompagne ne visent pas seulement à séparer ni à réduire, mais à assassiner. Il n’y a pas de racisme innocent.

Il paraît que la haine est plus ancienne que l’amour. Elle semble aussi tellement plus actuelle. Pas besoin d’être Lacan pour dire qu’elle a de l’avenir.

C’est un extrait, assez obscur diront certains, de Télévision (mars 1974).

LIRE AUSSI : Enquête Ifop/Licra. 46 % des Français confrontés au racisme : l’alerte (9 avril 2026).

La phrase qui tue

Publié le 15 avril 2026

Dans l’une de mes dernières chroniques, je vous ai parlé de ce fabuleux petit livre de Brion Gysin Voyage à Alamût (éd. Allia), qui raconte une traversée de l’Iran sous substances à la recherche des ruines de la forteresse d’Hassan-i Sabbah, alias le Vieux de la Montagne, grand maître de la secte des haschischins. J’avais oublié de citer les auteurs de la traduction : le récit de Brion Gysin ainsi que l’entretien avec Lawrence Lacina qui lui fait suite sont en effet traduits de l’anglais par Olivier Borre et Dario Rudy. J’y reviens pour réparer cet oubli et aussi parce qu’un lecteur de Charlie m’a rappelé avec raison que le travail des traducteurs est d’autant plus précieux que l’époque se vautre dans l’intelligence artificielle et ses contrefaçons automatiques. Aucune machine ne pourra égaler les vibrations d’une langue et encore moins les trouvailles inimitables qui les font résonner dans une autre.

Puisqu’on parle de livres, et que j’en lis parfois trois par semaine, sans compter que j’en écris trois autres chaque nuit en rêve (je les rature chaque matin, soyez rassurés), eh bien en voici un, fulgurant, irisé, inestimable, que j’ai lu d’une traite une nuit d’insomnie et qui possède la clarté délicieuse d’une lame de couteau à sacrifice aztèque, le « faste vermineux de l’abîme », dixit l’auteur lui-même, l’humour noir des élégances stellaires, la maigreur décisive des éclaireurs de commando, le toupet du style sec, la férocité subtile d’un guépard dérangé pendant sa sieste, la crânerie un peu hautaine des falaises à pic, et pour tout dire, l’insolence maldororienne des récits qui giflent : L’Épitaphe, de Felix Macherez (éd. Gallimard, coll. « L’Arpenteur »).

Le sujet est simple : qu’est-ce qu’être seul de son espèce, qu’est-ce que vivre comme une exception, et comment finir en beauté.

Pitch : un jeune homme, 33 ans, comme qui vous savez, cherche la phrase parfaite pour sa tombe. Trouver l’épitaphe qui tue s’avère le projet d’une vie.

Vais-je oser vous dire que c’est à mourir de rire ? J’ose. La scène où Cid Sabacqs, c’est son nom, propose sa liste d’épitaphes à une assemblée de croque-morts (des « gangsters à macchabs », écrit Macherez) est une merveille. Ils sont tout laids, ils essaient de lui vendre du kitsch ou du crade ; lui cherche autre chose, une rage lyrique, celle de l’esprit irrécupérable. J’ai de l’affection pour celle-ci, qui ne sera pas retenue : «  À nous deux, asticot ! »

Je vous laisse découvrir tout seuls ce qui adviendra de ce cher Cid Sabacqs et de son exigence stylistique (qui est la seule éthique non baveuse). En cadeau, une de ses phrases (pas son épitaphe, mais définitive quand même) : « La mort est inadmissible, mais ça n’a plus d’importance, d’ailleurs elle n’existe pas, sinon qu’elle est à peine le double inaperçu de la vie. »

L’édition karchérisée

Publié le 22 avril 2026

La liquidation d’Olivier Nora, le président des éditions Grasset, pourrait être considérée comme un simple épisode dans le monde des ­affaires, ou comme une péripétie ordinaire dans les convulsions de l’organigramme du monde de l’édition. Et ainsi pourrait-on hausser les épaules et considérer ce séisme comme un micro-événement affectant les élites du lopin culturel parisien. Mais sous les mauvaises manières du capitalisme se cache toujours un forfait politique ; et ce qui arrive dans le monde de l’édition, parce qu’il touche au destin de l’imprimé, c’est-à-dire au symbolique, est l’un des symptômes les plus brûlants de ce qui ­arrive au monde.

À travers la décision de mettre au pas une maison d’édition s’énonce en effet la violence à venir, celle que prépare l’extrême droitisation des esprits.

Qu’une centaine, et – à l’heure où vous lirez ces lignes —, que plusieurs centaines d’écrivains décident de quitter Grasset est loin d’être anodin : à travers leur refus de souscrire à l’autoritarisme de Vincent Bolloré, quelque chose se dit d’une possibilité de résister.

On dira qu’ils s’arrangeaient bien jusqu’à présent d’être les otages d’une maison d’édition aux ordres d’un milliardaire d’extrême droite ; mais c’est que précisément quelqu’un les protégeait en leur garantissant la liberté de penser et d’écrire : ils avaient un éditeur, ils avaient Olivier Nora.

À lire aussi : Germanopratinophobie

L’oligarchie comme religion ne peut qu’aboutir à une religion de l’oligarchie, c’est-à-dire à la brutalité de l’accaparement, à la violence de l’empire. Son autorité ne se justifie que d’elle-même : elle est donc idéologique, et d’une idéologie sans réplique. Lorsqu’une oligarchie s’empare d’un territoire, c’est pour l’annexer à son profit : ainsi de l’opération de nettoyage culturel menée en France depuis quelques années par Vincent Bolloré.

Car le monde des affaires rêve toujours de faire le ménage, autrement dit de nettoyer les cerveaux. Que la littérature ait perdu de l’influence ne doit pas cacher à quel point sa liberté profite à tous : un livre libre rend libres des milliers de personnes. Des esprits muselés produisent des mondes éteints ; des esprits libres, au contraire, ouvrent les mondes pluriels, contradictoires, multiples.

J’entends parfois parler de « bien-pensance » à propos du monde de l’édition. C’est précisément le contraire qui a lieu : si le capitalisme d’extrême droite, ce nouveau conformisme planétaire, s’obstine tellement à vouloir karchériser le milieu intellectuel et à contrôler le monde des publications, c’est parce qu’il hait cette effervescence de la complexité qui s’appelle la pensée – c’est pour que règne partout l’absence de pensée. Car soyons clair : l’extrême droite, c’est la misère intellectuelle, la nullité poétique, les égouts de la littérature. L’extrême droite, ce sont les poubelles de l’édition.

LIRE AUSSI : BHL, Avec Olivier Nora
Myriam ANISSIMOV, « J’en peux plus de ce con, virez-le moi ! »

Le chant des migrants morts

Yannick Haenel

À retrouver dans l’édition 1762 du 29 avril 2026
Publié le 29 avril 2026

Ces jours-ci, marchant par les rues ensoleillées et fleuries de ma banlieue, traversant Paris pour écrire dans les cafés, ou passant certains après-midis dans le bureau serein rempli de livres de la maison d’édition où je lis des manuscrits, je me récite des pages entières du Livre centre-américain des morts de Balam Rodrigo, publié aux éditions L’extrême contemporain, et traduit de l’espagnol (Amérique centrale) par Karine Louesdon et José María Ruiz-Funes Torres.

J’ai beau croire que je pense à autre chose, au printemps revenu, à la beauté du lierre qui verdoie sur les murs de ma maison jaune comme une toison de féérie, j’ai beau me laisser envahir par la rage mélancolique que suscite en moi la destruction de Beyrouth par Israël, et par une rage plus vulgaire contre l’oligarchie raciste qui a commencé à s’emparer de la France, et qui régnera intégralement l’année prochaine si nous continuons à espérer passivement la venue d’un sauveur à gauche, je ne peux pas m’empêcher de me réciter ces vers splendides, âcres, terribles et scintillants qui disent, à la manière d’une épopée à la fois noble et hirsute, en un thrène politique, les destins brisés des migrants d’Amérique centrale massacrés par la police, par les groupes paramilitaires, les cartels de la drogue et les trafiquants d’êtres humains.

À lire aussi : La guerre pour l’Histoire, 6 octobre 2021

Balam Rodrigo est un poète mexicain né en 1974, il a composé ces chants au Chiapas, a grandi auprès des migrants, sa poésie ne relève d’aucun baume, d’aucun idéalisme : il y a dans ses vers, où se lit en palimpseste la Très brève relation de la destruction des Indes de Las Casas, un témoignage vécu, sensible, précis sur :

« l’origine de l’holocauste, l’origine de toute chose advenue

aux peuples de l’Amérique centrale,

nations de gens qui migrent. »

Dans cette mélopée chorale qui sort de la bouche des morts et s’entremêle au récit d’un « écriveur de poésie », les voix s’accompagnent des coordonnées GPS de leurs errances et du vacarme de « La Bestia », le monstrueux réseau de trains qui parcourt les Mexique et que les migrants empruntent pour atteindre la frontière des États-Unis. Les paroles se disséminent comme des pétales de sang : la langue des migrants migre elle-même, et son dialecte cru et lyrique nous brûle le coeur avec ses « tumulus d’étoiles en rotation  » : elle est le voyage clandestin qui réussit.

Voilà ce que je me récite :

«  Musique de tombes. Échos. La machette aiguisée du silence fend tout.

La solitude, sa mer obscure d’un extrême à l’autre.
Fugacité et nausée à la gorge, vertige dans la moelle
des os. Je me brise de tant de poussière et de vide.
 »

Ou bien :

« Que récolte un pays qui sème des cadavres ? »
« Les migrants au Mexique : les morts de personne. »

Mais aussi :

« une odeur d’hibiscus me parvient,
une odeur de fleurs chuchotantes,
celles que ma mère coupait,
à Matagalpa, Nicaragua.
 »


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