
Yannick Haenel récipiendaire du prix Médicis en 2017Photo Francesca Mantovani ® Editions Gallimard

Cette collection s’inscrit dans la continuité de la revue Aventures publiée chez Gallimard et coordonnée par Yannick Haenel.
Sollers avait créé la revue l’Infini et la collection éponyme chez Gallimard, la revue Aventures et la collection du même nom comblent le vide laissé par la disparition de Sollers, avec la personnalité propre du nouveau chef de file de l’aventure, Yannick Haenel.
Après la création de la revue Aventures en 2024 (deux numéros par an, le numéro 3 est attendu pour ce printemps),, voici les deux premiers volumes de la collection Aventures, en librairie, le 27 mars
- "Drama Doll" de Rose Vidal
- et "Les mouvements de l’armée rouge en 1945" de Julien de Kerviler.
Avec un tirage prévu de 2 000 exemplaires, ces romans marquent le début d’« Aventures », qui publiera environ quatre titres par an à partir de 2026.
Les lignes directrices de la collection
- « privilégier les jeunes auteurs »
- Promouvoir de« nouvelles formes de narration », sans toutefois tomber dans l’expérimentation, en restant limpide et compréhensible.
Cela se traduit par une exigence et une attention particulières à la langue - plus essentielle encore que l’histoire selon l’éditeur - et l’existence d’une certaine « épaisseur existentielle ». « J’aimerais échapper à ces romans construits comme des scripts télévisuels, avec un fil conducteur linéaire qui part d’un point A pour arriver à un point B, a-t-il expliqué. Par exemple, dans leurs ouvrages, Rose Vidal et Julien de Kervilier font ruisseler le langage à travers des récits d’expériences intérieures, ce qui m’intéresse davantage ».
L’objectif à travers la collection est également de « créer des auteurs ».
D’après Adèle Buijtenhuijs, Livres Hebdo
AUTOUR DE ROSE VIDAL

- Rose Vidal.
Photo F. Mantovani © Éditions Gallimard
Il y a bien sûr ce livre qui nous occupe aujourd’hui « Drama Doll » publié dans la collection « Aventures/Gallimard », mais pas que.
Derrière son portrait photographique à l’allure juvénile, cette jeune femme révèle, en fait, une personnalité bien marquée avec un parcours riche et prometteur, malgré son jeune âge, et dont l’écriture n’est pas la première facette de ses intérêts et talents.
Rose Vidal est artiste, autrice et critique d’art.
Née en 1997 à Paris où elle vit et travaille, elle se forme à l’Ecole des Arts Décoratifs de Paris après des études de lettres et une recherche universitaire sur la contemporanéité des formes d’art depuis la Renaissance. Son travail se poursuit aujourd’hui dans une création plastique protéiforme, alliant la production d’objets, de textes, de fictions et d’images aux pratiques de la performance, du corps et du langage. Mais nous reviendrons plus avant sur son parcours artistique.
Place tout d’abord à ce livre« Drama doll ».
Drama doll
Éditeur : GALLIMARD (27 mars 2025)
Broché : 208 pages
le livre sur amazon.fr
Présentation
Au départ, il y a ce secret que tu me confies, ton histoire de douleur. Puis l’enquête que je mène, à la rencontre d’un neurologue à la Pitié-Salpêtrière, d’un enfant qui hurle dans un bus et de jumeaux qui naissent en Californie.
Et puis c’est le vertige : celui de nos troubles et de nos addictions contemporaines, comme celui de l’attention portée à nos remèdes et à nos façons nouvelles d’aimer.
Exergue
à Emmanuelle, du début à la fin
à tous ceux qui souffrent
et à tous ceux qui ne souffrent plus.
Un peu plus sur Rose Vidal
Le thème de la douleur n’est pas que de circonstance pour ce livre, il est au cœur de sa réflexion d’artiste. Rose Vidal travaille depuis quelque temps en tant qu’artiste sur la douleur – et les anti-douleurs et nous l’illustrerons, plus avant, par un extrait de son livre.
Artiste painkiller, « mercenaire antidouleur », elle se propose d’imaginer l’art comme une fabrique d’antidouleurs plastiques, pour éprouver le pari d’une fonction curative ou palliative des œuvres. À l’automne 2023, ce projet fait l’objet d’une résidence artistique à la Villa Médicis.
Le projet de fond de Rose Vidal
De 1999 à 2016, on estime à 453 300 les morts causées par l’usage d’opioïdes aux Etats-Unis. Le phénomène d’addiction se répand, il est aujourd’hui qualifié de pandémie mondiale. L’antidouleur, palliatif, apparaît comme une clef de voûte de l’économie moléculaire de nos corps – comme si d’un bout à l’autre de la société les corps manquaient d’une substance spécifique pour justement vivre en société. C’est ensemble que nous devons l’admettre : nous sommes dépassé·es par la douleur, ne savons pas comment la traiter.
De ce constat douloureux, naît un motif d’écriture : celui d’identifier les douleurs de nos sociétés libérales contemporaines en les collectionnant dans les rues ou les espaces intimes. Le projet de Rose Vidal est d’éprouver, dans le temps long d’un récit, le pari d’une fonction curative ou palliative de l’art. Elle se propose ainsi d’imaginer l’art comme une fabrique d’antidouleurs plastiques et de composer ses traitements dans l’atelier infini de la fiction, en y forgeant des œuvres comme l’on forge des armes.
Crédit : Villa Medici
Elle participe aussi à la revue Décor, consacrée à la création émergente (arts et design), et codirige le second opus sur la question du « Vulgaire » (2022).
Drama Doll n’est pas sa première incursion en littérature, précédée par un premier livre, Chaplin, est paru en 2022 (coll. « Icônes », Éditions Les Pérégrines) mais déjà salué par Fabien Ribery dans son excellent blog littéraire et artistique :
« Dans un livre brillant, informé, très bien écrit, publié dans la collection « Icônes » des éditions Les Pérégrines, Rose Vidal approche en une dizaine de chapitres vifs le phénomène Chaplin.
Fabien Ribery »
En 2022 et 2023, elle assiste au Pala is de Tokyo le curateur François Piron sur « Exposé·es », avec Elisabeth Lebovici, d’après le livre de celle-ci, Ce que le sida m’a fait (JPR, 2017).
En tant que critique, elle contribue régulièrement au quotidien en ligne AOC.media par des écrits sur l’art, le cinéma, la littérature, et plus largement sur la création contemporaine
Ci-après un portrait vidéo qui date de février 2021, il y a quatre ans, c’est-à dire une éternité pour cette jeune étoile montante au firmament artistico-littéraire, mais qui montre déjà la maturité de sa pensée et une personnalité marquée ! A suivre.
Lire un extrait
Insupportable, la douleur… mais pas seulement pour la personne qui la vit, aussi pour celle qui la voit, en face. Et par voir je veux dire entendre, constater, reconnaître, identifier, l’ache-knowledgement dont je parlais plus haut. Le Docteur dit que la douleur est une mise en demeure, dès lors qu’on la regarde, et que c’est proprement cela qui est inassumable. La douleur : comme si c’était un poids et qu’il y avait cette menace que je dusse le porter sur mes propres épaules, comme une injustice à endosser le fardeau qui ne m’appartient pas. Douleur, ne me touche pas. N’entre pas en ma demeure.
Pourtant ce n’est pas contagieux, la douleur. Et si ça l’était, imagine : tu croises dans la rue une femme qui souffre. Quand tu rentres dans son périmètre, quand elle rentre dans ton champ de vision ou passe derrière toi dans le métro, au moment où tu respires le courant d’air de son passage, tout d’un coup tu sens tout ce qu’elle sent de douleurs. Pas le sol sous ses pas, le molletonneux de son manteau, la chaleur de son bonnet ou la légèreté de son t-shirt, mais la pointe de la baleine de soutif qui au bout d’une journée lui comprime la poitrine. Puis la douleur dans ses reins de son SPM, des règles qui s’annoncent ; ou alors la douleur diffuse de ne pas les avoir, ses règles, soit qu’elle s’en inquiète ponctuellement soit qu’elle accueille l’angoisse d’un symptôme qui la contrarie. À mesure que tu marches dans la rue, tu croises toute la misère du monde, tu te rends compte de ce à quoi tu échappes, ou tu reconnais des choses que tu as vécues, vis ou vivras. Tu te rends compte que certaines personnes, et certaines classes, catégories, communautés de personnes en prennent beaucoup plus sur la gueule que les autres. Dans ces conditions-là, peut-être qu’un syndrome existerait d’une peur bleue de mettre le pied dehors et de croiser le monde. Peut-être que les gens qui ressentent plus fortement les histoires des autres ont déjà plus que d’autres la boule au ventre à l’idée de sortir. Peut-être que dans ce monde-là, on refuserait de toucher les gens qui souffrent. Mais est-ce qu’on ne refuse pas déjà ?
Donc non, ce n’est pas contagieux, ce qui aurait au moins le mérite d’épargner aux gens qui souffrent la douleur encore autre de n’être pas crus et de demeurer dans une solitude radicale – qui ne dit même pas qu’il peut aussi exister en face un dédain radical. Mais même intransmissible, la douleur on s’en protège, c’est plus fort que nous, comme un instinct de survie. Il faudrait savoir si c’est vraiment un réflexe inconscient et archaïque, imprimé par l’évolution, ou si c’est plutôt un comportement social, avec tout ce que ça implique de culturel et de cultivable.
Dans les représentations de martyrs dont je parlais plus haut, il n’y a quasiment que des images d’effractions dans le corps. Dr Danziger dit ce mot aussi : le caractère « effractant » de la plainte douloureuse. De toute façon les martyrs sont des mises en demeure ; un genre d’appel à la conscience, à l’empathie et à la responsabilisation du regard. À la question de l’autre, tout simplement parce que c’est une image de la persécution de l’autre. Il faut le voir pour le croire, l’autre. Et pour d’autres, il faut le toucher pour le voir.
Le Docteur énumère les biais de protections qui nous préservent mécaniquement de la douleur d’autrui, comme autant de strates filtrantes pour estomper la proximité et la compréhension de l’autre en douleur. Le biais raciste (il ne dit pas ce mot, mais moi je le dis), le biais ethnique, et le biais culturel qui vient vampiriser toutes les différenciations de genre, de culte, de classes, de couleur de peau, d’ethnie, de physionomie, de nationalité, d’origines qu’on opère en société. Le biais d’âge, aussi. Et puis les biais de position, de fonction, de métier. Parfois favorisés par le port d’un uniforme qui va avec un ensemble de lois, comme une éthique : les gestes que tu peux faire seulement quand tu portes ta blouse, ou tes chaussures lourdes, et que tu n’es pas censé·e faire en dehors de cet habit. Pourtant tu es la même personne ; mais tu dissocies plus facilement peut-être. Comme si c’étaient tes vêtements qui en mimant la forme du corps faisaient les gestes à ta place. D’ailleurs on le dit – l’uniforme modifie slightly la démarche, le rythme, la mélodie du corps, et potentiellement les volontés. L’uniforme, ça implique d’autres choses à écrire, un embranchement de mon texte dont je reste sur le seuil, ou peut-être que j’en parlerai plus tard.
Le Docteur raconte dans sa conférence une anecdote, qui le met en scène, lui et sa fille, personne proche donc s’il en est. Au départ je pensais relater l’histoire comme je l’ai entendue, et c’est un récit de seconde main que tu aurais eu. Mais au fond je n’ai pas envie de friper mon texte. Je veux un récit de première main, je ne vois pas l’intérêt de dire ce qui a déjà été dit pour la seule et unique raison que ce n’était pas dit de ma bouche. Alors, mot pour mot, de première main et mis à l’écrit, à la première personne, ce que le Docteur a raconté dans sa conférence :
« C’est une expérience que j’ai faite quand ma fille avait 7 ans. En pleine nuit je l’entends hurler. Elle était dans un lit superposé ; donc je me lève, je vais vers elle, hurlement, avec la main comme ça sur la gorge.
Mon premier réflexe, la première chose qui me passe par la tête (et c’est très significatif) c’est : qu’est-ce qu’elle exagère. Hystero ! Voilà ce qui m’est venu. Biais de jugement, avec en plus un biais sexiste massif. Alors, c’est quelque chose qui est très étudié et qui est assez compliqué : la façon dont les hommes apprécient la douleur des femmes, et réciproquement. Je ne vais pas rentrer dans le détail, tous les biais sont bienvenus quand on cherche des protections.
Premièrement : Hystérique parce que fille (je l’avoue, j’ai été pris par cela), et deuxièmement : quel cinéma, qu’est-ce qu’elle exagère parce que : caractère effractant de la plainte, c’est mon enfant, elle souffre intensément, et c’est inassumable. Phase de confusion, qui dure dans mon souvenir, trente secondes, une minute – ça paraît très très long – et tout d’un coup je me souviens que j’ai dans l’armoire à pharmacie de la codéine pour enfant, c’est-à-dire un antalgique beaucoup plus puissant que le paracétamol. Elle avait une angine avec une inflammation monstrueuse d’une amygdale, elle avait horriblement mal ; face à l’intensité de sa douleur c’était une réponse potentielle. Et ce qui s’est passé, de façon très intéressante pour moi (j’en ai gardé le souvenir indélébile), c’est qu’au moment précis où je me suis représenté le flacon de codéine pour enfant dans le placard où il était situé, à cet instant précis, sans que je commande quoi que ce soit de volontaire, de la même façon que m’était arrivée “quelle hystérique” ou “elle exagère” m’arrive la phrase suivante : “la pauvre, qu’est-ce qu’elle doit avoir mal”. Très intéressant que cette phrase n’ait pu me traverser que au moment où j’ai identifié que j’avais le moyen de la soulager. Jusque-là c’était inassumable, et d’autant plus inassumable qu’elle m’était proche : c’était mon propre enfant qui souffrait. »
On aurait pu croire que c’était une affaire de proximité la douleur. Par exemple : les ami·es de mes ami·es… ou encore : loin de moi la misère du monde. En politique c’est carrément vrai : plus c’est loin moins c’est un souci, plus tu t’en fiches. Comme une source de chaleur, tu la perçois de mieux en mieux à mesure que tu t’en approches. Plus elle est intense, plus elle irradie ses alentours. Mais en réalité c’est moins une affaire de distance que de mouvement. Ne me touche pas comme « ne m’approche pas » – reste où tu es qui n’est pas où je suis. C’est la préconisation d’une fuite, d’une dérobade ; la douleur c’est ta main qui se retire brutalement. C’est ta côte qui t’oblige, pas qu’elle t’oblige à ceci ou à cela, juste elle t’oblige, comme si tout ton corps lui devait bien à ce moment où elle est cassée de se ramasser contre elle comme un pare-choc le temps qu’elle se répare. Ancrée dans la mémoire du corps la fuite, si bien que lorsqu’elle touche les autres c’est aussi une façon de la sentir que de s’en dérober comme nos propres nocicepteurs (terminaison nerveuse capable de transmettre les stimulations génératrices de douleur) le préconisent lorsqu’on se brûle, par exemple. Le livre de Nicolas Danziger explique ces mécanismes, tout ce qui se passe quand on a mal. Il est parfait pour des novices en la matière, comme moi, pas besoin d’un bac+20 en médecine… Mais en le lisant je me demande ce qu’il se passe, au-delà des biais systémiques qu’il évoque (et qui ne sont au fond que des symptômes, avec des conséquences), lorsque la personne en face souffre et que je la reconnais dans sa douleur, ou pas d’ailleurs. Ça aussi, au fond c’est mon sujet.
Je me souviens avoir gardé comme une trace indélébile dans ma mémoire le souvenir du récit, à la radio, fait par un conducteur de train dans un documentaire consacré aux « Accidents de personnes ». C’est d’ailleurs le titre de cet épisode des « Pieds sur terre ». Je ne me souviens pas de tout, simplement que tout était très marquant, et ce dont je me souviens parce que ça m’avait marquée par-dessus tout, c’était ce que racontait le dernier des conducteurs, qui avait conduit son train aux premières heures d’un jour d’hiver, un train de marchandises, avant que n’ouvrent les lignes aux voyageurs et voyageuses. Parce qu’il disait que sur ces rails gelés dans la nuit hivernale, un corps s’était allongé sur son passage, endormi là pour l’attendre ; et que c’était donc sur un corps gelé qu’il était passé, lui d’abord en tête, puis wagon après wagon, son train, comme si les dépendances infinies de son propre corps continuaient derrière lui, après le point de non-retour de l’accident, de revivre et revivre ce qu’il allait passer sa vie à revivre.
J’ai voulu écrire ça avant de réécouter le documentaire, pour comprendre ce que j’avais gardé comme ce que j’avais fait passer à la trappe de ces récits. Sophie Calle a fait une série comme ça, où des photographies sont encadrées, derrière un rideau de feutre coloré. Tu ne peux pas les voir, d’emblée : tu lis d’abord, brodé sur le rideau, le texte qui commence invariablement par « Parce que… » et donne le pourquoi de la photo. Ensuite tu lèves le rideau, et tu regardes. En soulevant le voile, j’ai ressenti la même chose que là, quand je veux écrire sur quelque chose dont je ne me souviens pas bien. Je veux d’abord écrire ce dont je ne me souviens pas bien, puis vérifier, et enfin écrire ce dont je me rappelle, maintenant que j’ai vérifié. Je veux l’écart entre ces deux choses, je veux ce moment étroit, quand tu as lu la phrase, mais pas soulevé encore le voile. Je veux regarder la photo la phrase en tête. Sinon, la phrase disparaîtra à son tour sous la photo. Mémoire inactuelle, ou plutôt toujours trop réactualisée par ce qu’elle reçoit au jour le jour ; en réécoutant le documentaire sans prendre le temps d’écrire avant je n’aurai pas eu le loisir de discriminer ce qui m’avait importé à l’époque, qui était précisément l’époque où il s’est révélé que le froid signifierait autre chose pour moi dès lors.
En réalité, l’homme n’était pas le dernier conducteur du documentaire. Il était d’abord le tout premier à parler. Il racontait son premier accident, c’est-à-dire : la première fois que j’ai tué quelqu’un. Avec ce moment étrange du dernier regard ; quand la personne qui te force à la tuer (d’une certaine manière), ou qui te confie sa mort, te confie aussi son dernier regard. C’est plutôt que tu es le dernier regard, elle vient le chercher dans tes yeux, sans doute que ce n’est pas le train qu’elle observe déferler sur elle à toute vitesse (qui regarde sa mort en face ? est-ce qu’il n’est pas plus simple de fermer les yeux ?). C’est bien qu’au-delà de cette mort, comme plus important à l’instant T, il y a toi. Et l’on se demande bien alors ce que c’est que ce regard ; pourrait-ce être une excuse ? En tout cas, il te confie quelque chose.
Il voit l’homme sur les rails, et dans l’ordre : il klaxonne, il s’ouvre la main sur le frein d’urgence tant il le frappe fort, et puis dans sa cabine, il a crié. Il finit par comprendre, je ne sais pas si c’est des semaines ou des années après, pourquoi il a crié. C’était pour ne pas entendre le bruit de l’impact. Mais, dit-il, on l’entend, ou on le ressent, ou les deux, bref on ne s’y dérobe pas. Il fait tout ce que le protocole requiert de lui. Tout, sauf : descendre voir le corps. Il annonce dans son micro à ses voyageur·euses : « on vient d’écraser quelqu’un ». Il ouvre la porte, il va les voir, parce qu’il ne peut pas rester seul à attendre. On lui dit qu’il a du sang sur le pantalon – il se dit : c’est le sang du gars. Mais c’était le sien.
Le second, l’homme gelé, il ne l’avait pas écrasé, ni même tué à ce que je comprends. Il l’a vu sur sa voie et s’est arrêté avant de passer dessus, il est allé voir, il a appelé, et convenu qu’il passerait quand même – les morceaux gelés n’empêcheraient ni ne ralentiraient le trafic des trains. Mais c’est après, plus loin, que brutalement il n’a plus de jambes, ne peut plus avancer. Il appelle pour se faire relever et le cadre d’astreinte qui ne comprend pas le conduit chez le directeur, plutôt que chez le médecin. Ben oui enfin, il n’a tué personne cette fois-ci. En réécoutant, je retrouve exactement ce qui m’avait frappé, et comment, et pourquoi. J’avais eu froid dans le dos quand il a raconté que plus tard, il avait compris en thérapie que ce froid s’était agglutiné (un peu comme un glaçon en fusion avec ta peau) à une expérience de froid bien plus ancienne dans sa vie. Il ne rentre pas dans les détails. Lorsqu’il dit une histoire personnelle, je crois au début qu’il parle de son premier accident de personne ; mais c’est de cette situation de froid extrême, peut-être dans l’enfance, qu’il parle en réalité. C’est ça qui m’a marquée : que le froid se mette à signifier.
On me demande souvent pourquoi je travaille sur la douleur – mais toi, t’en prends des anti-douleurs ? Et toi, c’est quelque chose que tu vis personnellement ? – et je ne sais pas bien comment répondre car j’ai l’impression de devoir me justifier. Est-ce que c’est une forme d’appropriation, de spoliation de celles et ceux qui souffrent, que de travailler sur la douleur alors qu’on ne la ressent pas ? On ne dirait pas ça d’un neurologue à la Salpêtrière, c’est sûr, mais moi je me trouve dans une situation plus délicate vis-à-vis de tout ça. Je ne l’ai pas adressée d’un point de vue théorique, parce que je n’ai pas assez de matière sur cette question de la douleur pour définir une telle éthique – j’ai l’impression d’avancer encore dans son appréciation, sa définition – peut-être qu’au bout je me rendrai compte que je n’ai aucune légitimité à en parler ?
Non je n’ai pas de douleurs, je n’en ai que très peu connues, en termes d’intensité comme de variété. Pas de douleurs chroniques, pas encore ou pour toujours, je ne sais pas. La seule chose chronique que j’ai et qui s’apparente de près ou en loin à de la douleur, c’est le froid. Le froid que mon corps laisse entrer sans défense, le froid qui tient la porte à la dépression et l’apathie. Ça a toujours été évident ; à mesure que les degrés filaient par les pores de ma peau, en commençant par les extrémités de mon corps, on aurait dit qu’avec eux fuyait également toute ma capacité à, toute l’énergie consacrée à, me réjouir, sécréter : du bonheur, un sourire, un seul, misérable, geste d’enthousiasme. La peau rouge, gonflée, sèche et craquelée sur les mains, comme un eczéma sans démangeaison ; et, tu vois les lignes qui font comme des yeux dans le bois, mais sur le dos de tes doigts, les yeux qui décorent tes mains à l’envers de chacune des articulations entre les phalanges ? Eh bien, entre les plis : la peau qui se fend, remplace ses lignes de vie par des crevasses gonflées, piquantes ; et les gerçures aux côtés des lèvres qui cicatrisent mal les deux coins de ta bouche. Le pied qui fourmille, mais plus aucune sensation quand j’en touche les doigts. Mal un peu partout. Mais si on me demande, je ne dirais pas que j’ai mal, je dirais que j’ai froid.
Il y a quelques jours, Arturo m’a offert le livre de Philippe Djian 37°2 le matin en me disant « probablement que tu les fais pas ». Non, jamais je les fais, ma température normale c’est plutôt 36,5°. En crise d’hypothermie, c’est plus bas. 32°7 en fin d’après-midi
Marco m’a donné lui, non pas un livre, mais un mot. Je l’ai noté sur mon téléphone, consciencieusement comme je fais depuis que j’ai appris à mes dépends que j’oubliais les idées, même si elles étaient tellement bonnes que je pensais qu’elles s’imprimeraient à jamais dans mon crâne dès lors que j’y pensais en me disant « il faut que je m’en souvienne ». Soit que je suis moins alerte qu’avant, soit que ma mémoire commence à saturer de tout ce qu’il me faut penser. Heureusement, je n’oublie pas encore de vivre.
Ce mot que Marco m’a donné, il est noté dans mes messages, comme je fais toujours : en m’envoyant un texto à moi-même j’obtiens cette conversation baroque où mes propres paroles se répètent d’un côté et de l’autre, comme si je me disais à moi-même une collection de choses qui me plaisent ou que je me souhaite. Le dernier message en date de cette conversation régulière, c’est Vazy marche droit maggle – entendu dans le métro dans la bouche d’un ado, à un de ses copains qui bourré avait chancelé au moment de sortir de la rame dans laquelle j’allais entrer.
Ainsi, le 14 octobre dernier, je me suis envoyé les mots de Marco : souffler le froid, je me dis que c’est une expression pour toi, qui va te parler. Alors je l’ai notée pour plus tard, et voilà que plus tard, c’est maintenant, alors que je m’apprête à chercher l’étymologie. J’adore les étymologies, fausses ou vraies, d’ailleurs. J’aime bien qu’il y ait « mol » dans étymologie, par exemple. Souffler le froid : déjà, je constate que l’expression est « souffler le chaud et le froid », mais ça ne nous a pas traversé l’esprit, ni à Marco ni à moi, c’est drôle. Ensuite je trouve une fable de La Fontaine, où il apparaît qu’on souffle sur ses doigts pour les réchauffer, mais sur sa soupe pour la refroidir.
Je n’imaginais pas parler de froid ici, parce que dans ma tête et tels que je les ressens, la douleur est la douleur, le froid est le froid. Mais c’est le Docteur, au téléphone, qui me dit « On a tendance à assimiler la douleur à de la physiologie sensorielle, comme le tact, le système visuel, etc. ; en réalité elle est beaucoup plus proche d’un déséquilibre homéostasique, comme la faim, le froid, la soif : un dérèglement par rapport à l’état d’équilibre. La douleur et le confort thermique, me dit-il, en ajoutant à cela la démangeaison, partagent ces caractéristiques avec la faim et la soif d’être des sensations très chargées émotionnellement, avec une forte incitation à revenir à l’équilibre. »
Dans l’histoire du conducteur, ce froid tel – tel qu’on dit transperçant, au-delà de glacial, au-delà de glaçant – traverse le corps jusqu’à toucher ceux de derrière. La voilà, l’effraction de la douleur : quand sur les rails le froid gèle le corps du mort jusqu’aux jambes du vivant dans la cabine, contagieux ou bien proliférant. Quand le froid dans la voix du conducteur, des années après, irradie jusqu’à moi par les ondes de la radio. C’est aussi que le froid c’est la mort, et que la mort est contagieuse – quand elle entre en demeure, il faut savoir l’en chasser.
Quand j’ai froid, j’ai la mort dans l’âme. Une fois entrée, elle m’y prend les mains, les deux, me tient dans son regard et tient dans le mien. Je ne sais pas quand elle est entrée, la toute première fois, mais je ne crois pas qu’elle partira. Elle demeurera, ici, en moi.
Quand j’ai commencé à avoir besoin de me forger des outils autres que ceux que la vie me donnait, parce que la vie me donnait trop froid et que je n’avais que des vêtements pour me couvrir, ou parce que la vie me donnait un chagrin d’amour et que je n’avais rien pour m’en guérir, il n’est resté que le plus dérisoire (un joli mot encore, qui rime avec art et puis surtout qui rit). Pour le chagrin d’amour, on en reparlera plus tard, ce sont d’autres lettres, mais pour atténuer le froid et passer du grand froid au frisson, plus doux, j’ai trouvé à propos à un moment de peindre des images de douceur sur des couvertures de survie. Ces grandes feuilles de métal, dorées d’un côté, argent de l’autre, brillantes et lumineuses comme un soleil, légères comme l’été malgré les couches de gesso et de peinture à l’huile, c’était mon père qui me les avait offertes, un Noël, contre le froid – pour survivre. Comme un pied-de-nez, j’ai peint dessus des corps qui se baignaient, perdus dans le bleu. Même pas bleu pour parler de couleur froide, bleu tout simplement parce que c’est la couleur de la mer d’été dans laquelle je me baigne ; et où si je me baigne, c’est que j’ai chaud. L’été est beau et infini
Ces couvertures de survie m’ont permis de mieux me raconter (et même tout simplement raconter, on oublie parfois tout le pouvoir que c’est, de raconter, c’est bien ça le sujet), me raconter que je pouvais toujours m’envelopper dedans quand le froid me gagnerait. Voilà, un frisson. Pour me faire trembler de douceur. Il faut que je précise combien j’affectionne ce petit mot, avec sa terminaison toute douce, comme les prénoms populaires dans les chansons d’autre fois, Lison, Madelon, j’aime bien ces noms qui riment avec nom. J’aime ce nom de frisson parce qu’il est lisse et frisé à la fois, et qu’il raconte tout en douceur des choses que j’aime et des choses que je déteste. Frisson est le doux mot du plaisir et le mot doux du froid.
Quant aux couvertures de survie, tout simplement life blankets en anglais, je sais aussi qu’on enveloppe dedans les gens qu’on veut garder de la mort ; et puis qu’on enveloppe aussi les morts dedans, dans ce moment à la fois tragique et gênant où la mort se trouve en plein milieu des vivant·es, avant qu’on l’en retire. On soustraie le corps aux regards pour lui rendre une décence, ou le remettre à sa place. La couverture de survie voile la mort avant qu’on la régularise ; ce n’est pas tant qu’elle préserve la personne morte du regard, c’est aussi qu’on préserve le regard de celles qui vivent. C’est que la mort et sa mise en demeure sont contagieuses également.
Le conducteur du train raconte cela aussi, que la mort est entrée dans sa cabine par contamination ; et au-delà de sa cabine, en lui. Peut-être parce que les rails, les outils du métier, les protocoles du conducteur et cetera ne sont pas isolants et que tout conduit, lui y compris, au grand froid de la mort. D’ailleurs il le sait, les morts se tiennent les mains, il y en a une première et il y en aura d’autres, une ribambelle même, comme une ronde infinie. Il bute, et son train en sursaut, sur chacune.
Ce que j’ai en tête, là tout de suite, ce sont des images du Moyen âge. Celle de ces guirlandes de morts, où des squelettes mènent la danse macabre, et que se succèdent à leur suite, se tenant les mains ou non, une procession de gens « de la société civile » on dirait de nos jours. J’ai appris il y a quelques années que traditionnellement ce n’était pas LA mort et LES gens qui étaient alors représenté·es, mais simplement les gens morts. Il n’y avait pas une seule incarnation (carne sauf que ce sont des os) allégorique de la mort, mais un tas de squelettes, un par défunt. La représentation de la mort, c’était en tout et pour tout ce tas d’os : la communauté des morts. Pas de Mort sans les morts au Moyen-Âge : l’iconographie de LA Mort est un peu plus tardive. Bref, ces danses macabres me viennent en tête parce qu’il y a, comme dans toute danse, ce phénomène d’entraînement. Les os qui se font tomber (mourir) les uns les autres comme des dominos. Entrer dans la danse… Cette fiction est si juste ! à une époque où plus qu’aujourd’hui, on ne savait pas se préserver des maladie infectieuses qui frappaient nos proches, on ne savait pas désinfecter. La contamination, la contagion prenaient cette forme seule : celle du mauvais œil et de la mort entrée en la demeure, embarquant tout le monde dans la ronde, monarques, gueuxses, paysan·nes, bébés, prêtres et vieillard·es. C’est peut-être si anciennement de cette représentation-là que vient cette idée des films d’horreur, qu’un être mort, passé de l’autre côté, ne peut plus vouloir rien de bon aux personnes qui lui étaient chères mais sont restées vivantes. Des danses macabres aux films d’horreur, la règle est formelle et sacrée : il ne faut pas empêcher les morts de partir, ni les ramener ni les garder avec soi. Il ne faut pas toucher les morts. Et les douloureuxses sont, comme les morts, des intouchables.
Le conducteur, d’une certaine manière, a frôlé la mort. Contagieuse, elle lui a soufflé le froid de l’homme gelé, sur les rails de son train. J’ai frissonné à son histoire, mais je ne crois pas que ce soit là, en l’écoutant à la radio, que la mort m’a frôlée. Alors je me suis demandé : de qui le froid a-t-il traversé le corps pour me mettre ainsi en demeure, pour se mettre ainsi en ma demeure ?
Lorsque j’ai parlé à mon père des gens qui ne sentaient pas la douleur, car ces personnes existent, il m’a parlé de ma grand-mère maternelle :
— Je me souviens qu’elle prenait à la main des plats brûlants sans que ça lui fasse mal.
— C’est vrai ? je ne crois pas pourtant. Parce que je sais qu’elle est très sensible au froid, et apparemment ça va ensemble. Et puis, aujourd’hui, à son âge, son corps la fait beaucoup souffrir.
Ma grand-mère maternelle, comme moi, a toujours eu froid. Je l’ai su pour elle avant même de le ressentir pour moi, le froid. Et aussi loin que je me souvienne, ce n’était pas que ça ; mais en plus que mon grand-père qui ne ressentait pas le froid ne l’avait jamais compris – comme s’il n’existait pas. Non ; il faut le vivre pour le savoir. Je veux revoir ma grand-mère pour lui toucher les mains. Comme je n’ai jamais touché une main plus froide que la mienne, si ce n’est celle de mon autre grand-mère sur son lit de mort, je veux toucher sa main tant qu’elle vit pour qu’elle sente que moi aussi, je connais son froid.
Au croisement de la neurologie et des farces et attrapes, il y a l’expérience de la main en caoutchouc. Tu es assis·e à une table, sur laquelle ton bras est posé, derrière un paravent qui t’empêche de le voir. Devant le paravent, il y a une main en caoutchouc. À l’aide de deux pinceaux (mais ça marche aussi si on le fait avec le doigt), on caresse sous tes yeux la main en caoutchouc, et en même temps hors de ta vue ta vraie main, derrière le paravent. Au bout de quelques secondes, tu ressens la caresse ailleurs que sur ta main : tu la ressens sur ta main en caoutchouc. Je n’ai pas fait cette expérience moi-même encore (je la ferai) mais je crois pouvoir imaginer ce que tu ressens curieusement à cet instant. Curieusement parce que tu regardes ton corps faire sa vie avec, oui, de la curiosité. Il t’étonne, les yeux grand ouverts : d’un coup, ta main passe devant le paravent, sous tes yeux, alors qu’un instant auparavant elle était derrière, et tu n’as pourtant pas levé un doigt.
Le plus drôle, et c’est là que la médecine continue de flirter avec les farces et attrapes, c’est que tu peux obtenir ce même curieux résultat en posant la main en caoutchouc à un mètre de plus que la distance normale de ta main pour ton corps. Et ça continue de fonctionner si tu remplaces la main en caoutchouc par une chaussure. Haha !
J’ai envie de la fabriquer cette table à mains. Elle sera plus utile, elle aura plus d’histoires à raconter que mes couvertures de survie couvertes de peintures à l’huile, qui se regardent, mais ne permettent pas grand-chose d’autre. Je ne sais pas pourquoi je l’imagine en bronze la table, avec cette couleur sombre du bronze, chaude au regard et froide au toucher. Peut-être que je l’imagine ainsi parce que je pense aux statues que les gens touchent et frottent et caressent pour se porter chance ; chaque main ne fait que passer, trop infime pour laisser une trace à elle toute seule, mais à force de mains le bronze se polit, s’oxyde, ça y est : il est doré. Un endroit est pratiqué plus que tout autre et s’abîme parce que toutes les mains se rejoignent en une seule, en cet endroit précis.
Alors j’imagine ma table en bronze, avec son paravent en bronze et aux deux endroits où se placent les mains (la vraie derrière le paravent, la fausse devant), une trace dorée comme le fantôme d’un bras qui aurait trop reposé sur cette table. On poserait le sien dessus en coulant notre corps dans celui du fantôme, en somme de tous les bras passés et tous ceux à venir.
C’est un peu pénible, que je pense toujours aux matériaux les moins simples dès que j’ai l’intuition d’une œuvre à fabriquer… c’était ça aussi, que d’écrire les œuvres attendant de les faire, parce que le temps et l’espace de la fiction sont étirables plus que tout autre.
Avec ma table, je pourrais rejouer l’expérience, et surtout la bidouiller à l’infini, pas simplement essayer avec une chaussure ou autre chose. J’essaierai d’abord avec l’ombre dorée de la main, en caressant cette ombre à même la table, en espérant que la personne assise à la table ressente sa main dans le seul halo doré, une main qui ne serait rien d’autre qu’un ornement, une tache. Une main décorative en somme.
J’essaierai en plaçant côte à côte deux personnes, pour que l’une d’elles se mette à ressentir sa main au bout du bras de la seconde, et qu’elle croie quelques instants partager son corps, ses sensations. Si ça marche ce doit être bouleversant. Et si ça marche, je tenterai la même expérience en les mettant cette fois face à face, pour qu’elles puissent se regarder dans les yeux à ce moment-là. Peut-être qu’elles tomberont amoureuses ? (Je plaisante)
J’essaierai de voir si les mots qu’on dit à ce moment où les mains s’échangent peuvent changer quelque chose à ce que l’on sent. J’essaierai avec mon corps et je le ferai essayer à d’autres.
J’essaierai de voir si on peut se sentir sentir dans le corps d’une plante, d’un chat qui passe par là, ou d’un champignon puisque c’est à la mode de se demander comment « vivre en oiseau », « respirer en plante », « penser en champignon », « résister en rhizome » etc etc etc
J’essaierai : la caresse, l’effleurement, la douleur, le plaisir, et puis simplement de souffler dessus le froid et le chaud, du bout des lèvres.
Rose Vidal
AUTOUR DE JULIEN DE KERVILER

- Julien de Kerviler
Julien de Kerviler est né en France en 1977. Il a publié deux romans aux éditions de L’ampoule :
- Les tyrans sont éternels
- et L’impossibilité des corneilles
. Il vit en Chine depuis 2003, et réside actuellement à Harbin, où il enseigne le français.

Les mouvements de l’Armée rouge en 1945
Gallimard
Parution : 27-03-2025
le livre sur amazon.fr
Résumé
Un jeune professeur de français, nommé à l’université de l’Océan, à Qingdao, en Chine, raconte une suite d’événements troubles, peut-être criminels, qui bouleversent sa perception de la réalité.
À travers son monologue se découvre un univers délirant : est-ce la vie de ses collègues qui est dangereuse, ou la sienne ?
Descente extravagante, folle et comique dans l’étrangeté de l’être, ce roman-kaléidoscope multiplie les indices pour nous mener vers ce point inouï où nos existences basculent.
Avant-propos
Les citations proviennent des ouvrages suivants :
- Wang Xiaobo, Le Monde futur (《未来世界》, 1995), traduit du chinois par Mei Mercier, Arles, Actes Sud, 2013 ;
- Jorge Luis Borges, Fictions (Ficciones, 1944), traduit de l’espagnol par Roger Caillois, Nestor Ibarra et Michel Verdevoye, Paris, Éditions Gallimard, 1951 ;
- Mo Yan, La Carte au trésor (《藏宝图》, 2003), traduit du chinois par Antoine Ferragne, Arles, Éditions Philippe Picquier, 2004 ;
- Arno Schmidt, Tina ou de l’immortalité (Tina oder über die Unsterblichkeit, 1958), traduit de l’allemand par Claude Riehl, Auch, Éditions Tristram, 2001 ;
- Shen Congwen, L’Eau et les Nuages : Comment je crée des histoires et comment mes histoires me créent (《水云, 我怎么创造故事,故事怎么创造我》, 1943), traduit
du chinois par Isabelle Rabut, Paris, Éditions Bleu de Chine,
1996 ;- W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne (Die Ringe des
Saturn, 1995), traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, Arles,
Actes Sud, 1999.
Exergue
Tout le monde ici est un peu bizarre, sauf moi.
Wang Xiaobo
Lire un extrait
À huit heures moins le quart je suis entré dans l’établissement et je me suis présenté à la loge et j’ai montré ma convocation puis j’ai montré ma carte d’identité et le concierge a noté mon nom dans un cahier et il a noté le numéro de ma carte d’identité puis il m’a dit de monter au premier étage et j’ai remercié le concierge et j’ai longé le couloir jusqu’à la cage d’escalier et je me souviens qu’il y avait des plantes grasses et je me souviens également qu’il y avait des photographies en noir et blanc qui représentaient l’établissement depuis sa création à la fin du dixneuvième siècle jusqu’à sa rénovation après la Seconde Guerre mondiale puis je suis monté au premier étage et je suis entré dans la salle d’attente et j’ai montré ma convocation à l’appariteur et je lui ai montré ma carte d’identité et l’appariteur m’a demandé de signer la feuille d’émargement puis il m’a demandé si j’avais bien dormi et j’ai répondu que la voisine m’avait réveillé à trois heures et demie et que j’avais essayé de me rendormir mais que je n’y étais pas arrivé et il a montré le chariot sur lequel était posée une cafetière et il a dit que je pouvais me servir et j’ai bu un café et j’ai jeté le gobelet dans la poubelle qui était posée sur l’estrade puis il m’a demandé si je voulais passer aux toilettes avant de monter au deuxième étage et il a dit que les toilettes étaient au fond du couloir et je suis sorti de la salle d’attente et j’ai marché jusqu’au fond du couloir et je suis entré dans les toilettes et je me suis approché des urinoirs et j’ai lu le panneau qui était accroché au mur puis je l’ai relu à l’envers parce que j’étais anxieux et je me suis lavé les mains puis je suis retourné dans la salle d’attente et l’appariteur a ouvert la fenêtre qui donnait sur la rue et il a regardé le ciel et il m’a demandé si je connaissais la Belgique et j’ai répondu que j’étais allé à Ostende puis il m’a demandé si j’étais allé en Afrique et j’ai répondu que j’avais fait deux escales à l’aéroport du Caire et l’appariteur a dit qu’il était né à Kinshasa dans le quartier de Kingasani et il a parlé de son père qui travaillait dans une quincaillerie puis il a parlé de son oncle qui avait fréquenté la même école que Joseph-Désiré Mobutu et il a parlé de sa tante qui vivait à Bruxelles puis il a fermé la fenêtre et il a regardé la pendule et il a dit qu’il était neuf heures moins cinq et nous sommes montés au deuxième étage et l’appariteur s’est arrêté devant une porte et il a dit que c’était là et il a frappé à la porte et il a dit à voix basse que l’examinateur était arrivé à six heures et demie puis il a ouvert la porte et je suis entré dans la salle et j’ai fermé la porte et j’ai enlevé mon manteau et j’ai posé mon manteau sur le dossier de la chaise puis je me suis approché de l’examinateur et j’ai dit à l’examinateur que j’étais prêt à répondre aux questions qu’il aurait l’obligeance de me poser dans le cadre de l’examen et l’examinateur a souri et je ne savais pas si son sourire s’adressait à moi ou s’il s’adressait à lui-même ou s’il s’adressait au cadre de l’examen puis il a levé la tête et il a montré le tabouret qui était placé de l’autre côté de la table où il avait posé sa montre car il appartenait à la catégorie des examinateurs qui possédaient une montre tandis que j’appartenais à la catégorie des candidats qui n’en possédaient pas et, à la suite de ce préambule dont je n’augurais rien de bon et où je voyais déjà les prémices de mon échec à l’examen et ses conséquences désastreuses pour mon avenir, je me suis assis sur le tabouret et l’examinateur m’a observé puis il s’est levé et il a marché jusqu’à l’armoire qui était au fond de la salle entre les deux fenêtres qui donnaient sur la cour intérieure de l’établissement et il a ouvert l’armoire et il s’est retourné et il m’a regardé et j’ai eu le sentiment que son regard exprimait de l’incertitude puis j’ai eu le sentiment que son regard exprimait de l’hésitation mais une certitude qu’il dissimulait derrière une apparence de retenue et une hésitation qu’il dissimulait derrière une apparence de gravité puis il a pris une boîte sur la première étagère et il a posé la boîte sur la table et il a ouvert la boîte et il a pris l’enveloppe qui était dans la boîte et il a posé l’enveloppe sur la table et il m’a demandé d’avoir l’amabilité d’ouvrir l’enveloppe, ainsi qu’il était prescrit dans le règlement qui fixait le cadre de l’examen, et j’ai pris l’enveloppe qui était posée sur la table et j’ai ouvert l’enveloppe et j’ai posé la photographie sur la table et j’ai tendu l’enveloppe à l’examinateur et j’ai regardé la photographie et j’ai reconnu le visage de madame Chen et je crois que j’ai eu peur, à ce moment-là, mais l’examinateur ne l’a pas remarqué ou il a fait semblant de ne pas le remarquer parce que la peur était un mot qui n’apparaissait pas dans le règlement de l’examen et il a fermé l’enveloppe et il a posé l’enveloppe dans la boîte et il a regardé sa montre et il a fermé la boîte puis il a traversé la salle et il a ouvert la porte et il a appelé l’appariteur et il a demandé à l’appariteur de lui apporter un verre d’eau et il a marché jusqu’à la table en observant la carte qui était accrochée au mur et qui représentait les mouvements de l’Armée rouge en 1945 et l’appariteur est entré dans la salle et il a posé un verre d’eau sur la table et l’examinateur l’a remercié et l’appariteur a quitté la salle puis l’examinateur a fermé la porte et il s’est assis et il a bu la moitié du verre d’eau puis il m’a demandé si c’était moi qui avais photographié madame Chen et la question de l’examinateur m’a paru étrange et elle m’a paru déstabilisante puis elle m’a paru problématique mais je me suis abstenu de la commenter parce que je ne voulais pas froisser la susceptibilité de l’examinateur et j’ai répondu que je ne m’en souvenais pas et l’examinateur a souri et cette fois je ne savais pas si son sourire exprimait plutôt de la satisfaction ou s’il exprimait plutôt du dépit et, tout en s’excusant par avance de la franchise de sa question où je ne devais voir aucune forme d’hostilité à mon égard mais plutôt de la curiosité et de la bienveillance pour la personnalité du candidat qui se présentait devant lui, l’examinateur m’a demandé s’il était permis de conclure de ma réponse que je ne connaissais pas madame Chen et j’ai regardé la photographie puis j’ai regardé l’examinateur et j’ai répondu que la mémoire était déficiente et qu’elle était approximative et qu’elle entretenait des relations contradictoires avec la réalité et l’examinateur m’a interrompu et il a dit que la mémoire n’entretenait pas des relations contradictoires avec la réalité mais qu’elle entretenait des relations instables avec la vérité, comme cela ne manquerait pas de m’apparaître avec beaucoup d’évidence si je regardais la photographie en toute objectivité, puis il m’a demandé sur le même ton de politesse sentencieuse s’il était également permis de conclure de ma réponse que je ne me souvenais pas de madame Chen et j’ai répondu que monsieur Li m’avait téléphoné aux alentours de vingt-deux heures et l’examinateur m’a interrompu et il m’a demandé qui était monsieur Li et j’ai répondu que monsieur Li était le directeur du département des langues étrangères et l’examinateur a semblé contrarié mais j’ai estimé à ce moment-là que sa contrariété n’avait pas de rapport avec le sujet de l’examen et monsieur Li m’a demandé si j’étais seul alors qu’il savait très bien qu’Ouyang Fan était avec moi puis il m’a proposé de dîner avec le directeur de l’Alliance française qui faisait une tournée dans le Shandong et j’ai dit ensuite à l’examinateur que le lendemain soir, après le cours de littérature que je dispensais chaque mardi de seize heures à dix-huit heures aux étudiants de quatrième année dans une salle prêtée par le département de coréen au département de français, j’avais traversé le campus jusqu’à l’entrée principale de l’université puis que j’étais monté dans un taxi et que le chauffeur m’avait demandé si j’étais allemand et qu’il avait parlé de Jacques Chirac et de Zinédine Zidane lorsque je lui avais répondu que j’étais français et que j’étais descendu devant une agence de la Bank of China et que j’avais retiré cinq cents yuan au distributeur et que j’avais acheté un parapluie dans un grand magasin et que j’avais acheté un paquet de cigarettes dans une épicerie et que j’avais traversé un parc au milieu duquel il y avait un lac et que j’avais croisé une petite fille qui pleurait parce qu’elle avait perdu sa poupée mais ces détails n’avaient évidemment aucun rapport avec le sujet de l’examen et j’ai dit ensuite à l’examinateur que j’étais arrivé en avance à l’hôtel Équatorial et que j’avais marché jusqu’à la plage qui était à cinq cents mètres de l’hôtel Équatorial et que je m’étais assis sur un rocher et que j’avais fumé une cigarette en observant un porte-conteneurs qui passait au large et qu’il avait commencé à pleuvoir lorsque j’étais retourné à l’hôtel Équatorial et que monsieur Li discutait avec le directeur de l’Alliance française devant le bassin des otaries et j’ai dit ensuite à l’examinateur qu’au début du repas dans une salle privée au premier étage Liu Min avait serré la main de monsieur Li et qu’elle avait demandé à la serveuse d’apporter une bouteille de baijiu et je me souviens que la conversation avait été ennuyeuse puis qu’elle avait été répétitive et qu’elle avait fini par être redondante et je me souviens également qu’en répondant avec beaucoup de maladresse aux questions du directeur de l’Alliance française sur la popularité de Victor Hugo parmi les étudiants chinois j’avais observé le comportement de Liu Min et j’avais pensé qu’elle était triste puis j’avais pensé qu’elle était lointaine et qu’elle était indifférente mais le directeur de l’Alliance française ne m’écoutait plus parce qu’il était indisposé par ma consommation excessive de baijiu ou parce qu’il était irrité par l’approximation de mes réponses à ses questions sur la popularité de Victor Hugo parmi les étudiants chinois et je me souviens qu’il avait interrogé monsieur Li sur ses fonctions à l’Assemblée nationale et qu’il l’avait interrogé sur ses échanges avec Juan Antonio Samaranch lorsque celui-ci s’était rendu en Chine pour étudier la candidature de Pékin aux Jeux olympiques puisque monsieur Li était un homme singulier dont les multiples activités dépassaient de beaucoup le cadre de ses fonctions administratives mais je ne voulais pas ennuyer l’examinateur avec des remarques qui n’avaient pas de rapport avec le sujet de l’examen et j’ai dit ensuite que ragaillardi par l’alcool et rassuré par l’attitude de monsieur Li qui répondait avec beaucoup d’ironie aux questions du directeur de l’Alliance française sur ses échanges avec Juan Antonio Samaranch mais c’était une ironie très dissimulée que le directeur de l’Alliance française ne saisissait pas et qu’il interprétait au contraire comme une marque de politesse ou qu’il interprétait au contraire comme une marque de respect j’avais interrogé Liu Min sur ses études à Paris et sur sa vie à Pékin, malgré mon peu de goût pour les questions, malgré ma méfiance instinctive à l’égard de la curiosité, et j’ai dit ensuite à l’examinateur, en essayant de dissimuler la nervosité qui est la manifestation la plus naturelle de mon tempérament, que monsieur Li avait porté un toast à l’amitié indéfectible qui unissait désormais l’Alliance française et l’université de l’Océan et que Liu Min s’était entretenue à voix basse avec la serveuse et que j’avais quitté la salle en refusant de serrer la main au directeur de l’Alliance française dont l’attitude m’avait semblé exécrable et j’ai eu le sentiment à ce moment-là que l’examinateur hésitait à m’interroger sur l’amitié indéfectible qui unissait désormais l’Alliance française et l’université de l’Océan et sur ses conséquences pour mon statut à Qingdao mais j’ai marché jusqu’à la rade puis j’ai longé la rue Zhongshan et je suis entré dans un bar et j’ai commandé une bouteille de bière et je me suis approché de la télévision qui était posée sur une étagère et j’ai regardé la fin du match de football qui opposait l’équipe de Taishan à l’équipe de Shenzhen puis je suis rentré en taxi à l’université et je suis passé devant le gymnase puis je suis passé devant le bureau de poste et j’ai entendu la sonnerie du téléphone dans la cage d’escalier et j’ai ouvert la porte et j’ai enlevé mon manteau puis je me suis assis sur une chaise et j’ai regardé le calendrier qui était accroché au mur et j’ai pensé que ce serait bientôt l’anniversaire de Louis qui aurait pendant quatre mois le double de mon âge et j’ai entendu à nouveau la sonnerie du téléphone et j’ai décroché et il y a eu des interférences puis j’ai reconnu la voix de Liu Min qui s’excusait parce qu’elle était en retard mais je voulais prendre un bain avant de vous appeler : est-ce que vous dormiez ? J’ai essayé de vous joindre à deux reprises puis il y a eu à nouveau des interférences et j’ai dit à Liu Min que j’avais été idiot et que je n’aurais pas dû partir comme je l’avais fait mais la vérité est brutale et elle est inconséquente et elle est malheureuse parce qu’elle est vide de signification et Liu Min m’a demandé pourquoi je parlais de la vérité et il y a encore eu des interférences et j’ai répondu que je parlais de la vérité parce que je parlais de la solitude et que je parlais de la solitude parce que je parlais de la violence et Liu Min m’a demandé si je viendrais la voir à Pékin et j’ai répondu que j’avais beaucoup de travail et elle a raccroché et j’ai regardé par la fenêtre de la cuisine puis je me suis allongé sur le canapé et j’ai fermé les yeux et j’ai essayé de retrouver le visage de Liu Min mais la voix que j’avais entendue au téléphone et qui n’était pas tout à fait la sienne ou qui faisait semblant de n’être pas tout à fait la sienne se substituait à son image et je me suis réveillé à trois heures et demie puis je me suis réveillé à sept heures et le ciel était rouge et la mer était immobile et je crois que c’est ce matin-là que j’ai fait un malaise dans la salle de bain mais je ne l’ai pas dit à l’examinateur parce que mon incertitude était contraire au règlement qui fixait le cadre de l’examen et je me souviens que le miroir était couvert de buée et j’ai pris une serviette sur une étagère et j’ai essuyé le miroir et l’image est devenue inconsistante puis elle est devenue liquide et une tache est apparue sur le miroir et elle s’est étendue et elle a pris la forme d’un cercle puis elle a pris la forme d’un visage et ses yeux vides m’ont regardé et j’ai tendu la main et l’espace a vacillé et il a basculé vers la gauche et je suis tombé sur le carrelage et j’ai entendu une voix qui hurlait au fond du désespoir puis j’ai entendu une voix qui vociférait dans un monde antérieur au langage et j’ai dit à l’examinateur que j’avais entendu une voix qui souffrait


De "L’Infini" à "Aventures" sous la direction de Yannick Haenel
* Version imprimable

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2 Messages
le livre sur amazon.fr
Tout tient du mystère
dans ce court livre d’une centaine de pages
sans chapitre, presque sans ponctuation,
qui réussit un pur chant de littérature.
Arnaud Jamin, Diacritik
En exegue :
Tout le monde ici est un peu bizarre,
sauf moi.
WANG Xiaobo
Par Sébastien Lapaque,
pour Le Figaro Littéraire
CRITIQUE - Un roman déjanté dont le héros est un jeune professeur de français nommé dans une université chinoise.
Deux ans après la mort de Philippe Sollers, la collection « Aventures » dirigée par Yannick Haenel prend dignement la suite de « L’infini » chez Gallimard, avec un roman drôle, malicieux, ambitieux, un authentique morceau de bravoure littéraire à lire à voix haute. Pour saluer Sollers, Les Mouvements de l’Armée rouge en 1945 a par ailleurs le bon goût de se passer en Chine - pays dont l’auteur de Paradis n’est finalement jamais revenu après y avoir posé le pied en 1974, persuadé que « le vent d’est l’emporte sur le vent d’ouest », ainsi qu’il l’a écrit dans Pourquoi j’ai été chinois, un texte paru dans la revue Tel Quel l’année de l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir. Chinois, Sollers ne l’était-il plus en 1981 ? Qu’importe !
Esprit embrumé
Son disciple Julien de Kerviler l’est pour lui, en calligraphe déjanté laissant délirer son narrateur, un jeune professeur de français nommé dans une université de Qingdao, dans le nord-est de la Chine, convoqué devant un examinateur tatillon. À propos de Chine, de roman écrit à la première personne du singulier et de jeune professeur, certains lecteurs penseront peut-être à René Leys, de Victor Segalen. Mais c’est à Moscou-sur-Vodka, hilarant roman de l’écrivain soviétique Venedikt Erofeiev, que fait plus sûrement songer Les Mouvements de l’Armée rouge en 1945. Ce que Julien de Kerviler s’emploie à faire imploser, dans ce roman, c’est en effet la langue de bois des bureaucrates communistes. Mao Zedong a promis à son peuple que mille fleurs s’épanouiraient. C’est plutôt un million de paroles de plomb qui sont tombées sur le pays, donnant la voix pâteuse à ses maîtres - et à ses habitants l’impression d’être des fantômes.
C’est avec ce sentiment étrange que se débat le narrateur des Mouvements de l’Armée rouge en 1945, plus tout à fait certain d’être lui-même. Qingdao signifie « l’île claire », mais lui a l’esprit très embrumé, naviguant « dans un monde antérieur au langage /i> ». Les événements militaires, dont le souvenir s’intercale dans son monologue, sont ceux de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Mandchourie, quand les Soviétiques ont franchi le fleuve Songhua, le principal affluent du fleuve Amour, et balayé l’armée japonaise du Guandong - ce qui a permis la mise en place du régime communiste nord-coréen, qui fait fatalement délirer le héros de Julien de Kerviler : on aperçoit les côtes de la péninsule coréenne depuis Qingdao, de l’autre côté de la mer Jaune.
La critique de Josyane Savigneau
V.K.