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Yannick Haenel, chroniques de juin 2024

Charlie Hebdo

D 2 juillet 2024     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’éclair du refus

Mis en ligne le 5 juin 2024
Paru dans l’édition 1663 du 5 juin

Je me souviens encore du slogan «  YES TO ALL  » qui s’inscrivait en lettres majuscules au fronton de la Fiac, la Foire internationale d’art contemporain, à Paris, en 2019. On ne pouvait mieux dire le consentement rentable, l’acquiescement obscène, la soumission prostituée aux puissances de l’argent, et donc la fin de toute révolte, la mise à mort de l’idée de refus.

J’y repense cinq ans plus tard, et il me semble que notre asservissement s’est encore aggravé. Je viens de lire que la Corée du Nord a envoyé vers le Sud des ballons remplis de déchets et d’excréments. Je ne peux m’empêcher de rire, car n’est-ce pas précisément ce qui a lieu partout sur la planète : n’envoie-t-on pas sa merde aux autres  ? N’est-ce pas cela le capitalisme  ? Non, je me trompe : le capitalisme vend sa merde aux autres.

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Bref, dire «  YES TO ALL  » mène à la déchetterie : quand on est un esclave, c’est logique, on en reste au stade anal. Le recyclage de notre merde, voilà crûment où nous en sommes en termes civilisationnels.

Ne pas être libre

Ce n’est pas seulement de nuances que manque notre époque, mais de liberté. La nuance, bien sûr, a définitivement sombré avec le naufrage de l’intelligence  ; et sans elle, les idées ne sont plus qu’agressives. Mais la liberté, y a-t-il encore quelqu’un qui ose la revendiquer  ? Chacun est effrayé à l’idée d’en faire usage : on ne sait jamais, elle offusquerait l’autre, elle lui manquerait de respect. Alors il est préférable de ne pas exprimer sa liberté, c’est-à-dire de ne pas être libre.

À l’occasion du centenaire du Manifeste du surréalisme, d’André Breton, et pour contrer le chloroforme des célébrations culturelles qui ne font qu’embaumer ce qui pourrait repassionner nos vies, Annie Le Brun publie une édition nouvelle et augmentée de Qui vive (éd. Flammarion), son génial pamphlet de 1991.

Affirmer contre la culture

Est-il encore possible de vivre poétiquement, c’est-à-dire de refuser ce qui nous empêche d’être  ? La littérature et la révolte sont une même chose qui donne voix à ce «  qu’il y a en chacun d’­inaccaparé  ». Annie Le Brun, dont il faut lire absolument Ce qui n’a pas de prix (éd. Stock) et La Vitesse de l’ombre (éd. Flammarion), met à nu avec une limpidité véhémente la manière dont les images, longtemps «  hors de prise  » et merveilleusement subversives, se sont mises à faire partie du conditionnement dont nous sommes l’objet.

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La «  colonisation de notre monde sensible  », comme elle l’écrit dans Qui vive, s’est développée avec «  la collusion grandissante de l’art, de la mode et de la finance internationale, travaillant à l’anéantissement de ce qui n’est pas marchandisable  ». Autrement dit : l’image est «  prise en otage par le capital jusqu’à en devenir l’agent privilégié  » comme «  source de profit  » et «  moyen de contrôle  ».

Vivre libre relève du déchaînement de l’irréductible : c’est affirmer, contre la culture, les images filantes au fond de soi.

Kafka, la pluie et les phrases

Mis en ligne le 12 juin 2024
Paru dans l’édition 1664 du 12 juin

Le 3 juin, c’était l’anniversaire de la mort de Franz Kafka. Je continue à lire son extraordinaire et palpitante biographie écrite par Reiner Stach, et traduite de l’allemand par Régis Quatresous, dont le troisième et dernier tome – Kafka. Les années de jeunesse – vient de sortir aux éditions du Cherche Midi, et j’y découvre des détails qui m’enchantent. Le détail, c’est l’amour, non  ?

Quelques mois avant sa mort, le 27 janvier 1922, Kafka arrive à la station climatique de Spindelmühle, un village couvert de neige situé non loin de la frontière polonaise. Il a 38 ans, il est venu dans cette station de ski pour écrire. Il a apporté avec lui des liasses de feuilles blanches arrachées à des carnets. Il ne skiera pas, ne fera qu’écrire. Il descend du traîneau tiré par deux chevaux et se dirige vers l’hôtel Krone où il a réservé une chambre. Krone, en allemand, signifie «  couronne  ».

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Kafka est contrarié car sa valise s’est abîmée pendant le voyage. Il entre dans l’hôtel. À la réception, il s’aperçoit qu’on l’a enregistré sous le nom de Josef Kafka. «  Dr Josef Kafka  ». Josef, ou J., comme dans ses livres. Est-ce un signe, une menace ou au contraire une confirmation  ? Dans sa chambre, il commence une histoire, celle d’un étranger qui arrive dans un village où, soupçonne-t-il, on l’attend de longue date. C’est Le Château.

Clarté végétale

Je ne sors plus de chez moi. De toute façon, il y a des travaux partout dans ma banlieue, et à Paris c’est pire. C’est devenu frénétique à cause des Jeux olympiques, alors je reste au lit avec la bio de Kafka ou avec des manuscrits, je passe d’un divan à l’autre selon les déplacements de la lumière.

Je me suis levé à 5 heures pour écrire, gavé de Berocca (la version «  boost  »), parce que je cherche cette clarté qui s’accroche aux feuillages alors que la nuit s’évapore. Je voudrais, en écrivant, que tout devienne limpide, que tout devienne musique, avant que mes pensées ne retournent aux contraintes, aux échanges : à partir de 8 heures du matin, l’écriture s’embrouille.

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Par la fenêtre ouverte de mon bureau, la glycine en fleur et le lilas s’enchevêtrent. Ils sont déjà pourris : il n’a fait que pleuvoir depuis des mois  ; le jardin est trempé  ; la pluie glacée a fini par entrer dans la maison, elle est entrée dans mes pensées, elle a mouillé mes phrases. Chaque matin, à l’aube, quand je parviens à m’extirper du lit pour écrire à ma table, il me semble que je travaille à nager à contre-courant, je remonte la pluie jusqu’à la première goutte afin que le jardin trouve enfin son été.

Je multiplie les phrases, et voici qu’en se déployant, de plus en plus longues, elles trament une lumière étrange grâce à laquelle je me mets à chercher un lieu, et ce lieu toujours insaisissable, ce lieu et la poursuite de ce lieu me conduisent jusqu’à vous à qui je transmets ces phrases.

« SAVE » ou « SALE »  ?

Mis en ligne le 19 juin 2024
Paru dans l’édition 1665 du 19 juin

Est-on vraiment en train d’attendre quelque chose de la politique  ? Je veux bien qu’on fasse barrage à l’extrême droite, et je vote pour ce qui empêchera que la porcherie, comme disaient les Béruriers noirs, accède au pouvoir. Mais la séquence d’euphorie paniquée ou de panique euphorique qui affecte en ce moment les acteurs politiques (la droite, bien sûr, mais aussi la gauche), qui sous prétexte de résister au mal sortent momentanément de leur torpeur servile, cette séquence me semble puer l’enfantillage, la simulation et la honte.

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Car tout a déjà dépéri, bien avant que les néofachos rajeunis et cravatés ne déboulent : l’État n’est plus que l’enveloppe de protection de diverses oligarchies qui se partagent le monde  ; le monde social est abandonné  ; et personne n’a réellement accompli quelque chose pour sauver l’école et les hôpitaux  ; personne n’a réagi aux défis de la pauvreté, de l’exode généralisé sur la planète et des crises climatiques qui enrichissent les plus riches autrement que par de piteuses mesures d’urgence ou des effets d’annonce impuissants.

Il faudrait donc que cette fois-ci, puisque l’extrême droite est aux portes du pouvoir, et qu’il faut la combattre, nous y croyions  ? Il faudrait que nous pensions vraiment que la politique (disons la gauche) va nous sauver  ?

Tartuferie généralisée

Je me souviens d’une scène de Guerre & Guerre, ce roman génial de László Krasznahorkai, où un petit employé d’archives hongrois ­transporte avec lui un manuscrit qu’il veut faire lire au monde entier : arrivé à New York, il s’égare dans les rues et avise une pancarte sur laquelle il reconnaît le mot «  SAVE  ». Un tel message l’encourage, le galvanise : il est donc sur la bonne voie. Mais en s’approchant pour mieux voir, il s’aperçoit que le mot sur la pancarte est en réalité «  SALE  ».

Voilà, ils s’imaginent nous sauver, mais que vont-ils nous vendre  ?

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Et nous, qu’attendons-nous  ? Que voulons-nous acheter  ? Nous acheter à travers eux une bonne conscience  ? En tout cas, eux, les euphoriques paniqués ou les paniqués euphoriques, ils sont en train de s’acheter des habits neufs : ils ont végété dans l’hystérie passive, bricolé dans la veulerie et voici qu’ils s’imaginent les sauveurs de la République.

Personnellement, ils me dégoûtent. L’extrême droite, c’est la pourriture endimanchée, mais les autres, ceux qui se croient tellement propres, ne sont que des tartufes qui collaborent au massacre de notre vie, à la ruine sociale qui est devenue notre quotidien. Qui a fait quoi que ce soit pour nous  ? Demandez donc à une infirmière ou à un prof si la politique les sauve. Je ne peux plus supporter nos représentants politiques, ils ne mériteraient même pas qu’on aille voter pour eux. J’irai pourtant, en pensant à tous les étrangers en situation régulière qui travaillent en France mais n’ont pas le droit de vote. Je voterai pour eux.

Le malheur

Mis en ligne le 26 juin 2024
Paru dans l’édition 1666 du 26 juin

Vous me pardonnerez, je l’espère, le trouble et les contradictions de mes chroniques de juin : la séquence politique dans laquelle nous sommes séquestrés me rend malade. Je ne cherche pas à énoncer une «  position  », ni même à exposer mes «  idées  » : juste à témoigner du trouble dont je suis, dont peut-être nous sommes l’objet. Je trouve important de rester fidèle au trouble qu’on ressent : disons que c’est mon éthique.

Quand je dis «  malade  », ce n’est pas une métaphore : je perds chaque jour du sang. Notre corps est notre impitoyable vérité  ; il est aussi le symptôme de ce malheur impersonnel qu’est le monde en son fond. Celui-ci pourrait être glorieux, plein d’espoir et tourné vers l’approfondissement de la justice pour tous, mais non, il se ruine dans les apories du pouvoir qui consume l’esprit des hommes. Quelque chose, dans le fait d’être malade et d’incuber personnellement la maladie politique qui touche en ce moment l’ensemble des Français, témoigne en faveur d’une résistance : si je suis malade, c’est parce que je rejette ce qui a lieu sous nos yeux. Je ne veux pas faire partie de cette foire à la violence, je ne veux plus entendre ce lamentable concert de voix fausses. Je ne peux, pour l’instant, que saigner : en un sens, les saignements expriment ce que je pense.

Partout le malheur

Ressentez-vous le malheur qui frappe actuellement la vie des gens  ? Ils ne savent plus, ne vivent plus, n’ont plus d’argent. En écoutant ceux qui disent qu’ils voteront pour le Rassemblement national, j’entends, sous leur rage, une tristesse abominable, la désespérance passive d’être acculé à ne plus rien aimer.

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En allumant la télé, hier soir, je suis tombé sur des jeunes gens, attablés au bord d’une rivière, qui travaillaient dans une ferme et à l’usine. Ils s’exprimaient avec scrupule, soucieux de répondre d’eux-mêmes : pas grossiers comme des fascistes, ni arrogants comme les revanchards habituels de l’extrême droite. Ils étaient pleins d’angoisse, sans illusions. Ils ne savaient pas pour qui ils allaient voter, car personne, disaient-ils, ne faisait attention à eux  ; et puis finalement ils ont dit que, s’ils allaient voter, ce serait pour le Rassemblement national. Il n’y avait aucune idéologie dans leurs paroles, juste la fatigue du malheur.

Je ne dis pas que je les comprends, je dis qu’on est fichus : je dis avec effroi qu’ils sont malheureux, comme nous le sommes tous aujourd’hui, qu’on vote à droite, à gauche, ou (est-ce possible  ?) Macron. Comme nous sommes malheureux des déchirements qui rendent impraticables nos choix politiques. Comme nous sommes malheureux que l’antisémitisme ait d’ores et déjà gagné les élections, car c’est cela qui d’une manière ou d’une autre a lieu, même si certains disent (follement) que le RN est devenu un parti pro-juif, même si d’autres affirment (tout aussi follement) que LFI n’a pas attisé la haine contre Israël.


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