

I -En guise d’introduction
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La fille de Matisse, Marguerite, a été le modèle d’une centaine de portraits. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Modèle d’une centaine de portraits de Matisse, sa fille Marguerite devint son assistante à l’âge adulte, une relation privilégiée qu’explore le Musée d’art moderne de la Ville de Paris. [1]
Exposition « Matisse et Marguerite », dans l’intimité d’un père et sa fille au Musée d’Art Moderne de Paris.
On vous raconte qui était Marguerite, le modèle de cœur de son père, le peintre Henri Matisse


Affiche à l’entrée de l’exposition "Matisse et Marguerite, le regard d’un père" au Musée d’Art Moderne de Paris, le 3 avril 2025. (VALERIE GAGET CULTURE)
ZOOM : cliquer l’image

Article rédigé parValérie Gaget
France Télévisions, Publié le 05/04/2025
L’aînée de ses trois enfants occupe une place essentielle dans sa vie. Elle fut son modèle le plus constant. Son visage traverse toute son œuvre.
L’exposition présentée au Musée d’Art Moderne (MAM) de Paris jusqu’au 24 août 2025, Matisse et Marguerite, le regard d’un père, vise à sortir de l’ombre cette femme qui joua un rôle fondamental dans l’élaboration de l’œuvre de son père et sa diffusion dans le monde entier. Fragile et forte à la fois, Margot, son surnom, avait de multiples talents et mérite d’être mieux connue. Elle et son père ont formé un duo rare dans l’histoire de l’art. Voici, en dix touches, l’esquisse d’un portrait pointilliste de cette célèbre inconnue.
Elle est née hors mariage
Marguerite naît en 1894 d’une éphémère relation entre son père, étudiant en sculpture de 26 ans et Caroline Joblaud, l’une de ses modèles. Sur son acte de naissance présenté dans l’exposition, elle porte le nom de sa mère, mal orthographié. Le couple s’est rencontré à Paris après que Matisse a quitté son Nord natal pour venir se former dans la capitale. Quand ils séparent en 1897, l’artiste reconnaît officiellement l’enfant qui portera désormais son patronyme. Un an après, Matisse épouse Amélie Parayre qui élèvera Marguerite comme sa propre fille. Ils auront deux garçons, Jean et Pierre. "Nous sommes comme les cinq doigts de la main", écrira Marguerite.
Elle a une santé fragile
Marguerite est fragilisée dès l’enfance par des problèmes respiratoires. À 7 ans, après une diphtérie, elle subit une trachéotomie [ouverture dans la trachée]. Son père la voyait comme une sorte de miroir de lui-même. Peut-être parce qu’il avait également souffert de problèmes de santé à l’adolescence. Il était hospitalisé quand sa mère lui offrit, pour l’occuper, la boîte de couleurs qui changea sa vie à jamais. Sur le portrait qui ouvre l’exposition, l’artiste représente sa fille comme une enfant grave, le visage pâle dévoré par de grands yeux sombres.
Elle cache une cicatrice sous son ruban
Cette trachéotomie va la torturer des années, jusqu’à ce qu’une douloureuse opération de la trachée la soulage en 1920. Très jeune, Marguerite apprend à dissimuler sa cicatrice sous des cols montants ou un ruban noir. On le retrouve sur de nombreux tableaux de Matisse ; il est même devenu un indice pour l’identifier sur ses toiles. "Cette petite fille-là, écrivit le poète Louis Aragon, il l’aimait, Matisse, comme il n’a peut-être jamais aimé personne. Est-ce qu’elle l’a su ? Pas sûr".

Henri Matisse, "Marguerite", hiver 1906-1907, huile sur toile, 65,1x54 cm, musée Picasso, Paris. (GRAND PALAIS RMN / MUSEE NATIONAL PICASSO PARIS / RENE-GABRIEL OJEDA)

C’est une fleur d’atelier
Pas de scolarité normale pour Marguerite qui pousse comme une "fleur d’atelier". Les toiles, les sculptures et les couleurs du maître sont son jardin. À partir de 1906, elle devient pour lui un modèle essentiel. Patiente et bienveillante, elle se prête à toutes sortes d’expérimentations picturales. En témoignent de multiples dessins d’étude présentés dans l’exposition. Plusieurs toiles fascinent par l’emploi audacieux des couleurs durant la période "fauve" de Matisse : Intérieur à la fillette (Museum of Modern Art de New York), Marguerite lisant (Musée de Grenoble) ou encore Le Chapeau de roses (Collection particulière).
Elle a les yeux revolver
Au fil du temps, la petite fille sage penchée sur ses cahiers se redresse et plonge son regard d’adolescente dans celui de son père. Marguerite n’est jamais un modèle passif. En empruntant le titre d’une célèbre chanson, on pourrait dire qu’elle a les yeux revolver. Ils affrontent ceux de Matisse, comme si elle avait un regard sur ce qui se passe dans l’atelier. Leur correspondance révélera qu’il est parfois critique et qu’elle ose faire des remarques désobligeantes sur sa peinture. Centrée sur le visage expressif de Margot, l’exposition explore ce double lien entre un père et une fille, et entre un peintre et son modèle.
Elle est sa fille et sa muse
Mise en valeur dans l’écrin d’un mur concave, l’une des plus belles toiles jamais peintes par Matisse : Marguerite au chat noir dans ses années dites "radicales". Lorsqu’il réalise ce tableau dans leur maison d’Issy-les-Moulineaux, l’adolescente a une quinzaine d’années. Elle porte un bijou sur le col montant de sa chemise et caresse un chat endormi sur ses genoux. Le regard franc, elle nous fixe de ses yeux noirs en amande. Matisse est si fier de ce portrait qu’il choisit de le présenter dans plusieurs expositions internationales. Il devient une icône de l’art moderne. Le peintre le conservera jusqu’à sa mort.

Henri Matisse, "Marguerite au chat noir", début 1910, huile sur toile, 94x64 cm, Paris, Centre Pompidou, Musée National d’Art Moderne, Centre de Création Industrielle, Don de Mme Barbara Duthuit en mémoire de Claude Duthuit, 2013. (CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI, Dist. GRANDPALAISRMN, GEORGES MEGUERDITCHIAN)

Elle sort du cadre
En 1920, Matisse emmène sa fille en Normandie pour qu’elle puisse reprendre des forces après son opération. Enfin libérée de son ruban noir, Marguerite apparaît dans une dernière série de portraits individualisés, réalisés à Étretat. Elle sort ensuite du cadre pendant 25 ans. Plus précisément, Matisse ne la représente plus seule mais avec Henriette Darricarrère, une jeune modèle professionnelle. La jeune femme, à peine reconnaissable sur certains tableaux, est ramenée au rôle de figurante. Ce n’est qu’en 1945 que renaîtra leur tête-à-tête.
Elle joue un rôle essentiel dans son succès
Une encre noire, La Toilette, la montre, vers 1905-1906, en train d’aider un modèle nu posant pour son père, dans l’atelier. Ce dessin révèle que Marguerite joua précocement un rôle d’assistante. Quand l’artiste s’installe à Nice, début 1918, elle reste à Paris, où elle va épouser l’écrivain Georges Duthuit et avoir un fils, Claude. Margot devient la voix et l’œil du maître qu’elle représente auprès des marchands et des collectionneurs. Elle s’occupe aussi de l’organisation des expositions. Elle le convainc par exemple de se séparer d’un portrait d’elle qu’il chérit, afin qu’il soit "bien représenté dans un musée", au Japon. Elle poursuivra cette tâche jusqu’à la fin de sa vie en 1982, dans une grande réserve.
Elle peint également et adore la mode
L’exposition présente plusieurs toiles signées de sa main dont deux autoportraits sans complaisance. Elle racontait avoir commencé à peindre en 1914 "enfermée par la guerre à la campagne". Elle a son propre atelier, à l’étage de la maison d’Issy. Sur ses tableaux, l’influence de son père est manifeste et leurs œuvres dialoguent. Elle renonça à la peinture pour se consacrer à son autre passion : la mode. Sur les tableaux de son père, elle porte toujours d’élégantes tenues : manteau écossais, fourrure, chapeaux colorés... Margot tentera vainement de percer dans le milieu de la couture, présentant même une collection en 1935. Le MAM dévoile une délicate robe d’organza rose qu’elle a elle-même créée.

Deux autoportraits de Marguerite Matisse accrochés dans l’exposition "Matisse et Marguerite-Le regard d’un père" au Musée national d’Art Moderne, à Paris, le 3 avril 2025. (VALERIE GAGET FRANCEINFO CULTURE)

Elle s’est engagée dans la Résistance
En janvier 1944, Marguerite devient agent de liaison pour les Francs-Tireurs et Partisans (FTP), estimant qu’"on ne peut ni ne doit se désintéresser de l’époque dans laquelle on vit - de ceux qui souffrent, qui meurent". Au péril de sa vie, elle assure des courriers difficiles entre Paris et plusieurs villes de province. Elle est dénoncée et arrêtée à Rennes, le 13 avril 1944. Torturée pendant huit heures par la Gestapo, elle ne lâchera pas un nom. Libérée par miracle à Belfort, elle retrouve son père à Vence qui ignorait tout de ses activités clandestines. Bouleversé par son récit, le vieux peintre reprend son fusain et dessine deux portraits de sa fille qui a désormais la cinquantaine. C’est la dernière fois (si l’on excepte quelques lithographies) que Marguerite apparaît dans cette œuvre qui lui doit tant. Belle et émouvante.

Henri Matisse, "Marguerite", Vence, janvier 1945, Fusain sur papier, 48x37 cm. (COLLECTION PARTICULIERE / JEAN-LOUIS LOSI)

Exposition "Matisse et Marguerite" au Musée d’Art Moderne de Paris
D’AUTRES ECHOS DE L’EXPOSITION
LE FIGARO : La secrète Marguerite Matisse se dévoile au Musée d’art moderne de Paris
Par Valérie Duponchelle
Publié le 11 avril 2025
Henri Matisse. Marguerite endormie. Étretat, été 1920 Collection particulière / Martin Parsekian

CRITIQUE - Le MAM propose une exploration inédite en plus de 110 œuvres, peintures, dessins, gravures, sculptures et céramiques, de la relation intense du peintre avec sa fille aînée.
Un petit visage grave, les joues enflammées de rose, le cou caché sous la dentelle et un bijou, les yeux trop grands qui ont déjà affronté les épreuves et renvoient l’adulte à son monde si objectivement cruel. C’est Marguerite au chat noir, peint à Issy-les-Moulineaux, début 1910, par Henri Matisse dans sa quarante et unième année. C’est le tableau par excellence du peintre entre Nord et Sud qui fit plus d’une centaine de portraits de sa fille aînée, donnant souvent à l’enfant, puis à la jeune fille, tout le sérieux prémonitoire et la bravoure qui devaient marquer sa vie. C’est un tableau cher à Matisse (1869-1954)
Sitôt achevé, il choisit de le présenter dans plusieurs expositions internationales, à la « Berliner Secession » de 1910, à la « Second Post-Impressionist Exhibition » à Londres en 1912 et à l’« Armory Show » de 1913 (New York, Chicago, Boston). Il ne le vendit jamais et le garda jusqu’à sa mort.
Ce grand tableau (94 × 64 cm) de Marguerite à 15 ans est à mi-chemin entre émotion et réserve. Avec son visage en forme de cœur et sa posture bien droite, il a le hiératisme des icônes byzantines et la force de l’art moderne qui simplifie les formes et réduit la palette à six couleurs. La tempe droite est verte comme l’arrière-plan, la bouche et les joues sont du rose qui crée cette fresque dansante devant laquelle elle se tient. Son chat noir, masse informe comme un mystère, cache son sexe et semble lui échapper. Ce tableau du Centre Pompidou fait l’affiche de « Matisse et Marguerite. Le regard d’un père », exposition inédite du Musée d’art moderne de Paris- qui s’est penché sur cette relation filiale exceptionnelle.
« Elle l’accompagna sa vie durant, fut son modèle le plus constant, note son directeur, Fabrice Hergott. Tour à tour confidente, assistante, secrétaire, fidèle gardienne du foyer, comme l’écrit Matisse en 1918, elle lui inspire ses tableaux parmi les plus audacieux et les plus importants. »

Premier modèle de Matisse
D’Intérieur à la fillette (La Lecture), peint à l’automne-hiver 1905-1906, à L’Atelier, quai Saint-Michel, trésor fauve du MoMA de New York, et à Tête blanche et rose, peint à son retour de Corse à l’été 1914, où la couleur semble emprisonnée dans une grille, où le noir revendique désormais la première place, l’un des chefs-d’œuvre du Centre Pompidou. Mais au fil de cette exploration de l’échange père-fille, artiste-sujet, dans la multitude de dessins, parfois gracieux, parfois hors d’âge et presque grimaçants, c’est la gravité précoce de Marguerite qui frappe et qui s’impose. De l’enfance, elle a le regard inquisiteur et la philosophie forcée.

<Henri Matisse. Marguerite lisant. Collioure, été 1906

Marguerite est sa première enfant, née en août 1894 de Camille Joblaud, svelte brune de 21 ans qui pose à l’Académie Julian et premier modèle d’Henri Matisse, alors artiste en herbe de 24 ans. Fille née hors mariage, elle porte d’abord le nom de sa mère, puis, à 2 ans et demi, celui de son père. Le registre d’état civil note à côté de sa signature le « R » de la reconnaissance paternelle, soulignent ses biographes, Isabelle Monod-Fontaine et Hélène de Talhouët.
La séparation de ce couple bohème la privera d’abord de son père, qui se marie en 1898 avec sa nouvelle compagne, Amélie Parayre. Puis, la vie s’organise entre les deux foyers. Placée dans un conflit de loyauté, la jeune Marguerite apprend, très jeune, à refouler ses larmes et à taire ses jugements. C’est pourtant Amélie, toute jeune mère d’un petit Jean et d’un bébé Pierre, qui décide d’assumer l’éducation de Marguerite. Cette dernière l’appellera « maman ».

Un amour flagrant mais sévère
En juillet 1901, elle contracte la diphtérie, dont le vaccin n’existe pas encore, subit à 7 ans une trachéotomie d’urgence, et la maladie fait entrer la souffrance et la peur dans sa vie. Un ruban noir cachera la blessure, comme dans nombre de ses portraits (Marguerite, aux couleurs primaires à peine dégradées, entre art extra-occidental et arts populaires, peint à Collioure entre 1906 et 1907, collection personnelle de Pablo Picasso, désormais au Musée Picasso).

Henri Matisse. Le Thé. Issy-les-Moulineaux, été 1919 Museum Associates/LACMA

L’amour de Matisse pour sa fille est flagrant, comme le traduit cette longue suite de portraits à tout âge, après l’opération finale qui libérera son cou (Marguerite endormie, Étretat, été 1920) comme après la guerre, lorsque cette résistante, arrêtée et torturée par la Gestapo, s’échappe sur le chemin des camps à Belfort et parvient à survivre et à revenir (Marguerite, Vence, janvier 1945, fusain sur papier).
C’est aussi un amour sévère. En 1912, Marguerite, qui n’a jusque-là pas pu fréquenter l’école, reçoit son premier bulletin scolaire. Matisse lui écrit : « Ton bulletin nous paraît satisfaisant (…). Sois modeste quand tu as fait ton possible. Nous sommes vraiment touchés par tes efforts - ne t’use pas par trop d’ardeur. Les observations de ton bulletin sont flatteuses, elles peuvent avoir été guidées par intérêt pour toi ou pour ta tante. Mais tes places de composition sont là pour indiquer d’une façon précise ce que tu fais. Sois donc contente un peu et aie confiance en l’avenir. » On comprend que Marguerite, petit tanagra au minois de Junon, ait tant aimé la mode de Paul Poiret et les froufrous insensés de la maison Jove.
« Matisse et Marguerite, Le regard d’un père », jusqu’au 24 août au Musée d’art moderne de Paris (16e). Catalogue Éditions Paris Musées, 248 pages, 240 illustrations, 45 euros. À lire aussi, « Marguerite Matisse. La jeune fille au ruban », biographie d’Isabelle Monod-Fontaine et Hélène de Talhouët, Grasset, 24,90 euros.

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LES ECHOS : Exposition : le maître Matisse et Marguerite
Par Judith Benhamou
Les Echos, Publié le 10 avr. 2025
Matisse était un maître de la simplification des formes au profit de l’explosion des couleurs et de la danse des motifs. Une exposition consacrée aux portraits de sa fille Marguerite explique parfaitement l’évolution de son oeuvre au musée d’Art moderne de Paris.

Deux portraits de Marguerite : « Tête blanche et rose », Paris, 1914-début 1915, « Marguerite », Collioure, hiver 1906-1907 ou printemps 1907. (© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn/Philippe Migeat et Grand palais RMN (musée national Picasso-Paris) /René-Gabriel Ojeda)

Par Judith Benhamou
Publié le 10 avr. 2025
Un long voyage autour d’un seul visage. Imaginez : entre 1901 et 1924, Henri Matisse réalise plus de cent portraits de Marguerite (1894-1982), sa fille aînée. Matisse a une obsession pour le portrait, doublée d’un amour pour la petite demoiselle à laquelle il s’identifie fréquemment. Dans son enfance, la petite à la santé fragile ne va pas à l’école et reste souvent sagement auprès de son père, dans l’atelier.
Marguerite est la fille qu’il a eue alors qu’il était étudiant en peinture avec sa liaison d’un temps, Camille Joblaud. Il la reconnaîtra trois ans après sa naissance. Des yeux immenses, un visage ovale, et toujours ce ruban noir au cou destiné à cacher les traces d’une opération. Les mots d’amour du père prennent des formes détournées, comme lorsqu’il lui écrit en 1943 : « Nous avons un système nerveux de la même série. »
Prise de liberté
Le musée d’Art moderne de la Ville de Paris propose d’explorer en 110 numéros (dont près de la moitié d’oeuvres sur papier) la relation picturale que nourrit le génie Henri Matisse avec sa fille. On tente ainsi de s’approcher un peu plus de la complexe intimité créative de l’artiste. Elle est nourrie de paradoxes.
D’un côté, le maître déclare péremptoirement : « C’est du premier choc de la contemplation d’un visage que dépend la sensation principale qui me conduit constamment pendant toute l’exécution d’un portrait. » Charlotte Barat-Mabille, la co-commissaire de l’exposition, explique : « Matisse ne peut commencer un tableau sans partir d’un modèle qui pose pour lui. »
De l’autre, dès qu’il le peut, il prend la clé des champs, se libérant sans hésiter des formes dont il s’est inspiré. Le portrait est le prétexte à une recherche, une pérégrination au pays des couleurs qui claquent et dansent, puis dans le grand monde des motifs picturaux qui s’entrechoquent. Dans l’exposition, les têtes de Marguerite se suivent et souvent ne se ressemblent pas. Une femme chapeautée, en chignon, à la fenêtre, assise dans un manteau à carreaux ou en pleine sieste…
Une telle spontanéité fascinait Picasso.
Françoise Gilot, peintre et compagne de Pablo Picasso
Un tableau démontre parfaitement de cette prise de liberté vis-à-vis du modèle, « Tête blanche et rose » réalisé à partir de l’été 1914. Il s’agit d’un visage littéralement rayé en rose, noir et blanc qui semble recouvert d’une grille. Matisse est alors travaillé par le cubisme de ses contemporains. Marguerite racontera plus tard ce dialogue avec son père au moment de la fabrication du tableau : « Cette toile veut m’emmener ailleurs. T’y sens-tu prête ? » Elle répond : « oui ».
Un sort illustre
La peinture la plus touchante de l’exposition date de 1906-1907. Sur un fond moutarde est représentée dans des formes très simplifiées la jeune fille sage. Robe vert foncé. Ses traits sont grossièrement dessinés à l’aide de quelques traits noirs, comme ses yeux. En haut, il a écrit de manière volontairement malhabile « Marguerite », comme si c’était lui l’enfant.
La toile aura un sort illustre. Tandis que tous les camarades du peintre se moquent de l’aspect par trop naïf de ce portrait, il l’échange dès 1907 avec Picasso contre une toile cubiste. Le maître de Malaga conservera l’oeuvre avec lui toute sa vie : dans son appartement de la rue des Grands-Augustins en 1947, au château de Vauvenargues vers 1960, bien en vue dans la salle à manger et jusqu’à sa dernière demeure à Mougins.
Picasso admire l’hyperdépouillement, le désapprentissage de toute prouesse artistique, une sorte de retour à un art populaire, enfantin et spontané comme il l’appréciait aussi chez le Douanier Rousseau. Françoise Gilot, la compagne la plus prolixe de Picasso écrira : « Une telle spontanéité fascinait Picasso, qui admirait le courage qu’il avait fallu au maître du fauvisme pour s’exprimer avec une telle candeur. » Le courage est aussi une vertu nécessaire pour devenir un immense peintre.
"Matisse et Marguerite : le regard d’un père". Exposition
Au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Jusqu’au 24 août.
Judith Benhamou

« Mademoiselle Matisse en manteau écossais » (1918), d’Henri Matisse.
CHRISTIE’S IMAGE LIMITED 2024
Le musée Henri Matisse au Cateau Cambresis
Pourquoi un musée Matisse au Cateau Cambresis ? Parce que l’artiste y est né et a fait don de sa collection personnelle d’œuvres à sa ville natale.
A partir du moment où j’ai eu cette boîte de couleurs dans les mains, je sentais que c’était là qu’était ma vie
Henri Matisse
Le musée présente quelques 130 œuvres, exposées avantageusement, de façon chronologique qui témoignent du parcours d’un artiste hors du commun et touche-à-tout.
La collection couvre toute la carrière de l’artiste de sa découverte de la peinture avec sa première œuvre « Atelier de tisseur picard » de 1895, à la période Fauve « Collioure, rue du Soleil » en 1905, de la période niçoise aux dernières compositions réalisées avec des papiers gouachés, découpés et collés, en souvenirs de son séjour à Tahiti jusqu’aux œuvres la chapelle des Dominicaines de Vence.
On retrouve la diversité de la création du peintre qui mena de front des activités de peinture, sculpture, gravure, illustration, vitrail et qui conçut des tentures et des tapisseries.


II - Philippe Sollers : « Matisse, trop contemplatif… »

INTERVIEW - Le romancier vient de publier L’Éclaircie où il célèbre Manet et Picasso aux dépens de Matisse. Explications argumentées.
Propos recueillis par Valérie Duponchelle

Matisse, Le Luxe I, 1907
LE FIGARO. - Pourquoi êtes-vous si sévère avec Matisse ?
Philippe SOLLERS. - Matisse est un enchantement permanent. Il a su dessiner dans la couleur de façon unique. Mais je ne trouve jamais quelqu’un dans sa peinture si figurative, dans ses femmes fondues dans le décor, enveloppées dans leur atmosphère, dans ce confort de l’œil qui n’est que luxe, calme et volupté. Quand on voit Matisse, on comprend son goût pour Ingres et ses femmes passives, impassibles, d’un calme presque bovin. Je préfère l’audace folle de Picasso qui se passionne pour Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, deux grands peintres qui s’imposent par leur intensité et leur présence. On s’interroge sur ce Déjeuner à l’étrange narration, ces personnages, le roman tapi derrière la peinture. Je ne vois aucune aventure romanesque chez Matisse, seulement de la beauté, de la légèreté décorative, de la contemplation de la couleur qui explique sa filiation logique avec Rothko, grand contemplatif de la peinture américaine.
Il est sorti perdant du duel Matisse-Picasso au Grand Palais en 2002 ?
Il y avait trois ou quatre Matisse étourdissants, mais Picasso éclipsait vite, par sa passion et son sens du tragique hérité de Goya et de Vélasquez, ce dessinateur hors pair, ce décorateur de génie au monde feutré. Ce n’est pas que Picasso soit plus viril, mais il est plus complet, plus énergique, plus profond. À l’image de son tableau Les Amoureux, sa peinture raconte et vibre. L’amour, comme la peinture, est chose contradictoire, complexe ; ce n’est pas un décor ! Warhol et Bacon l’ont montré, à leur manière. Pas Lucian Freud - quelle horreur ! - un ratage complet et un peintre totalement surévalué. Il y a grande peinture ou il n’y a pas grande peinture.
Cette confrontation en série ne vous a pas convaincu ?
L’exposition du Centre Pompidou ne m’a pas fait changer d’avis. Les tableaux sont beaux, j’aime particulièrement sa Vue de Notre-Dame, vision au bleu céleste depuis le quai Saint-Michel au printemps 1914, étonnante audace à côté de son tableau si classique qui ressemble à un Marquet. Mais je ne vois pas le roman… Quand, chez Picasso, il y en a 120 différents.

Matisse, Vue de Notre-Dame, 1914
Le Figaro du 9 mars 2012
« Matisse. Paires et séries », Centre Pompidou, jusqu’au 18 juin
VOIR AUSSI :
• Les arabesques dansantes de Matisse
• Matisse au Centre Pompidou : d’une exposition à l’autre
• La belle et énigmatique Lydia Delectorskaya - Muse et modèle de Matisse
• Matisse, « La villa bleue ». Redécouverte d’un tableau oublié
• Matisse et Picasso par Marcelin Pleynet
• Matisse/Picasso à la lumière de L’Éclaircie
• La Chapelle du Rosaire de Vence, dernier chef-d’œuvre de Matisse
[1] Sabine Gignoux, La Croix.

Suivi de : Philippe Sollers : « Matisse, trop contemplatif… »
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3 Messages
A partir de 1901, Matisse va effeuiller et métamorphoser Marguerite, sa fille malade devenue résistante, en réalisant une centaine de portraits. L’exposition est un pont suspendu entre sa vie et la création. LIRE ICI.
« Portrait de Marguerite », encre de Chine, vers 1906-1907. © Succession H. Matisse/DACS 2024 ; 35x26.5 cm ; Private Collection, photo © Christie’s Images.
Par Sophie Cachon
Télérama. Publié le 28 avril 2025
Regard franc, visage vif, rarement souriante, souvent souffrante, Marguerite a des yeux de chat et un ruban noir sur la gorge cachant une trachéotomie et une canule qui la fera souffrir jusqu’à ce qu’on puisse lui enlever à l’âge de 25 ans. Souvent déscolarisée, l’enfant a vécu dans l’atelier de Matisse. Modèle naturel donc, mais pas muse. Plutôt interlocuteur qui a du répondant. Adulte, Marguerite sera l’agent de son père, le conseillant sans prendre de gants.
L’exposition du musée d’Art moderne réunit une centaine de portraits, présentés de façon chronologique en une double progression touchante et passionnante : la petite fille évolue, le père aussi, appliquant aux traits de son enfant ses recherches plastiques. Joues vert pomme en plein fauvisme, pose byzantine dans le superbe Marguerite au chat noir (1910) ou bien encagée dans une structure cubiste pour un Tête blanche et rose (1914-1915) radical. Ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même, Marguerite se métamorphose jusqu’à son mariage, où elle prend congé du regard paternel. En 1940, elle envoie son fils Claude aux États-Unis. Dessins bouleversant du grand-père, malade, fixant au crayon les traits de son petit-fils. En 1944, agent de liaison de la Résistance, elle est arrêtée et torturée par la Gestapo. Elle ne parlera pas. Sauf à son père. Dernier portrait, saisi à Vence en janvier 1945. Figure spectrale sous le fusain tremblant, traits estompés mais regard fort, elle revient à la vie
FR3 Journal le 12/13, le 18 avril 2025