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Carnet de nuit (II)

Le Masque et la Plume

D 15 janvier 2007     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


France Inter « Le Masque et la Plume » du 14 janvier 2007, Arnaud Viviant parle de « Carnet de Nuit » de 1989, récemment ré-édité en poche (Folio) :

Le Masque et la Plume - extrait sonore

Carnet de Nuit - extraits

Les femmes qui ont roulé me dégoûtent, celles qui débutent m’ennuient.
p.10, Folio

Vous donnez à lire : tout de suite, focalisation sur le point. Pour parler d’autre chose, bien sûr : « j’aime bien les paysages. Ils sont très sensibles. » « Point » de sexe pour les femmes, « point » de pouvoir pour les hommes. Ils sont aussitôt prolixes sur tous les autres sujets.

« J’ai suivi votre conseil, je suis tombée amoureuse » - « Vous vous mariez ? » - « Ah ! en plus ? » - « Vous savez bien : le mariage, un ou deux enfants, et on en reparle » (elle a vingt-cinq ans). Pas contente.
p.11-12, Folio

Aragon : « Tu comprends, petit, la seule question est de savoir si on plaît aux femmes. » (On était à la Régence, je crois.)
p.16, Folio

La plume qui court, sa pointe, le papier à peine effleuré, l’encre, les oiseaux très tôt (l’air). La marée se prépare, hémorragie bleue [1] .
p.20, Folio

Antisthène, bref et profond. Ce que l’homme peut faire de mieux ? Mourir heureux. [...] « L’envie ronge les envieux comme la rouille le fer ». C’est lui qui a dit : « quel mal ai-je encore fait ? » en apprenant que beaucoup le louaient. Il a écrit un Ulysse et ceci : « il ne faut avoir du commerce qu’avec les femmes qui vous en sauront gré. »

Vous me copierez cent fois la dernière phrase.

p.24, Folio

Elle me disait qu’elle devait accoucher en janvier. « Pour l’instant je suis enceinte jusqu’aux yeux. » Nous étions en novembre, son ventre était plat. J’ai mis une demi-heure à comprendre qu’elle allait en Inde chercher sa livraison de petite fille. Elle disait cela comme une enfant. Elle était fine, vive, pas du tout cinglée.
p.26, Folio

Epicure : « Quand on est jeune, il ne faut pas hésiter ; quand on est vieux, il ne faut pas se lasser. »
Rappelle-toi : NIME. Ce qui veut dire : Nil igitum mors est [2]. Rien, donc, est la mort. Pas besoin d’ajouter : « pour nous ». Ne pas traduire par : la mort n’est rien.
L’hésitation d’Igitur.
[...]
Et aussi : « Si les effets de ce qui est un plaisir pour les débauchés dissipaient les craintes de l’esprit touchant les météores, la mort et la souffrance, et qu’ils apprenaient la limite des désirs, je n’aurais plus rien à leur reprocher, puisqu’ils seraient absolument et toujours remplis de plaisirs, et n’auraient nulle part de douleur ou d’affliction, c’est à-dire de mal. »


p. 35-36, Folio

Dimanche, Zattere, Venise : les femmes ont des fleurs dans les cheveux, les canaux accostent, elles sautent légèrement pour courir acheter des glaces, ils repartent tous vers le large en léchant leurs cornets, vanille, pistache, fraise, café, chocolat.
p.83, Folio

Picasso, Le Jeune Peintre [3] ( en couverture de Carnet de Nuit, Folio, 2006), une de ses dernières toiles, 1972. Pénis bien décalotté pinceau bras doigt ongle, Sexe beaucoup plus grand que jeune cavalier malin sachant se servir de son corps comme pinceau. A rapprocher du visage pré-mort émacié de la même année. Peu importe, message identique : phallus-jeunesse-toujours.
Picasso a toujours dit que ses tableaux étaient des exorcismes. Aucune raison de ne pas le croire

p.98, Folio



Carnets d’écrivain

Sollers en parle, à propos des Carnets de Marcel Proust [4] :

Pour un écrivain, le carnet est ce qu’il y a de plus étrange et de plus intime.
C’est un autre temps, une respiration d’appoint, une mémoire profonde et oblique, une chambre noire, un filtre. Là sont notées les apparitions. Un rêve, et les morts sont là, tout à coup, plus vivants que jamais, soucieux ou énigmatiques. Une phrase banale, prononcée d’une certaine façon, et tout un paysage s’ensuit. Une odeur, une couleur, un bruit, et le grand navire de l’existence prend le large, très au-delà de l’actualité en écume, vers un passé qui ne passe pas, demande son développement, son récit futur. Je suis un personnage de roman, il va m’arriver des choses. Il faut rester en éveil, rien n’est négligeable ou indifférent, des rapprochements m’attendent, des signaux, des hasards objectifs. Je suis un animal enfantin, tous les sens participent à l’opération magique. Voilà, c’est parti : les personnages se présentent d’eux-mêmes, ils veulent être observés et décrits, ils jouent le jeu à leur insu, ils demandent à être radiographiés, mots, gestes, démarches, mimiques. Proust écrit : " Je vois clairement les choses dans ma pensée jusqu’à l’horizon. Mais celles qui sont de l’autre côté de l’horizon, je m’attache à les décrire." Le carnet est cet autre côté de l’horizon.

Philippe Sollers,
« Marcel Proust : Carnet magique »

Le Monde, 14.3.2002


[1Sollers écrit aussi à l’encre bleue cobalt ; le bleu, une couleur qui revient en leitmotiv dans ses écrits.

[2L’école de Sollers incluait le latin.

[3Succession Picasso, 2006. Musée Picasso, Paris.

[4Marcel Proust, CARNETS. Édition de Florence Callu et Antoine Compagnon, préface de Jean-Yves Tadié, Gallimard, 2002

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