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LA PREFACE de "Londres", inédit de Céline sur les bas-fonds

& Critiques

D 28 octobre 2022     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La Préface

Londres est le manuscrit le plus volumineux de l’ensemble d’inédits de Louis-Ferdinand Céline réapparus au cours de l’été 2021 : plus d’un millier de feuillets à lui seul. Il est la suite immédiate de Guerre [1] , mais peut se lire indépendamment, tant les motifs qu’il développe et les personnages qu’il fait apparaître ont leur unité propre, unité qui provient avant tout du cadre urbain de ce récit.

Quand on évoque un roman de Céline se déroulant dans la capitale britannique, le lecteur peut penser à Guignol’s band, ce texte inachevé dont seule la première partie fut publiée en 1944 (la seconde le fut à titre posthume en 1964), et qui demeure aujourd’hui encore, inexplicablement, l’un des moins lus de son auteur. Ce sera, à n’en pas douter, le travail des spécialistes que d’établir des comparaisons entre Londres et Guignol’s band. Nous aborderons ici ce texte pour lui-même, car il est vrai que, lorsque Céline rédige Guerre et Londres à la suite, le second roman londonien n’existe pas encore. Londres est un texte qui offre bien des séductions, façon Céline. Il présente des péripéties haletantes : une histoire d’amour avec une prostituée tantôt dangereuse tantôt enamourée, un indicateur de police que l’on assassine avant de maquiller sa mort en suicide, une bagarre à coups de crachats dans un taxi, le combat d’un homme contre un ours, une danseuse américaine qui sauve Ferdinand du désespoir… À cela s’ajoute le surgissement de figures hautes en couleur : un aristocrate anglais des plus excentriques, une famille de lanceurs de couteaux, le roi Krogold faisant irruption au cours du récit, sans compter… le premier chat de l’œuvre de Céline, bien avant Bébert !

La suite de Guerre  : lieux et chronologie

Qui a lu Guerre aura sans doute envie de connaître la suite. À la fin de ce roman, Angèle avait accepté la proposition du major Purcell, un de ses amants, de le suivre à Londres pour qu’elle devienne sa maîtresse en titre. Nous sommes donc encore pendant la Première Guerre mondiale mais, comme toujours avec Céline, la chronologie est brouillée et comporte des contradictions volontaires.

L’histoire dure un an environ, elle semble commencer au printemps 1916 et s’achever au mois d’avril de l’année sui- vante. On note ainsi d’emblée une distorsion par rapport à la biographie de l’écrivain : si Louis Destouches est bien arrivé à Londres [2] au mois de mai, c’était celui de 1915. Ce décalage d’une année se retrouve, mais inversé, en ce qui concerne l’année de naissancedu narrateur Ferdinand : « 1893 », est-il écrit à deux reprises, alors que l’écrivain est né en 1894. L’occurrence de Londres III souligne même le décalage, puisqu’on lit nettement un « 4 » remplacé sur le manuscrit, en repentir, par un « 3 ». Une année avant dans un cas, une année après dans l’autre ; la modification est donc délibérée, comme si Céline prenait bien soin de distinguer le narrateur de l’auteur. Du reste, dans Londres II, Ferdinand affirme à plusieurs reprises avoir vingt-deux ans, ce qui, s’il est bien né en 1893, situerait le récit en 1915 ; on voit que chez Céline les chiffres sont toujours flous, instables, on ne peut s’y fier. Enfin, les rares indications temporelles n’aident en rien à établir une chronologie interne ; pas plus que les allusions à la guerre de 14, qui ponctuent le roman, certes, mais se font en désordre, et avec des absences de taille : si nous sommes en 1916, comment se fait-il qu’aucun personnage n’évoque jamais la bataille de Verdun ni celle de la Somme ?

Comme Guignol’s band, Londres est un roman dans lequel les déambulations à travers la capitale britannique sont nombreuses. On peut sans doute ici parler d’homologie structurale entre les deux romans, car l’espace londonien est à peu près le même, avec quelques variantes. Le centre névralgique du récit est déjà le quartier de Soho, et plus particulièrement la « Leicester Pension », tout à la fois pension, bordel, lieu de vie et point de ralliement des maquereaux et des prostituées. À partir de là et en fonction des péripéties, les personnages sont amenés à rayonner dans tout l’espace londonien : l’East End populaire bien entendu, ainsi que les docks – où parfois l’on se bagarre dans les pubs et les caboulots ; dans la direction opposée, les quartiers chics autour de Hyde Park, et, au nord, celui de Maida Vale où Purcell vit avec Angèle ; au sud de la Tamise, Greenwich est un lieu de passage, mais n’a pas l’importance qui sera la sienne dans Guignol’s band  ; en revanche, le docteur Yugenbitz (futur Clodovitz) habite avec sa famille une Citron Street inconnue de toutes les cartes, mais située non loin de là.

Guignol’s band présentera aussi un lieu éloigné des quartiers plus centraux : Willesden, où logeront le colonel O’Collogham et sa nièce Virginie, et où se concentrera la majeure partie du second volume. Dans Londres, Willesden est l’endroit où se trouve l’usine de Purcell, militaire également fasciné par les masques à gaz, mais Ferdinand ne s’y rend qu’une fois et n’y reste pas longtemps (III, 5) ; en revanche un autre lieu excentré est présent dans la première partie : le Dorset, où se situe le manoir familial du capitaine Lawrence Gift, lequel y accueille et y loge pendant plusieurs semaines Ferdinand et toute la clique de maquereaux et de putains du Leicester (I, 8).

La capitale britannique est un des principaux personnages du roman, mais elle est décrite par touches impressionnistes. Pas d’équivalent ici de la longue promenade sur les docks au début de Guignol’s band, ni du spectacle des garçonnets et des fillettes chantant et dansant dans les rues de la ville au printemps. En revanche, le lecteur un tant soit peu familier de cette ville ne pourra qu’être sensible à toutes ces notations subtiles, fugaces, parfois poétiques, parfois réalistes, qui construisent peu à peu le décor urbain. Ainsi les rives du fleuve, où l’« on entend les sirènes appeler dans le pont

Tower Bridge en passant, les gens de la Tamise. C’est l’Embankment, le quai de toutes les peines, au ras de l’eau tendre et fragile [3] ». En effet, ajoute le narrateur un peu plus loin, « la Tamise c’est beau. C’est la nuit du monde qui coule, sous les ponts. Ils se lèvent comme des bras pour qu’elle passe [4] ». Ferdinand est également sensible à l’animation des quartiers : « Les rues changeaient vite en ces temps-là, d’une semaine sur l’autre. De nouvelles abondances d’autres richesses s’ajoutaient sans cesse aux boutiques des quartiers, en large en lumières en couleurs [5]. » Voire à leur beauté comme celle de Chelsea, « en somme un quai poétique et brumeux, dans les bleus, fond gris [6] ». En ces temps troublés par la guerre et la peur, comment s’étonner qu’il trouve parfois dans les parcs londoniens des havres de quiétude : « C’est plus frais, plus fragile que tout le reste du monde la campagne anglaise au printemps. Les jonquilles sauvages, si crues et pimpantes que le parc entier ricane et que l’hiver surpris, voyeur, chatouille, reste accroché [7]. » Le roman fourmille de notations de ce type, qui lui donnent un de ses charmes les plus incontestables.

Enfin, contrairement à Guignol’s band, Londres est un roman achevé. Certes, comme il est fréquent chez Céline, la fin reste ouverte. Mais l’interruption n’est pas due aux circonstances, elle est plutôt une suspension, à l’instar des dénouements de Mort à crédit ou de Féerie pour une autre fois. D’une certaine façon, le destin des personnages est scellé, nombre d’entre eux étant tout simplement morts… On attirera l’attention du lecteur sur l’image finale, très belle, et non sans rapport avec le dénouement de Voyage au bout de la nuit  : la Tamise, une péniche du côté de Chelsea ; Ferdinand solitaire avec un petit chat pour seul compagnon…

Roman de la prostitution,
ou manuel de survie à l’usage des déserteurs

De quoi parle ce roman ? La réponse ne va pas de soi, tant la multiplicité des personnages, la déconstruction du récit, l’étoilement des intrigues dessinent une trajectoire qui n’est rien moins que linéaire. Nous distinguons évidemment ici entre l’intrigue du roman, c’est-à-dire ce qui justifie l’enchaînement des épisodes, et son sujet (ou ses sujets), davantage lié à la thématique et à l’imaginaire.
La ligne générale du roman se laisse aisément percevoir : pour le narrateur Ferdinand comme pour la plupart des personnages, il s’agit de trouver un refuge, un abri, un endroit sûr pour échapper à la police anglaise et donc à la menace d’être emprisonné ou, pire, renvoyé au front. Mais de nombreuses intrigues secondaires s’esquissent peu à peu. L’une d’entre elles est parallèle à la principale, en étroite continuité avec Guerre  : il s’agit des relations entre Angèle et Ferdinand, qui forment une sorte de contrepoint. Cette histoire d’amour contrariée, en tension permanente entre les sentiments, les pulsions sexuelles irrépressibles, le souci de l’autre, mais aussi la méfiance qu’il ou elle inspire, fait de Londres un des grands textes sur la passion amoureuse – le terme de passion étant pris dans son sens le plus fort.

Par certains aspects, Londres est, plus que Guignol’s band, un « roman de la prostitution », au sens où cette catégorie se constitue tout au long du XIXe siècle et s’illustre encore au XXe, par exemple dans l’oeuvre d’un Francis Carco – que Céline n’aimait guère [8]. On n’aurait aucune peine à y retrouver un argot des bas-fonds fort semblable, des personnages similaires, des situations proches. Au coeur des relations entre les personnages, il y a les « macs » et leurs « mômes ». Contrairement à Guignol’s band, le roman montre ici les prostituées « au travail », les scènes de sexe étant explicites – et parfois complaisantes. Passages obligés donc, le bordel et ses rites, la prostituée qui tombe enceinte, celle qui « double » son homme, la brutalité des proxénètes, l’échange marchand avec les « michés », etc. La crudité des scènes sexuelles s’explique peut-être par la volonté de contrevenir à la « littérature des bas-fonds » comme celle de Carco et de ses émules, qui certes décrivent des situations scabreuses, mais sans franchir certaines limites. Rappelons aussi que l’on prête à Céline, au moment de la sortie de Mort à crédit, une justification radicale de cette outrance pornographique : « Je ne suis pas pour la périphrase. Je ne m’appelle pas Boylesve. Je ne me déciderai jamais à écrire que mes bougres s’étreignaient passionnément en se donnant des baisers fous [9]. » Gageons que, si Londres avait été publié à l’époque (mais pouvons-nous seulement l’imaginer ?), le roman aurait subi des coupures analogues à celles imposées pour Mort à crédit… et en bien plus grand nombre. Sans parler de cette glaçante scène de l’avortement manqué, certainement l’une des toutes premières en littérature, à la manière naturaliste (II, 9). Sur le choix de ce « milieu » (aux deux sens du terme) comme principal réservoir du personnel romanesque de Londres, l’expérience biographique de Louis Destouches a sans aucun doute été déterminante. Mais, çà et là dans le texte, telle réflexion du narrateur sur les « macs » ouvre des perspectives sur ses raisons intellectuelles, entre fascination pour les outlaws, leur langage et leur code d’honneur, et rejet absolu des bien-pensants et du monde dit normal :

Je me demandais si la guerre finirait dans un ou dix, comme disaient certains. J’essayais de me souvenir comment ils étaient les hommes avant la guerre. C’était déjà une belle collection de saloperies. Pour moi, les patrons, les pères, les moraux, tous bien plus forts que moi. Et puis après, les soldats, c’est pire encore de même, ça tue à tous les coups. Tant qu’à faire, à y réfléchir, les maquereaux c’est entre les deux ceux qui comprennent le mieux les choses. Ils sont susceptibles d’écouter, les autres rien du tout [10].

Cela dit, le milieu reste le milieu. Et l’univers qui est décrit dans ce texte est comme saturé par la violence exercée par les hommes sur les femmes. Les pratiques même les plus révoltantes ne sont jamais condamnées. Et il y en a… Non seulement les « filles de joie » se font tabasser, mais elles trouvent cela normal. Le maquereau Tresore, qui porte bien mal son nom, a pour coutume de couper un ou plusieurs doigts à celles qui désobéissent ; elles arborent d’ailleurs avec fierté ces mutilations. Même Cantaloup, à qui la violence physique répugne, se laisse parfois aller à distribuer quelques baffes ; il faut dire qu’il peut s’appuyer sur sa « femme » Ursule, bien plus terrible que lui quand il est question de dresser les débutantes. Nous sommes chez Céline, donc au-delà ou en deçà de tout jugement moral, et dans l’outrance qu’autorise la création littéraire. La tentation sera forte d’attribuer systématiquement à l’auteur ce qui relève du personnage. Mais quoi que l’on pense de l’un et de l’autre, ce serait une erreur.

À y regarder de plus près, ces relations à l’évidence déséquilibrées entre les hommes et les femmes ne sont pas univoques – même si certaines réflexions personnelles de Ferdinand à cet égard relèvent de la plus radicale misogynie. L’esthétique n’est pas la morale : elle altère les jugements que nous serions en droit de porter sur telle situation ou telle représentation.

D’abord, les portraits qui sont faits de l’une et de l’autre catégorie s’équivalent dans le négatif. Si les femmes sont des victimes le plus souvent aliénées, si elles participent à leur asservissement, si parfois elles se révèlent inconséquentes, stupides, cruelles, voire meurtrières, les hommes ne valent pas mieux, ce qui est d’autant plus évident que l’objectif est davantage braqué sur leurs agissements. La galerie de portraits masculins regorge d’imbéciles, voire de fous furieux, voyous patentés, brutaux, sans vergogne ni compassion. Bref, les « mecs » se révèlent être une véritable catastrophe. Chaque fois ou presque qu’une décision personnelle ou collective est prise, les conséquences s’avèrent désastreuses ; comme si les individus ne pouvaient pas s’empêcher de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Lorsqu’il s’agit de vendre en douce le diadème de contrebande que Moncul s’est procuré, on envoie le capitaine Lawrence Gift, que son caractère excentrique et son comportement farfelu ne prédisposent pas vraiment à cette tâche délicate (II, 8) ; de même, après que Moncul a tué Bijou, l’avisé Cantaloup, d’ordinaire plus subtil, ne trouve rien de mieux que d’isoler l’assassin dans le quartier des docks… où il aura tout loisir de déblatérer à tort et à travers (II, 10) ; ou encore, quand il s’agit d’accompagner (donc de surveiller) Sophie, qui chante dans les rues pour gagner de l’argent, c’est au docteur Yugenbitz que l’on confie cet emploi, alors qu’il est le plus laxiste de tous (III,11). On pourrait donner bien d’autres exemples : soit les personnages parlent trop, soit ils parlent à contretemps, soit ils font le contraire de ce qu’ils disent, mus par on ne sait quelle pulsion destructrice.

Mais revenons aux personnages féminins. En effet, tout se passe comme si les rapports de force s’inversaient à la fin de la trajectoire romanesque. Prêtons-y attention, juste pour souligner le renversement de situation : au dénouement, le monde entier s’effondre autour des macs – qui meurent, sont en prison ou en exil, tous solitaires, sans exception. Les femmes, elles, s’affranchissent, à tous les sens du terme, choisissent de partir, parfois certes avec d’autres « protecteurs », mais les décisions qu’elles prennent leur sont propres. Bref, les victimes de la domination masculine se révèlent in fine en position de force, ce n’est pas le moindre des paradoxes d’un texte que tout oppose, c’est peu de le dire, à l’esprit de notre temps. Yugenbitz et la vocation médicale de Ferdinand Lorsque Louis Destouches séjourne à Londres en 1915-1916, la capitale britannique voit affluer depuis trois décennies une immigration massive venue d’Europe centrale, en particulier des juifs fuyant les pogroms et autres persécutions [11]. Cette population, le plus souvent très pauvre, s’est majoritairement installée dans l’East End, notamment dans les quartiers de Whitechapel et Shoreditch, non loin du marché de Spitalfields et du London Hospital ; au début du XXe siècle, elle fait pour ainsi dire partie du paysage urbain, et l’on ne compte plus les romans, les articles de journaux, voire les guides de voyage qui mentionnent cette particularité. Rédigeant Guignol’s band au cours de la Seconde Guerre mondiale, au moment où il est considéré comme un pilier de la collaboration avec l’occupant, Céline aurait évidemment eu la possibilité, pour complaire à ceux de son bord, de montrer cette population en lui imputant toutes sortes de défauts et de stéréotypes, dans la continuité de l’écriture des pamphlets de 1937-1938. Or il n’en a rien fait. Même comme simples éléments du décor de ces quartiers populaires où se déroulent pourtant de nombreux épisodes, les juifs sont absents. Au moment de la réception critique du roman au printemps 1944, certains échotiers d’extrême droite parmi les plus virulents ont d’ailleurs constaté cette absence, pour la regretter, chez l’auteur de Bagatelles pour un massacre, des Beaux Draps et de L’École des cadavres  : « Le Céline de 1944, écrit par exemple Jacques de Lesdain, se garde bien de se brûler les doigts aux sujets actuels. Le grand destructeur des Juifs oublie jusqu’à l’existence d’Israël. Qu’a-t-il fait des promesses implicitement contenues dans ses livres précédents [12] ? »

Or, dans Londres, Céline montre les juifs de l’East End. Mais, s’il avait eu connaissance du roman, l’antisémite forcené qu’était Jacques de Lesdain en aurait été sans doute également pour ses frais. Il y a dans ce texte, sinon une dimension réaliste, du moins la prise en compte de cette population de laissés-pour-compte, parmi les quartiers misérables de cette partie de Londres où survivent les pauvres. À cet égard, il faut le noter, les juifs ne sont ni meilleurs ni pires que les autres. Ils sont là, tout simplement :

Les petits magasins juifs sont tassés sur les bords de Mile End Road. Ça n’en finit pas. Des pancartes sur tous les mobiliers en solde si hautes que les buffets disparaissent derrière les descriptions avantageuses. Une taverne si discrète qu’on ne boit que du thé au lait pour un pence et demi. Tout petit salon de misère poisseuse où finissent deux gouvernantes abandonnées qui parlèrent autrefois quatre langues couramment. Elles ne connaissent plus que les numéros de tous les tramways qui passent. Elles retrouvent vers cinq heures. après midi le petit commerçant qui ne réussit guère dans les édredons, et qui s’intéresserait lui plutôt aux autobus [13].

Il n’y a en réalité qu’un seul personnage juif dans Londres  ; il a certes des défauts mais, en comparaison avec la galerie de détraqués, d’inconséquents, d’irresponsables qui forment le personnel romanesque, il apparaît comme assez positif. Ce médecin juif est appelé à reparaître dans Guignol’s band sous le nom de Clodovitz ; mais dans Londres il porte un nom différent, et possède des caractéristiques qui en font un tout autre personnage. Céline a d’ailleurs beaucoup varié son patronyme, passant du très péjoratif « Etrosohn » à « Yugenbitz » [14]. L’antisémitisme de Céline apparaît dans le texte. Quand le personnage tapote un meuble « de ses doigts d’araignée [15] », la métaphore infrahumaine est traditionnelle ; même chose pour l’appellation dévalorisante « Yudi » qui surgit deux fois, l’une dans la parole d’un personnage, l’autre prise en charge par le narrateur lui-même [16]. Ces expressions ne sont pas anodines. Mais elles ne sont pas le dernier mot du rapport aux juifs dans ce texte. En effet, si l’on considère les dispositifs textuels qui font intervenir Yugenbitz, non seulement la vision univoquement raciste est battue en brèche, mais elle ne tient plus tout à fait. Ainsi, Yugenbitz sauve Ferdinand et Borokrom ; c’est chez lui, dans sa famille, qu’ils trouvent refuge pendant plusieurs semaines (I, 4). Si ce n’est pas l’idéal sur le plan matériel (ce médecin est aussi pauvre que ses patients), du moins s’agit-il là d’un répit bienvenu dans l’errance urbaine des deux acolytes. En outre, on ne saura sans doute jamais ce qu’il en fut exactement dans l’existence de Louis Destouches, mais c’est auprès de Yugenbitz que Ferdinand commence à s’intéresser fortement à l’art de guérir ; médecin profondément bon, Yugenbitz prend pour ainsi dire Ferdinand sous son aile, lui prête des livres pour qu’il s’instruise, et en fait son assistant. De sorte que le narrateur trouve alors des propos tout à fait étonnants pour qualifier les sentiments qu’il éprouve à l’égard de cet homme :

Là alors il m’a fait bien plaisir. Jamais personne ne m’avait fait si plaisir. Je l’ai regardé bien encore. Il se foutait pas de moi. Il ne voulait pas m’enculer non plus. Il voulait vraiment que je cherche à comprendre ce qu’il y avait d’écrit, d’expliqué dans ses livres de médecine, que je m’instruise un peu au lieu de rien faire. […] Je l’intéressais tout simplement alors comme moi seulement, comme un homme ? C’est la première fois que ça m’arrivait. J’y croyais à peine. Jamais personne, surtout d’instruit, avait encore fait attention à ce que je pensais ou ne pensais pas. […] Les médecins jusque-là m’avaient fait plutôt peur, surtout ceux de la guerre, des ennemis aussi. C’est des dieux, des véritables dieux qui la connaissent la vie dans ses secrets et les miens aussi par le fait. J’aimais mieux rencontrer cent voyous dans mon genre qu’un seul médecin. […] Tout de même jamais j’avais été flatté moi par personne, la première flatterie que j’ai eue c’est M. Yugenbitz. J’y aurais léché les mains, je serais mort pour lui, sur place, moi pour ce petit con de juif. J’y ai dit. Il s’est mis à doucement rigoler comme il avait l’habitude [17].

Ainsi, sur le sujet du racisme, le roman ne se prête pas aux simplifications abusives ; il illustre bien plutôt l’état d’esprit de Céline avant la crise de 1936 et la furie pamphlétaire des années suivantes.

Dans Guignol’s band, le narrateur confirmera de manière explicite cette vocation née au contact d’un médecin juif à Londres pendant la guerre de 14 [18]. Ici, elle donne lieu à un substantiel développement et à des formules percutantes, par où se révèle la constante défiance de Céline à l’égard des hommes et de leurs mensonges, mêlée, de manière radicalement et mystérieusement contradictoire, à son souci profond de l’humanité. Ainsi dans ces deux passages :

J’aurais voulu je crois guérir toutes les maladies des hommes, qu’ils souffrent plus jamais les charognes. On est étrange, si on l’avouait [19].Je suis si passionné moi par les choses de la bidoche, que si on m’avait bien guidé je crois que j’aurais fait une jolie carrière dans la médecine. C’est pour ça sans doute que j’étais doué. Je le saurai jamais. God save the Queen ! comme on dit. Bon. Je me fascine facilement, j’oublie le monde entier dans la viande ouverte, qu’elle soye pourrie tant qu’elle veut je m’en fous. C’est chaud, ça saigne, ça me suffit. J’y embrassai les plaies à mon Angèle. Ça me fait plaisir comme ça. J’ai bien le droit. J’ai pas l’amour moi comme les autres. Je ne sais pas ces choses-là. Je veux la chose chaude dans la bouche, je veux manger la vie moi. Le reste je m’en fous [20].

Où l’on comprend combien la vocation médicale de l’écrivain s’enracine dans une expérience singulière et paradoxale de l’existence sociale, telle que la littérature de fiction peut aider à la mettre au jour.

La naissance d’un écrivain

Vocation médicale, donc ; mais aussi vocation littéraire. Dans Guerre, déjà, Ferdinand racontait des histoires à ses compagnons, notamment celle du roi Krogold, par bribes. Il continue dans Londres  : que ce soit pour distraire les adorables petites filles du Dr Yugenbitz (I, 4) ou pour désennuyer ses amis du Leicester (par exemple en I, 8), il se fait conteur, il invente. Il explique aussi sa vie à Angèle, du moins c’est ce qu’il suggère, et il le fait en écrivain ; ce qui donne à ce personnage féminin un statut tout à fait singulier, dévoilé dans un passage d’une mordante ironie où le sexe et la littérature ont partie liée et où Ferdinand affirme à nouveau ce qui le distingue de ses camarades d’infortune :

C’est comme ça que j’ai appris aussi à mettre mes récits en relief, pour [sauver] ma croûte au fond, pas par vice. Je les vois encore se crisper à se rompre, les belles jambes d’Angèle, que je lui détaillais bien, vibrant, implacable, intime à en crever, ce qui se passe au fond de la vie. C’était mon petit talent. J’ai pas toujours tiré à cent mille. En fait ce fut Angèle ma première lectrice [21].

Un autre élément intrigant de cette naissance à l’écriture réside dans les adresses au lecteur, comme celle-ci : « Vous voyez qu’à Londres je commençais à m’intéresser à autre chose qu’à mes infirmités personnelles et mes bourdonnements et blessures. Ça c’est déjà bon signe, que je vais devenir intéressant [22]. » De temps à autre, au cours du récit, Ferdinand souligne qu’il raconte et établit une communication, un lien ténu mais persistant, avec son lecteur. Cette pratique était inexistante dans Voyage, implicite dans Mort à crédit. Elle anticipe par conséquent sur ce qui va devenir une constante chez Céline à partir des pamphlets et se généralisera dans les romans d’après 1945. Parmi les récits de Ferdinand, il y a celui qui deviendra La Légende (ou La Volonté) du roi Krogold, et qui donne lieu, dans Londres, à une variante inattendue et, à proprement parler, extraordinaire. Que savions-nous jusqu’à présent de ce texte ? D’après les dires de Céline, cette « légende médiévale » avait fait l’objet d’un roman distinct, que l’on pensait perdu – il est désormais retrouvé, du moins pour partie, puisqu’il a refait surface lui aussi à l’été 2021 [23]. Le lecteur ne disposait jusqu’à aujourd’hui que des quelques fragments narrés dans Mort à crédit par Ferdinand à divers interlocuteurs. Ils donnaient l’impression d’un texte radicalement séparé du roman d’enfance, à la manière d’un récit second, étanche par rapport au récit premier dans lequel il est intégré. C’est du reste le même dispositif que l’on retrouve dans Guerre, où Ferdinand raconte, là aussi, de façon plus sporadique, des morceaux de cette légende [24].

Dans Londres, tout change. Il s’agit toujours de fragments de la légende, mais, que ce soit au cours de la bagarre dans le bouge de la mère Crokett (I, 3) ou lors du séjour dans le manoir de Lawrence Gift (I, 8), surprise : les personnages du conte médiéval sortent du récit second pour se mêler au récit premier. On le voit bien dans le passage suivant, qui a toutes les apparences du fantastique traditionnel, mais avec une différence : pour distraire ses amis au cours des longues soirées dans la campagne anglaise, Ferdinand s’est mis à raconter l’histoire de Krogold, Wanda, Thibaut le trouvère et des autres personnages. Mais, est-ce l’atmosphère nocturne, le manoir (forcément hanté : on est en Angleterre !), la torpeur du demi-sommeil… au bout d’un moment, les frontières s’effacent entre le récit de Ferdinand et la réalité : Alors là je discerne aussi moi un truc le long du mur, qui passe tout doucement. Je vais hurler. Je me tais. C’était pas mon rôle. Je le vois comme je vous vois, qui passe à portée bien majestueusement. Je voudrais pas mais quand même c’est lui, quand même, c’est pas Boro. Celui-là il est plus gros encore, et encore plus barbu que lui, et puis il répand comme une espèce de lumière tout autour. Il en reste même un peu après lui de lumière, un sillage. Je dis, je vais lui parler moi, j’ai pas peur. Le Roi Krogold je vais lui dire de se barrer d’ici. Y a pas eu besoin. Il était chargé d’ornements plein sur sa grosse bedaine et il balançait tous les cinq pas son épée bien massive au-dessus de sa tête. Il ne pensait qu’à ça. Il passe sa main dans sa barbe, ça fait plein d’étincelles. Le voilà qui se barre comme il est venu. Mais c’est pas tout. Je grelotte. Je me souviens. La belle môme en robe de velours à traîne pâle qui gravit l’escalier lumineux à ce moment-là, c’est la princesse Wanda, sa fille. Plus d’erreurs non plus. Elle est si belle que j’ai grand-peur d’en mourir du coup. Je m’agenouille. Je cligne de côté. Je vois de la manière qu’elle se hâte vers la salle des gardes qu’elle n’est pas contente et que ça va barder [25].
On ne s’attendait pas à voir Céline anticiper sans le savoir sur le célèbre film de Woody Allen, La Rose pourpre du Caire  ! D’autant que cet extrait se poursuit longuement, le narrateur surprenant effectivement la joute verbale entre Wanda et son père ; et plus loin conversant lui-même avec Thibaut et Joad ! Il faut insister sur cette singularité, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans l’oeuvre de Céline. Ce « décrochage » énonciatif est à proprement parler stupéfiant, et interroge sur ce que l’écrivain entendait faire de ce texte.

Comme Guerre, Londres est très certainement un manuscrit de premier jet. On y trouve des corrections en nombre relativement limité, mais non des reprises majeures de séquences entières. Céline se relit, ajoute et supprime des éléments, mais sans la volonté encore de mettre au net son manuscrit. En ce sens, c’est un texte qui permet d’apprécier, et même dira-t-on de mesurer, au sens presque technique du terme, le formidable travail que représente le passage d’une version initiale à un état qu’il juge définitif. Mais il s’agit là d’un écrit largement développé, continu et achevé. Fort différent de Voyage au bout de la nuit, c’est un texte plus radical (dans la continuité de Guerre), dans lequel Céline, sans filet, provoque, expérimente, ouvre des voies nouvelles et réaffirme la singularité de sa voix. Qu’on y soit sensible ou non, nul ne peut ignorer l’originalité de cette entreprise dans la littérature romanesque de son temps.

Il faut donc souligner, plus que jamais, le processus de création continue qui mène Céline de Voyage au bout de la nuit jusqu’à Rigodon, dans une quête incessante, qui est double : la réflexion sur ce qu’est le roman au xxe siècle ; l’invention d’une autre langue française. De ce point de vue, on terminera en formulant un souhait : que la lecture de Londres donne au lecteur l’envie de comparer ce texte avec Guignol’s band. Il y verra des personnages qui portent le même nom, mais sont parfois différents (Angèle, Joconde, Borokrom) ; d’autres qui n’ont pas le même nom mais certains traits en commun (Cantaloup et Cascade, Aumone et Nelson, Yugenbitz et Clodovitz). Il y retrouvera la ville de Londres, sous d’autres angles, d’autres éclairages. Il pourra surtout percevoir comment Céline, à partir du même matériau biographique, imagine deux histoires qui n’ont (presque) rien à voir l’une avec l’autre – par quoi s’imposent finalement les séductions et les pouvoirs de la littérature.

Régis Tettamanzi


Londres, de Louis-Ferdinand Céline, Gallimard, 560 p., 24 €.Gallimard
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Un roman brutal et poétique

Par Anthony Palou
Le Figaro, 12/10/2022

CRITIQUE - Six mois après la parution de Guerre , voici Londres, le deuxième inédit de l’auteur de Voyage au bout de la nuit . Un roman brutal et poétique.

Dans sa biographie de Céline, François Gibault, l’exécuteur testamentaire de l’écrivain, précise : « Le 17 juin au matin (1944, NDLR), Louis prit avec Lucette, Bébert et force bagages le train pour Baden-Baden. (…) Il y avait beaucoup de choses inutiles dans leurs bagages, des costumes de scène par exemple, mais aussi quelques objets essentiels : deux ampoules de cyanure, une théière, une casserole en argent, un petit stock de thé et une paire de castagnettes. »Des bagatelles, mais pas ce mètre cube de manuscrits (« carcasses à chef-d’œuvre ») dont on connaît maintenant presque toute l’histoire rocambolesque. L’auteur du Voyageavait laissé dans son appartement de la rue Girardon, à Montmartre, quelques milliers de pages -6000 !- dont Guerre, Londres et La Volonté du roi Krogold. « J’ai été arraché à plusieurs manuscrits en route », rageait Céline, blessé de la Grande Guerre, plein de maux de tête, d’hallucinations auditives.

Londres est la suite de Guerre. En quelque sorte la matrice de la fin de Guignol’s Band, publié en 1944. Un galop où les points d’exclamation et de suspension n’ont pas encore reçu l’onction définitive. Il laisse donc ces pages posthumes. Un sacré pourboire. Quoi qu’il en soit, si vous voulez du théâtre, en voilà. Il y a toujours quelque chose de théâtral chez Céline. D’un chapiteau à l’autre. De quoi s’agit-il ? D’une météorite tombée dans la mare de la rentrée littéraire. Ici, Londres. Au chapitre IV de la première partie, l’auteur nous renseigne sur l’état de son alter ego, Ferdinand : « J’avais juste vingt ans (…). J’avais déjà beaucoup vécu en somme. J’aurais été encore plus jeune si j’avais pas eu mon oreille et ma tête qui me torturaient tant. »

Nous sommes en 1915 et la garce de guerre à Londres, dans les milieux interlopes, on ne la voit pas trop. Notre « héros » loge du côté de Leicester Street, « le quartier des plaisirs faciles », là où « c’est la foire au cul », là où les filles, les « mômes » se font dérouiller, décrasser, entre autres, par Madame Ursule. Mais « faut pas s’attendrir », dit le narrateur. Car ce récit brutal, bourré de décharges électriques, est en quelque sorte le roman de la prostitution où l’on croise dans le brouillard des coupe-gorge et des docks, des macs hauts en couleur, des flics torves, tous vicelards, gueules d’atmosphère ou d’assassins. Il y a Cantaloup, dit Tatave, Moncul, Aumone, Léopold, Toto Belle Lune,etc.

Au fil des pages, le lecteur croisera, enivré par le roulis des phrases, une singulière ménagerie : le Londres de Céline est un capharnaüm ou plutôt un barnum. Tenez, voilà Stephan Borokrom, dit aussi Boro, un ancien militant anarchiste, musicien alcoolique, voici le capitaine Lawrence Gift, Rodriguez, un déserteur sud-américain, Yorik, un vieil Écossais, joueur de flûte qui connaît le brouillard comme sa poche, et puis, la famille Peacock, lanceurs de couteaux…

Tout ce beau linge cracra est à la recherche de refuges pour échapper à la police anglaise, à la menace d’être entôlé ou renvoyé au front. Quant aux putes, elles sont ici des vestales. Écoutez les harmoniques, les arpèges de l’auteur pour les décrire : « Les putains on dirait que ça gonfle d’en haut pour mieux dessécher d’en bas, miches bouffies, tétons ballonneux, gueule de lune, des molletons qui tournent en béquille, ça fait marcher sec sur les petits talons bien vaches, boa traînant dans la fiente comme de juste. Ça fait nonchalant. Ça vacille du cul pour avancer, ça tremblote des rotoplots, ça hésite de partout, c’est plus bon que sur le dos, à se faire renfoncer. »

L’amour ? C’est Angèle, la prostituée, l’ange qui fait bander le cœur de Ferdinand : « Une brutale naissance de cuisse bien pulpeuse, bien énorme, du vrai dada, du percheron, mais un petit nez menu tout ciselé transparent, une figure des traits qui brise, déforme, du vrai pastel, dans la même rombière, c’est l’Amour. » Quel peintre ! 150pages plus tard, Ferdinand sera moins délicat avec son Angèle : « Angèle gueule toujours, même une bonne tarte ça la fait pas taire, nullement. »Quel coup de pinceau ! Et puis il y a dans ce cloaque, le personnage le plus touchant, le petit docteur juif Yugenbitz, celui qui sauve Bijou, un proxo indic qui s’est fait tabasser. Il l’aime bien, ce petit toubib, Ferdinand, car, la médecine, c’est sa vocation. « Je suis soigneur de tempérament »,répétait Céline. Alors il suit Yugenbitz dans ses visites, ce qui donnera une des plus beaux passages du livre, la mort du bébé Peter : « Le petit Peter il avait l’air de dormir, encore plus pâle seulement. J’avais jamais encore vu un si petit enfant mort. La lumière des bougies sur sa figure ça faisait tout sensible à trembler au milieu de l’ombre. Je me suis approché tout près. C’est aux lèvres qu’on comprend que c’est fini, que c’est décidé pour toujours. » Devant un tel style, on se signe.

Plus tard, le lecteur assistera à un avortement, celui de la Joconde, prostituée tuberculeuse. La scène secoue. Céline n’est pas un marchand d’aspirine. Ce créateur hors pair d’images et de sons dérouille le lecteur sans anesthésie. Céline est un sensible. Il regarde le monde avec une sainte pitié. Narrateur chaotique et comique de génie, il est l’éboueur poète. A compris d’une manière viscérale que la guerre entre lui et le monde est sans trêve. Il faudrait lire ce grand lyrique à voix haute, que ça gîte en bouche. Chronique féerique grand-guignolesque, longue dérive, Londres fuit de partout, crisse, miaule, tire des bords d’une beauté à couper la chique et c’est grandiose.


Louis Ferdinand Céline PHOTO ARCHIVE

Un autre son de cloche dans Le Monde

« Le 22 juillet, deux universitaires italiens publiaient sur le site de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM, CNRS/Ecole normale supérieure)« Genèse d’un best-seller. Quelques hypothèses sur un prétendu “roman inédit” de Louis-Ferdinand Céline », une étude fouillée de Guerre (Gallimard), le premier des manuscrits de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) retrouvés en2021 à faire l’objet d’une publication. Ils estimaient que ce texte était l’« ébauche d’un épisode » de Voyage au bout de la nuit (Denoël, 1932) et que, dès lors, il ne méritait pas d’être publié comme un roman à part entière.

« Londres » vous paraît-il mériter les mêmes reproches que ceux que vous avez formulés à propos de « Guerre » ?
Pierluigi Pellini : Londresest un texte à la fois moins problématique et moins intéressant queGuerre.Il y a dansGuerredes passages sur la famille, le rapport à la tradition, la représentation de la guerre, l’héroïsme, qui sont très éclairants et parfois magnifiques. DansLondres, il y a sans doute aussi des pages réussies, mais diluées, en quelque sorte, dans un contexte très anecdotique. On est très loin de la densité du meilleur Céline.

[…]

Diriez-vous que « Londres » est une ébauche de « Guignol’s Band » ?P. P. :
Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un moment dans sa genèse. Une ébauche c’est quelque chose qu’on reprend, qu’on travaille après. Là, il y a entre les deux livres un saut qualitatif, un bond en avant.Londresest un moment dans le traitement de la thématique londonienne. Je partage le sentiment du grand spécialiste de Céline Henri Godard, dans un entretien publié, en juin, dans le hors-série « Céline » duMonde : « L’œuvre proprement dite est constituée des romans que Céline a publiés lui-même. Le reste est à considérer comme des documents de genèse. »

Propos recueillis par Florent Georgesco
Le Monde, 19 octobre 2022

VOIR AUSSI (sur pileface) : « Après Guerre, voici Londres »

oOo

[1Guerre, édition de Pascal Fouché, Gallimard, 2022.

[2. Londres I, 1, p.54 ; III, 12, p.526

[3Londres I, 1, p. 69.

[4Londres I, 1, p. 75

[5Londres I, 6, p. 199.

[6Londres III, 11, p. 512.

[7Londres II, 16, p. 388.

[8Voir Francis Carco, Romans, édition de Jean-Jacques Bedu et Gilles Freyssinet, Robert Laffont, Bouquins, 2004 ; voir aussi Un joli monde. Romans de la prostitution, édition de Mireille Dottin-Orsini Daniel Grojnowski, Robert Laffont, Bouquins, 2007.

[9Propos rapportés par Le Nouveau Cri en mars 1936 ; cité dans Romans I, édition d’Henri Godard, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1981, p. 1398. René Boylesve (1867-1926) est un de ces romanciers académiques de la génération précédente que Céline présente comme repoussoirs.

[10Londres II, 19, p. 421.

[11Voir notamment Todd M. Endelman, The Jews of Britain, 1656 to 2000, University of California Press, 2002.

[12Jacques de Lesdain, Aspects, 2 juin 1944 ; repris dans Romans III, édition d’Henri Godard, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 1006

[13Londres I, 1, p. 80.

[14Voir note 1, p. 135.

[15Londres I, 10, p. 271.

[16Londres II, 18, p. 404 ; III, 12, p. 524.

[17Londres I, 4, f° 24 à 25 ter p. 151-153.

[18« C’est comme ça que j’ai débuté, un petit peu ainsi clandestin, au London Freeborn Hospital avec le Dr Clodovitz, dans la carrière professionnelle », dans Romans III, op. cit., p. 160.

[19Londres I, 4, p. 160.

[20Londres II, 8, p. 403-404.

[21Londres II, 2, p. 294-295

[22Londres I, 1, p. 42.

[23Krogold, Gallimard, 2023, à paraître. Quelques fragments d’une version antérieure avaient été publiés dans L’Année Céline  ; voir « Reliquats de la Légende du Roi Krogold  », L’Année Céline 1994, Tusson, Du Lérot éditeur, 1996, p. 11-36. L’ordre proposé pour ces segments difficilement déchiffrables était le fruit d’hypothèses, dont certaines sont désormais obsolètes.

[24Guerre, séq. 1, p. 39. ; séq. 2, p. 46-49.

[25Londres I, 8, p. 251.

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