vous etes ici : Accueil » CRITIQUES » Les écrivains de l’Obs
  • > CRITIQUES

Philippe Sollers

Les écrivains de l’Obs

D 10 novembre 2006     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


A propos de « Fleurs », le dernier essai-roman de Sollers publié aux Editions Hermann (octobre 2006), le regard de Jacques Drillon du Nouvel Observateur, où officie aussi Sollers.

On aurait bien aimé, au lycée, avoir un professeur de littérature comme Sollers. Qui aurait su tout comprendre et tout expliquer. Qui ait la littérature dans le sang. Les fleurs, par exemple. Celles du mal, pour commencer, et puis celle de Notre-Dame pour Genet, et puis celles qu’on est sommé de cueillir dans Ronsard, et toutes les fleurs, qui sont femmes, qui sont idées, qui sont images.

Passent ainsi Rimbaud, Mallarmé et Voltaire, Rousseau, les Chinois et d’autres, comme Ponge (mais pas Zola !). Dans ce livre, dans cette suite de leçons étincelantes, Ponge est un sommet. Mais c’est un livre où il y a beaucoup de sommets (cherchez les edelweiss). Proust n’est pas loin, et c’est le plus élevé, dix pages d’anthologie : avec ses jeunes filles ouvertes, le « cabinet sentant l’iris », témoin de sa volupté solitaire, les aubépines (« Des aubépines ? demande Sollers. Non, des gilbertes »), les « invisibles et persistants lilas », qui sont une clef de l’oeuvre à eux tout seuls, le « faire catleya » d’Odette et de Swann, et puis toute la lyre des métaphores à base de pollen, de fleurs mâles et de fleurs femelles. C’est peut-être parce que « la rose est sans pourquoi » (Silesius) qu’elle peut tout dire, à sa manière muette et « catholique » (dit Proust). Sans plus de réponse que de question. Simplement ce qui est. C’est un silence qui donne le tournis. Vers la fin, le professeur Sollers (on pourrait l’aimer pour ce livre seulement) cite d’ailleurs un distique de Du Fu (viiie siècle), et ce distique est sans prix : « Au bord du fleuve, le miracle des fleurs, sans fin. / A qui se confier ? On en deviendrait fou. »

« Fleurs », par Philippe Sollers, Hermann, 122 p., 23,50 euros.


Jacques Drillon
Le Nouvel Observateur - 2192 - 09/11/2006




Intermède
Les fleurs ont, paraît-il, des intentions amoureuses. Il suffit de les faire parler (et, même si ce n’est pas le cas, le récipiendaire des fleurs est une femme) :
[...]
Lilas, amitié.
Fleurs p. 53-54.

Manet, l’homme aux fleurs et aux femmes : pas de rival sur
ce point, le plus difficile de tous. Le moins puritain ? Le
moins embarrassé sexuellement ? De loin. Musique.

Résumons : Van Gogh force la note, Monet la disperse et la
noie, Cézanne lui préfère l’architecture de base, Manet la
laisse passer et l’attrape au vol. Il pointe la passagèreté, et
la passagèreté, comme son nom l’indique en latin (Manet)
reste. C’est une transmission vivifiante, un legs.

JPEG - 57.4 ko
Manet, Au bar des Folies bergères (détail)<BR>
ZOOM

Écoutons un romancier d’aujourd’hui (c’est un père
incestueux qui parle à sa jeune fille).

Elle le questionne :

« - Ton peintre préféré ?

- Manet. Fleurs dans des vases ou des verres. Fin de sa
vie. Juste avant qu’on lui coupe la jambe. Fleurs coupées.
Les racines ne sont pas les pétales, les coeurs, les corolles.
Deux mondes différents. L’eau transparente en miroir,
l’épanouissement dans la toile sans tain. Des bouquets
apportés par des amis, lui sur un canapé, une ou deux
séances, hop, tableau. Roses dans un verre à champagne.
Roses, oeillets, pensées. L’incroyable lilas et roses.
Le bouleversant lilas bleuté dans son verre. Roses mousseuses
dans un vase. Bouquet de pivoines. Roses, tulipes
et lilas dans un vase de cristal. Vase de fleurs, roses et
lilas. OEillets et clématites. Lilas blanc. C’est sans fin. Le
cerveau est sans fin. “Je voudrais les peindre toutes !”
Entre temps, il meurt. Les bouquets sont là, les derniers,
dans l’atelier de la rue d’Amsterdam... Roses et lilas
blancs, du 1er mars... Peu de fleurs sont aussi séduisantes.
À jamais. »

Et aussi :

« - Pourquoi toutes les autres fleurs peintes, à côté, ont-elles
l’air mortes ?

- Parce qu’elles ne sont pas passées par la mort.

- Le mal ?

- Non. Le bien profond de la mort. Son velours. Au
couteau simple. Au ciseau de luxe. À l’indifférence
vibrante. Fleurs à boire.

- Le bar ?

- Au champagne. Deux roses, une jaune et une rose.
C’est la consommation que sert le tableau. Le reste est
illusion, tournoiement gai de fantômes. Suzon est décolletée
en alpha et rejoint le lustre et les hublots, oméga. Tu
vois une toile en miroir, les Folies sont au-delà du miroir.
A-t-elle des boucles d’oreilles ? Un chignon ? Sa table de
marbre n’est-elle pas un étal de morgue ?

- Elle est triste ?

- Même pas. Perdue. Regard perdu. Ni gaie ni triste.
Magnifique. Manchettes et collerettes de dentelles,
eucharistie, sainte table. Elle officie dans le vague. Bien
calée sur ses mains, offrant ses poignets, son pouls.

- Elle est rousse ?

- Blond vénitien. Fleur blonde et noire, avec feuillage.
La foule, elle, est noyée. Naufrage enjoué. Trapèze. Je vais
même jusqu’à compter les boutons de sa redingote. Huit.

- Pile ou face ?

- Les deux, les deux. C’est le prix du rêve. Vous voulez
quoi ? La taille ? Le cul ? Non, le verre et les fleurs,
toujours. Tu sais, quand on rêve qu’on ramène une fleur
du pays enchanté. La gauche ? La droite ? Es-tu ici ?
Là-bas ? partout ? Nulle part ? De quel côté ? D’où ?

- Mieux que Nana ?

- Le miroir de Nana ne reflétera jamais rien.

(Les Folies françaises)







Les deux roses dans une coupe, ou plutôt une flûte enchantée,
de champagne. Une rouge, une jaune, avec feuilles. Le
tableau est au musée de Glasgow. C’est le plus insolent du
monde. Les deux fleurs, contradictoires et complémentaires,
ont été vécues, respirées, touchées, jouies, mangées,
bues. Elles continuent de l’être. Chine de Manet, gratuité
de l’Instant des Lumières cueilli, et qui dure, luxe, calme,
énergie, ordre, beauté, santé, volupté. Le titre secret du
tableau ? Le Coeur absolu. N’oublions pas que la femme discrète de Manet, Suzanne, venait de Hollande, et jouait très bien du piano.

À partir de là, on peut reprendre depuis le début.
[...]

Ré, juillet-août 2006.

Ainsi se termine « Fleurs ».

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document