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Yannick Haenel, Chroniques d’octobre 2022

Charlie Hebdo

D 26 octobre 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Yannick Haenel parcourt la France en train depuis des semaines, la valise pleine de livres qu’il recense dans ses chroniques de Charlie hebdo. Parfois il regarde par la fenêtre du compartiment, perplexe et déjà nostalgique des Rencontres de Chaminadour, et s’interroge tel le Zarathoustra de Nietzsche ou Alain Finkielkraut : « où sont passées les vaches  ? »
Plus gravement, après avoir couvert le procès des attentats de janvier 2015, Haenel revient sur le procès des attentats du 13 Novembre dont Sylvie Caster a rendu compte pendant dix mois dans Charlie. Puis, après avoir loué Isabelle Huppert dans Tiens ferme ta couronne et s’être enflammé pour Juliette Binoche [1], voilà qu’il découvre enfin, lui, l’auteur de Diane et Actéon [2], Sophie Marceau en Juliane chasseresse — une femme de notre temps et de tous les temps, quoi.

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La mère de Satan

Yannick Haenel

Mis en ligne le 5 octobre 2022
Paru dans l’édition 1576 du 5 octobre

On était déjà saisi d’effroi, chaque semaine, lorsqu’on lisait dans Charlie les chroniques que Sylvie Caster consacrait au procès des attentats du 13 Novembre, mais voici que rassemblées en un livre de 350 pages, celles-ci prennent une ampleur et une intensité plus grandes. Nous n’attendons plus une semaine pour replonger dans les affres du procès, nous y sommes en permanence  ; et tournant de plus en plus vite les pages de 13 Novembre (éd. Les Échappés), nous prenons la mesure d’une continuité aussi nécessaire qu’étouffante : ce procès, qui a duré presque dix mois, relève d’une catharsis collective dont les impacts vont désormais toucher chaque lecteur.

Car la force de Sylvie Caster, c’est qu’elle ne s’exprime jamais personnellement : ses chroniques relèvent de l’enregistrement presque brut de ce qui s’est passé durant les audiences. On accède à la parole des accusés, des parties civiles, des témoins, dont le flot torrentiel nous est transmis continuellement. Ainsi le livre de Sylvie Caster ne propose-t-il pas une réflexion sur le crime, l’islamisme ou le deuil, mais la radioscopie d’une immersion émotive. Si vous voulez savoir ce qu’ont dit exactement Salah Abdeslam ou Mohamed Abrini, ce livre est pour vous : il se donne notamment comme un mémorial suffoqué du délire verbal qu’auront été les prises de parole des accusés.

On fait la connaissance de l’extraordinaire Sonia, cette femme qui, le lendemain du 13 novembre, a vu Abdelhamid Abaaoud, le commandant des attentats, avec ses « baskets orange », caché dans un buisson sous l’autoroute : elle lui a parlé, a prévenu la police et vit désormais cachée, le visage masqué, par peur des représailles.

On apprend avec consternation que Brahim Abdeslam, qui s’est fait exploser sur une des terrasses, avait été interpellé en février 2015 pour excès de vitesse, et que la police belge avait saisi son téléphone sans l’analyser : deux ans plus tard, on y découvrait tous les messages qu’il échangeait avec Abaaoud. «  Il aurait été analysé en 2015, il n’y aurait pas eu de massacre dans Paris », écrit Sylvie Caster.

On y découvre, dans un chapitre extraordinaire intitulé « La vie secrète des rats », et grâce au témoignage des enquêteurs belges (qui n’auront pas tous été insuffisants), la vie quotidienne des terroristes repliés dans leurs « planques  », avec leurs matelas achetés chez Cora disposés à même le sol, leurs perruques (« des moumoutes de déguisement  », dit Sylvie Caster), la machine à coudre et les cordelettes pour fabriquer les gilets explosifs, tout cela constituant, dit-elle avec humour, «  l’atelier couture des commandos de la mort ».

Et dans la masse des phrases sidérantes, des gestes héroïques, des détails horribles et des moments fous qui constituent la matière de ces pages, un nom résonne particulièrement, celui du TATP, l’explosif utilisé par les terroristes : « la mère de Satan ».

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Sylvie Caster : « Je suis encore hantée, aujourd’hui, par certaines voix, certains détails affreux »
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Sylvie Caster a suivi pour le journal le procès des attentats du 13 novembre 2015. Yannick Haenel, qui avait couvert celui des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, a lu son livre. Rencontre.
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Yannick Haenel : Comment avez-vous procédé pour écrire vos chroniques  ?

Sylvie Caster : Je prenais des notes tout le temps, pendant l’audience. C’était presque illisible tellement j’allais vite. En fin de journée, j’allais au café, juste en face du Palais de justice, pour tout relire et souligner l’essentiel. En hiver, je rentrais chez moi directement. Le vendredi, je faisais décanter toutes ces notes et j’écrivais ma chronique jusqu’au dimanche matin.
La grande force de vos chroniques vient du fait que vous avez privilégié les témoignages plutôt que l’analyse. Quand on lit la succession de vos textes, on vit le procès en direct, comme si on était branchés sur le flux des paroles qui sont prononcées pendant les audiences.

C’est vrai que mes commentaires sont lapidaires, je me contente d’attirer l’attention sur les moments vertigineux, et de répéter les paroles les plus abyssales. Je voulais qu’on voie à travers eux la fosse et les mares de sang. Il y avait des témoignages bouleversants, on était traversés par eux. C’était beaucoup plus que de l’empathie : on rentrait dans leur effroi. Je suis encore hantée, aujourd’hui, par certaines voix, certains détails affreux. C’était un cauchemar à la Goya. Il y avait une sidération, et dans les chroniques, il fallait qu’on la sente.

Comment avez-vous fait pour vous protéger d’une telle violence  ?

Le procès était si long que la fatigue a vite opéré comme un filtre. Je n’ai pas eu d’insomnies. Le soir, je relisais mes notes, et je m’endormais.
Je me souviens que le procès auquel j’ai assisté, celui des attentats de janvier 2015, avait pris la place de mon cerveau : je ne pouvais rien faire d’autre.

Moi non plus. Je n’avais plus de temps pour autre chose. Même au téléphone avec les amis, je ne trouvais rien à leur dire. Je ne pouvais pas les accabler avec ce que je vivais. On ne peut pas partager ces moments-là, on est seul avec soi-même.
Je suis très frappé par ce que vous racontez des planques des terroristes. Ça n’avait pas été dit avant…

C’est vrai. On a pu imaginer la vie qu’ils avaient. Les matelas, les chaussettes qui traînent et les kalachs… Ça fait froid dans le dos, ce mélange de criminalité et de popote masculine. Ils avaient même une machine à coudre, ils cousaient leurs gilets en y mettant les explosifs. Et puis on a retrouvé leurs perruques, des moumoutes grotesques. L’horreur a parfois quelque chose de guignolesque.

Vous racontez comment Salah Abdeslam se métamorphose sans cesse.

Je ne voyais pas les accusés, j’étais trop loin dans la salle, je voyais juste le box et eux dedans comme des ombres. On ne discernait pas les visages, ils nous apparaissaient comme des fantômes. C’est quand ils parlaient qu’on les voyait, sur les écrans. Au début du procès, Salah Abdeslam, on se l’est pris en pleine face sur écran géant : c’était une immense ombre noirâtre qui a fait effraction en vociférant son appartenance à l’État islamique.

À un moment, vous vous demandez comment le mal peut naître chez quelqu’un. Vous écrivez : « Mais en Mohamed Bakkali, décrété si intelligent, comment s’est inscrit le mal  ? » On se dit, en vous lisant, que le mal est d’autant plus infâme qu’il est sans pourquoi.

En effet, je me souviens que Mohamed Bakkali a dit, à propos des frères El Bakraoui : « Ils se cachent derrière une piété qui ne vise qu’à assouvir leurs pulsions. » Autrement dit, quand ils prétendent que les attentats sont une réponse politique à l’engagement français en Syrie, c’est du bidon, de l’hypocrisie, c’est un pur alibi : ce qui motive les terroristes, et donc —Bakkali le reconnaît, c’est la jouissance de tuer. Au Bataclan, les terroristes jubilaient. Les survivants ont dit qu’ils aimaient ça, qu’ils s’amusaient. Ils ont même tiré par la fenêtre sur un homme, un maître d’hôtel, qui était dans l’immeuble en face du Bataclan, pour voir s’ils allaient l’avoir.

Autre chose de fondamental, que votre livre révèle, c’est l’importance du commissaire C. et de la BAC. Leur rôle avait été ignoré, ou plutôt caché. Vous leur rendez justice.

Oui, le commissaire C. a été extraordinaire, c’est lui qui est entré en premier dans le Bataclan, avec son équipier. Dans le noir, dans le chaos, ne sachant même pas combien il y avait de terroristes, ils ont tiré sur celui qui était monté sur la scène, Samy Amimour. Ils l’ont tué, ce qui a déclenché sa ceinture explosive. Ça a fait basculer complètement l’attentat, les deux autres ont dû changer leur plan, ils ont arrêté le massacre et pris des otages. Sans le commissaire C. et son équipier, il y aurait eu beaucoup plus de morts, ils auraient sans doute tué tout le monde.

Autre personne exceptionnelle, c’est Sonia.

Il faudrait écrire un livre juste sur elle. Son témoignage est celui qui m’a marquée le plus dans ce procès, avec celui du commissaire C. Ils sont tous les deux stupéfiants. Ce sont des lumières dans les ténèbres… Quand Sonia est venue à la barre, on ne voyait pas son visage, elle ne peut plus le montrer, elle était masquée et en plus elle avait transformé sa voix, on aurait dit une voix d’homme. Sonia était bénévole aux Restos du cœur, elle hébergeait Hasna, une toxico totalement « niqabée » qui reçoit des coups de fil le surlendemain des attentats. Cette Hasna demande à Sonia de l’accompagner pour retrouver un soi-disant gamin de 17 ans qui est à la rue. Sonia, son compagnon et Hasna arrivent à Aubervilliers, au bas de l’autoroute, et celui qui sort de son abri végétal n’est pas un gamin, c’est Abaaoud, qui vient d’assassiner aux terrasses. Il serre la main à Sonia. Après, elle se lave les mains à l’eau de Javel. Il lui dit que les attentats, ce n’est pas fini, et qu’il a envie de tous nous faire sauter.

Elle a dit qu’il était terrifiant et qu’il portait des «  chaussures choquantes ».

Oui, des baskets orange. Quand elle appelle la police, c’est grâce à ce détail qu’ils comprennent que son témoignage est valable. D’abord, ils ne la croient pas, mais quand elle parle des baskets orange, ils la prennent au sérieux, car personne ne pouvait connaître ce détail que seule la police possédait, grâce à la vidéo de surveillance du métro. Abaaoud, après avoir massacré aux terrasses, a pris le métro. On nous a diffusé la vidéo au procès. J’ai vu Abaaoud, sa décontraction : il fraude, tranquille, comme si de rien n’était. Il vient de tuer aux terrasses et il est carrément nonchalant. Et sur la vidéo, on ne voit que ça : ses baskets orange… Bref, c’est grâce à Sonia qu’il a été repéré et abattu. Sans elle, les attentats continuaient. Je ne connaissais pas son existence avant le procès, et c’est elle, cette femme sans visage qui se cache des tueurs de l’État islamique et qui ne peut plus vivre sans protection policière, qui nous a sauvés. •

13 Novembre. Chroniques d’un procès, de Sylvie Caster (éd. Les Échappés, sortie le 6 octobre, 352 pages, 20 euros).

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Chasseresse

Yannick Haenel

Mis en ligne le 12 octobre 2022
Paru dans l’édition 1577 du 12 octobre

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C’est une scène éblouissante, on retient son souffle et le cœur s’emballe. Le film s’appelle Une femme de notre temps, il est réalisé par Jean-Paul Civeyrac. C’est la nuit, dans une forêt  ; une femme court d’arbre en arbre à travers une lumière lunaire, opale et verte, nacrée comme un lac intérieur. La femme est sanglée dans une combinaison sombre, elle porte un arc et un carquois : elle tire des flèches en direction d’une villa normande où son mari la trompe avec une autre femme. Les flèches fusent dans la nuit, le mari fume une cigarette sur le balcon, elles l’atteignent  ; il s’enfuit dans les bois. Commence une traque sidérante qu’orchestre la musique du grand compositeur ukrainien Valentin Silvestrov.

La femme chasseresse est jouée par Sophie Marceau, dont le masque de tristesse implacable stupéfie comme un miroir antique : on est capté à chaque instant par son tourment, entièrement tendu vers un visage où se rejouent des troubles anciens. On se dit qu’on ne l’avait jamais vue comme ça, qu’on n’avait encore jamais vraiment considéré Sophie Marceau, et pourtant il n’y a qu’elle : sa présence, ses affres retenues, son halo mythologique. Voici une femme sacrifiée et sacrifiante, à qui le deuil transmet une souveraineté qui la déborde, elle qui incarne la loi (elle est commissaire de police) et qui découvre la nécessité de la transgression.

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Il y a un point fou, dans la chasse, où la victime et le chasseur coïncident. Ce point fait basculer dans l’immémorial. Nous tremblons, car une telle révélation est mortelle : la vie se joue alors sur un plan sacré.

Le film de Jean-Paul Civeyrac raconte précisément comment s’ouvre dans l’existence une telle nervure sacrée. Voici qu’on y accède par une déchirure dans le réel : la commissaire rencontre sur son chemin une femme et sa fille poursuivies par un père violent. En les aidant, elle va faire connaissance avec son destin.

Il y a en effet dans nos gestes une survivance antique : seul existe en nous ce qui déchire la nuit. Comme dans les tragédies grecques, l’irrémédiable nous donne une direction qui bouscule l’existence : on ne peut qu’y obéir car la nécessité dépasse la raison.

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L’ardeur glacée qui parcourt le film vient de ce conflit haletant qui habite ce personnage qui nous passionne : une femme rigoureuse choisit le parti de la déraison. Partir en chasse, c’est obéir au danger qui nous appelle vers la vérité. Qu’y a-t-il dans cette cabane au fond du jardin où le mari pénètre le soir en rentrant du travail  ? Pourquoi cette sœur qui tirait elle aussi à l’arc est-elle morte  ? La flamboyance qui agite la commissaire est un trouble de sub­stitution, comme dans les sacrifices anciens, comme dans l’amour : en s’approchant des eaux mentales de sa sœur morte, en devenant sa sœur pour la venger, elle va naître à elle-même.

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La passion Civeyrac

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Le grand Gadda

Yannick Haenel

Mis en ligne le 19 octobre 2022
Paru dans l’édition 1578 du 19 octobre

Tandis que je parcours la France de librairie en librairie et de « salons » en « fêtes » du livre afin d’y présenter mon nouveau roman, je traîne partout avec moi, dans les trains, les bus et les taxis, un gros volume de 428 pages écorné, souligné, annoté fiévreusement de toutes parts : Le Célibataire absolu, de Philippe Bordas (éd. Gallimard), consacré au génial écrivain italien Carlo Emilio Gadda (1893–1973).

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Philippe Bordas

Vous le savez, la littérature est ma passion, mon feu, ma joie. Je ne vis que pour elle  ; j’en attends tout. Eh bien, j’ai un frère, c’est Philippe Bordas. Je ne le connais pas, l’ai à peine entrevu une fois ou deux, mais il me plaît de penser qu’un autre écrivain français, banlieusard comme moi, et féru de langues, vive d’une manière si radicale cette expérience enflammée qu’on appelle la littérature. Expérience que la frange la plus abrutie de la critique dite « littéraire » commence désormais, sans aucune honte, à qualifier d’«  old school ».

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La littérature, une chose du passé  ? On croit rêver, car elle est précisément – on le comprend en lisant le livre de Philippe Bordas – ce qui résiste à l’appauvrissement organisé du langage. Le combat de Carlo Emilio Gadda (et de Philippe Bordas) renvoie en effet à l’abaissement actuel de la littérature à la « standardisation des produits culturels » : il plaide pour le baroque, c’est-à-dire pour la joie de la complexité. Mais qui trouve encore de l’intérêt aux choses complexes  ? Seule la platitude est rentable.

Les livres de Gadda, la «  voracité orgiaque » de leur langue, ridiculisent effrontément une telle platitude devenue la norme. On le sait : le grand projet occulte de notre monde, c’est la liquidation du langage.

Lisez La Connaissance de la douleur (écrit entre 1938 et 1941, publié en 1963) ou L’Affreux Pastis de la rue des Merles (1957) : un univers licencieux, carnavalesque, macaronique s’ouvre à vous en un flot de richesses inconnues.

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J’éclate de rire en pensant à la langue de Gadda qui jaillit aujourd’hui comme une giclée de sauce tomate sur la prose aseptisée des petits romanciers châtrés par la frousse que leur inspire la société devenue tellement puritaine, tellement régressive, tellement agressive avec ce qui la déborde. Mon rire – et celui de Bordas – est politique : la littérature n’est rien d’autre que le débordement continuel de la société, même si celle-ci rêve d’en faire son auxiliaire sociologisant.

La beauté effervescente de ce livre vient de ce que Bordas, ancien chroniqueur cycliste à L’Équipe, et romancier à la langue féerique, tient, de Nairobi à la Villa Médicis en passant par Cythère et Moscou, le journal de quarante années de lecture forcenée de Gadda. C’est une histoire d’admiration : apprendre à aimer ce qu’on aime, c’est la grande chose. On croit aimer, et on ne s’y consacre jamais assez. Aimer, c’est toujours plus.

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Transports publics

Yannick Haenel
Mis en ligne le 26 octobre 2022
À paraître dans l’édition 1579 du 26 octobre

En ce moment, je passe mon temps dans des trains. Rennes, Orléans, Le Mans, Lille, Toulouse, Lyon, Pau, bientôt Clermont-Ferrand, Brive, Mulhouse et Metz : je présente mon dernier ­roman de librairie en librairie. Discussions, lectures, signatures. C’est une étrange vie heureuse et harassante, aussi intense qu’une tournée de rock : toute la journée sur la route, puis le soir deux heures ardentes, dans le feu des phrases et des échanges (je croise beaucoup de lecteurs de Charlie)  ; puis tout retombe et le lendemain on recommence.

J’écris d’ailleurs cette chronique dans un train. Cela fait cinq heures que je suis tassé sur moi-même, et je rêverais d’un wagon-lit de jour afin de continuer à faire ce que j’aime le plus : vivre au lit.

Car vous connaissez mes activités préférées : lire et écrire allon­gé. En voyageant, je transporte ainsi avec moi des kilos de livres, quelques albums où sont reproduites les œuvres de Francis Bacon, dont je m’emploie en ce moment à analyser ce qu’elles produisent, en termes esthétiques, psychiques, existentiels, sur celui qui les regarde. Et aussi les deux tomes d’une biographie de Proust par Jean-Yves Tadié, qu’on vient de rééditer en Folio, où je glane des anecdotes savoureuses.

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Parti en août 1907 à Cabourg, qui, à cette époque-là, commence à détrôner Trouville dans le classement du prestige des stations balnéaires, et où il va trouver comme on sait la matière d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs (Cabourg étant transposé en Balbec), Proust s’entiche d’un nouveau service de voitures, les « taximètres automobiles » de la compagnie des taxis Unic créée par les Rothschild. Cette compagnie dessert Cabourg pendant l’été, et Monaco ou Paris pendant l’hiver. Ainsi Proust va-t-il parcourir la Normandie sous la conduite de « mécaniciens » (on ne disait pas encore chauffeurs), lesquels vont entrer pour longtemps dans sa vie : Alfred Agos­tinelli ou Odilon Albaret.

Le biographe de Proust raconte ainsi ceci, que j’adore : « Comme Marcel ramène, une nuit, un caricaturiste célèbre nommé Sem de Trouville à Cabourg en taxi, à chaque coin de route un bœuf en liberté se jette sur leur taxi : "Vous me proposez une promenade, lui dit alors le caricaturiste, et m’emmenez dans une corrida en pleines pampas." »

À la place de quoi, aujourd’hui, un train à grande vitesse traverse la France entière sans jamais croiser une vache. Car figurez-vous que durant cette semaine où je n’ai cessé de voyager, non seulement je n’ai vu aucune vache qui regardait passer les trains, mais c’est moi qui, par la fenêtre, m’obstinais à les chercher.

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Voilà une notation qui, je l’espère, s’inscrira dans l’Histoire comme trace infaillible de la situation contemporaine : les vaches ne regardent plus passer les trains, ce sont les trains qui les ­regardent, mais elles ne sont plus là. Alors je pose la question : où sont passées les vaches  ?


fin des 17es Rencontres de Chaminadour, lors du défilé derrière Pirate, la limousine.
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