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Le Gilles de Watteau

Couverture de L’étoile des amants (folio)

D 26 janvier 2008     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



L’édition Folio de L’étoile des amants a en couverture un détail du tableau qu’Antoine Watteau peignit vers 1718-1719 connu sous le nom de Gilles (et que le XIXè siècle voulut appeler Pierrot).

Philippe Sollers parle de ce tableau dans La fête à Venise (1991), roman où Watteau est le "personnage" central. C’est à la fin d’un passage consacré à Vivant Denon :

«  Le grand Gilles de Watteau, aujourd’hui au Louvre depuis 1869, et dont la signification est si mystérieuse, n’a réapparu qu’en 1804 quand Vivant Denon l’a acheté pour 150 ou 300 francs place du Carrousel, malgré les reproches de David (« mauvaise compagnie pour les cabinets où règne la gravité du style »). Cet homme a toujours su ce qu’il faisait. » (p. 172)

Il évoque plus loin (p. 234)

le «  soleil innocent et blanc du grand Gilles, avec son faune explicite à droite, et l’oeil non moins déclaratif de l’âne, en bas. »

Mais c’est dans Gilles ou Le spectateur français, le livre de Gilles Cornec que Sollers publiera en 1999 dans la collection L’Infini que l’on trouve une analyse détaillée du tableau de Watteau.

Sollers présente ainsi le livre :

« Le Gilles de Watteau est l’un des tableaux les plus mystérieux du monde.
Tout en lui est évident, lumineux, et tout est obscur.
Qui est ce personnage de scène innocent, peut-être idiot, profond, et surface pure. D’où vient-il ? Que montre-t-il ? Que cache-t-il ? Pourquoi une telle clandestinité en plein jour ? Que font, derrière lui, ces comédiens et cet âne ? Nous sentons bien que, comme dans La lettre volée d’Edgar Poe, un certain retournement, ici, nous regarde.
Watteau nous voit, et peut-être que son silence est terrible. Il est au Louvre, à Paris, et en même temps définitivement ailleurs. Il fallait donc, sur cette énigme historique, une enquête audacieuse : la voici. »

L’objet de cet article étant d’abord de présenter les "personnages secondaires" (comme on dit dans les films) dont deux seulement se trouvent sur la couverture de L’étoile des amants, nous reproduisons essentiellement les passages du livre qui leur sont consacrés.

Quant au grand Gilles, vous lirez ensuite ce qu’en disait Jacques Henric en 1983 dans La peinture et le mal.

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Ces trois troncs humains

« Tels qu’ils se présentent, baignant dans des fourrés, ces trois troncs humains ne sont liés par aucune complicité. Chez chacun d’eux la mollesse est de nature différente. Mais sur un point au moins les figurants maussades ont été unanimes : le moindre effort sera le bon. Le voyou, dont les mains ne sont adroites que dans les poches de ses semblables, a pris son air le plus dégoûté. Sa voisine montre un début de bonne volonté. L’autre porte son plumage autour du coup et sa dentition sur la tête. Comment compter sur pareil cinglé ?

Malgré ses cheveux roux gracieusement implantés et tirés sans excès, malgré son fichu à rayure noué en châle sur la poitrine, à la mode des servantes de Chardin, la femme n’est pas une beauté. La paupière tombe et le sourcil avec elle. Le menton n’est pas loin d’être double. Mais la bouche est jolie. Et son type émeut d’emblée l’amateur de peinture (...) Qui ne reconnaîtrait en elle une de ces « femmes des anciens peintres » rencontrées par Rimbaud à « quelque fête de nuit dans une cité du Nord » ? Dans son grand livre le dessinateur a choisi une étude qui resservira pour Les comédiens italiens de Washington. Elle sauve ici l’honneur du sexe auprès de chevaliers peu servants. Se tenir entre deux hommes ? L’enfance de l’art... Sans les regarder ? Trop facile...

Un âne ? J’ai fait dix Fuite en Egypte, figurez-vous, mais je vous préviens : je ne touche pas. Qu’on se rassure ! Le peintre ne s’appelle pas Ribera. Nul besoin ici de s’arc-bouter sur une drisse ! A qui possède l’art de saisir entre le pouce et le majeur un cheveu sur une épaule, nul ne demande de se cracher dans les mains. Quand ce ne sont partout ailleurs que cris, ici même les baudets ne font l’objet que d’une aimable suggestion. Pourquoi se fatiguer ? Après tout, si la bête sort du champ, la scène est perdue. Tout cela n’est qu’un jeu. Une peinture.(...)

Puisque « c’est le ridicule et la folie qui font rire », on peut trouver au second larron un air du neveu de Rameau. Hybride de Triboulet et d’Absalon, ce parfait ahuri a survécu à Dieu sait quel bal des ardents. Lui seul fait preuve de concentration. Son déguisement de coq n’en est que plus réussi. Le couronne une espèce de scie circulaire dont les dents auraient été couchées par une explosion. La bouche entrouverte, les yeux écarquillés, cet impénétrable drille a vu quelque chose. A sa place, qui chercherait à se rendre utile ? Sur la figure qui rejoint celle du supplicié de Bataille dans le florilège de l’horripilation, on ne lit rien de bon. Entouré de rayons, son visage est-il l’ostensoir ou bien le miroir d’une horreur qui nous échappe ?

Prenons encore l’homme à droite du tableau. Sinon peut-être dans le magasin tenu par Francis Bacon sur le stock de Titien, on n’en trouve que bien peu à s’être montré aussi cramoisi que lui. Si peu pudique, l’érythème de son habit, que par antiphrase ce garçon personnifie l’absence de honte ! Garçon est le mot. N’y entendre que le masculin de garce est d’autant moins exagéré qu’il a souvent été confondu avec Scapin. Auquel sont associées pour l’éternité « ces gentillesses d’esprit, ces galanteries ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies ». Scapino, de scapere : fuir, s’échapper (...)

Pointu et penché en avant, le Scapin de Gallot avait l’air d’un faisan. Celui-ci porte, irrigué comme nu placenta, un somptueux béret. Toujours imité par la haute couture, vulgarisé sous le nom de faluche par les étudiants, jamais égalé parce qu’y manque la touche du vaurien, l’objet se doit d’être soigneusement posé. Donner la bonne inclination à ce genre de couvre-chef n’est pas à la portée du premier chasseur alpin venu. A la fin du XXe siècle, il n’est pas plus de deux endroits au monde où l’on sache le faire. A Sienne, quelques jours par an, quand toute la jeunesse prend l’air spadassin. Et, bien sûr, dans certaine compagnie suisse, qui garde qui vous savez. Que ces endroits ne soient pas trop éloignés l’un de l’autre ne fait que le confirmer : décidément les habits sont italiens. Et faits pour tout sauf travailler. Sans la fronce en haut de sa manche, la veste serait sérieuse. La costumière, qui connaît son métier, sait que le théâtre tient parfois à quelques volants en plus ou en moins. Sur le geste du bras est-il nécessaire d’insister ? C’est littéralement, le même que celui de la petite fille des Divertissements champêtres. Elle tire sur la laisse du chien. C’est inefficace ? Peu importe. Pourquoi, au fond, sinon pour exprimer la vanité du nôtre, mener ici plutôt que là un animal sans désir ?

(...) Oeil d’aveugle, sourcil fusain, barbe bleue, patte non taillée qui commence un mouvement d’accroche-coeur, accessoires que tout cela au service de la moue. La lèvre supérieure, en soulevant à moitié la narine, prend cette arrogance guimauve qui a fait le succès du premier Elvis Presley. (...)

Leur costume, leur type théâtral, même s’il reste flou, l’embryon d’intrigue qui les fait se côtoyer, leur passion prédominante, comme dirait l’autre, tout en eux, par les moyens conjugués de l’humour et de l’effroi, tout propose la botte au monde qui regarde.

Gilles Cornec, Gilles ou le Spectateur français , p. 64-69.

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Que regarde le Gilles ?

Jacques Henric

Et que regarde le Gilles, dans le plus énigmatique tableau de l’histoire de la peinture ? De quelle nuit sort cette longue silhouette figée qui occupe tout l’espace, gisant debout, avec sa tête ronde, ses bras au corps, ses mains nulles et non avenues, ce pierrot aux manches trop longues, au pantalon trop court ? Que vient-il faire devant nous, poussé sur ses arrières par un milieu plus dense, baigné dans une lumière plate, uniforme, qui provient peut-être de notre propre mémoire ? De quelle excursion est-il rescapé ? Est-ce vous, moi, Watteau, ou simplement le prêtre qui a servi de modèle, ami du peintre, et qui tendra le crucifix vers sa bouche d’agonisant puis lui fermera les paupières ? Sommes-nous des anges ou des chiens ? Doux désespoir, ténacité face au vide qui s’ouvre devant lui, entre lui et nous ? Pleurs retenus ? Double et indivisible ? Masque et chair de la douleur ? Ou pantomime selon Mallarmé, c’est-à-dire : " C’est le voyage et c’est la fuite / danse de mort / errance / évitement de tout centre / vérité menacée, donnée par fragments, contenue et crachée par une origine multiple " ?

L’oeil de l’âne plus dur qu’une crucifixion, nous regarde et nous juge. Sur la droite, à hauteur du genou de Gilles, trois visages fardés de travelos tournés vers un point infernal que seuls nous ne pouvons voir disent l’étonnement et une horreur amusée devant ce quelque chose d’au-delà de la vie, de derrière la mort, qui doit sûrement sortir lentement quelque part entre ce ciel enfoncé peint par Watteau comme on couvre de cendres un feu trop actif et les entours spectraux du cul de ce pauvre Gilles qui n’en finit pas de nous regarder sans nous voir. Il est là, un bras plus long que l’autre, terminés tous deux par de volumineux battoirs, maladroit, gauche, ridicule, sorte de Jésus mal fagoté, enveloppé de la blanche camisole des fous dangereux, mais ici calmé, raisonné, dopé, un Jésus mal articulé qui aurait dérapé au cours de sa mission, se serait planté dans sa course, qu’on aurait descendu de sa croix et déposé là, raide, réduit à sa terrestre écorce, n’ayant pas fait le saut dans le Saint-Esprit, écrasé par le Mal, et qui, amer, verrait notre néant, autrement dit notre honte de n’avoir pas tué de l’intérieur notre fausse mère la femme dont le vrai père lui se rit dans le coin gauche du tableau, assis sur son âne, l’air finaud, engagé dans une marche arrière par rapport à sa Création, échappant par l’humour à une trop forte douleur, nous laissant comme des cons devant cette toile, encore un peu plus seuls, encore plus cons, toujours plus croyants, sexe cloué et langue roulée collée.

Gilles : une sorte de crucifixion appréhendée de dos, de son envers divisé et ironisé. La plus noire, la moins emphatique, la plus insupportable jamais peinte de mémoire d’homme. Alors, gentil, Watteau ? Nostalgique ? Amoureux de la nature ? Adorateur de l’Amour ? Sectateur de la femme ? Séduisant, plaisant, charmeur, gracieux, enchanteur, frivole, féérique, idéaliste, tendre, désinvolte ?... Tu parles ! Il travaille dans les soupiraux brûlants de la forme et de la couleur. Il crache et sue et tousse comme un maître verrier cuit par son propre four, crevant de consomption. Il peint sans blabla, avec le sourire, la souffrance du monde dont il a le privilège de ressentir les élans dans les plis de son souffle intérieur.

 La peinture et le mal , Dans la série "les Incorruptibles", Grasset, 1983, p.192-193.

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Watteau, entre deux

par Philippe Dagen

Querelle d’interprétation autour du « Gilles » : mélancolie ou libertinage ? Réponse de Gilles Cornec.

Les grandes oeuvres se reconnaissent évidemment à l’abondance des réflexions qu’elles suscitent, lesquelles sont tout naturellement contradictoires et ne détestent pas dénoncer les erreurs, supposées ou réelles, de celles qui les ont précédées. C’est à la fois manière de faire place nette et façon de se définir soi-même, par le truchement d’une oeuvre soumise à interprétation. Très généralement, le commentateur a quelque peine à se souvenir bien longtemps qu’il n’est ni le peintre ni l’une de ses créatures. La distance s’abolit, effacée par l’adhésion. Projection, travestissement, confusion : tous les cas se présentent.

Sur quel Gilles écrit Cornec ? Sur celui de Watteau, qu’il serait plus juste d’appeler Pierrot, dénomination actuellement en usage au Louvre, ou sur lui-même, Gilles Cornec ? Sur un tableau et un peintre ou sur ses convictions esthétiques et éthiques ? Essai critique ou esquisse autobiographique ? Le livre n’a pas pour unique ambition de déclarer le plaisir que son auteur ressent à la vue de ce Gilles étrangement planté à l’avant-scène d’un paysage, les bras semble-t-il ballants, alors que, derrière lui, en contrebas, quatre personnages costumés et un âne font ou se disent on ne sait quoi. Cette ignorance est ancienne, aussi ancienne que le tableau, qui se livre et se dérobe avec autant d’adresse depuis bientôt trois siècles. Cet art de l’esquive a attiré historiens et critiques. Aussi Cornec a-t-il deux sujets : d’une part ce qui a été écrit du Gilles depuis qu’il a surgi, de l’autre ce qu’il en déduit lui- même, son Gilles, son Watteau.
Sur le premier, il a des morceaux excellents, avec la réprobation pour moteur. Le destin de Gilles - conservons-lui ce prénom par commodité - au XIXe siècle s’est trouvé déterminé par la passion de la mélancolie. Inertie, tristesse, langueur : on n’a cessé de diagnostiquer les affections dont il ne pouvait que souffrir, affections à la mode du temps. Il est devenu le malheureux Gilles, Pierrot en mal de Colombine, amoureux déçu, amant de glace, clown triste et blanc, fantôme des crépuscules verlainiens, spectre des bals masqués - une créature romantique résume Cornec, qui a le romantisme en horreur. Il attaque, il cherche les preuves, il cite les textes, il donne des noms, il dénonce le guignol métaphysique, attendrissant à bon compte. Dans cette lutte, il a Nietzsche pour guide, le meilleur en la matière.
L’idée qui sous-tend l’offensive apparaît vite et nettement : il s’agit d’ôter à ce « romantisme » honni l’argument Watteau et, contre les geignards, les saturniens et les puritains, de déclarer - de restaurer en vérité - les pouvoirs du rire, de la jouissance, de la légèreté. De redécouvrir en Gilles et en Watteau les héros d’un XVIIIe joueur, rapide, galant, lumineux et heureux - du XVIIIe tel que la fin de notre siècle se plaît à le rêver, en France en tout cas. Cette opposition est ici présentée avec tant de tranchant qu’elle peut en devenir mécanique. Elle tourne aux chocs notions contre notions, avec ce que de tels exercices ont de péremptoire. Il ne suffit pas d’invoquer comme autant d’arguments décisifs de grandes figures fameuses - Marivaux, Casanova, Manet, Claudel - contre d’autres - Rousseau, Michelet, Drieu - car ce n’est là, pour finir, que dresser une mythologie contre une autre.

Philippe Dagen, Le Monde du 19.11.99.

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Interrogations

Questionnement et interrogations majeures autour du Gilles de Watteau.

Extrait du programme "La vie cachée des œuvres : Watteau".

Réalisation : Juliette Garcias et Stan Neumann ; coproduction Caméra Lucida, Musée du Louvre, Arte France.

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Voir en ligne : Sur Watteau

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3 Messages

  • A.G. | 1er avril 2012 - 23:29 1

    Pour qui et pour quoi a été peint le non moins fameux Gilles ?

    Il y a un paradoxe Watteau. Le peintre des « fêtes galantes » a été reconnu de son vivant, et pourtant toutes ses grandes ?uvres sont entourées de mystère, et posent des questions non résolues quant à leur origine, leur sens et leur histoire. Watteau est aujourd’hui un des peintres français sur lequel on a le plus écrit et en même temps celui qui reste le plus mystérieux. Peut être parce qu’il a voulu tout le temps dissimuler ses intentions, qu’il s’est voulu ambigu et qu’il ne s’est jamais livré. arte.tv

    Extraits


  • V.K. | 8 avril 2009 - 09:18 2

    Merci anonyme d’avoir pris le temps de nous le dire. Votre remarque justifiée et pertinente a été prise en compte. En plus du menu "Sommaire" présent sur toutes les pages, un lien sur le bandeau supérieur vers la page d’accueil a été ajouté.


  • anonyme | 7 avril 2009 - 14:28 3

    Une petite remarque technique pour votre site. Site assez perfectionné, je m’étonne qu’on n’y puisse revenir à la page d’accueil tout simplement en cliquant sur le titre, comme dans la plupart des blogs.